‹ Histoire romaineChapitre 5 sur 107 · CALIGULA · texte numérisé non relu

CALIGULA

leur honneur, réunit , en faveur de son aïeule Antonia , toutes les distinctions décernées précédemment à Livie, associa les noms de ses trois sœurs au sien dans les serments et les prières publiques, prit Claude, son oncle, pour collègue dans le consulat, adopta Tib. Gemellus et lui donna le titre de prince de la jeunesse. On le vit, avec plus de satisfaction encore, brûler toutes les pièces du procès de sa mère et de ses frères et des autres accusés, délivrer tous les prisonniers, interdire les accusations de majesté, rendre compte, comme Auguste, de l'état de l'empire, rétablir les anciens comices d'élection, laisser aux magistrats leur juridiction pleine, sans appel au prince, et abolir la contribution du -centième.

Il mit le comble à ces bienfaits, en acquittant exactement les sommes diverses léguées par Tibère et même par Livie, et en y joignant, pour le peuple et les troupes, ses propres largesses. Chaque prétorien reçût un legs double, cinq cents deniers; chaque soldat de la garde urbaine, cent vingt-cinq deniers; tous les autres en eurent soixante-quinze. Il avait à distribuer au peuple onze millions deux cent cinquante mille deniers; il y ajouta par tête soixante deniers , avec quinze deniers encore d'intérêt en dédommagement d'arréragé , car cette gratification avait dû être payée quand il avait pris la robe virile. Il fit, en outre, des dépenses immenses pour les jeux publics.

Cet avènement ne fut pas moins agréable aux étrangers; plusieurs rois détrônés recouvrèrent leurs États francs de tribut, comme Antiochus, auquel il rendit la Comagène; et Artab^n demanda lui-même paix et amitié au jeune empereur. Aussi, lorsque, au bout de huit mois, Galigula tomba malade, l'inquiétude rassemblait, toutes les nuits, une multitude de citoyens devant le palais; il ne manqua pas de gens qui jurèrent de combattre comme gladiateurs s'il était guéri, ou même qui offrirent leur vie aux dieux ni. 5*

30 HISTOIEB HOIIAINE.

pour 8a conservation. On oubliait qu'il avait exigé Fapothéose de Tibère ^

Là s'arrêtèrent malheureusement de si beaux commen-* céments. Pendant sa maladie, il avait institué sa sœur Prusilla héritière de ses biens et de Tempire : ce fut le prejnier indice de déraison qu'il donna. Il ne reprit la santé que pour se livrer à toute la violence de ses penchants, et, soit enivrement ù\x pouvoir, soit dérangement de son esprit par cette maladie récente , après les accès d'épilepsie dont il avait été atteint dans sa jeunesse, il mêla l'extravagance à tous les crimes ; il devint un monstre d'orgueil, de débauche et de cruauté. Il fit mourir Gemellus, Antonia (37), ensuite Macron et sa femme, auxquels il devait rpmpire, et Silanus, qui avait été son beau-père (58). En vain le sénat avait ordonné qu'on relirait, chaque année, Ip discours p^r lequpl le jeune prince avait promis de ne point venger ses parents; un grand nombre de personnes allèrent au supplice sous ce prétexte. Au reste , Caligula n'était nullement embarrassé de motiver un meurtre ; il obligea ceux qui avaient voué leur vie pour lui à remplir leur vœu , afin qu'ils ne fussent point parjures. « Je ne « loue ni n'estime rien tant dans mon naturel, disait-il, <( que de n'avoir nulle honte. » On peut juger par là de ses dérèglements ; tous les vices de ce temps étaient les siens. « On ne saurait dire s'il fiit plus infâme dans ses « mariages, ses divorces ou ses préférences. » Il avait perdu de bonne heure sa première femme; la seconde fut

» Sttrft, W&., 76, Calig., i8, i4, i5, i6; Jowph., Antiq.jud., 18-6; Dion, S9, de 1 i^ ^2 { Jnf*t Sat; la :

Alter enim » si concédas, mactare roTcbit De grege servorum magna ec paicherrima qnaque Gorpora, vel pueris et Frontibusancillarum Imponet vittas , et si qua est nubilis ilti Iphij^enia domi, dabit aitaribus.

