CHAPITRE LXXII
DISGRACE DS StJÀlf.— DERNIÈRES ANNÉES DE TIBÈRE.
Deux années se passèrent encore pour les citoyens dans le péril continuel de déplaire à deux tyrans, et pour Séjan dans le délai prolongé de ses espérances incertaines. Enfin, le moment arriva où le favori put croire qu'il allait monter au rang suprême. Tibère, toujours plus caressant, le prit pour coUègue d'un cinquième consulat (5i). A cette nouvelle , le sénat leur dressa des statues à tous deux ; on plaça ens^nble leurs sièges sur le théâtre , on décréta qu'ils seraient consuls ensemble pendant cinq ans, et qu'on irait les recevoir ensemble quand ils viendraient dans la ville. Séjan vint seul jouir des hommages publics, et parut' le chef réel de TÉtat, le tuteur du prince *. Tout le monde s'y trompa, et Séjan plus que tout autre.
* Dion, 58-4 ; Jut., <o-9« :
Tutor liaberi
Priacipis angustâ Gaprearum in rupe srdcntis Cum grege ChiiUxo? Vis cerle pila, cohortes, Egrcuios équités , et castra doincsticu.
16 mSTOlRE R01IAIT«I{.
Tant de faveurs cependant n'étaient qu'un piège. Tibère avait connu par uiie lettre d'Antonia, qui vivait encore, et par les révélations d'Apicata, les crimes et les prétentions de son ministre. Il sentit qu'il Tavait fait trop puissant; il craignit de risquer un coup d'autorité; il y vit une raison de plus de ne pas quitter cette dissimulation perfide, qui était pour lui l'assaisonnement de la vengeance et de la cruauté. Il avait donc éloigné Séjan sous un prétexte honorable ; ensuite, pour s'essayer contre lui et commencer à jouir du plaisir qu'il se préparait, tantôt il le louait dans ses lettres, tantôt il le blâmait, élevant ou disgraciant avec le même caprice les amis du ministre. Il partagea le pontificat avec lui et avec son fils, en lui refusant la permission de venir en Campanie voir Livilla malade, sans lui ôter l'espoir d'épouser un jour cette princesse. Le sénat, se réglant sur tant de faveurs apparentes , y ajouta la puissance proconsulaire, lorsque le consulat finit au bout de six mois pour lui comme pour l'empereur. De temps en temps aussi, Tibère annonçait le dépérissement de sa santé, puis son rétablissement, puis son prochain retour à Rome. Bientôt il nomma le jeune Gains Caligula augure et pon-* tife d'Auguste, avec des éloges publics, où il semblait le désigner comme son successeur ; il déclara absous un accusé, ennemi de Séjan, et il défendit de sacrifier à un homme vivant, honneur en usage déjà pour Séjan comme pour lui, et que Séjan, ivre d'orgueil, se rendait à lui-même.
Tous les esprits, ainsi tenus en suspens, se détachaient peu à peu du favori , qui s'en apercevait bien au milieu des liommages extérieurs ; sans cela il n'eût pas essuyé plus longtemps les bizarres contradictions de Tibère, et eût tenté ouvertement la fortune. Il se força donc à la patience , et Tempcreur, de son côté, redoutant moins son influence, parut disposé à lui conférer la puissance tribunitienne. Un jour Macron arrive de Caprce, et avertit Séjan qu'il en ap-
SËJAN. 17
porte le message. Séjan se rend plein de joie au sénat, et reçoit de toutes parts félicitations et protestations de dévouement. Macron, pendant ce temps, court aux prétoriens, leur apprend qu'il est maintenant leur chef, et leur distribue une gratification ; il entoure le sénat de vigiles nocturnes, et présente la lettre du prince. Cette lettre, fort longue, commençait par une affaire assez indifférente, jetait en passant quelques mots de reproches contre Séjan; puis , après avoir traité un autre sujet , revenait encore sur lui sans trop d'aigreur, et, par un nouveau détour, se rabattant contre deux sénateurs, amis de Séjan, finissait par un ordre d'arrêter également le favori. Les préteurs et les tribuns l'environnent aussitôt pour s'assurer de sa personne; les autres s'écartent de lui. La lecture avait été écoutée dans le plus profond silence ; alors éclatent les accusations et les injures. L'impérieux Séjan vit sa propre catastrophe avant de la comprendre : le consul en charge lui ordonnant de se lever, il restait immobile ; à la troisième fois, il demanda si c'était lui qu'on interpellait. On l'emmena, en le contraignant jusqu*à la prison de tenir la tète droite à travers les huées et les insultes de la multitude. Le lendemain , le sénat, certain de n'avoir à craindre aucune résistance, prononça la sentence de mort, et la fit exécuter sur-le-champ. Celui qu'on adorait la veille fut traîné aux gémonies , son corps mis en pièces par le peuple (47 octobre 31 ). Ses trois enfants subirent le même sort ; ses partisans les plus haïs tombèrent aussitôt sous la fureur populaire, et les prétoriens, profitant de ce désordre, se mirent à piller pour se venger de ce qu'on leur avait préféré les cohortes nocturnes pour garder le sénat *.
