‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 98 sur 102 · CHAPITRE LXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIX

COnSNOtMENT BU PRINCIPAT DB TDftRB. — mÉTOLTS SES

LtGlONS. — GEEMàMIOJS.

Rome, sous Tempire, ne présentera plus le spectacle animé de la république. La longue querelle du peuple et de la noblesse est Unie, Torgueii national est satis&it. Assez de nations conquises travaillent en silence pour la grande cité ; de nouvelles conquêtes n'offrent plus que des fatigues et des périls sans fruit. Le peuple-roi, qui veut jouir vi ne peut pas gouverner, vient d'aflerraer ses dmi te absolus à un cbef pour aller battre des mains dans le cirque. Un grand intérêt ne remuera plus la démocratie dominante et inerte. Les fonctions publiques ne seront désormais qu'une brillante servitude, les comices cesseront bientôt ; l'bistoire de la nation ne sera plus que celle du palais. Là est renfermée toute la politique, tout le gouvernement part du prince: la soldatesque exécute, le reste regarde. La tyrannie s'établit on coutume, et les années se passent dans une suite uniforme de crimes, d'adulations et de jeui.

dans un égal ateiitissement de volupté ou de terreur. Quelquefois, de subites et violentes secousses viendront interrompre, mais non réveiller cette langueur, comme dea crises convulsives, qui ne laissent au malade qu'un plus mortel accablement. Même sous Tr^-jan, Tacite regrette la turbulence de Tantique république \ où du moins il y avait de la liberté et de la vie. C'est sous le second empereur que ce changement devint sensible.

Le meurtrier du jeune Agrippa ayant annoncé à Tibère que ses ordres étaient exécutés : « Je ne t'ai rien ordonné, « répondit Tibère, tu en rendras compte au sénat. » Mais Sali. Crispus, le confident du prince, fit comprendre à Livie qu'il ne fallait pas divulguer les secrets du palais, les conseils des amis et les services des soldats , ni que Tibère ruin&t son pouvoir en rapportant tout au sénat. Il n^en fut donc plus question, et Ton se contenta de dire que ce meurtre avait été commandé par Auguste. Il n'était pas possible de le croire, et ce fut une raison de plus de se précipiter dans la soumission. Consuls, sénateurs, chevaliers, coururent à Noie, « les plus illustres avec le plus de dis» « simulation et d'empressement, composant tous leur vi- « sage, pour ne pas paraître ni trop contents à cause de la « mort du prince, ni trop tristes à cause du nouvel em« « pereur: ils mêlaient ensemble les larmes, la joie, loc« « plaintes , l'adulation. » Les deux consuls perlèrent serment les premiers à Tibère César, ensuite, devant eux, le préfet des cohortes prétoriennes, le préfet des vivres, enOn le sénat, les soldats et le peuple; car Tibère ne faisait rien d'abord que par les consuls, comme sous l'ancien gouvernement; il ne convoqua même le sénat qu'en verlu du pouvoir tribunitien conféré par Auguste. Son édit était court et modeste : « 11 avait à prendre les avis sur les

1 Tac, JnH.,^''Z», 3), B»it., l-l.

« L-^-in^^rs à n-n-Iro à son père ; il ne quittait poial k « corps du prince : c'était de tous les smiis publics le ses! € qu'il se rêsenrait. »

Toutefois, aassit<Nt après la mort «TÂugoste^ fl amt douné le mot d'onire, comme empereur, aux cobortes [vêtoneoues : rien n était changé dans la garde, les posàfs militaires et les autres usages de cour, et des soldais raccompagnèrent sur le Forum et la curie. Il avait Dolîfié an armées son avènement an principat : aucune bésitaliai nulle part que dans ses paroles. D donnait à croîie qo^il Toulait paraître choisi par la république, et non se glissff au rang suprême par les intrigues d^une femme et fadoption d'un vieillard. On reconnut plus tard que, par cetlc incertitude apparente, il voulait pénétrer les sentiments des grands. Dans la première séance , il n'^avait consenti à occuper le sénat que des funérailles et du testament d'Aliguste K

Les funérailles achevées, on pria Tibère d'accepter rempire: « Vous ne savez, répondil-il à ses amis, quelle béte « c^est que le pouvoir. Le génie du divin Auguste était seol « capable de porter un si grand fardeau... D'ailkurs, dans « une cité soutenue de tant d^hommes illustres, ne remet- « tez pas tout à un seul ; plusieurs rempliront plus âcile- « ment les fonctions pubUques en associant leurs tra- « vaux.B Mais on savait surtout sa profonde dissimulation; les pères conscrits, craignant d'être pris au piège s'ils avaient rair de le pénétrer, redoublaient d'instances, et ses réponses ambiguës augmentant l'inquiétude, ils éclataient en plaintes et en pleurs, tendaient les mains vers le ciel, vers la statue d'Auguste, vers les genoux de Tibère lui-même. Alors il fit lire les trois mémoires d'Auguste ; après cela on revint à la charge. Deux sénateurs ne pu-

• Dion, 57-a, 3 f Su^l., Tih., aa, a3; Tfec, Ann, 1-6,7, 1.

