‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 101 sur 102 · II · texte numérisé non relu

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498 HISTOni ROHÂIHE.

Crermanicas était assuré maintenant de dompter la Germanie par une dernière campa^e. Tibère ne le permit pas. n ne cessait de le rappeler par ses lettres : « Le jeune « prince devait venir recevoir le triomphe décerné; oo € réussirait plus avec les Germains par négociatioDS que « par guerres ; enfin il fallait laisser quelque chose à &i- € re au jeune Drusus. v Sa véritable raison était la gloire et Fascendant de Germanicus ; il ne redoutait ipas moins Agrippine. On notait point accoutumé à voir dans une lemme romaine ces qualités héroïques dont la chasteté d'Agrippine, sa beauté, ses manières généreuses, rehaussaient encore le prix. Rien n'avait plus profondément pénétré rame défiante de Tibère : une femme au milieu des enseignes, visitant les manipules, distribuant les largesses , et portant dans les rangs le fils de leur général , vêtu en petit légionnaire ! Agrippine, plus puissante sur les armées que le nom du prince, que les députés du sénat et les commandants, avait apaisé la sédition ! Que resterait-il désormais à un empereur? Séjan stimulait ces sentiments haineux *.

Germanicus revint donc en Italie (i7) ; son retour fut une joie publique. Jamais, depuis longtemps, il ne passait dans une ville qu'à travers une fouie empressée de le voir. Rome entière se porta au-devant de lui; toutes les cohortes prétoriennes sortirent, quoique deux cohortes seulement eussent ordre de l'aller recevoir, et toute la population , hommes , femmes et enfants, couvrait la route jusqu'à la vingtième borne. Il montra dans son triomphe les dépouilles du Nord, les captifs de toutes les peuplades situées jusqu'à l'Elbe, les images peintes de leurs montagnes, de leurs fleuves , et des combats qui s'y étaient livrés. L'at* tention et le plaisir redoublaient à l'aspect du beau et vail-

• Tac, j4Hn., a-i6,5, i-55, 7a, 69.

«KMANfCOi. 499

lant prince, et de ce char rempli de ses cinq petite enflsmte; mais on ne pouvait se défendre d'une secrète terreur en pensant que la faveur de la multitude n'avait guère porté bonheur à son père Drusus , que son oncle Marcellus avait été ravi dans la fleur de Tàge à raffection des citoyens; rapide et triste destinée de tout ce que le peuple romain aimait. Tibère distribua trois cents sesterces par tète au nom de Germanicus , et le choisit pour son collègue dans le consulat de Tannée suivante ; vaine démonstration qui ne Tendait point la confiance. Il le sentit, et résolut d'éloigner le jeune prince sous une apparence honorable K

L'Orient lui en fournit le moyen. Archelaûs, roi de Gappadoce, venait de mourir à Rome , accablé de vieillesse et de chagrin , et peut-être avait-il mis fin lui-même à ses jours ; car Tibère , durant sa disgrâce à Rhodes , n'ayant reçu de lui aucune prévenance , ce qui était alors une réserve Ibrt prudente , Favait attiré par des lettres de Livie, sur l'espoir du pardon, et ensuite l'avait accusé dans le se* nat. La Gappadoce fut réduite en province, dont les revenus permettaient de diminuer de moitié l'impôt du centième.

Deux autres petites royautés, celles de la Gomagène et de la Cilicie, s'éteignaient en même temps. La Syrie et la Judée, accablées de charges, demandaient un soulngement. Les Parihes et les Arméniens s'agitaient: les premiers, après avoir redemandé à Auguste le fils de Phraate , Yonone, élevé à Rome, l'avaient chassé à cause de ses habitudes romaines, et mis à sa place Artaban, aussi Arsacide. Les rois imposés en Arménie par Auguste n'avaient pos tenu davantage , et Vonone expulsé y trouvait un trône pour refuge. Mais Artaban menaçant de l'y poursuivre (16), le soutenir c'était engager une guerre contre les Parthes,

* Twm Ann^ s-41, 4> ; Siitft., Co//^., <, 4i 3*

900 nsTOBB lOSAcn.

et le gomrerDeor de Syrie avait prudemment af^idé aapite de lui et retenait captif, avec tout le fasie royal , Je piétendant de deux trtaes. Le sénat consollé décida qae toutes ces ciruonstances nécessitaient la [M^ésenoe de GennanioB en Orient, lui décerna on commandement extniardinaiie, et Tibère nomma pour nouveau gouTenmir de la Syrie Gn. Pison.