» Tac, Ann.^ 4"»»* ^-7, 8^ 9; Joseph., Ant. jud.y i8-8; Dion, 58, de 4 ^ la ; Sduôq., De trarKfuULj 11 ; Suét., Tib., 65 ; Jur., 10-66 :
Stfjanus ducitur uuco
Spectandus; gaudent omne« : qux labra ? quU illi
i9 HISTOreB BOHAINE.
Certainement Tibère, en écrivant son verbeux et astucieux message, avait pris plaisir à se représenter d'avance ces terribles scènes; cependant , il se défiait si lâchement du succès, qu'il avait recommandé à Macron de délivrer le jeune Drusus, en cas de trouble, si Fétat des choses l'exigeait, et de le proclamer. Il tenait môme des vaisseaux tout prêts pour s'enfuir vers quelques légions; il montait de teinpa en temps sur le haut d'un rocher pour observer les signaux, qui devaient plus promptement que des courriers rinformer de ce qui se passait à Rome; et enûn, peu rassuré encore par la ruine entière de la faction de Séjan, il n'osa sortir durant les neuf mois suivants de sa villa de Jupiter. Il éprouvait une continuelle anxiété de tous les genres d'opprobres dont le poui'suivaient souvent les condamnés, soit par la hardiesse publique de leurs paroles, soit par des plapards affichés à l'orchestre des théâtres ^
On espéra vainement un gouvernement plus doux après la chute du favori. Ce fut un crime maintenant d'avoir plu à Séjan , comme auparavant c'en était un de lui déplaire. On avait à rechercher les amis de Séjan, les complices de l'empoisonnement de Drusus, fils délibère; on n'abandonnait point pour cela la loi de majesté ni les autres prétextes d'accusation, et le nouveau préfet du prétoire, Macron, moins puissant que son prédécesseur, ne fut guère moins redoutable* Le prince, plus farouche par le danger qu'il
VuUiit erati Nunquam , si quid mihi credis , amavi Hune lioroinem. Sed quo cecidit sub criminet Quisnam Delator? Quibiis indiciisT Quo lest« probaTÎt? Kil horum ; vcrbpsa et graodis epistola venit
A Caprets
Curramuspraecipites, et,
Diim jac«t in ripa, calcemus Csesaris hostem ; Sed videant servi , ne quis neget et pavidum in jus Gerricé astricta domiaum traliat.
> Suét., Tih,, 66; Dion, 58-i3; Tac^^nn., 6-s3.
Tnl«B. 19
avait couru, iippesantit encore sa tyrannie. Gomme il avait demandé que Tun des deux consuls lui fût envoyé pour ramener en sûreté à Rome, quelques flatteurs proposèrent de lui donner une garde de vingt sénateurs armés, qui Tescorterait toutes les fois qu'il entrerait dans la curie; il remercia, avec quelques moqueries, car il n'était pas assea simple pour risquer de donner ainsi des armes à ses ennemis. Mais, peu après, alléguant les ressentiments auxquels il s'était exposé pour la république, il demanda que Macron, quelques tribuns et quelques centurions, entrassent avec lui aux assemblées du sénat, et le décret en fut fait.
