DE CÉSAR
Pompée, pendant ce temps, achevait et dédiait son théâtre, célébrait des jeux magnifiques, et, envoyant ses lieutenants conmiander à sa place ses troupes et ses provinces, promenait sa jeune épouse, Julia, dans ses plus belles viUse, comme sMl n'avait plus qu'à jouir en paix d'un pouvoir sans partage. Cependant, quand il avait présidé 1 élection des édiles, il s'était élevé une si furieuse querelle des prétendants, que plusieurs personnes avaient été tuées, et que ces meurtres avaient rougi sa toge. Julia, à la vue de ce vêtement ensanglanté dans les mains des esclaves , qui en venaient chercher un autre, s'était évanouie de frayeur. Le désordre allait croissant (54). Toute la politique était transportée dans les tribunaux et le Champ de Mars.
Entre Ja foule des accusés , Gabinius comparut trois fois : la première pour crime d'État, comme ayant, sans ordre et conliv les oracles sibyllins, rétabli Ptolémée.
iSO HMTonB moiiAinK.
Comme il attendait hors de Rome que le triomphe lui Itt accordé, un déhordement du Tibre sembla une punition des oracles méprisés; redoutant alors le peuple, il était entré de nuit dans la ville. H n'en fut pas moins absous par Tavarice des juges, par la prévarication des accusateurs, par Tappui du parti trinmviral, qui soutenait que los livres sibyllins désignaient un autre temps et un autre roi. Le peuple, irrité, faillit tuer Gabinius et ceux qui le défendaient. Le coupable absous Ait repris aussitôt par une double accusation de concussion et de brigue : cette fois il succomba, malgré Pompée, malgré les lettres qu'on lisait de César en des assemblées hors du Pomœrium, malgré la complaisante éloquence de Cicéroui récemment apaisé. On compta trop sur les juges, on ne les paya pas assez pour leur donner du courage contre le peuple : une sentence d'exil fut prononcée*.
Même impudence dans les brigues : « l'argent seul faisait le mérite des candidats. » Caton , préteur, avait beau v<nir nu-picds et sans toge sur son tribunal , cette ma* nière d'antiquité sévère divertissait plus qu'elle n'imposait, et ses protestations continuelles n'aboutissaient à rien. 11 crut foire merveille en obtenant, par un sénatus-consulte, que les candidats fussent jugés sans accusateurs, et le jugement prononcé seulement après l'élection. Quelques juges invoquèrent les tribuns pour se défendre de procéder sans Tordre du peuple; le décret ne passa pas en loi* , et ceux qui achetaient, ceux qui vendaient les suffrages, s'en vinrent un matin l'assaillir d'injures et de pierres. U ne gagna son tribunal qu'à grand'peine; là, toujours imper* turbable, il rétablit le calme par une harangue. Le résultat
I Plut., Pomp,, 54, 55; Dion, 39.38 , 55, 61, Ca,65; (ic, A AU., 4-i6, ^ Çn/nf., }-i, *, 3,4, 7, <).
• Plut., Cnty 5o ; Clic, A AU., 4-16.
BRI(it£S £T ANÀfiCUIE. 151
en fut assez bizarre : les candidats convini^ent de s*cn remettre à son arbitrage, et déposèrent entre ses mains chacun cinq mille sesterces; celui qui serait condamné par Caton perdrait sa somme, et ses compétiteurs la partageraient. Ceci facilita Télection tiibunitienne; mais il fut plus difficile de s'accorder touchant le consulat. Un candidat, impatienté, lut publiquement un autre compromis, par lequel lui et un concurrent s'engageaient avec les consuls en charge, s'ils obtenaient une nomination, de leur payer quatre cent mille sesterces, à moins qu'ils ne trouvassent deux consulaires pour attester que les provinces avaient été désignées par le sénat, et trois augures pour déclarer qu'une loi curiate avait confu-mé ce décret. Les deux magistrat» espéraient, à l'aide de ce double faux, saisir deux provinces à leur gré. Toutes les preuves furent produites au sénat; un seul des contractants en montra quelque honte. Les comices consulaires, plusieurs fois retardés, ne servire^it qu'à prolonger les intrigues durant un interr^ne de six mois, l'année suivante.