La Germanie, cependant, avait besoin de snrveillanoe; par bonbeur, après la retraite des Romains, Fambîtieiix Arminius avait tourné ses armes contre Marobodous, et celui-ci , vaincu dans une grande bataille , demandait du secours. Ce fut un prétexte pour Tibère d*envoyer son fils Dnisus en Illyrie. Ainsi les deux jeunes représentants de b majesté impériale maintiendraient à la fois les légions et les frontières d'Orient et d'Occident , et le départ de Drusos aurait un double avantage : d^babituer ce jeune prince aux troupes et les troupes à lui , et d'affaiblir, en le s^Kuant des délices de la ville, l'aversion des Romains pour ses dérèglements et surtout pour sa cruauté, qui fiusait appeler drusiens les glaives pointus. Suivant les ordres de son père, et avec une adresse digne de lui, Dnisus s'occupa de semer la discorde parmi les Germains; il acheva la ruine de Maroboduus, en lui suscitant un nouvel ennemi. Le jeune exilé Gotualda rentra à main armée dans son pays, et, secondé d'un parti puissant, expulsa le malheureux roi, qui n'eut plus de ressource que la pitié de Tibère (18). Celui-ci , après avoir exalté une si belle victoire dans le sénat, donna Ravenne pour séjour au réfugié, jusqu'à ce qu'il pût recouvrer ses États. Mais Maroboduus ne devait jamais sortir de l'Ilalie : il y traîna une vie misérable pendant dix-huit ans. n en arriva autant à Colualda, que la peuplade des Hermundures eut bientôt détrôné ; on lui permit de vivre à Fréjus en Gaule. Arminius trouva luimôme sa perte dans ses succès : il affecta la souveraineté

GEftHANICUS. Ml

après avoir chassé son rival ; il périt assassiné. Depuis douze ans il combattait pour la délivrance de la Germanie ; il en avait alors trente-sept. Son nom est resté fameux parmi les Barbares du Nord.

Les mêmes artifices furent aussitôt employés contre Rhescuporis, roi de Thrace, qui d'ailleurs ne méritait pas mieux. Ce traître avait saisi dans un festin son neveu Gotys, avec lequel il partageait la Thrace d'après Tancienne décision d'Auguste, puis il le tua pour prévenir l'arbitrage de Tibère, dès qu'il vit réclamer son prisonnier par le propréteur de Mœsie. Pomponius Flaccus, avec lequel il était lié depuis longtemps, fut chargé alors de la provmce et de la négociation, et, à force de protestations, il lui persuada de venir dans les garnisons romaines. Ce Barbare, entouré d'abord d'une nombreuse escorte d'honneur, et priant confiance dans les paroles des tribuns, se trouva à la fin prisonnier lui-même. Condamné à Rome, et relégué dans Alexandrie, on le mit à mort pour avoir tenté de s'échapper. La Thrace fut divisée entre son fils et les enfants de Cotys, et le royaume de ceux-ci administré par un commissaire romain ^

Germanicus, en moins de temps, avait établi un nouveau roi en Arménie, et réglé le sort des nouvelles provinces de l'Asie-Mineure. Il reçut en Syrie une ambassade d'Artaban (18), confirma la paix avec les Parthes, et, toutes les frontières de ce côté étant tranquilles, il voulut visiter les célèbres antiquités de l'Egypte. U avait prétexté des soins d'administration, et sa présence y fut utile pour remédier au malheur d'une disette extraordinaire (19). Toujours en costume grec et sans escorte, il plut extrêmement par son affabilité. Tibère le lui reprocha assez dou-

> Tac, ^nn., a, de i à 4, de 4» à 67, 88; Dion, 57-1 3; SiiéC, Tib., i^ , 5a, Caliif f 1, 3.

Sm HISTOTHl ROKAIKE.

cément dans ses lettres; mais il le blâma sévèrement d'être entré dans cette province et dans Alexandrie sans la permission de Tempereur, contre la défense d\4uguste. Cette défense ne semblait guère regarder un prince de la famille impériale, et TËgypte était naturellement comprise dans les attributions de Germanicos. Tibère évidemment d»*chaitun sujet de plainte.