Les exécutiops continuaient donc, les sentences devenaient collectives. Les femmes n'étaient pas exemptes de péril ; quand on ne pouvait les convaincre de conspiration, on les accusait pour leurs larmes. Une matrone fort ayancée en âge fut tuée pour avoir pleuré la mort de son fils (5â). ^cs biens confisqués de tant de condamnés remplissaient le fisc impérial et servaient à payer les spldats et à conte* nir les citoyens par la terreur. A la fin, la cruauté s'animant par les supplices, Tibère ordonna de tuer tous ceux qui se trouvaient dans les prisons (33). Immense massacre où tombèrent tous les âges, hommes et femmes, illustres ou obscurs, dispersés ou réunis : il fut à peine permis aux amis et aux parents de reconnaître et de pleurer leurs pertes. Des soldats placés à Tentour, attentifs à la douleur de chacun, gardaient les cadavres livides, jusqu'à ce qu'on les tratnÀt dans le Tibre, où il fallait voir s'éloigner sans sépulture ces reste flottants. Quelquefois, les délateurs, par un juste caprice^ périssaient à leur tour. Livilla avait aussi subi la peiné de ses crimes. Mais cette fin méritée de quelque^ coupables ne consolait et ne sauvait personne. La vei)ve et le second fils de Germanicus expièrent cruellement alors (35) le nouvel espoir que l'on avait conçu pour eux de la chute de S^an. L'infortuné Dinisus mourut dans les toi^r-
20 HISTOIRE ROBtAINB.
monls de la faim, en dévorant la bourre de son lit. Agrippi no, au contraire, refusa elle-même toute nourriture pour se délivrer des tortures de son geôlier. Tibère vanta comme une grâce de ne l'avoir pas fait étrangler et jeter aux gémonies ; il essaya même de ternir sa réputation de vertu, et le même jour qui vit périr le fils et la mère, fut consacré par lui comme un jour religieux :• ensuite, n'ayant plus de raison de laisser vivre Plancine, il s'en débarrassa par un jugement *.
11 y avait quelque chose de plus horrible encore que ces atrocités, c'était la monstrueuse corruption que ce fétide vieillard cachait âCaprée. Des noms nouveaux furent alors inventés pour des crimes inconnus avant lui. Il ne s'abreuvait plus que de débauche et de cruauté ; il lui fallait, pour jouir de ses rafQnements impurs, les souffrances d'autrui, et il réalisait avec une effroyable vérité ce reproche que lui adressa dans sa jeunesse un de ses précepteurs , Théodore de Gadare, en l'appelant un jour « de la boue détrempée dans du sang*. »
Tandis que Rome adorait cette boue, que le plus florissant empire, formé par la civilisation humaine, par la gloire, la philosophie et la liberté, avouait tant d'infamie, il se passait dans un coin de la Palestine, chez la nation la plus dédaignée, un événement le plus indifférent en apparence, mais au fond le plus extraordinaire, qui devait recommencer l'histoire du monde, et se faire le centre de tous les temps. Un homme de Nazareth, après avoir subi tous les outrages d'une multitude ameutée, avait été cloué en croix par les pharisiens et le peuple de Jérusalem, avec le consentement du procurateur romain Pontius Pilatus (33). 11 se nommait Jésus ; on en parlait comme d'un arti-
' Tac, //nii., 6, de a à a7 ; Suét., Tib,, 6i, 6a, {f3, 54; Dion, 58, de i5 à a4 . * « n«À«v xt^vAti «ra^cz/et^ivoy. « Suét.j Tib^ 5"], et pasiitti; Tac, Jnn., Cl».
TIBÈHE. 2i
San pauvre et obscur ; on ne lui imputait d'autre crime que d'avoir dit qu'il était le roi des Juifs et le Messie annoncé par leurs prophètes. Mais après son supplice, ses disciples, qu'on croyait abattus sans retour, déclarèrent avec plus d'assurance que leur maître était le Messie, ce Christ tant désiré de la nation , ce réparateur attendu par l'antique tradition de l'Orient ; que ce crucifié était Dieu, fils de Dieu , ressuscité et remonté au ciel ; qu'il fallait croire en lui, l'adorer , et observer ses commandements. Cette prétention singulière de quelques pêcheurs ou publicains, gens ignorants et grossiers, étonna bien davantage encore par leur doctrine, qui paraissait d'une hauteur incompréhensible , par leur morale , qui paraissait d'une sévérité impraticable, et par une intrépidité de patience insurmontable ; toutes folies, au jugement des sages du temps, et cependant cette croyance se répandait avec une prodigieuse rapidité *.
