TYRANNIE DB TIBÈRE. — PAYEUR DB SÉJAN
On attendait avec une extrême impatience le châtiment de Pison et son retour, qui paraissait bien tardif. Une fameuse magicienne, Martina, chère à Plancine, avait été arrêtée par Sentius, en Syrie, et envoyée à Rome. A peine arrivée à Brundusium, elle était morte subitement, et celle circonstance confirmait de trop justes soupçons. Le couple odieux reparut cependant : Pison et Plancine débarquèrent en plein jour sur les rives du Tibre ; leur flotte, leur nombreux cortège de clients et de matrones , Tassurance et la gaieté de leur visage, le festin somptueux qu'ils donnèrent ensuite dans leur maison, Tune des plus apparentes du Forum, tout cela redoubla IMrritation des esprits. Enfin, Pison fut cité devant le sénat ; Tibère expliqua lui-même l'accusation, que soutinrent vivement deux amis de Germanicus; Plancine y fut comprise. Pison ne pouvait justifier sa conduite comme gouverneur; il parut mieux se défendre sur la mort du prince.
Pendant ce temps, on entendait le peuple crier, aux por- III. i
2 UISfOIRE ROMAINE.
les de la curie, que « Pison n'échapperait pas de ses mains, « s'il échappait au jugement du sénat. » On aurait même traîné aussitôt ^s effigies aux gémonies , si les CNrdros de Tempereur n'eussent comprimé ce mouvement. L'accusé fut reconduit dans sa maison, sous la garde d'im tribun des prétoriens. Plancine avait d'abord déclaré qu'elle partagerait le sort de son mari ; mais bientôt, assurée de son pardon par la secrète intercession de Livie, elle commença à se séparer de la cause et à diviser la défense. Pison comprit qu'il était perdu; il tenta néanmoins une seconde procédure. Au milieu de l'accusation réitérée et de toute Tanimosité des sénateurs , rien ne l'etfraya autant que de voir Tibère sans colère ni pitié, renfermé dans une impassibilité obstinée. Ramené chez lui , il sembla préparer sa réponse pour le lendemain, et, bien avant dans la nuit, Plancine s'étant retirée, il fit fermer les portes. Au point du jour on le trouva mort, avec une blessure à la gorge, et son épée à terre à côté de lui. Ses amis affirmèrent toujours qu'il était résolu de produire les lettres et les ordres secrets de Tibère au sujet de Germanicus, et de se justifier ainsi par l'infamie de l'empereur; qu'il ne s'était pas tué lui-même , et qu'on Pavait assassiné.
Tibère parla en faveur de Plancine, fit valoir pour elle les prières de Livie, et, après deux jours de vaines formalités, on la renvoya de la cause. Ensuite on accorda aux accusateurs quelques distinctions : le jeune Néron, l'ahié des fils de Germanicus, reçut aussi le privilège de demander la questure cinq ans avant l'âge; on lui conféra en outre le pontificat (20). Tibère fit en son honneur une largesse au peuple, et le maria avec une fille de Drusus ^
Après avoir donné ces dernières satisfactions aux regrets et aux désirs du peuple, l'empereur prit le consulat^ le
« Tac, Ànn.y Z,âe 7 a 19, 29 j Dion, 57-18; Suét., Tib,, Sa.
TDÈIB. S
partagea avec son fils, et, le laissant exercer seul cette charge, il s*en alla enCampanie (21), d'où il Tassocia Tannée suivante à la puissance tribunitienne.
Germanicus n'était plus : la tyrannie commença, et les délations se multiplièrent. Quiconque en voulait aux gens de bien, tout affranchi, tout esclave même, pouvait tout oser contre son patron ou son maître, en saisissant ensuite une image de Fempereur : cette protection, comme un asyle sacré, le préservait du châtiment. Drusus, sur les plaintes du sénat, punit un délit de ce genre et ensuite une fausse dénonciation; mais Faccusation de majesté n'était pas moins fréquente ni moins redoutable. Tibère et les délateurs ne s'arrêtaient pas : une des premières victimes fut alors Lutorius, chevalier romain, ({ui avait reçu même une gratification impériale pour un poème où il déplorait la mort de Germanicus. Il eut Fimprudence de composer un poème semblable sur Drusus, qui était tombé malade, et de le lire à quelques personnes, espérant en tirer plus d'argent par la publication , si le prince mourait. Deux sénateurs seulement opinèrent à Fexil, les autres le condamnèrent à mort, et la sentence lut exécutée sur-le-champ. Tibère en écrivit au sénat avec ses détours ordinaires , louant le zèle, blâmant la précipitation de cette justice. On comprit qu'il ne voulait pas qu'on partageât avec lui le droit de supplice, et un sénatus-consulte déclara que désormais les décrets du sénat ne seraient ni exécutés ni pubtiés avant un intervalle de dix jours. Il n'y avait là ni plus de liberté pour les pères conscrits, ni plus de douceur de la part de Tibère. La peur, au contraire, toujours croissante, redoublait la flatterie.
Lorsque Tibère revint à Rome (22), rappelé inopinément par une indisposition de sa mère, ce progrès de bassesse avait surpassé son attente. Toutes les fois qu'il sortait de la curie, il avait coutume de dire en grec : « 0 hommes
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faits pour la servitude! » mot qui indique moins peut-ôtre le dégoût de la servilité , comme Tinterprète Tacite , que ce superbe mépris des hommes, qui est le plaisir des tyrans. Il montra qu'il ne s'en lassait pas, en assistant assidûment aux procédures, en interrogeant lui-même les accusés, sans souffrir de réfutation ni d'excuse, comme s'il eût pu se tromper. La profanation de la majesté impériale s'ajoutait aux autres fautes réelles , et devenait le plus grand crime des coupables comme des innocents. Les choses en vinrent au point qu'on méritait la mort pour avoir battu un esclave, ou changé de vêtement devant une image d'Auguste ; pour avoir improuvé un mot ou une action de ce prince, pour avoir parlé indiscrètement de Tibère ou de Livie. Non-seulement on employait la torture contre les esclaves, mais contre des citoyens, pour en arracher des aveux. Les dénonciateurs et les témoins recevaient pour récompense les biens des condamnés *.
