‹ Histoire romaineChapitre 2 sur 107 · S«JAN · texte numérisé non relu

S«JAN

soos des expressions anciennes , répondit « qu'on ne pou- « vait détruire Fautorité d'un consul à iiui il appartenait tt d'empêcher, par sa vigilance , que la république souffrit tt aucun dommage, v

Les ressentiments ou les antipathies de l'empereur ne fournissaient pas moins aux procédures ; la peine la plus rare que pût attendre un accusé était la déportation ; quelques uns prévenaient le supplice par une mort volontaire , et le sénat ayant voulu, dans ce seul cas, supprimer les ré* compenses des accusateurs , Tibère s'y opposa ouvertement ; à l'entendre, « c'était tout ruiner que de décourager a ces gardiens des lois. » Gremutius Gordus comparut pour avoir parlé de Brutus avec éloge dans ses Annales, et appelé Gassius le dernier Romain; il réfuta tranquillement l'absurdité de ce crime nouveau , et , rentré chez lui , il se laissa mourir de &im. Le sénat décida que son ouvrage serait brûlé ; et, pour convaincre les pères conscrits qu'ils avaient prudemment agi, et qu'il avait de quoi les contraindre, Tibère fit manœuvrer devant eux les prétoriens. Le prince jugea aussi qu'il était temps de mettre fin à l'usage des plébiscites et à leur publication en comices. Après la loi Junia Norbana (19) , qui réputait colon latin quiconque n'aurait point été affranchi selon les cérémonies prescrites, on venait de voir encore la loi Yisellia (24), qui accordait le droit de cité aux Latins pour six ans de service : ce furent les dernières lois romaines ; les sénatu^-eonsulte^ devinrent l'unique forme de législation, pour disparaître plus tard devant les ^diY# impériaux *.

Gependant Séjan, ne s' arrêtant plus dans sa téméraire fortune, eut la confiance de demander la main de Livilla

> Js^,, ^un., 4, de f4 à 3fi; S^<<t., Tib; 63, 6i ; Dion, S^Mi Schœll, LiU. rom; 4* période.

8 fllSTOIHB ROMAINE.

(io); malgré l'adresse de ses raisons, il échoua. La réf>onse, où perçait Torgueil du maître , lui fit sentir qu'une telle prétention était au moins prématurée. Alors, secrètement alarmé pour son crédit , il pensa que son unique sûreté serait d'emmener Fempereur hors de Rome ; par là, il éviterait tous ces empressements et ce faste extérieur qui pouvaient le rendre suspect; en même temps, moins à portée de voir et d'apprendre, Tibère, comme sous sa garde, ne communiquerait que par lui et lui laisserait plus facilement les soins de l'administration. Dans cette vue, tout en flattant l'ennui paresseux du vieillard, en lui vantant le repos de la solitude, où, loin des embarras et des haines, on n'aurait qu'à diriger les affaires importantes, il lui remontrait sans cesse Agrippine et le péril toujours présent. Bient6t Claudia , une parente chère à cette princesse , fut mise en jugement. Agrippine court à Tibère, et, le trouvant par hasard occupé d'un sacrifice en l'honneur d'Auguste : « Est- « il possible, lui dit-elle, d'immoler des victimes à Au- « guste et de persécuter sa famille?» Tibère, sans s'émouvoir, répondit à cette vive apostrophe par un vers grec :

Qui n'accepte tes lois , tu t'en crois offensée.

Séjan ne négligea pas non plus d'irriter plus profondément contre Tibère cette ame aflligée et imprudente , en l'avertissant, par de faux amis, que l'empereur voulait l'empoisonner. Agrippine, qui ne savait pas dissimuler, refusa obstinément de rien prendre à la table du palais la première fois qu'elle y fut invitée, et Tibère lui ofifrant à dessein des fruits dont il vantait le goût, elle les remit, sans y toucher, aux esclaves qui servaient. Il semblait n'y pas faire attention; mais, se tournant vers Li vie : a II n'y « aurait rien d'étonnant, dit-il, si j'avais traité plus sévè- « rement celle qui me dénonce comme un empoisonneur. » De là le bruit se répandit que la perte d' Agrippine était dé-

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cidée , mais que l'empereur , n'osant agir ouvertement , cherchait des moyens cachés. Il laissa tomber celte rumeur en paraissant s'appliquer uniquement aux affaires de l'État, et, enfin, il quitta la ville sous prétexte de dédier un temple à Jupiter dans Capoue , et à Auguste dans Noie , mais avec la résolution de vivre loin de Rome. Jusque-là il ne s'était absenté que rarement , pour peu de jours , et jamais plus loin qu'Antium, quoiqu'il annonçât souvent de grands voyages dans les provinces. Aussi lui avait-on donné le surnom ' de Callippides (grand chevaucheur).