Ainsi les ignominies de Caprée et les ignominies du Golgotha se trouvèrent en présence; en effet, quand la nature humaine atteignait le dernier terme d'avilissement où le vice puisse descendre, lorsque évidemment, au milieu de toutes ses magnificences, le vieux monde se dissolvait dans la sanglante et putride dépravation du sensualisme , il était temps que le divin sacrifice de la Croix révélât, dans une vie nouvelle, le secret de la régénération individuelle et sociale.
Si l'empire conservait encore sa force , il perdait chaque jour de sa dignité extérieure , sous un prince qui craignait un rival dans tout général habile ou heureux. Un misérable Numide, Tacfarinas, déserteur des troupes auxiliaires, occupa pendant huit ans trois généraux romains, qui se
• Tac, ^nn,, i5-44i ^^'Z* But'et» Établissement du christianisme ^ et le» l(îmoi^nagc'8 païous ciidsdans ses prouvcs^de i à a4*
St HISTOIM AOMAINE.
succédèrent en Afrique : il avait soulevé les Maures et les Garamantes; sa mort seule finit cette guerre (17-24).
L'excès de Fusure romaine avait irrité les cités gauloises dans le même intervalle (21); le Trévirien Florus et TÉduen Sacrovir préparèrent une révolte, qui commença dans rOuest sans succès. Florus y combattit dans les rangs des Romains, pour échapper auK soupçons, puis alla tenter un coup plus hardi vers Trêves; mais, mal secondé, il vit disperser son armée à la première attaque, et se tua pour ne pas être pris. Sacrovir avait mieux réussi d'abord : s'étant rendu maître d'Augustodunum, il leva en un moment quarante mille jeunes gens, auxquels vinrent se joindre les esclaves exercés au métier de gladiateurs, et une foule d'habitants des villes voisines. Cette nouvelle fit grand bruit à Rome; on disait la Gaule , TEspagne et la Germanie confédérées. Mais Silius, avec deux légions, dissipa tout ce tumulte , qui finit également par la mort de Sacrovir.
Le faible tribut imposé par le premier Drusus à la pauvreté des Frisons, leur devint intolérable par Texaction d'un lieutenant romain; ils résistèrent ouvertement, et battirent les troupes envoyées contre eux. Tibère dissimula cet auront, ne voulant confier cette guerre à personne (28).
L'Arménie, en Orient, était toujours le point de contact et de querelle entre l'empire et les Parthes. Artaban ni y avait établi un de ses fils après le départ de Germanicus. Tibère, profilant du mécontentement des Parthes, lâcha contre lui l'un après l'autre deux otages arsacides, et donna l'Arménie à Mithridate, frère de Pharasmane, roi d'Ibérie (18-35). Pharasmane s'empara en effet de l'Arménie. Vitellius, chargé de surveiller cette guerre, tint l'ennemi en échec par la menace d'une invasion en Mésopotamie , et excita même la turbulence des Parthes contre leur roi. Artaban, obligé de s'enfuir en Hyrcanie, céda la place au jeune Tiridate; mais l'inconstance qui l'avait chassé lui
rouvrit son royaume. Il revint avec un secourg (te Scythes; il n'eut pas la peine de combattre son compétiteur , qui se relira timidement en Syrie, et les légions romaines ne remuèrent pas (36). Alors le fier Barbare, remonté sur son trône, écrivit à Tibère pour lui reprocher à la fois ses parricides , ses meurtres, sa lâcheté et sa débauche , et il ter* minait cette insulte en lui conseillant de satisfaire, par une mort volontaire , à la haine publique ^.
Mais rien n'émouvait plus le vieux tyran abruti dans sa turpitude ; la pensée et la vue des supplices devenaient sa plus grande jouissance. C'était à Rome une tuerie continuelle; aucun jour, sans en excepter les jours consacrés, ne se passait plus sans punition capitale. Depuis longtemps le moindre caprice décidait de la vie d'un citoyen. Tibè»*e donnant une fois un grand festin, son nain, assis à table entre des bouffons , lui demanda brusquement et tout haut pourquoi Paconius, coupable de lèse-majesté, vivait encore; il l'avait fait taire, mais, peu de jours après, il avait écrit au sénat de condamner Paconius. La plupart des accusés maintenant se donnaient la mort pour se soustraire au bourreau, et assurer leur héritage et leur sépulture. Tibère réclama contre cette liberté de la mort, et prononça la confiscation. La mort volontaire par le poison ou les veines ouvertes lui paraissait d'ailleurs un supplice trop doux. Quand il apprit qu'un certain Gamulius avait prévenu l'exécution, il s'écria : « Gamulius m'a échappé! » Aussi voulait-il souvent qu'on fît prendre de force des aliments aux condamnés pour prolonger leurs souffrances. Cette cruauté même ne lui suffisait plus : on lui amenait ses victimes comme sa proie dans son repaire ; il inventait les tourments, et il y assistait. Un de ces infortunés soUi-
• Tac, ^nn., 2-5a, 3-73, 74, 4oi 46> 4?. 4-7»> 1^> 74 de 3i à 44; Dion,
58 26; Joseph., Ànt.jud., i8-6;Suét., Tib,, 4i, 66.