renl se contenir davantage; l'un s'écria , dans ce tumulte des plus basses flatteries : « Qu'il accepte ou qu'il refuse ! » Et le second osa lui dire en îàce : « Les autres font seul - « ment ce qu'ils ont promis, mais toi tu tardes bien à pro- « mettre ce que tu as déjà fait. » Tibère, continuant sa résistance indécise , dit par hasard que , trop faible pour ac- « cepter tout le gouvernement, il recevrait ce qu'on vou- « drait lui en confier. — Dis donc toi-même, César, reprit <c aussitôt Asin. Gallus, ce que tu veux qu'on te confie, n Tibère, à cette brusque question , demeura un moment interdit, puis, reprenant, il répondit: « Qu'il n'y aurait point « de convenance à choisir ni à refuser rien, pour celui qui « préférerait se dispenser du tout.» Gallus s'aperçut bien qu'il l'avait blessé, et se hâta d'ajouter « qu'il n'avait pas « fait cette question pour diviser ce qui ne pouvait êti*e « partagé, mais pour le convaincre, par son propre aveu, « que la république était un seul corps qui devait être « gouverné par l'esprit d'un seul. » Il se répandit ensuite en louanges sur Auguste et sur Tibère ; il ne put adoucir son ressentiment. Il était un des trois hommes que lui avait signalés Auguste comme des ambitieux à craindre, et, de plus , il avaité pousé Vipsania , petite-fille d'Atticus , fille de Pomponia et d' Agrippa, que Tibère avait répudiée malgré lui pour prendre Julie.

Deux autres irritèrent également son esprit soupçonneux , Haterius en lui disant; « Combien de temps. César, « laisseras-tu la république sans tète? » Scaurus pour lui avoir dit : « On espère que les prières du sénat ne seront « pas inutiles, puisque tu ne t'es point opposé au rap- « port des consuls par le droit de la puissance tribuni- « tienne. » Le prince s'emporta contre Haterius ; Scaurus n'eut pas un mot de réponse, parce qu'il l'avait plus implacablement irrité. Tibère ne pardonnait pas à quiconque affectait de ne le pas comprendre ou de l'avoir compi'is. II. 40

470 niSTOIlUE aOMAlKE.

Enfin il céda comme de guerre lasse, toujouis avee le môme artiûce, non en avouant qu'il acceptait Fempire» mais en cessant de le refuser: « Et un temps viendra, « j'espère, dit-il, où il vous paraîtra juste d^aooorder k € repos à ma vieillesse. » Ck>mme il rentrait au palaisi Haterius, qui le suivait pour Fapaiser, se jeta à ses pieds; a vivacité de ce mouvement, ou quelque autre aocideot ayant fait trébucher Tibère, le suppliant eût été tué par les soldats sans les vives prières de Livie ^

Malgré cette apparente faveur, Livie elle-même en avait déjà vu assez pour savoir ce qu'elle devait attendre de cette élévation , préparée à son fils par tant de crimes. Les sénateurs n'avaient point épargné l'adulation pour cette fenuoe, la seconde puissance de l'État; ils voulaient l'appeler la mère de la patrie, Tibère avait représenté qu'il fallait de la réserve dans les honneurs à rendre aux femmes, et, regardant comme retranché à lui-même tout ce qui eût été fait pour elle , il ne souffrit pas qu'on décern&t à sa mère aucune distinction publique , pas même un licteur ; et depuis ce temps , afin qu'elle ne prétendit point partager l'autorité , et qu'on ne le crût point gouverné par elle , quoiqu'il lui demandât des conseils, il évita de la voir assiduoment , de l'entretenir longuement et en secret*.

Tibère ne traita guère mieux le peuple en coumaençant; pour la première fois il transporta les élections du Champ de Mars à la curie (14). Le sénat, délivré ainsi de largesses et de sollicitations basses, vit avec plaisir la règle que prit le prince de ne présenter que quatre candidats, assurés par la d'être nommés sans brigue. Les comices consulaires paraissent seuls avoir été conservés, quoique d'une manière fort incertaine. Tantôt taisant les noms des candidats, le

> Suët., Tih^y aS, a4i 7> Tac, Jnn.^ i-8, it, la, i3; Dîon, 57-a. • Tm., An%n l-«4 î ^néi., Tih., $• \ niM, 57-1».

flOULftTMBlIT ras LÉGIONS. 471

prince les bisait connaître par leur naissance , leur vie et leurs services; tantôt, supprimant môme ces indications, il les exhortait à ne point exciter de troubles par la brigue, promettant d'y veiller ; le plus ordinairement, il donnait aux consuls en charge plusieurs noms à publier, en déclarant^que ces candidats seulement lui avaient communiqué leurs prétentions, et que d'autres pouvaient se présenter également, s'ils se croyaient en faveur ou en droit : belles paroles, mais sans effet, ou même pei-fides, qui, sous un air de liberté, devaient se terminer en un despotisme plus tmrible. Auguste avait encore fait voter ou du moins publier en comices, pour la forme, les règlements de droit civil, en conservant à ces règlements le nom de lois; cet usage devint plus rare sous Tibère, et cessa même bientôt entièrement. Le peuple ne se plaignit de ses privilèges enle^ vés que par un vain murmure , et peut-être y eûtril fait moins d'attention encore, s'il eût reçu en même temps le legs d'Auguste ^