Depuis longtemps il méditait ce départ , sans quoi Séjan eût trop hasardé à l'y pousser si vivement. Il avait deux secrets motifs : le peuple et Livie le gênaient. Il était trop en vue à Rome , où le pouvoir le plus absolu n'osait pas encore dépouiller toute honte et vivre dans l'infamie à découvert. D'ailleurs , sa haute stature s'était amaigrie et courbée ; il lui fallait couvrir de médicaments les ulcères de son visage. Le peuple est railleur; et si un plus long exercice de quelque vertu, si quelque sagesse péniblement acquise rend l'homme plus vénérable sous les ruines de l'âge , les flétrissures du vice sur la vieillesse n'en sont que plus hideuses.

Livie, d'une scélératesse plus cauteleuse, ménageant plus adroitement, avec ses intérêts , les avantages extérieurs de FÉtat, avait su échapper à l'animadversion publique, sinon aux soupçons, et conserver une grande influence politique. Un jour le feu ayant pris au temple de Vesta , elle vint sur la place encourager les etTorts du peuple et des soldats , comme elle avait coutume de faire du vivant d' Auguste.

• Ce proverbe grec dSsignail un homme qui s'agitait beaucoup tans avancer d'une coudée : « Quem cursitare ac ne cubiti quidam mensuram procréât di, proverbio graeco noiatum est. i> Siiét., Tib.^ 38. j Bicnniiim pra^tcriit « cum ille Jc«XX»;rs'i/NC assiduo rursu ctibiuim qullum proc<*»serit. n (;ie., ^

\0 BISTOIRS KOpiAlNE.

Depuis ce momeat , Tibère la détesta ; car cet empire qu^elle lui avait donné , qu'il dédaignait de partager avec elle , U ne pouvait cependant le lui ôter tout entier. U Favertit plus d'une fois de s'abslenir des affaires du gouvernement, qui ne convenaient point à une femme. Tout récemment, comme elle le pressait d'inscrire dans une décurie un nouveau citoyen , il ne consentit que sous la condition d'ajouter sur l'alhum qu'elle lui avait extorqué cette faveur. Livie , indignée, courut chercher et lui lut des notes secrètes de la main d'Auguste sur le caractère farouche et insupportable de ce fUs ingrat. Ces reproches si longtemps gardés , si rudement reproduits, offensèrent plus grièvement Tibère. Ce fut, dit-on , la principale cause de sa retraite, et, pendant les trois années que sa mère vécut encore, il ne la revil qu'une seule fois-, et pendant quelques moments ^

Il partit donc avec Séjan (26) et une suite très-peu nombireuse. Quoiqu'il eût signifié par un édit que persunnene vint troubler son repos , et disposé des soldats sur la route pour empêcher toute affluence, bientôt, prenant en aversion les villes et le continent, i] alla se cacher dans l'île de Caprée (27) , à trois milles du cap de Sorrente, solitude délicieusement située pour la température et même pour la vue , avant l'éruption du Vésuve. Un rivage sans havre n'en permettait l'abord qu'à de petits navires conduils par un bon pilote. Douze villae de Tibère en occupaient alors tout le territoire. Là, le vieux tyran, sans contrainte, n'eut plus qu'à satisfaire ses goûts effrénés. Mais ce repos immonde ne ralentit point les délations ni les sentences. On notait jour par jour les moindres démarches , les paroles d'Agrippine, de Néron et de Drusus; la fille de Li villa, l'épouse de Néron , trahissait elle-même son jeune mari ,

' Tac, ^nn.f 4, de 4i à 57 ; Suét., Tib,, 38, 39, 5i.

séjàn. ii

épiant jour et nuit ses pensées, ses songes mêmes et ses 8oupii*s. De faux zélés leur conseillaient de s'enfuir au milieu des légions de Crermanic, ou d'embrasser sur le Forum une statue d'Auguste , en invoquant le secours du peuple et du sénat. Ces conseils , quoique méprisés , étaient tournés en griefs réels : tout était rapporté à Séjan, et par lui à Tibère.

Aux calendes de janvier (28) arriva une lettre de Tempereur, qui accusait de conspiration Sabinus. Quatre préteurs sortis décharge, voulant gagner un consulat, avaient comploté de perdre ce fidèle ami de la famille de Germanieus. Latiaris , feignant d'^trer dans ses sentiments , l'avait attiré chez lui; les trois autres, ignoblement blottis «ntre le toit et le plafond, prêtaient l'oreille par des trous et des fentes, et ils avaient dénoncé les impinidentes douleurs de Sabinus. L'infortuné fut aussitôt condamné et conduit en prison ; quoiqu'on lui serrât la gorge , il ne cessait de crier : «Voilà comme on commence l'année, voilà la victime qu'il faut à Séjan , » et partout où portaient ses regards et ses paroles, on fuyait précipitamment ; les rues , les places , devenaient désertes ; quelques uns cependant revenaient sur leurs pas pour se montrer de nouveau , « s'effrayant même d'avoir paru craindre. »

Une seconde lettre survint, qui , en remerciant le sénat , parlait d'autres embûches et d'autres ennemis, sans nommer personne; et l'on ne doutait point qu'il ne désignât dans son intention Agrippine et Néron.