s^ propre sœuF Drusilla, qui, après avpir partagé tes dés? ordres da sa jeunesse , sous les yeux inérnes de 1^ trista Antonia, et reçu ensuite un mari de Tibère, rentra ince»tueusement dans le palais impérial. Que^nd elle mourut (58), Caligula en fit une divinité; il suspendit toutes )es affaires publiques pend^int quelque tempç, et, alors, c'étftit un crime de rire, de prendre te bain ou de se mettre à table; bien plus, on étspt également coupable, ou ^e ne p^ pleurer Drusilla puisqu'elle était morte, ou de te pteurer puisqu'elle était déesse. U sépara ensuite «ucc^ss|ve^ ment deiix autres matrppes de leurs m^iris, pour le^ épouser, les répudier presque aussitôt, et les exiler. Ctesonia, la dernière , ne ipérjta plus de constance que pa|? une affreuse conformité de mœurs; encore lui disait-il quelquefois : « Une si précieuse tête tombera quand je Tordonnett rai ; » ou bien il protestait agréablement k qu'il te ï&f^^ii « mettre à te torture, ^fm de savQiir pourquoi il }>ifnait « t^nt ^ « ïl en eut une fille çi\f\] reconnaissait pour son vrai sang, parce qu'il la voyait porter ses doigte, en jouctnt , d^US les yeux des eqfants (le ^n âge , pour jeur faire du m^l.

Après cela, qpelte cbose pourrs^it étqnner dans Caligula ? Il suHisait de ne l'avoir pas ac^miré, de n'avoir pas juré par son génie, pour être digne de mort. Il voulait que les pères assistassent au supplice de leurs fils : l'un d'eux s'excusant sur sa santé, il lui envoya nue litière. La torture était une récréation de ses repas; il avait coutume de dire au bourreau : « frappe de sorte qu'il se sente mourir* » Tibère disait : « Qu'on me baisse, pourvu qu'on ïU>pc( prouve; » mais lui : ^ Qu'on lue baisse, pourvu qu'on

» Jnw,, Sai.t 6-466 :

Et fprereincipîas , ut aTunculut ille IfMHiiiia, Cai toum trenittU firontem Qesoaia piilli lafttdic

5S mSTOIRS ROMAINE.

« me craigne. » Au milieu d'un festin il éclata de rire, et les consuls placés à ses côtés lui demandant pourquoi il riait si gracieusement : « Et pour quelle raison, répondit- « il, sinon que, d'un signe, je puis vous faire égorger tous « les deux*? »

Jusqu'alors cela ne touchait pas le vulgaire , et il restait à ses yeux un mérite à Galigula : les largesses et les jeux avaient reparu. Outre deux grandes distributions d'argent, d'habits et d'étoffes teintes en pourpre , et deux repas pubhcs qui signalèrent ce principat, le jeune empereur accom-. pagnait les jeux de présents jetés avec la profusion la plus variée. Même diversité dans les spectacles; représentations scéniques de toutes sortes, même la nuit, toute la ville étant alors illuminée , combats de gladiateurs , pugilats , chasses , courses troyennes, courses de chars, pendant des journées entières. Souvent on voyait des sénateurs diriger les chars. Galigula, sans cesse entouré de conducteurs, de pugiles, d'acteurs et de pantomimes, qui obtenaient toutes les dignités , se piquait lui-même d'habileté dans ces arts comme dans l'éloquence. Il aimait à pérorer dans le sénat, et il invitait par édit l'ordre équestre à venir l'entendre ; il avait la voix forte et affectait une éloquence mâle. Il s'exerçait également dans son palais à l'escrime , à la conduite d'un char. Il avait un extrême plaisir à chanter et à danser ; il lui arriva de mander tout exprès trois consulaires pour exécuter un chant devant eux. Quand il assistait au théâtre, il ne pouvait se tenir de réciter et de gesticuler avec l'acteur, ou pour l'encourager ou pour le reprendre, n embrassait en pleine scène le pantomime Mnester, et il chargeait de coups de fouet quiconque faisait le

1 Suét., Calig,, a 3, So^ «4, i6, 99, 27, aS, 33, 34, 3i, 3o, Tib.t Sg ; Dion , 59-3, 8, II; ioseph.fÀntiq.jttd.f 19-9 ; Tac, i^nn., 6-i5}Philon, Légat, ad Caiumi Séuèq., De henef.^ a-ai, De ira, 1-16, Ad Polyh.f 36.