Le nouvel empereur semblait oublier ce soin important ; Tarmée ne tarda pas à le lui rappeler. Trois légions en Pannonie occupaient le même camp d'été sous le commandement de BlsBSUS, qui , à la nouvelle de la mort d'Auguste , avait interrompu les exercices accoutumés, à cause du temps des vacances , ou en réjouissance de l'avènement de Tibère. Alors commencèrent les propos enjoués, puis les discussions sur la condition du service militaire par suite de ce changement d'autorité. Enfin on prit en goût le re* pos et les divertissements , la discipline et le travail en horreur. Un certain Percennius, autrefois chef d'histrions, langue insolente , et habitué par son ancien métier au rôle de harangueur, poussa peu à peu les esprits à la sédition. Des colloques s'établissaient à la chute du jour, et se prolon-

• Tae., Ânn.f f*i5, Si ; Vell., 9-6«; Dion , SSoo.

472 HISTOIEB ROMÀIlfF.

geaient souvent dans la nuit, quand les plus paisibles s*étaient retirés : « Pourquoi donc, disait alors Peroennlos, « obéir comme des esclaves à une poignée de oentiirioas « et de tribuns? Quand donc oserons-nous réclamer oon- « tre les abus, si, tenant les armes, nous ne demande»» « rien à un prince nouveau et encore mal affermi? CTest « assez l&cbement supporter, depuis si longtemps, qu*oo « nous impose trente ou quarante ans de service, qui nous « laissent vieux et mutilés. Encore n'est-ce pas fini là ; a mais on nous retient au drapeau , et, sous un autre nom, « ce sont les mêmes fatigues. Si, après tant de souffrances, « il vous reste un peu de vie , on vous traîne au loin pour « vous donner ce qu'on appelle des terres , c'est-à-dire un « marais ou une pente aride de montagne. Tant que vous « servez, toujours de la peine, nui profil; dix as par « jour, corps et ame, voilà ce qu'on estime un homme; a voilà de quoi vous fournir de vêtements , d'armes et de tt tentes, de quoi vous racheter des punitions et des cor- « vées. liais les coups, les blessures, de rudes hivers, des « étés bien exercés, une guerre atroce ou une paix stérile, a c'est ce qui ne manque jamais. Point d'autre adoucissea ment possible que des lois fixes sur le service , un denier « de paie, le congé au bout de seize ans, ne plus demeua rer vétéran sous les enseignes, et une somme aussitôt a comptée dans le camp même. Est-ce que les cohortes pré- « toriennes, qui reçoivent deux deniers, qui sont rendues à « leurs pénates après seize ans , ont essuyé plus de pé- « rils? » De tels discours avaient un efTet certain : la masse approuvait; plusieurs montraient avec indignation des marques de coups , les autres leurs cheveux blancs , plusieurs leurs vêtements usés et leur corps à demi nu.

La fureur croissant toujours , ils imaginent, pour miaix se soutenir, de réunir les trois légions en une seule. Ils placent ensemble les trois aigles et les enseignes des ro-

80CL6TEHBNT PES LÉGIONS. i73

liortes, et se mettent à construire, pour les y dresser, un tribunal de gazon. Blaesus, par ses fermes remontrances, étant parvenu, non sans peine, à les détourner de cet ouvrage, ils exigent que son fils, tribun légionnaire, aille porter leurs réclamations à Tibère. Us étaient tout fiers de cette première résolution, quand plusieurs manipules en détachement à quelque distance, apprenant ce qui se passait au camp, pillèrent la ville voisine, maltraitèrent leurs centarions, et revinrent animer la sédition. Blœsus veut en punir quelques uns; ceux-ci invoquant leurs camarades, on accourt, on les délivre, et avec eux les déserteurs et tous les condamnés. Au milieu du désordre , un certain Vibulenus, simple soldat, se haussant sur les épaules des autres, demande vengeance de la mort de son frère , égorgé , disait-il , par les gladiateurs de Blassus la nuit dernière, quand cet infortuné , envoyé par Farmée de Germanicus , venait traiter des intérêts communs.

Mais les gladiateurs mis à la torture nièrent le crime , on ne trouva point de cadavre aux environs, et il fut aussitôt prouvé que Vibulenus n'avait jamais en de frère ; sans cela, BlaDSUS eût été tué. On chassa néanmoins les tribuns et le préfet du camp, on tua le centurion Lucillius, que les railleries soldatesques avaient surnommé Donne-m'en un autre, parce que, en brisant son bâton sur le dos d'un soldat, il avait coutume de demander aussitôt à haute voix un autre sarment.Tous lesautres centurions s'étaient enfuis.