La fin inattendue- de Julia (54) et de Crassus (53), en rompant le triumvirat , ajoutait à l'inquiétude générale : il y avait en effet, dans cette double mort, une guerre civile ^, Sans prévoir jusque-là, on s'agitait par un vague pressentiment, et les ambitions de tout rang se hâtaient avant que tout finit. On parlait d'une division prochaine ; les uns proposaient des tribuns militaires, d'autres un dic-
I Lueain , 1-99 :
Nam soU fntarl
OrtMiuerat beUinMdlusmon. . . , •
Parihici romaao^ nolvcrunt damna furoret. Pluft Ula vobM acif , quain creditU , aclum «tt , Araacida! : bellum victis civile dedistis.
Nam pignora juacii
SaiiguiDJs, et diro f craies omine todas Abetulit ad mânes Parcarum /ulia sseva Incercepta manu.
i32 HISTOIRE ROMÀllfE.
tateur, et désignaient môme Pompée. Ses amis toutefois le justifièrent d'une pareille prétention, dès qu'ils eureut vu les esprits soulevés par la résistance de Caton. Pompée, qui la redoutait, avait voulu prendre favance en ameutant ses partisans sur lui, surtout Clodius, qu'il avait regagne facilement, et dont Falliance ne pouvait être longue avec le défenseur de la liberté romaine.
César avait aussi un grief à venger: à la nouvelle de l'expédition de Germanie, le perpétuel conlradicteur avait émis dans le sénat l'avis de le livrer aux Germains, comme un injuste agresseur; bientôt arrivèrent de la Gaule, par représailles, des accusations épistolaires contre Caton, et, poussé de nouveau par les triumvirs, Clodius se mit à l'attaquer sur ses actes en Cypre. Mais Caton, inaccessible de ce côté, ne manquait pas de réponse, et démasquait sans réserve tant de menées ambitieuses. 11 fit mieux encore, pour terminer cet interrègne funeste : avec une adresse qui ne lui était pas ordinaire, il affecta de prendre au sérieux les protestations de Pompée, le loua beaucoup, le pria de veiller au maintien de l'ordre, et ainsi deux consuls furent élus au septième mois. Il s'imaginait peut-être avoir beaucoup fait, et son admirateur, Favonius, nommé édile par sa protection, lui remettant presque entièrement les fonctions de cette cbarge, il crut donner une bonne leçon aux ambitieux et au peule, en distribuant dans les jeux des couronnes d'olivier aux musiciens, et à la populace des raves, des laitues, de la cbair de porc, du vin et des figues, au lieu des munificences d'usage. On s'en amusa fort; la multitude quittait même les spectacles magnifiques de l'autre édile pour ceux dePavoniuS) où Caton tout seul était la plus grande curiosité ^
I Plut., CaLf 5i » 5i , S3 , 54 , 58 , Pomp,, 67 , César, aS ; Dion , St^-aS , 4o-45,4â;Cic.,^^M., 4-i5y 16, 17, iS,J Quint., a-9, i5;App., %^., a.
UfiURTRË D£ CLODILS. i55
Malheureusement il fallait s'occuper aussitôt des élections nouvelles ; les brigues recommencèrent , ce fut une véritable anarchie : chaque compétiteur distribuait de l'argent, et, à la tète de ses suffrages achetés, chargeait ses adversaires. Il y avait des tueries chaque jour. L'année s'ouvrit encore sans consuls (52). Pompée, espérant réussir celte fois, laissait faire, et se tenait dans une hypocrilc réserve : il eût craint de mettre Ja république en état de se passer de lui ; il voulait, au contraire, l'obliger à se livrer entre ses mains, pour la tourner contre le rival qui s'élevait au-delà des Alpes, et paraître la défendre en la sacrifiant à son ambition ; il attendait à tout moment qu'on vînt lui offrir la dictature.
Sur ces entrefaites, Milon, qui demandait le consulat, rencontra sur ta voie Appienne, près de Bovillœ, Clodius, qui demandait la préture : les gens de leur suite prirent qucreUe ; les deux maîtres s'en mêlèrent. Milon ne perdit pas cette occasion attendue depuis si longtemps, il tua Clodius. De là, nouvelles violences dans la cité , et la mort d'un scélérat fut une calamité de plus. Fulvia, sa veuve, donna par ses cris le signal de sanglantes funérailles. Une troupe séditieuse dressa le bûcher dans un temple où s'assemblait le sénat, et brûla l'édifice avec le cadavre, puis courut pour mettre le feu à la maison de Milon. Celui-ci , bravement secouru par ses amis, chevaliers et sénateurs, fut réduit néanmoins à se cacher durant plusieurs jours. Lorsque, sur les mesures du sénat pour rétablir l'ordre, il crut pouvoir reparaître et poursuivre sa candidature, ce furent mêmes conflits, même acharnement.