CÀLIGtJLÀ. 53

moindre bruit pendant la danse de cet histrion. Ce fut Car ligula qui mit en vogue les courses de chars, dont les conducteurs étaient distingués par la couleur rouge et la couleur verte, et il favorisait le parti vert *.

Dans ce tourbillon d'amusements , avait-on le loisir de songer aux lois, aux magistratures, aux supplices? Aussi Caligula, se mettant peu en peine des comices qu'il avait promis, annula et remplit les élections comme il voulut. Il en vint à croire que rien ne lui était impossible. Plusieurs rois disputant à sa table sur la noblesse de leurs familles (38), il s'écria, en citant un passage d'Homère :

Qu'il ne soit qu'un seul mattre ,

Dn seul roi!

Et peu s'en fallut qu'il ne prît le diadème et qu'il ne « transformât en royauté la dignité du principat*. » Les courtisans comprirent le danger qu'il ne voyait pas, et ils le détournèrent adroitement de cette fantaisie, en lui rappelant qu'il était bien au-dessus des princes et des rois , ce qui le décida à revêtir la majesté divine. Il ordonna qu'on mît sa statue à côté de celles des dieux dans tous les temples des principales villes. Il étendit son palais jusqu'au temple de Castor et Pollux, dont il fit son vestibule, et, souvent, se plaçant entre les deux frères, il partageait l'adoration qui leur était adressée. Plusieurs le saluèrent Jupiter LaticUis, Il ne s'en tint pas là : il prenait tour à tour les noms et les costumes de tous les dieiïx, et même des déesses. Il eut en outre un temple particulier, des sacerdotes, et il vendait très-chèrement une si grande dignité ; on sacrifiait

» Sudr., Calig.y 17, 18, 53, 54, 55 \ Dion, Sg-S, 14.

■ nom., //ta<f<?, 1-204 ; Dion, 59-20; Suét., Catig.y a6, aa : ■ Speciemqiie principatus in reyni forrnam converteret. » Ce passajjc curieux confirme de la munièrc la plus claire mes remarques sur le système impérial.

3i HKTÇinMi KfUUHfB.

deyant sa statue d'or des paons, des faisans et les oiseaux les plus rares. Dans un sanctuaire qu'il se dédia au Capitule, il allait quelquefois s'entretenir fraternellement avec Jupiter, tantôt tout bas, tantôt à haute voix, en le gourmandant et menaçant de le renvoyer en Grèce. Un orage ayant effrayé ses compagnons de débauche, il se fâcha, et défia son céleste rival par ces mots d'Âjax : « Tue-moi ou je te tue ; p il se fit même construire une machine pour imiter le tonnerre, et répondre par une pierre lancée à chaque coup de foudre. H n'était pas toigours si brave, car ordinairement, quand la nue grondait et que Téclair brillait, il clignait les yeux, se couvrait la tète et se cachait sous son ht.

Vitellius, rappelé de Syrie, échappa au péril de sa réputation par ses adulations pour le nouveau Jupiter, qu'il donna Fexemple d'adorer. Celui-ci lui demandant s'il ne voyait pas la lune venir habiter avec lui, Vitellius répondit : « Seigneur, il n'appartient qu^à vous autres dieux de « vous voir. » Un empereur, devenu dieu de son vivant, devait être bien supérieur, selon Caligula, aux empereurs qui ne dataient leur apothéose que de leur mort ; il affecta donc de mépriser pubhquement Livie, qu'il appelait un Ulysse en robe, Auguste lui-même et surtout Agrippa ^

De nouvelles folies succédèrent ; il avait mis au nombre de ses pontifes son cheval Incitatus ; il lui construisit une écurie en marbre, avec une auge d'ivoire; il le vêtissait de pourpre et de perles, lui présentait du vin dans des vases d'or ; il promettait de le faire consul (59). Comme pour justifier sa grandeur surhumaine, il n'aimait plus rien que

» Uom., Iliade^ 33-724 ; Suét., Calig., aa, a3, 5i, FiteZZ., 2; Dion, Sp-aS, a6, 37; Joseph., De bell, Jud., a-17 ; Pbilon, Légat» ad Caium; Sënèq.» De ira^ 1-16 ; Tillemont, Hist. des empereurs. On ne peut facilement étudier Fempire sans ce laborieux érudit, qui n'a ni goût, ni pensée, mais une grande exaclituda : cest, comme on l'a dit , le mulet des Alpes, qui ne bronche pas.