Quand Tibère sut cette révolte , tout impénétrable qu'il était, et cachant toujours les choses fâcheuses, il n'h^ita pas à faire partir son fils Drusus avec plusieurs des principaux de Rome, deux cohortes prétoriennes, une grande partie de la cavalerie et l'élite des gardes germaines. ^lius St*jan , préfet du prétoire , et en grand crédit auprès de Tibère , accompagna le jeune prince pour le diriger. Les légions, à l'approche de Drusus, allèrent au-devant de lui, il. 40*

ooomie par devoir, non avec la Joie et la tome MDnte d'usage , mais ayec rextmear le plus négligé et une tmtesse affectée, qui diawnmiaii mal kor audace. Le priooe cotre au camp, ils eurent soin dTcn garder les portes, ils reolourèreni sur son thbonal des pbis bruyantes dameors. et , quand ils reureoi entendu lire une lettre de Tibère qui réservait leurs plainles à la délibération du sénat, le tumulte reccMomença plus violent « Pourquoi Drusns est-il « venu? criait-on; ce sont là les anciens artffîces de Tibèrp, « qui autrefois trompait toujours les légions au nom dTAu- « guste. Voici un expédient nouveau; on en réfère au sé- « nat quand il s'agit de récompenser; on devrait donc « aussi le consulter quand il s'agit de punir ou de com- « battre.» On déserte le tribunal, oos^agîtede toutes pans, et, si Ton rencontre quelque prétorien ou quelque ami du jeune César, on cbercbe, par des provocations, une cause de querelle plus sérieuse.

Une circonstance imprévue vint adoucir cette miit menaçante. On vit iout-à-coup la lune s'aflbiblir : c'était un signe funeste. Les soldats, à grand bruit d'aimin et de clairons, s'efforcent de ranimer la divinité défaillante, selon leurs idées superstitieuses ; mais des nuages ajoutant à l'obscurcissement de Téclipse , ils s'épouvantent et se persuadent que la colère céleste se déclare contre eux. Drusus sut profiter de cette disposition. Par ses instructions, les ofiicicra les plus estimés du vulgaire circulent dans les divers postes et sous les tentes, se mêlent aux entretiens, redoublent l'effroi , et insinuant un moyen d'espérance : « Alions-nous prêter serment à Porcennius et à Vibulenus? « Est-ce que Pcrcennius et Vibulenus paieront la solde aux « légionnaires, et donneront des terres aux vétérans? On a obtient lentement en masse : fais seul promptement le « pi'ix de ton retour, et tu obtiendras promptem^t. » Les esprits, ébranlés par do tels discours, reviennent peu à

souLftyimmT dba LtOfoics. 47S

peu ; le Jeune soldat se sépare du vétéran , chaque légion reprend ses enseignes. Au point du jour , Drusus harangue d*un ton ferme, promet d'écrire à son père , afin quHl s'apaise et qu'il reçoive les prières des légions; de nouveaux députés partent vers Tibère. C'était le moment de faire un exemple : Percennius et Yibulenus sont mandés et mis à mort; ensuite les plus turbulents sont recherchés et tués çà et là hors du camp par les centurions et les prétoriens, ou livrés par les soldats eux-mêmes.

L'hiver survint prématurément avec une pluie battante et continue ; on ne pouvait sortir des tentes, ni se réunir, et à grand'peine gardait-on les enseignes sans cesse entraînées par l'onde et l'ouragan. La colère céleste semblait se prolonger; on ne désirait que de quitter ce camp fîineste, et rentrer dans les quartiers d'hiver. Deux légions partirent ; la dernière cria en vain qu'il fallait attendre la réponse de Tibère : demeurée seule , elle prévint d'ellemême aussi une nécessité imminente , et Drusus, voyant tout tranquille , repartit pour Rome ^

Presque en même temps, et pour les mêmes causes, une sédition s'élevait plus violente dans l'armée plus nombreuse de (Germanie. Là, les soldats conçurent l'espoir que Germanicus César, qui les commandait, ne souffrirait point l'élévation de Tibère, et se donnerait aux légions pour ressaisir ses droits. Cette année formait deux camps assez distants sur les bords du Rhin , le camp supérieur sous les ordres de Silius, le camp inférieur sous les ordres de Cecina. Ce fût dans celui-ci que le trouble commença ; il y avait quatre légions réunies en station d'été sur les frontières des Ubiens. La mort d'Auguste parut aussi aux vétérans une occasion de congé définitif; les jeunes espéraient une paie plus forte; tous alors oisifs se plaignaient

• Tac-, i^N»., I , de i6 à 3o; Vell » 2-60 ; Suét., Tib., %S ; Dion, $7-4.

476 HISTOIRB ROMAINS.

de leurs fatigues et de la dureté des centurions. Il d^ eut pas besoin de harangueur; la sédition prit en masse: «La fortune de Rome est en nos mains,» disaient -ils. Sans longues délibérations , la fureur leur monta si rapidement, que Cecina ne tenta pas même de les reteaiir, et tout d'un coup , tirant leurs épées « ils tombent à égal nombre sur les centurions, les frappât, les renversent , les déchirent et les jettent sans vie devant le rempart ou dans le fleuve. Septimius , poursuivi jusqu'au tribunal et aux pieds de Cecina, ne put obtenir grâce; Cassius Cbereas seul, quoique tout jeune encore, s'ouvrit intrépidement im passage à coups d'épée au travers des assaillants. Des ce moment on n'écouta plus ni tribun, ni préfet du camp. Les séditieux se partagèrent eux-mêmes les postes, les rendit et tout le service intérieur.