Pompée touchait enfin à son but ; lui seul étant capable d'arrêter l'anarchie, Bibulus et Caton, afin d'éviter une dictature, proposèrent de le nommer seul consul. Le décret du sénat y ajouta : caveat consul , et la vanité du glorieux capitaine prit plaisir à cette distinction , jusque-là sans II. 12
134 mSTOUB EOMÀnfB.
exemple. Sa première occupation, en rentrant dans la ville, ne répondit guère à Tattente générale. Déjà vieux , il demanda en mariage la fille de Metelius Scipion, la jeune Gornelia, qu'il eût plus convenablement mariée à Fun de ses fils ; et on le vit , couronné de fleurs , célébrer ses noces nouvelles au milieu des dangers de TËtat. Toutefois, il s'appliqua bientôt à regagner Testime publique par d'utiles règlements, qui rengageaient aux gens de bien, et eux à lui, pour la crise prochaine. Une nouvelle loi recomposa les tribunaux de trois ordres déjuges, mais en les choisissant parmi les plus riches citoyens : nulle candidature ne serait plus permise qu'aux citoyens présents dans la ville; nul magistrat ne devait plus obtenir de province que cinq ans après sa sortie de charge. Une autre loi sur la brigue recherchait les faits passés depuis vingt ans ; les plaintes des amis de César, et celles de Caton même, bornèrent cette rétroactivité au deuxième consulat de Pompée. Des réformes dans la procédure criminelle réduisirent le nombre des patrons ou assistants, pour que les juges n'en fussent plus intimidés, interdirent les éloges des hommes influents en faveur des accusés , fixèrent trois jours pour l'audition des témoins, deux heures de plaidoirie pour raccusalion, et trois pour la défense. Enfin, des poursuites et une commission extraordinaire furent ordonnées pour le meurtre de Clodius, Tincendie du temple et de la maison de l'entreroi par les partisans de Fulvia.
Cette mesure , qui sortait des lois existantes, malgré son aflectation d'impartialité, montrait une intention assez claire : c'était un essai de proscription, selon le reproche du tribunCœlius,amide Milon. En effet, Pompée commençait à devenir le maître, et il ne voulait pas que Milon fût absous , aOn qu'il ne fût pas consul. La cause fut instruite en grand appareil : Pompée se rendit sur le Forum pour y présider , avec des soldats ; et comme celle nouveauté des-
ixtL Dfi mtoii. 13IS
potique excitait dtt mécontentement, le glaive écarta les mécontents et même en tua plusieurs. Mllon comparut sans habits de deuil, sans prières , ferme au milieu des cris de la troupe clodiennc; mais ses juges ne furent pas aussi fermes que lui. Gicéron , troublé à la vue de ces soldats et de ces armes , parla peu et faiblement , et Milon alla en exil pour avoir vengé le sien. Plus tard , quand Milon reçut ce plaidoyer , recomposé à loisir , il écrivit à son défenseur : « Si tu avais prononcé ce discours, je ne mangerais pas de si bon poisson à Marseille. » Suivirent des jugements fort divers dans des causes semblables. Pompée, au mépris de ses propres lois, y fit un éloge public , et intrigua tant pour son beau-père, qu*il le sauva, et qu*il se Tassocia bientôt après dans le consulat.
Caton était le seul juge inflexible ; il se boucha les oreilles pour ne pas entendre Téloge de Plancus, et Ivprochait à Pompée de transgresser ses propres lois. Pompée ne les transgressa pas moins pour accorder à César le droit de postuler absent le consulat , et pour se donner & lui-même une prorogation de quatre années dans ses gouvernements, avec une somme annuelle de mille talents ; seulement le décret spécifiait que c'était une exception personnelle. Du reste , Tordre régnait extérieurement; les élections se passèrent sans batailles, et la loi de Glodius contre les cetiseurs étant abolie par Scipion , cette magistrature chancelante semblait recouvrer son ancienne dignité. Caton, toutefois, prévoyant que les deux triumvirs allaient se partager ou se disputer la domination , voulut être consul pour prévenir leurs desseins ; il crut mieux réussir en obtenant , par un sénatus-consulte , que les candidats sollicitassent seuls les sutlrages sans employer leurs amis; ceci tourna contre lui : le peuple se plaignit qu'on lui ôtàt son gain et sa faveur. Caton , observant strictement le décret sans quitter sa raideur de manières, fut refusé; et au lieu que les autres se
i36 HISTOIBB ROMÀIini.