Sa haine se décelait bien plus encore dans la conduite de Cn. Pison. Ce magistrat, parti après Grermanicus, Tavait devancé en Syrie; déjà, sur la route, et à la première entrevue, Taigreur et le ton décisif de ses paroles annonçaient une prétention d'autorité qui avait de quoi surprendre, n avait négligé d'envoyer des troupes au prince en Arménie, et il avait si bien réussi à gagner les légions par ses largesses , ses basses complaisances et par le relâchement de la discipline, qu'ils rappelaient le père des légions. Plancine, sa femme, n'était pas plus réservée avec Agrippine, et plusieurs des meilleurs soldats se laissant séduire, on commençait à dire tout bas « que tout cela ne se faisait « pas malgré l'empereur. « La chose fut bien plus certaine quand le jeune prince revint d'Egypte. Tout ce qu'il avait ordonné pour l'armée et les villes avait été défkit par Piaoa. Cependant la patience de Germanicus et d'Agrippine ne s'était point démentie envers ce couple insolent et perfide. Après une telle audace , Germanicus ne pouvait plus dissimuler son mécontentement, et il lui en fit de publics affronts. Pison tenait tôte, essayant de prendre sa revanche; puis enfin il résolut de quitter la Syrie, quand Germanicus tomba malade. Il attendit, et, le prince se trouvant mieux , la ville d'Antioche préparait des sacrifices et une fête d'actions de grâces ; Pison renverse tout par ses licteurs, et se retire à Séleucie pour y attendre de nouveau les suites d'une rechute qui survint à Germanicus. U était presque certain maintenant que le prince avait été empoi-

GERMÀNICUS. i$05

sonné ; on en accusait Pison, et Ton regardait ses messar gers comme des émissaires chargés d'épier les progrès du mal.

Le jeune héros, irrité et inquiet tout ensemhle pour sa femme et ses enfants, écrivit à Pison une lettre menaçante ; on dit même qu'il lui ordonna de quitter la province. Pison 8*embarqua aussitôt, mais s'éloigna lentement. En effet, r infortuné prince se voyait dépérir chaque jour; il perdit bientôt tout espoir, et, sentant sa fin venue, il assembla ses amis, déplora avec eux sa mort prématurée, et les pria de ne pas laisser impuni le crime de Pison et de Plancine : « Assez d'autres pleureront Germanicus, même ceux qu'il « ne connaît pas; mais c'est à vous, dit-il, de me venger. « Montrez au peuple romain la petite-fille d'Auguste, l'é- « pouse de Germanicus ; comptez-lui mes six enfants. La « pitié sera pour vous quand vous accuserez. Si des ordres « criminels sont allégués, on ne voudra pas ou les croire « ou les pardonner. » Ses amis lui jurèrent de ne jamais abandonner le soin de sa vengeance. Puis, se tournant vers sa jeune épouse, il la conjura, « par le souvenir de « leur union, par leurs enfants, de dépouiller sa fierté, de « soumettre son esprit aux rigueurs du destin, et, revenue « à Rome, de ne point irriter par une émulation de puis- « sance ceux qui étaient les plus forts, i» Peu après il expira. Sa mort fut une désolation pour la province, pour les populations voisines, et une peine même pour les peuples et les rois étrangers. Ses funérailles, sans images et sans pompe, furent magnifiques par les louanges qu'on lui don* nait et par la mémoire de ses vertus.

Agrippine, accablée de douleur et de fatigue, mais im* patiente de voir venger cette mort cruelle, se hâta de retourner à Rome avec les cendres de (jermanicus et ses enfants. Une tristesse de compassion et de crainte accompagna le départ de cette jeune mère , naguère dans une

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situation si brillante, et maintenant si exposée aui coups de la fortune par sa fécondité '.

Piscm apprit dans File de Gos la mort de G^manicus; îl courut au temple en remercier les dieux. Plaocine, par une joie encore plus révoltante, quitta le deuil qu^elle portail de la mort de sa sœur. Les choses ne tournèrent pas cependant pour eux aussi heureusement qu'ils Fespéraient 11 était convenu, entre les lieutenants de Germanicns, que Fundeux, Sentius, commanderait en Syrie. Lorsque Pison revint sur ses pas avec des troupes composées d^un ramas de déserteurs et de recrues, il se vit bientôt, par lœ menaces et les préparatifs de Sentius, obligé de se cantooDer dans une forteresse de CiUcie. Sentius Fy vint assiéger, le pressa vigoureusement, et, méprisant toutes ses demandes, le fit conduire à Rome *.