(xermanicus levait alors le tribut des Gaules ; la mort d'Auguste était doublement inquiétante pour lui, car, d'un côté, l'affection et les espérances qu'avait inspirées Drusus au peuple, se reportaient sur le jeune prince, semblable à son père par le zèle national et par l'affabilité; de l'autre, Tibère et Livie le haïssaient pour cette raison, haine d'autant plus ardente, qu'elle était injuste et cachée, mais qui s'était trahie plus d'une fois par les aigreurs d'une belle-mère envers Âgrippine : et cette jeune fenune ne les eût pas toujours supportées, si sa chasteté et son amour pour son mari n'eussent contenu sa lierté naturelle *.

Germanicus , ne songeant qu'à soutenir Tibère , lui fit prêter serment par les Séquanes et les cités belges; puis, apprenant la révolte des légions, il courut au camp inférieur : les soldats vim*ent à sa rencontre, baissant les yewc« comme honteux de leur faute. Une fois entré dans l&palt^j ce fut tout autre chose. Quelques uns lui prenant la niain

• Taç., ^ni»., 1-3 ij 39, 33.

SOCLfcVBMBNT DBS LÉGIONS. 477

comme pour la baiser, mettaient ses doigts dans leur bouche pour lui faire sentir qu'ils n'avaient plus de dents ; les autres lui montraient leur corps courbé de vieillesse. Une multitude s*amassant confusément , il leur ordonne de se ranger à leurs manipules, pour mieux entendre sa réponse, et d*apporter les enseignes , afin qu'il pût distinguer les cohortes : ils obéirent, mais lentement. Il les harangue; on écoute en silence ou avec un léger murmure Féloge d'Auguste et de Tibère; quand il toucha enfin le fait de la sédition , leur demandant : « Où est Fhonneur de Tancienne « discipline? Où sont les tribuns, les centurions? » ils découvrent tous leur corps, exposent avec reproche leurs cicatrices et les marques de coups. Bientôt ils se plaignent de leur solde modique, de la dureté des travaux; le rempart, les fossés, le fourrage, le bois à couper, à mettre en tas, et toutes les corvées extraordinaires. Les vétérans surtout objectaient à grands cris leurs Irenlc ans de service, ou même davantage. Ils demandaient leur congé et un repos non misérable. Il y en eut qui réclamèrent le legs d'Auguste, et tout cela comme autant d'heureux commencements pour Germanicus; s'il voulait Tempire, ils étaient prêts à le lui donner. A cette hardie proposition , comme s'il en était souillé, le prince saute à bas de son tribunal ; ils lui ferment le passage avec leurs armes , le menaçant s'il ne remonte. Mais lui , s'écriant qu'il mourrait plutôt que de manquer à son devoir, tire son épée et allait se percer, si .S(*s amis n'eussent retenu sa main. Plusieurs des soldats s'approchant davantage, chose à peine croyable : « Frappe donc, » dirent-ils, et l'un d'entre eux , nommé Calusidius, lui offrit son épée, en ajoutant qu'elle éuiit plus pointue, ce qui parut atroce, môme aux autres furieux, et les amis du César eurent ainsi le temps de l'emmener dans sa tonte K

■Tac., /tnn.j t-34, 35; Dion, S7-5.

QoefûfeîLesldgionsse prépanient à » eoar«*rter pv dépulés arec le camp supérieur; la ville des Clneos aenH liTTée aa piliagp et loot le reste de la Gaule ; reDnemî m manquerait pas d'en profiler si la rire do Ebîn n'étaîl pi» gardée. Fallait-il armer les auxiliaifes H les afliés oantr» les légioost Alors guerre ârûù. Céder am soldais? Alors liODte et dommage pour raotorité , et enconragemeot à h séditioD. Germaniciis prit le parti de supposer one kilre de Tempereur, qui accorderait le congé à ceux qui avaîenl vingt ans de service , la vétérance à ceux qui aTaient an» années, en les retenant sous le drapeau avec exemption de tout autre labeur que de combattre ; le legs d* Auguste serait acquitté et doublé. Le soldat sentit la feinte et réclama Texécution actuelle de ces promesses. On se hâta de d^ivrer les congés; la distribution d^argent était difiërée jusqu'aux quartiers d*bi ver *. deux légions exigèrent leurs sommes avant de partir, et le paiement se fit de Targent do jeune César et de ses amis. Les deux autres légions se laissèrent conduire par Cecina dans la ville des Ulnens, mais emportant honteusement entre leurs aigles et leurs eosognos la recette du tribut enlevé à Tempereur.