montraient, durant plusieurs jours, fort tristes d'une pareille disgrâce, lui s'en alla aussitôt jouer à la paume dans le Gbamp de Mars, et, après son diner, il se promena, selon son usage, sur le Forum, sans souliers ni ceinture. Gicéron , qui s'était rapproché de lui depuis que Glodius s'en était séparé , le blâma fort de n'avoir pas pris plus de peine pour se faire nommer , quand la république avait besoin d'un consul comme lui ^
D'ailleurs Gicéron, tout en désirant qu'on employât jusqu'aux moindres ressources pour se soutenir , n'espérait plus guère des hommes ni des choses. Au milieu de ces vacillations tumultueuses , il ne reconnaissait plus Rome, il ne se reconnaissait plus lui-même : tout était changé. « Il « voyait dans le sénat, non plus la sagesse d'un aréopage, « mais la sottise d'Abdère ; cette dignité consulaire, autre- « fois si grande , maintenant anéantie; la constitution per- « due, et jusqu'à l'apparence des lois; plus de courage « dans ceux qui portaient encorele nom d'honnêtes gens. Ily « avait donc nécessité pour les sages de changer quelque « chose à leurs désirs comme à leurs opinions. Platon ne « voulait pas qu'on fît d'opposition inutile , ni qu'on se « mêlât des affaires d'un peuple radotant de vieillesse {de- « sipientem senectute). Il n'était plus question de s'obstiner, « mais de s'accommoder aux conjonctures : la prudence veut « qu'on cède à la tempête , quoique ce ne soit pas le moyen « de gagner le port , mais aussi qu'on change les voiles « quand ce moyen peut y conduire. » Aussi avait-il suivi ses résolutions de prudence : il s'était réconcilié avec les puissants, avec Crassus, avec Gésar surtout; il y avait gagné une charge de lieutenant en Gaule , pour son frère
■ Plot., Pomp.^ 57, 58, 59, Cal , 55, 56, 57, César, Si ; Tac, ^im., 3-a8; Dion , 40 , de 46 À 58; Cic, Pro Mil., a, 8 , 11 , ll,J MU^ 4-16 , A ÇHtni., 3-a , 8 , Lett.fam., 7-1 1 ; App., K^.^., a ; Plut., Ci'c, 4*»'
FAIBLESSE PB OGÉRON. 157
QuintuSy un augurai pour lui-4Qôme après la mort du jeune Grassus, et il espérait encore parvenir à la censure. Il est vrai qu'il avait Mu se réconcilier avec bien d'autres , et payer en éloquence une telle protection. H avait plaidé pour Yatinius; s'il put , avec l'agrément de Pompée , témoigner contre Gabinius pour les publicains , dans la pre-. mière accusation , et arracber de cet ancien ennemi une sorte de réparation publique, il n'osa refuser de parler ensuite pour lui, par complaisance pour Pompée, dans la seconde cause. Il avait plaidé encore pour Domitius, pour Scaurus: «Comment les défendre? que jemeuresijele sais! » disait-il en confidence à Atticus. Il était enfin devenu le défenseur général de tous les amis des deux chefs ; il n'opimit plus contre ceux-ci. Tout cela lui attirait la réputation d'homme léger et le nom de transfuge; quoiqu'il fit bonne ccmtenance , son amour-propre en souf^it. Il avait beau se consoler par les lettres de César, pleines d'estime et de tendresse , par le plaisir que la lecture de son poème avait fait à César , par sa gloire oratoire, enfin par les agréments de rétude et de la campagne; il avait beau s'animer pour César en admirant ses exploits, en les célébrant par un nouveau poème; dans ses transports, dans cette merveilleuse sécurité et cette insensibilité philosophique pour le gouvernement , perçait un secret dépit. « Je serai donc subalterne, « moi qui aurais pu gouverner en chef! » Une telle vie lui semblait insupportable. C'était à l'ingrat et équivoque Pompée qu'il pardonnait le moins; car , au fond, il préférait toujours le parti de Pompée , qu'il regardait comme celui delà république. Il lui avait conseillé, après les conférences de Lucques, de ne point proroger le commandement à César pour cinq ans, et, tout récemment encore, de ne point l'autoriser par une loi à postuler absent. Le proconsulat de Gilicie tira heureusement Cicéron de cette position, que la rupture des deux rivaux allait rendre plus II. 12"
138 imTOIllB lOVAINB.