ai HISTOmfi ROMAINE.
cilanl une mort plus prompte , il lui répondit : « Je ne suis « pas encore réconcilié avec loi. » « On montre encore à « Caprée, dit Suétone, le lieu funeste d'où ce bourreau, « après des tortures longues et recherchées , faisait préri- « piter devant lui les condamnés à la mer ; la troupe des « marins brisant les cadavres à coups d'avirons , de peur « qu'il n'y restât un souffle de vie. »
Ce caractère féroce ne se relâchait pas même dans ses moments de loisir; la conscience de ses crimes, de la haine qu'il inspirait, sa passion de dominer, la peur de mourir , la moindre surprise, le moindre accident, le rendaient sans cesse terrible à ceux qui vivaient autour de lui , à ses plus famihers favoris. Si sa litière se trouvait embarrassée dans un chemin par des broussailles, le coureur qui l'avait précédé était bàtonné presque jusqu'à expirer. Un pêcheur s'étant présenté à lui pour lui offrir un très-beau poisson, i\ lui en fit frotter aussitôt le visage, dans l'effroi que lui causait l'apparition subite de cet homme, pénétrant jusqu'à lui par le côté le plus inaccessible de l'île ; et, comme le pauvre homme se félicitait de n'avoir pas offert une énorme langouste qu'il venait de prendi^e également, on lui en déchira la face par l'ordre de Tibère. Il faisait sa société de misérables Grecs , grammairiens , rhéteurs ou astrologues ; il mettait son amusement à leur proposer , pendant le repas , des questions d'une puérile curiosité : « Quelle était la mère d'Hécube? Quelles étaient les chansons des sirènes? » L'un d'eux , Seleucus , s'informa des esclaves à quel moment et dans quels auteurs le prince amassait cette érudition, et il vint ainsi lui-mênje bien préparé. Tibère découvrit la ruse, et le grammairien la paya de sa tête *.
Cependant le sinistre vieillard , tout entier à ses affreuses
• Tac, Ann.f G-ag, 3o, 38, 39, 40 ; Suéi., Tib., 60, 61, 6a, 70,56.
passions, retombait toujours dans un plus profond ennui. Lassé de tout et de lui-même , sans nul souci de sa grandeur ni des intérêts de FEmpire , des emplois publics ni des provinces, il recevait stupidement les insultes du Parthe, et en même temps exprimait ainsi Taveu de sa turpitude dans une lettre au sénat : « Que vous écrirai- je, « P. C, ou conmient vous écrirai-je, et qu'ai-je à vous « écrire en ce moment ? Que les dieux et les déesses me « détruisent plus que je me sens périr tous les jours, si je « le sais ! i> Il dépérissait en effet visiblement; et, comme pour se réveiller lui-même, ou plutôt par un farouche désespoir qui le poussait au mal pour son propre tourment , il méditait de nouveaux massacres, il voulait tuer toute sa famille, et il vantait tout haut « le bonheur de Priam, d'à- « voir survécu à tous les siens. » Il ne cessait de consulter tous les présages, toutes les divinations, sur la prolongation de ses jours ; il vivait dans des transes secrètes et continues. Il était sorti de Caprée (35), et vint tout près de Rome pour communiquer plus promptement ses ordres sanguinaires. Mais incapable de se fixer nulle part, il changea bientôt de séjour, et il erra ainsi pendant une année dans la Campanie , fuyant sa fin prochaine , qu'il ne pouvait se dissimuler à lui-même en s'efforçant de la cacher aux autres. Il lui restait trois héritiers : Tiberius Gemellus, le dernier enfant de son fils Drusus , Caius Galigula et Claude, l'un fils, l'autre frère de Germanicus. Gemellus était fort jeune encore , et il le méprisait pour être né de Livilla. Claude avait la tête faible. Il haïssait surtout Caligula, qui, âgé de vingt -quatre ans, paraissait seul en état de gouverner. Incertain s'il en préférerait un ou s'il se déferait de tous trois , il ne s'arrêtait à rien , TafTaiblissement de sa santé lui ôtant toute réflexion suivie.