GermanicuB se rendit aussitôt au camp supérieur, reçut le serment des trois légions qui s'y trouvaient ; une seule liésita un peu, et il leur offrit argent et congt^ sans qu^elks Teussent demandé. Une querelle Intérieure mit aussi le trouble parmi les troupes stationnées cbez les Cauques. Deux soldats punis de mort par Tordre du préfet Mennius ayant irrité davantage les esprits, ce chef fat contraint de so cacher. On le découvrit; alors, ne cherchant plus de sûreté que dans son audace : « Ce n'est pas votre préfet, « dit-il, c'est votre général Germanicus, c'est Tempereur a Tibère que vous outragez. » Les soldats ^'arrêtent inter* dits : il saisit une enseigne, et, la tournant du côté du fleuve, cric qu'il tiendra pour déserteur quiconque s^écartera

de la marche. U les ramena ainsi, ibrieux, mais sans résistance, dans leurs quai'tiers d'hiver ^

Cependant des députés du sénat arrivèrent à Gtonnanieus, revenu près de Fautel des Ubiens. Là hivernaient deux légions du camp inférieur avec les vétérans récemment admis: la peur les prit qu'un ordre du sénat ne vint annu* 1er tout ce qu'ils avaient extorqué par sédition ; cette rigueur imaginaire, ils Tattribuèrcnt au consulaire Piancus, chef de la députation. Au milieu de la nuit ils veulent avoir r étendard qui était dans la demeure de Germanicus; ils crient, ils forcent les portes, et, arrachant le prince de son lit , Tobligent, par menace de le tuer, à leur remettre Téteudard; puis, se répandant de tous côtés, ils insultent les députés qui accouraient auprès de Germanicus ; ils poursuivent Plancus, qui se réfugie dans le quartier de la première légion , où il embrasse Taiglc et les enseignes pour leur échapper sous cet abri religieux. Néanmoins, sans le courage du porle*cnseigne Calpurnius , qui repoussa leurs violences, on eût vu le sang d'un député du peuple romain, dans un camp romain, souiller les autels des dieux. Enfin^ quand il fit jour et qu'il fut possible de se reconnaître, Germanicus entre, ordonne qu'on amène Plancus auprès de lui, le place dans son tribunal, gourmande de toute son indignation cette rage fatale et insensée , et, au milieu de cette foule étonnée , mais non paisible , il fait partir les députés avec une escorte de cavaliers auxiliaires. Alors, tous ses amis le pressant de retourner à l'armée supérieure, qui est restée ûdèle, et de soustraire au moins son fils et son épouse enceinte aux attentats de ces furieux , il balança longtemps. Agrippine, non moins intrépide, voulait braver le (langer ; à la fm cependant, elle ne put résister aux prières de Germanicus, qui embrassait en pleurant leur jeune enfant et le nouvel espoir qu'elle portait dans son soin.

î Tac., Jm%,, t-36, 3), St.

AtSO HISTOIBB ROMAMB.

L*épouse du général s'éloigna donc du camp avec sod Isls dans ses bras pour aller chercber un autre asy le ; les autres matrones s*en allaient en même temps et fondaient en larmes autour d elle, en quittant leurs maris, qu'elles laissaient avec le prince; ceux qui restaient n^étaîent pas moins affligés. On n'entendait que des plaintes et des gémissements. Les soldats sortent de leurs quartiers, ils se demandent les uns aux autres quelle est cette dcsoIatioQ. Us voient ces femmes illustres sans un seul centurion, sans un seul soldat pour escorte , sans la moindre apparence d'honneur ou de cortège accoutumé pour Fépouse d'un général, et elles vont à Trêves, à la garde des étrangers ! Alors ils sont saisis de honte et de pitié; Agrippa, Auguste, Drusus leur retiennent à la pensée, le père, Faîeul, le beaupère d'Agrippine ; et celte jeune mère elle-même d'une chasteté si rare, et ce jeune enfant, né dans leur camp , nourri au milieu des légions, que, par un surnom militaire, ils appelaient Caligula {la petite botte), parce que, pour leur faire plaisir , on revêtait ordinairement ses pieds de cette chaussure. Mais rien ne les consterna comme leur jalousie contre les Tréviriens : ils prient, ils conjurent « qu'elle « revienne, qu'elle reste. » Quelques uns courent pour retenir Agrippinc, la plupart s'adressent à Germanicus; alors ce prince, encore tout ému de douleur et d'indignation, leur dit : « Cette épouse et ces enfants, que j'exposais vo- « lonliers à la mort pour votre gloire, il faut bien les « soustraire à des furieux ; quelque crime qui nous mena- « ce, du moins mon sang coulera seul ; et ainsi la bcUe- « fille de Tibère, meurtrie avec le petit-fils d'Auguste, ne « vous rendra pas plus coupables : car, que n'avez- vous « pas osé, que n'avez-vous pas outragé durant ces Jours? « Quel nom donnerai-je à ce tumulte? Vous appelLTai-jc « soldats, vous qui avez assiégé de vos armes, dans volrc « camp, le fils de votre empereur? citoyens, vous qui avez

G£RMAI«ICLS« 48i

« rejeté Tautorité du sénat ? Ce que des ennemis respectent, « le caractère sacré d'une députation , le droit des gens , «t vous l'avez foulé aux pieds.... Première et vingtième lé- « gions, qui avez reçu vos enseignes de Tibère, partage « tant de combats, obtenu tant de récompenses, voilà donc « la digne reconnaissance que vous rendez à votre chef? « voilà les nouvelles que j'annoncerai à mon père, au mi- « lieu de la tranquillité de ses autres provinces ! Ses jeunes « légionnaires, ses vétérans, ne se contentent pas de con- « gés ni d'argent; ici seulement on tue les centurions, on « expulse les tribuns , on assiège les députés. Le sang « souille les camps et les fleuves, et moi-môme je ti*alne, « au milieu de vos attentats, une vie précaire.... »