ombarrasBante : Il se fit honneur par une admtnislratiab vigilante (51). Gomme il avait été obligé à une petite exp^ dition contre les montagnards, et à quelques précauticM» contre Tinvasion possible desParthes, il revint au bout de son année avec une extrême envie d*obtenirle triomphe, menant partout avec lui ses licteurs , et se gardant bien d'entrer dans Home pour ne pas perdre ses droits. Gaton s^y opposa, et d*ailleurs on avait bien d'autres soins ^ C'était le moment fatal où se décidait la destinée de la république.
« Grassus et Pompée , en donnant à Gésar la Gaule pour « province , avaient cru rétablir dans une citadelle , d'où « il tiendrait la ville en respect, pendant que tous deux « partageraient le reste entre eux *. » Pompée , ensuite demeuré seul à Rome, s'y regarda comme solidement appuyé; son troisième consulat, en effet, après de si grands désordres , le rendit définitivement l'arbitre des afbires, en lui conciliant le parti qui voulait encore conserver la repu* blique. Il pensait gagner beaucoup à taire ou diminuer les victoires de la Oaule , et empêchait quelquefois les consuls de lire les lettres de Gésar.
Ce rival, plus habile, au milieu des révoltes de la Gaule, avait toujours l'œil sur Rome. Après un commandement si long, il n'y avait pas plus de sûreté que de douceur pour lui à rentrer dans la vie privée; il faisait toutes ses dispo« sitions pour garder son pouvoir. En renouvelant ses levées, il renvoyait sans cesse des soldats dévoués, qui se trouvaient aux élections et soutenaient ses amis. Des sommes considérables accroissaient en secret le nombre de ses partisans, et en public sa renommée. Ainsi , quoique ab-
» Cic, y1 Au,, 4-a , 5, 6, et de iS àao, 5-i8, so , À Çuiut., i-t» , lî , i5, 16 , tout U livre } à Çuimt,, in Piton,, S3, Lett.fumil, , i-8 , 9 , 3-4 , 8-3 , 5^ , y*-! 1 * t ^ * 17, 1^1 de I « 6, Pkilij^,^ a-io. Les vantcri«« de CicdroD sur sou txpé Ji lion son t fort cootreditos par Dioo , 4«, et par Fronton, s -5 .
• Plut., Cross. f 17.
IIYAIITÉ DB CtSÀR tT DB POHPtB. 439
sent, il embellissait Rome d'un nouveau Forum, et commençait à construire sur le Champ de Mars des parcs de marbre, entourés d'un portique de mille pas et couverts d'un toit, avec une villa publique pour les comices. Un de ceux qui dirigeaient ces travaux était Cicéron. Tous les accusés bannis par suite des réformes de Pompée dans les procédures , se retiraient auprès de César. En même temps le grand capitaine , durant ses quartier d'hiver , s^ occupait avec soin des habitants de la Cisalpine, réunissait régulièrement leurs états ou assemblées générales, et suivait son premier projet de substituer dans leurs villes le régime municipal ati droit latin; il fondait comme premier essai le municipe de Novocomum (Côme). Il s'attachait par ces bienfoiis toute cette énergique population '.
Quand il vit Pompée protogé dans ses gouvememenls , il ne manqua pas de demander le même avantage, et une prorogation au moins en Cisalpine (5i ); le sénat refhsa : alors un des centurions chargés de cette demande toit la main sur son épée en disant : « Celle-ci le lui donnera. » L'un des consuls, M. Marccllus, s'était déclaré contre César avec une sorte d'acharnement , et , non content de ceireftîs, il y ajouta une injure inutile, en faisant battre de verges on magistrat de Novocomum sorti de charge, et qui se présentait en conséquence comme citoyen romain; a Va , lui dit-il, montrer à César ces marques d'infamie. » Il était sans doute si hardi à cause des bruits fâcheux qui couraient tout bas sur la position du général en Gaule. César avait perdu toute sa cavalerie, sa septième légion avait été fort maltraitée, et lui-môme était assiégé par les Bellovaques, sans communication avec le reste de son armée. Quand
* Plot., Pontp.j 61, Cétar, 3i, 3^ , C^., 58 ; Cic, A AU. , 4-17, 16, 5-9 , Ott,fàm.j S-i ; Dion , 40-60; App., E/«^., %', Gter, De belt. Gatl.^ dernier chap. de chaque lirre; Bnét, César^ aO.