Depuis que la persécution était tombée sur Agrippine, Cahgula avait vécu chez Livie , puis chez Antonia. Peu m. 3
26 HISTOIBB BOHAIHB.
après la chute de Séjan, il fut mandé à Caprée , pour domeurer sous les yeux du soupçonneux empereur. Cette funeste école acheva de le corrompre, et ajouta la dissimulation à ses vices naturels. Entouré d'espions , qui cherchaient à surprendre, à exciter ses plaintes, il apprit sans le moindre signe d'émotion la mort de sa mère et de ses frères, et sa flatteuse soujdesse avec Tibère et les courtisans fit dire de lui à cette époque , « qu'il n'y avait jamais eu de « meilleur esclave ni de plus mauvais maître. » Il se plaisait à voir les supplices des condamnés, et le vieux tyran répétait qudquefois : « Gains sera ma ruine et celle de tous ; « j'élève un serpent pour le peuple romain , et un Phaéton « pour le monde. » n voyait même déjà les intelligences ambitieuses de Macron et du jeune prince, et il reprocha un jour à Macron d'abandonner le soleil couchant et de se tourna vers le soleil levant. Une autre fois , Galigula se moquant de Sylla, il lui prédit qu'il en aurait tous les vices et aucune de ses qualités, et alors, embrassant Gemellus avec d'abondantes larmes, il «jouta: « Tu le tueras, et un « autre te tuera ^ ».
Plus Tibère se sentait décliner, plus il affectait de vigueur et de présence d'esprit, se gardant bien d'interrompre ses débauches^ et éludant toujours les soins des médecins. Mais enfin une défaillance le trahit ; à peine relevé, pour démentir ce f&cbeux symptôme^ il alla assister à une chasse publique, et voulut même poursuivre un sanglier. Cet effort le fit retcnnber plus grièvem^t, et l'arrêta dans une ancienne villa de LucuUus, au cap de Misène (57). Toutefois il se soutint encore un peu de temps , et continuait obstinément ses amusements ordinaires. Au sortir d'un festin , son médecin Ghariciès lui prit la main comme
» Tac, Ànn.t «-6, 39, 4**45, ao, 46; Sucl., Tib., 67, 6a, 63, 73, Calig., 10^ 11 jDioo, 5B-â3.
pour la baiser ; le vieillard , s'apercevant qu'il lui tàtait le pouls , redouble alors d'enjouement , fait rasseoir les convives et prolonge le repas. Feinte inutile : Chariclès avertit Macron que Tibère ne vivrait pas plus de deux jours. On se prépara en conséquence, et des messages furent expédiés aux armées.
Sur ces entrefaites, le cruel moribond lut dans les actes du sénat que plusieurs accusés avaient été acquittés , contre lesquels il n'avait rien mandé autre chose, sinon qu'un délateur les avait nommés. Il frémit de colère , se regarde comme méprisé, et veut à toute force regagner Caprée, ne se croyant en sûreté que là pour tout oser ; mais le mal l'en empêcha. Bientôt il fut s^i^i d'une nouvelle défaillance , que le poison avait peut-être avancée. Caligula , averti , vint lui prendre son anneau , et , trouvant quelque résistance dans la main du vieillard, qui respirait encore, il en hâte violemment le dernier soupir ; horrible fin et digne de Tibère ! Un affranchi , se récriant sur cette atrocité , M aussitôt mis en croix. Quand la mort de l'empereur fiit annoncée à Rome, le peuple se réjouit ; les uns criaient : Tibère dans le Tibre! les autres: Aux gémonies! Son corps cependant fût rapporté dans la ville, et reçut publiquement les honneurs funèbres '.
1 Tac.« Anu., G-lo, Si; Suël., Vib.f 7a, ^3, 74, 79, CaHg.y ta ; Diod, 58-aS.