Tous ces maux s'accrurent avec la faveur de Séjan. Cet homme, aussi corrompu qu'on pouvait l'être alors, qui cachait au fond de son ame l'ambition la plus audacieuse, avait tellement plu à Tibère par son infatigable capacité et son dévouement, que, né d'un simple chevalier d'Étrurie , il devint préfet du prétoire, d'abord avec son père, puis ensuite seul, et que Tibère, si défiant pour tout autre, se livra entièrement à lui. Le premier soin de Séjan fut d'étendre la puissance de sa charge, jusque-là fort médiocre, en réunissant dans un seul camp lortifié , sur le Viminal , les cohortes prétoriennes, afin de les tenir sous sa main, et de leur donner, par la vue de leur nombre, la confiance de leur force et de ce qu'on en pouvait redouter. Il fit aisément approuver cette mesure à celui contre lequel il pré-
• Tac, Jnn,t ?>-3i, 36, 3;, 49, 56, 57, 64 cl suiv.; Suét., Tib.f 58; Dion, 57-19,20.
SÉJAX. S
tondait la tourner : « Le soldat dans les garnisons était « moins docile, et le secours serait plus prompt et plus «t fort en cas de besoin. » 11 gagna également les soldats et le prince, qui donna aux prétoriens mille deniers par tête pour les disposer à ce changement, et qui appelait son favori, constamment et devant tout le monde, le « compagnon de ses travaux. » On vit, en effet, pour la première fois, dansSéjan, un ministre officiel deFempire; il avait une statue d'airain dans le théâtre; la curie et le comice retentissaient de ses louanges; les premiers personnages, les consuls même, venaient tous les matins chez lui pour lui communiquer les affaires. Mais la famille impériale était nombreuse, il n'y avait pas moyen de détruire à la fois tant d'héritiers du pouvoir. Séjan y procéda successivement par des coups divers et secrets; il commença par Drusus , qui était son principal obstacle , et qui Tavait offensé dans une querelle imprévue, en lui donnant un soufflet. Il s'appliqua donc et réussit à corrompre l'épouse de ce prince, Livilla ; cette indigne sœur de Germanicus n'hésita pas à empoisonner son mari, dans l'espoir de partager plus tard lempire en épousant son complice; et Séjan, de son côté, pour garantie de sa promesse , répudia sa femme Apicata (25). Tibère , qui n'avait témoigné aucune inquiétude pendant la maladie de son fils, alla déplorer sa mort dans le sénat avec toutes les pertes de sa famille, et, faisant amener les fils de Germanicus comme Tunique consolation de la république, il les recommanda aux pères conscrits; puis, renouvelant ses anciennes hypocrisies, il parla d'abdiquer et de laisser le gouvernement aux consuls ou à tout autre; aussi personne ne crut à sa douleur. S'il eût été possible de s'y tromper, l'erreur n'eût pas duré longtemps, car Tannée suivante (24), qui était la dixième de son prin-^ cipat, au lieu de demander une prorogation des pouvoirs impériaux, il se contenta de célébrer les fêtes décennales ;
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et lorsque, un peu tard, il est vrai, les hs^bitants dllion renvoyèrent complimenter sur la mort du jeune prince , il leur répondit en se moquant , « qu'il prenait aussi une a grande part à leur affliction de ce qu'ils avaient perdu « leur bon citoyen Hector*. »
Au reste, ni grands ni peuple ne regrettaient Drusus ; on se réjouissait au contraire en secret des avantages que procurait sa mort aux enfants de Germanicus. Malheureusement cette faveur parut trop encore , et Agrippine ne put cacher son espoir. Séjan, plus hardi par son prenaier succès, poursuivit plus ardemment ses o;lieux desseins : com* me il ne présumait guère de se défaire des trois jeunes princes par le poison , avec la fidélité de leurs surveillants et rimpénétrable chasteté de leur mère, il tourna toute son adresse à aiguillonner contre elle les haines de la vieille Livie, et en môme temps à exciter sourdement Tirrilable fierté d^ Agrippine. 11 trouva des deux côtés, par divers moyens de corruption, des âmes dévouées à ces viles menées. Pour lui, il se réservait d'envenimer la jalouse inimitié de Tibère, en lui objectant sans cesse Tinfluence de cette jeune femme, un parti qui se formait pour elle, une guerre civile inévitable. Il n'avait pas en vain compté sur ces perfidies. Bientôt Tibère témoigna sa mauvaise humeur de ce que les pontifes avaient joint les noms des deux fils aines de Germanicus au sien dans les prières aux dieux (24), et il avertit le sénat à l'avenir de ne point porter à l'arrogance , par des honneurs prématurés , déjeunes et mobiles esprits. En conséquence, les amis de Germanicus commencèrent à se voir poursuivis comme criminels de majesté. L'un d'eux réclamant un délai jusqu'à ce que son accusateur, qui était consul , fût sorti de charge, Tibère, selon son artifice propre de déguiser des noirceurs nouvelles
• Tac, i/n»,, 4, de I à i3 ; Soét., Tib.t 4B, Sa ; DtOD, 57-ti, «a, 14.