140 HISTOIRB lOMAIRS.
ces nouvelles furent dissipées, Harcellus n'insista pas moins pour la révocation de César : la délibération sur cette affaire fut remise à Tannée suivante; on décida seulement que les deux rivaux donnerai^t chacun une légion, qu'on enverrait à la défense de la Syrie contre les Partbes. Pompée tergiversait, « ne disant jamais ce quMl pensait, quoiqu'il n'eût pas assez d'esprit pour dissimuler entièrement. » Son langage fit conjecturer qu'il était en négociation avec César, et que celui-ci opterait entre sa province et le consulat. Rien ne fut décidée
Pompée prit du reste la précaution de faire nommer consul G. Marcellus, un des honunes les plus zélés du bon parti , et tribun Curion , qui promettait de servir également cette cause. Pour fournir sa légion , selon le décret ,* il redemanda celle qu'il avait prêtée à César, afin de lui en ôter deux. Sa confiance s'accrut singulièrement l'année suivante (50). Une maladie grave, qui le retint à Naples quelque temps, fit éclater les plus flatteuses démonstrations. Aux vœux publics pour sa santé succédèrent, quand il fut guéri, des sacrifices et des fêtes de plusieurs jours, avec une émulation de joie dans toute l'Italie. On voyait des banquets jusque sur les chemins, une foule continuelle, ornée de couronnes et portant des flambeaux, se pressait sur son passage et lui jetait des fleurs. La vanité de Pompée n'y tint pas, et, pour achever de l'éblouir, les deux légions mandées arrivèrent de la Gaule. César s'était empressé de les envoyer: il évitait par là de donner prétexte contre lui, et en profitait pour lever bien plus de soldats nouveaux; mais le départ ne se fît pas sans de riches gratifications. Les deux légions arrivées en Italie parurent peu regretter leur chef; on parlait de César comme d'un hom-
• Plut. , Cisar^ 33, Pomp,^ 6s ; App., E/Af ., a ; Cic, letufam., 8-i , 4 , 5, 8, 9, v< ^(f. , 5-1 1 i Cësar , De ML Cali, B-5a j Dion , 40-59.
DIRNIÈEB CEJfgUAB. i4i
me fori au-dessous de sa réputation , et peu aimé. Son armée tout entière devait l'abandonner à la première occasion, et, selon les rapports d'Appius, Pompée pouvait vaincre avec les forces mêmes de son ennemi. La vanité de Pompée n'en douta pas un instant: désormais plein de mépris pour son rival, il se moquait de ceux qui appréhendaient une guerre, et quand on lui demandait avec quelles troupes il pourrait résister, il répondait d'un air riant : « En quelque endroit de lltalie que je frappe du pied la terre , il en sortira des légions ^ »
P(Mnpée avait voulu cette année faire montre de la censure, après une interruption de quinze ans, pour simuler une restauration complète de la république, et s'attacher davantage le parti des gens de bien (optimales ), en restituant à l'ambition aristocratique la chajqge autrefois la plus honorable. C'était dans cette double vue que , sous son récent consulat, il avait essayé de remettre la censure à neuf, par la loi de son beau-pére Scipion , laquelle annu*^ lait l'interdiction prononcée par Glodius. Mais à quoi bon ? Longtemps avant Glodius la censure ne pouvait plus rien : elle n'agissait que par la honte, et il n'y en avait plus; les coupables lui échappaient par le nombre; des magistrats zélés auraient eu trop à punir pour éviter le reproche de n'avoir pas assez puni : aussi, dès cette époque, nul homme un peu sensé ne brigua plus cette cliarge. Pison et Âppius furent les derniers censeurs (50). Cette triste politique nuisit à Pompée au lieu de lui servir. Appius, pour se donner du relief, nota, malgré son coUègue, beaucoup de chevaliers et de sénateurs qui devinrent , par cette raison, autant de partisans pour César*.