Ensuite, rappelant le désastre de Varus, qui n'était pas vengé, il pria les dieux de détourner ces fureurs intestines contre les ennemis; et comme il ne pouvait plus douter, au visage et à la contenance des soldats, qu'ils ne fussent touchés de regret, il ajouta : « S'il est vrai que vous vou- « liez rendre au sénat ses députés, à l'empereui* Tobéis- « sance, à moi ma femme et mon fils, rompez tout con- « tact, séparez-vous des séditieux; ce sera la marque du « repentir, la preuve de votre fidélité. » Â ces mots, on le supplie, on avoue ses reproches ; on lui demande en grâce de punir les coupables, de pardonner aux imprudents, de conduire l'armée contre l'ennemi , de rappeler Agrippine et le nourrisson des légions , plutôt que de les livrer en otage aux Gaulois. Le prince , alléguant la situation d'Agrippine et la mauvaise saison , promet le retour de son fils; c'est à eux de faire le reste. Aussitôt ils courent çà et là tout changés maintenant, saisissent et amènent gaiTottés les plus séditieux d'entre eux devant Cetronius, chef de la première légion. Ils se rangent , l'épée nue , en lace du tribunal ; chaque accusé, à son tour, était présenté par le tribun sur l'estrade ; si les légions le proclamaient coun. 41

é& ■STOOB ftOBAlHB.

paMe, on le jeUit en bas, on le tuait, et le soldat fiûsiit cette exécQtion avec joie , eomme se justifiant ainsi sotmême. GermanioQS, kur ayant laissé tout entier le soia de cette terrible jostioe, fit à son toor la reme des œitfiirions : cbacon d*eui déclarait devant lui son nom, son rang, sa patrie, ses serrices, ses exploits et ses nâoQmpeoses militaires, s*il en avait mérité ; si les tribuns et la légion louaient sa conduite et son aptitude, il conserrait son grade; si Ton s'accordait à raccoser d'avarice et de cruaulé, il était licencié >.

Cependant, rembarras était grand encore de la part de deux légions, la cinquième et la vingt-unième, qui avaient commencé la révolte et qui hivernaient à un mille de là. Ces hommes intraitables, sans remords de leur foute, sans effroi de Texécution récente « gardaient leurs vieilles rancunes. Gennanicus résolut d*employer la force contre eux; mats auparavant, pour essayer encore de les ramener, il manda à Cecina qu'il s'avançait avec des troupes suffisantes, et que, si on ne faisait Justice des coupables, il diàtierait sans distinction. Cecina communiqua cette lettre aux porte-enseignes et à tout ce qu'il connaissait de mieux disposé. Ceux-ci sondèrent leurs camarades, et, s'étant assurés de la plus grande partie des soldats, au jour ei au signal convenus, ils commencent le massacre dans les quartiers : un petit nombre eurent le temps de se reconnaître et de se défendre. Ni le lieutenant, ni les tribuns, ne se mêlèrent de conduire ni d'arrêter cette effîroyable justice.

Lorsque Germanicus arriva, il ne put retenir ses larmes : « Ce n'est pas un châtiment, dit-il, mais un carnage, v Alors on demanda de marcher à l'ennemi ; ces esprits, a furieusement agités, ne respiraient plus que la guerre con-

I Tnc.,^«M., 1-39, 4ot V» 4*1 4^« 44i I)»»» 57<5; So^t.» JT»^ mS,

Calfijtil.t I, 9 i VeU., a-Co.

GBRHANICC8. 485

tre les (jermain&, pour se distraire de tant de violences et XK)ur les expier. Le jeune César suivit cette ardeur, passa le fleuve, surprit les Barbares dans la sécurité des discordes romaines et dans la joie d*une fête, ravagea par le fer et la flamme un espace de cinquante milles, et détruisit le célèbre temple de Tanfana. Trois peuplades irritées essayèrent de lui fermer la retraite; Germanicus s'y attendait; les lé< gions animées écrasèrent cette résistance (14), et rentrèrent tranquillement dans leurs quartiers d*hiver ^

La révolte des troupes avait causé à Rome de vives inquiétudes et un mécontentement général contre Tibère : « Il devait, disait-on, aller lui-même comprimer ces dés- « ordres. » L'empereur, embarrassé, prépara en effet son départ, désigna des compagnons; puis Fhiver, puis divers autres prétextes, lui servirent à tromper ainsi les plus pé* nétrants , ensuite le vulgaire et les provinces plus longtemps encore. De plus heureuses nouvelles eurent le loisir d'arriver, mais tout ne fut pas joie pour lui : s'il était délivré des dangers de la sédition, les largesses accordées, les congés anticipés, la gloire de Germanicus, le tourmentaient. Il est vraisemblable qu'il n'avait pas attendu jusqu'à cette époque pour payer aux prétoriens et aux autres corps d'Italie la somme léguée par Auguste , et qu'il la âo(îbla pour eux comme pour le reste des troupes. Il se pressait moins de contenter le peuple : un plaisant, voyant un jour passer un convoi funèbre, donna commission au mort d'annoncer à Auguste que ce legs n'était pas acquitté; Tibère le fit venir aussitôt, lui compta ce qui lui revenait, et l'envoya au supplice en lui disant : « Tu seras toi- « même ton messager; rapporte la chose plus exactement « à mon père. » La plaisanterie, toutefois, n'avait pas été inutile : le peuple fut payé *.