Livie mourut sur ces entrefaites : elle avait plus de quatre-vingts ans (29). Tibère , qui ne s'élait pas soucié de sa maladie , ne témoigna aucun regret de sa perte. Après plusieurs jours de délais, sans rien changer à ses plaisirs , il s'excusa sur la grandeur de ses occupations , de venir lui rendre les derniers devoirs; de sorte que le corps tombait en putréfaction. Non-seulement il interdit l'apothéose, mais

12 nisToiaJt romains.

il cassa le teslament, blâma les amitiés de femme, et ne tarda pas à persécuter tous ceux qui avaient témoigné quelque attachement à sa mère , sans excepter ceux auxquels elle avait recommandé, en mourant, les soins de sa sépulture. Les funérailles furent médiocres; le jeune Galigula prononça seulement Toraison funèbre *.

Livie ne méritait pas une fin plus heureuse ; sa mort fut cependant un malheur. Tibère, si longtemps habitué à fléchir devant elle , la craignait encore , et Séjan n'eût pas osé braver Tautoiité de cette femme. Alors, comme si le frein leur eût été ôté , ils s'emportèrent. Une lettre du prince fut lue au sénat, laquelle, disait-on, envoyée depuis longtemps, avait été retenue par Livie. Cette lettre contenait des accusations personnelles, quoique vagues encore, contre Agrippine et Néron. Parmi le silence et l'effroi du sénat , il se trouva quelques hommes pour demander un rapport sur cette affaire. Le peuple s'émeut, et, portant les images d' Agrippine et de son fils, crie que la lettre est fausse : on n'alla pas plus loin. Mais Tibère , irrité, renouvela ses plaintes, réprimanda le peuple par un édit, et, se réservant de prononcer la sentence , il parait qu'il déclara ennemis publics Agrippine et ses deux fils aînés, et que, n'osant pas les livrer au suppUce , il les fit enfermer séparément. Drusus fut mis dans la partie basse du palais ; sa mère et son frère furenttransférés en divers lieux, toujours alors chargés de chaînes, dans une voiture close et avec une forte escorte, qui ne permettait pas même aux passants do regarder ; puis on les déporta, Néron dans l'île de Pontia, et Agrippine à Pandataria. Néron, déjà capable, par son âge et son caractère, d'inspirer quelque tentative hardie , périt le premier et n'attendit pas longtemps. On le réduisit,

* Tac, Ann,, 4'6o, 67 et suit., 5-t, a ; SuéC, Tib., 5i ; Dion, 58-i, a ; Plio., 8-40.

L'hISTORIKH YELLEieS. iô

dit-on, à se donner la mort (31) , pour se soustraire à la main du bourreau, envoyé au nom du sénat *.

C'est en présence de ces cruautés que Velleius Paterculus vantait « la sagesse et les vertus de Tibère , la paix heureuse de l'empire , la faveur surpassant la justice, et la punition des méchants tardive mais non pas négligée '. » Le favori avait ensuite son éloge à part, mais comme une nouvelle preuve du mérite de l'empereur : « 11 est rare que les hom- « mes éminents n'appellent pas à leur aide les grands ta- « lents. Ainsi , les deux Scipions se sont servis des deux « Lselius, le divin Auguste d' Agrippa, et après lui de Stat. « Taurus '...En effet, les gi^andes affaires demandent de « grands ministres... Il importe à la république qu'on élc- « ve en dignité ce qui est nécessaire par le service... D'a- « près ces exemples, Tibère César a choisi et emploie sp('- « cialement , comme l'associé de ses principales fatigues , a Séjan, né d'un père distingué dans l'ordre équestre, et « qui tient par sa mère aux familles les plus illustres, les « plus anciennes et les plus honorées...; homme le plus « capable et le plus fidèle, d'une vigueur de corps qui ré- « pond à celle de son esprit, de la gravité la plus agréable, « avec la riante franchise des anciens temps, toujours m « action sans paraître occupé , ne faisant rien pour soi , cl « par là môme parvenant à tout, et se mesurant toujours « au-dessous de ce que les autres l'apprécient... Depuis « longtemps l'estime de Rome pour ses qualités égale alhî « du prince. » On pourrait s'étonner après cela, si la flatterie ne tombait pas toujours dans quelque maladresse, que Velleius ait osé rappeler Livie comme une femme « su- « périeure, plus semblable en toutes choses aux dieux

» Tac, Jnn., 5-3, 4, 5 ; Suét., Tib,, 53, 64, 54 ; Dion, 58-8. * VelL, 3-6o : « Pœna in malos «era , scd aliqua. t

' Apparemment que Tibère n'aimait point Mécène , puisque ce faTori n'e»t point nommé ici.

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