« Un calme de langueur régnait dans la cité; » des deux
' Piaf. , Pomp, , 6i , Césart )«, S3 ; Dion , 4i-6, 4o-65 ; App. , ^f . , 9, • Dion , 40-57 , 6).
i4S nstotM t<numi.
c/^f es on semblait craindre d^engager le difRïrend ; aucune proposition de la part des deux consuls. Curion n'était pas plus ardent, et Ton commençait à s'en défier. D avait ^ en effet, reçu de la Gaule de quoi payer ses dettes immenses, et il savait qu'il n'aurait qu'un consul à combattre; quimn cents talents avaient acheté le silence d'Emilius Pauliis« Curion cachait son jeu pour agir plus sûrement; il attendait une occasion de rompre avec le sénat sans paraître tourner au parti opposé. A la première contradiction qu'il éprouva , il se retira vers le peuple et affecta de demander, par un plébiscite qui ressemblait à celui de RuUus, Fintern dance des chemins pour cinq ans. 0 comptait bien sur un rrfus des pompéiens , et ne manqua pas de s'en montrer offensé. Enfin C. Marcellus proposa de donner un successeur à César. Curion approuva, mais en ajoutant que Pompée devait aussi renoncer à ses provinces et à ses troupes; ainsi la république serait libre, n'ayant plus rien à craindre. Beaucoup se récrièrent sur ce que le temps du commandement de Pompée n'était pas fini ; Curion soutint fermement son avis, et se fit par là un grand honneur parmi le peuple, qui le couvrit de fleurs en le reconduisant au sortir du sénat , car rien n'était plus redoutable que de résister à Pompée.
Ce chef alors, promenant sa convalescence en Italie, écrivit au sénat une lettre artificieuse, où il rappelait avec louange les actions de son rival et les siennes, et finissait par ofïHr sa démission d'un pouvoir qu'il n'avait accepté que malgré lui , et pour rétablir l'ordre dans l'Élat. A son retour, il répéta la même chose, assurant que César, son ami et son allié, ne désirait, comme lui, que le repos après lanl de travaux et de gloire, et recevrait avec plaisir un successeur. Curion déconcerta cette ruse et répondit que ce n'était pas assez de promettre; que César ne devait pas être désarmé avant que Pompée ne ronlnU lui-môme dans
GUEIOIf. — M. AMTOJKE. Ii3
la condition ordinaire : il voulait que tJus deux fbssent déclarés ennemis publics s'ils n'obéissaient au sénat. Par ce détour adroit, il laissait fort étonnés ceux qui le croyaient Tendu à César. Pompée, attaqué de front, ne put retenir sa colère, et sortit de la ville en menaçant le tribun, et regretr tant d'avoir relevé cette puissance tribunitienne qu'avait presque anéantie Sylla. Le sénat, fort agité, ne décida rien encore S
Cependant César donnait la contre-partie des démonstrations de l'Italie en faveur de Pompée. 11 vint lui-même en parcourir les villes voisines de la Cisalpine; c'était la première fois qu'on le revoyait depuis ses guerres de Gaule. U voulait remercier les babitants de Taugurat obtenu pour Antoine , et leur recommander ses intérêts pour Tannée suivante ; car ses adversaires se vantaient d'avoir fait élire consuls un autre Marcellus et un Lentulus, tous deux ses ennemis. On le reçut partout avec un incroyable empres^ sèment: on décorait les chemins et les portes ; la multitude sortait à sa rencontre avec les eniants ; on immolait des victimes; on dressait des tables dans les temples et sur les places. Il apprit que ses deux légions redemandées, au lieu de partir pour la Syrie, étaient retenues à Capoue, d'i^rès l'avis de C. Marcellus. Il retourna une dernière fois visiter la Gaule, résolu à patienter encore, dans l'espéraoce d'eu unir par les voies de droit plutôt que par les
armes*
Une nouvelle délibération eut lieu au sénat. Marcellus, divisant adroitement la question , proposa d'abord de révoquer César, ensuite d'abroger les pouvoirs de Pompée :
* Plut., Pamp.f 63 , César, 34 ; Dion , 40-61 , 62 ; App* , E^*| a i Cie. taufam. ,8-5,6, Il , i3, i4;Lacaia, 4-819:
Momencumque fuit mutatutCurio rerum , Gallorum captiu spoliis et Caesaris auro. Ëmere omnet , hic veadidit urbein.