■ Tac, Jnn., 1-45, 48, 49, 5o, 5i.

• Tac, Ann., 1-46,47, 5a;Suét., 7Y(>.,4S» ^7.* I>ioD, $7-14.

484 HBIOBl lOMÂOlB.

L*aiinée fie tenniDa par la mort de Jolie. Tibère, one fois le nuillre, Favait renfermée plus étroitement à Rbegium, et loi refosant toute subsistance, sous prétexte d'économie publique, parce qo*Aoguste n'y avait point pourvu par son testament, il la fit périr de misère et de langueur. En même temps, il satisfit une autre vengeance aussi longuement attendue : un Graccbus, complice de Julie, vivait encore, relégué dans Die de Cercine; des soldats furent envoyés pour lui trancher la tète ^.

De tels commencements étalait peu faits pour plaire, et on connaissait trop d'ailleurs la sombre duplicité du nouveau prince. Aussi s'étudiait41 à effacer ces sinistres impressions et à se concilier les esprits, en continuant d'affecter la simplicité el la modération. Il refusait les honneurs qui lui étaient décernés, temples, flamines, sacerdotes; fl ne permit ses statues et ses images que comme ornement des édifices. On ne jurait point par sa fortune, on ne jurait point l'observation de ses actes; mais lui-même donnait l'exemple de jurer Tobservation des actes d'Auguste. Il ne prenait le titre d'empereur qu'en parlant des troupes, celui d'Auguste qu'en écrivant aux rois. Il n'accepta pas le titre de père de la pairie : a Je suis, disail-il, le maître des es- « claves, l'empereur des soldats, le prince des autres. » On proposait d'appeler le mois de septembre Tiberius, et le mois d'octobre Uvius : « Comment ferez-vous, répondit- « il, quand vous aurez treize Césars? p II entretenait ses anciennes relations avec ses amis comme s'il eût été simple particulier, et il ne soufi'rait pas qu'un sénateur ni un chevalier accompagnât sa litière, soit par bonnetu', soit pour affaire. Si l'on se servait de quelque parole flatteuse envers lui, il s'en défondait aussitôt. Quelqu'un l'ayant appelé seigneur, il déclara que c'était l'olTt'nser; un autre lui

• Tac, .•/fl»., |.S3;Sii^(., Tib.^So.

TIBÈRE. i85

aycmt dit tes occupations sacrées, il l'obligea de dire laborieuses. Lorsqu'il apprenait les propos et les satires qui couraient contre lui, il répondait que, « dans une cité lift bre, la langue et la pensée devaient être libres. » Il outrait môme la politesse des manières dans les discussions du sénat y « Je te prie de me pardonner, dit-il une fois à « celui qui venait de parler, si, comme sénateur, je cora- « iMits trop librement ton avis. » S'adressant ensuite à toute rassemblée : « Je le répète, ajouta-t-il, et je l'ai dit « souvent ailleurs, P. C, qu'un prince bon et utile, que « vous avez chargé d'un si grand et si libre pouvoir, doit « être dévoué au sénat, souvent à tous les citoyens, et le « plus souvent môme à chacun d'eux. Je ne me repens pas « de l'avoir dit, car j'ai trouvé et je trouve encore en vous « des maîtres bons, et justes, et bienveillants. »

Sa conduite répondait assez bien à ces protestations : soit qu'il s'agît d'impôts, de troupes à lever, de constructions publiques, de commandements de guerres, de réponses à des rois, à des provinces, à des villes, de causes graves, il en référait au sénat, ou bien il appelait auprès de lui plusieurs conseillers. Il ne témoignait nul déplaisir qu'on décidât contre son avis; il renvoyait aux consuls la plupart des afTaires, et donnait l'exemple de se lever et de se ranger devant eux. Il réprimanda des généraux consulaires, pour lui avoir fait leur rapport plutôt qu'au sénat *, 11 demandait lui-môme des décrets contre la licence et le luxe, et on le voyait attentif, en môme temps, à réprimer les désordres et à ménager l'opinion. Un danseur, agréable au peuple, ayant voulu être affranchi, Tibère ne l'accorda qu'âpre avoir obtenu le consentement du maître et payé le prix de cet esclave *. Une autre fois , une femme

I Tac, /inn,, 1-73, 3-87 ; Suëc, Tib,^ de 36 à 33 ; Dion, 57-7, 8, 18. > Tac, //fin , 1-54, 774 DioD, B-j-ii et passim ; Saét., Tib%, de 33 à 37.

Page 1