Là on ne s'était point mépris sur Féloignement de Gcrmanicus, sur sa maladie, sur la mission secrète de Plancinc. La nouvelle de la mort du prince y porta une telle douleur que, sans attendre ni édit, ni sénatu^-consulte, toutes les affaires du Forum cessèrent et les maisons restèrent fermées. Partout le silence, les gémissements, les insignes de deuil et un chagrin profond, qui surpassait encore toutes ces démonstrations spontanées. Un soir, par hasard, des marchands, partis de Syrie pendant que Germanicus vivait encore, annoncèrent que sa santé se rétablissait. On saisit avidement une espérance inattendue, et, sans en rechercher la vérité, chacun la communique à ceux qu'il rencontre et la répand de tous côtés. On afOue de toute la cité dans les temples, et la nuit se passe dans cette joie. Tibère, se réveillant, n'entendait retentir que ces mots : « Rome est sauvée, la patrie est sauvée, Germani-

I Tac, Ànn., a, de 69 k 75} Dion, 57-18 ; Suél., Tib., Sa, Califf., 1, », 3, 5 • Tac, /^«n., a, de 76 à 81.

tiERXAMClS. i>0o

« eus est sauvé. » H ne démentit point cette erreur, qui ne lurda pas à s'évanouir, et une douleur plus vive swxMxia, comme si on eût perdu Germanicus une seconde fois ^

Bientôt on apprit Tarrivée prochaine d'Agrippine, qui prenait quelques jours de repos à Corcyre. Alors tous ceux qui aimaient Germanicus, qui avaient la plupart servi sous ses drapeaux, et une multitude qui ne le connaissait pas, les uns croyant devoir cet honneur au prince, les autres entraînés par l'exemple, se précipitèrent des municipes et des bourgades vers Brundusium (20). Dès que les vaisseaux furent vus en mer, le port et le rivage se remplirent d'une foule immense, les muraiUes et les toits en étaient couverts, au plus loin d'où il était possible d'apercevoir. La flotte avançait peu à peu, non point comme d'ordinaire, avec l'allégresse du retour, mais tous les rameurs silencieux. Lorsque enfin Agrippine, avec deux de ses en&nts, sortit du navire , tenant contre son sein l'urne funèbre , et les yeux fixés à terre , ce ne fut partout qu'un même gémissement; on n'aurait pu discerner, dans cette affliction universelle , les amis ou les indifférents , les sanglots des hommes ou des femmes.

Deux cohortes prétoriennes, avec tous les magistrats de Calabre , d'Apulie et de Campanie , avaient ordre d'aller rendre les devoirs suprêmes au fils de l'empereur. Les tribuns et les centurions portèrent tour à tour, sur leurs épaules, ces cendres chéries. En avant marchaient les enseignes, roulées en signe de deuil , et les faisceaux renversés. Sur toute la route, le peuple en deuil brûlait, selon l'usage, de riches dépouilles et des parflmis; le concours des villes voisines venait augmenter ces honneurs et ces larmes : presque toute cette foule suivit jusqu'à Rome. Il n'y avait là nulle flatterie, car personne n'ignorait que Tibère cachait

îi(K> HISTOIRE EOMAUfB.

mal sa joie. Ni lui, ni Livie, ne parurent dans cette affliction publique, soit pour garder la dignité impériale, soit pour éviter les regards trop pénétrants de la multitude. On ne vit point non plus la vénérable Antonia, la mère de Germanicus : sa douleur n*eût peut-être point supporté œ spectacle, ou Tibère et Livie la retinr^t au palais, pour autoriser leur absence et simuler une égale douleur.

Le jour où Ton devait déposer les tristes restes dans k tombeau d^Auguste se passa dans un morne siloioe, qui n*était interrompu que par des pleurs. On se rendit encore au Champ de Mars, où brillaient de tous côtés des feux funèbres. Les soldats marcbaient en armes, les magistrats sans insignes, le peuple par tribus. Là, pendant que sV cbevait la cérémonie, tous s'écriaient « que la république « était perdue, qu'il ne restait plus d'espoir. » On ^pdait tout haut Agrippine « Thonneur de la patrie, le vrai sang « d'Auguste, Tunique modèle des anciens temps, » et, tes yeux tournés v^rs le ciel, on priait les dieux « de lui gardm « ses enfants et de les préserver des méchants. » La colère se mêlant môme à la douleur, en retournant dans la ville, il y en eut qui jetèrent des pierres aux temples et aux statues de Tibère. L'empereur se hâta de mettre fin à oetto dangereuse émotion par im édit d'une froide hypocrisie, où respirait le reproche plus que le regret, et qui finissait en rappelant les plaisirs avec Tannonce des jeux de Cybëe, ce qui n'empêcha pas d'inscrire de tous côtés et de crier fi'équemment, durant les nuits, ces mots terribles ; « Rends- « nous Germanicus ' ! »

■ Tac, Jhh,, 3, de I & 6 ; SioD , 57-18 ; SuëC., Tih., Si, OUifg.f S, 6.

Pm MJ SKCONB VOLtJlff.

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