144 nsT*
•'c qp ^arsiÇ'^a.t ^r > 5»»i":c«î t*^:* : «xi 5*arenn?ait sor Je praci^. Mal^ CirVc . par :li»» U,'.'7it»D?ctraire, persistait à pr"-ç»-sjpr ri 71»» ^-ct:*» L«:er!i'Lît >*;-« tnxipcs , oa que Césaff piriàî fc» 5i»Tr»?5: t>"«as «i^ii, rôioits %a nm^ de simrtes ciVTers, ^n nertiroiect pte fiLjil«»nKiit à on traîlc êtTiiui-fe; r4i, s'il? rçst-iient armés, ils se conleiitmiefit de leurs aranuges et serai^Gt fan pixir Tantre un cootrepr4ds; taahs qa'en aâ'aiJr^ir an seul c'était doobler la farre de raotre- Vaiiiement IN^ccf-ée reprenait rexerdce des déchinalk~<os pixir répixi«îre avec plus de GMrflHé à an si luie adTersaire '. Antoine, triban d^isnê, avait In devant le people, malgré le s^nal , une lettre de César, qui offrait le beencienient des deux années, après quoi, les denx chefe Tiendraient aux comices rendre compte de leurs actes. Marcellos s'emporta, traita César de brigand qu*on devait déclarer ennemi public s'il ne désarmait pas. Curîon, néanmoins, soutenu d'Antoine et de Pison , Tint à bout de remettre à ime nouvelle épreuve Topinion du sénat : il fit d*abord voter ensemble sur la révocation de César et le maintien de Pompée, et la majorité se prononça pour cette double mesure. Puis il posa cette seconde question : s*il ne convenait pas davantage que tous deux quittassent leur commandement, et vingt-deux sénateurs seulement rejetèrent cet avis, qu*adoptèrent le plos grand ncMnbre. Alors Marcellus, se levant, s*écria : « Triomphez donc, afin d'avoir César pour maître ; moi , je ne resterai pas plus longtemps à écouter de vaines paroles, quand je vois déjà dix légions s'avancer du haut des Alpes sur la ville; je vais envoyer contre elles un homme capable de les arrêter et de défendre la patrie. » Il demanda aussitôt que Tannée de Capoue fût appelée à Rome, afin de s'opposer à Tennemi du peuple romain.
( $uét* , De etar rhet. , i .
ftUPTCRS DB POMPÉS ET DE CÉSAR. 445
Ceci fit une vive impression ; le bruit courait même que quatre légions césariennes allaient entrer dans Placentia. Comme Curion réfutait cette fausse nouvelle, le consul « plus irrité , reprit : « S'il ne m'est pas permis par le commun conseil de pourvoir au danger de FÉtat, seul j'y pourvoirai en vertu de ma charge, » et, traversant la ville avec son collègue et presque tout le sénat, il se rendit chez Pompée: « Reçois, lui dit-il, ce glaive, avec lequel les deux consuls t'ordonnent de combattre César, et de secourir la patrie : nous le confions, en conséquence, Tannée de Capoue, toutes les troupes d'Italie et la permission d'en lever de nouvelles à ta volonté. » Pompée obéit, en ajoutant avec sa fausseté accoutumée : « Si l'on ne peut quelque chose de mieux. »
Curion, n'ayant plus rien à faire, exhorta du moins le peuple à refuser Tenrôlement : dès que son tribunat fut fini, il partit pour la Cisalpine, où il trouva César, qui s'approchait de l'Italie avec une seule légion de cinq mille hommes et trois cents chevaux. Ils tinrent conseil ; César aima mieux négocier encore que de mander promptement toute son armée, comme le voulait Curion , et il pria ses amis de lui obtenir seulement deux lé^gions, la Cisalpine et rniyrie, jusqu'à son prochain consulat ^.
Cicéron , récemment arrivé de Cilicie, n'avait point pris part à ce démêlé ; il était engagé avec les deux rivaux ; il eût désiré n'avoir point à se déclarer entre eux ; il regrettait presque son insupportable province ; il comptait sur sa demande du triomphe pour demeurer hors de Rome et du sénat. Il recevait des lettres de César, et lui avait emprunté de Fargent ; mais il le craignait toujours plus qu*il ne l'ai-
• App. ,^^., ». ; DioD, 40, de 58 à 66 ; Plat., Pomp,^ 69 , 63 ; Cis» » 34* 3S;Cic. «^^11., 5,8,9, 6-s,Pfct<^..a*so;GéMrf *>• Ml, QaU.* S , de 5o à 55.