CALIGULÀ. 55

ce qui gemblatt impossible. Si, pour lui construire des prétoires et des villœ, on ne savait sur-le-champ asseoir des môles dans la mer, fendre les rochers les plus durs, chang<^ les plaines en collines, et les collines en vallées , cm s'exposait à payer de la vie une pareille désobéissance. On lui &briqua des barques, garnies de pierreries à la poupe , portant des salles de bains et de repos , de vastes portiques et des arbres à fhiits de diverses espèces , et il parcourait les côtes dans ces villae flottantes. De toutes les constructions qu'il entreprit, deux seulement avaient de Futilité : ce furent deux aqueducs, plus magnifiques que les sept autres déjà établis ; mais il s'inquiéta peu de les achever, c'était une gloire trop vulgaire. Il trouva bien plus beau de bâtir un pont sur la mer depuis Baiae jusqu'à Puteoli, dans un espace de trois mille six cents pas. L'ouvrage s'exécuta au moyen d'un double rang de navires, recouverts d'une chaussée, à l'imitation de la voie Appienne ; on y voyait des hôtelleries et des courants d'eau douce. Il traversa ensuite ce pont à cheval, armé somptueusement de toutes pièces, avec ses troupes (39). Le lendemain de cette grande expédition, il repassa vêtu en conducteur du cirque , menant un char, suivi d'une file d'autres que ses amis dirigeaient ; il monta sur un trône dressé au milieu du pont , prononça son propre panégyrique, récompensa de ses éloges et de ses largesses les compagnons de sa glorieuse victoire sur Neptune, et leur donna un festin splendide, qui se prolongea toute la nuit; une multitude de flambeaux répandait une immense clarté sur la mer et la côte voisine. Pour terminer dignement la fête, tous ceux que désignait son caprice, inconnus et amis, furent jetés dans les flots, et repoussés à coups d'avirons, au risque de les noy^ K

1 Suét. , Calig.f 55, 37, 19, Sa ; Frontin, De aquœd.; Plia., 36-i5j Dion , ^9~i4» >7 ) Séoèq., De brev, vite, 18.

De telles profusions avaient épuisé en moins de deux ans les confiscations thésaurisées par Tibère, près de trois milliards de sesterces , ou sept cents millions de francs. Il demanda donc de nouvelles sentences. Un des malheureux condamnés n'ayant pas laissé de fortune , comme on le présumait : « Il m'a trompé, dit-il; il pouvait vivre. » Les grands n'avaient pas seulement à craindre par leurs richesses , mais encore par leur illustration. Auguste honorait l'aristocratie tombée, pour l'attacher au principat comme un ornement et un appui. La politique basse et ingrate de Tibère prit ombrage, au contraire, des anciennes célébrités , ne s'étudia qu'à continuer leur ruine , et ne se servit du sénat que pour l'avilir, en lui imposant toutes les odieuses légalités de sa tyrannie. Caligula , plus emporté , haïssait les nobles et le sénat comme les ennemis secrets du pouvoir, qu'ils avaient longtemps possédé, et ce brutal instinct fut, dans la suite , celui de tous les autres tyrans de l'empire. Il les poursuivait sans relâche; il interdit aux Torquatus le collier, aux Cincinnatus la chevelure bouclée , aux Pompée le surnom de grand ; il traitait les sénateurs en esclaves, les obhgeant à marcher en toge à côté de son char, à se tenir à table devant lui avec une serviette à la ceinture. Un vieux sénateur, Pompeius Pennus, auquel il avait fait grâce de la vie, venant le remercier, il ne lui présenta pas même sa main à baiser, mais son pied gauche.

Avant son expédition maritime, il avait donné une étrange et terrible scène au sénat : lui qui avait toujours blâmé Tibère, il en fit un grand éloge , reprocha aux pères conscrits toutes les condamnations prononcées sous ce prince, les appela esclaves de Séjan, et, introduisant dans son discours Tibère lui-môme, qui lui répondait, il lui faisait dire : « Tu as raison , Caius , ne cherche pas à te faire aimer « d'eux, ne les épargne pas, car ils te détestent, et ils le

CALIGULÀ. 37

« tueront s'ils peuvent. » Après cela il avait rétabli les accusations de majesté. Les pères conscrits, consternés, essayèrent de radoucir à force de louanges , et , le lendemain , publiant par sénatus-consulte la vérité de ses reproches et leur bonheur de vivre encore, ils ordonnèrent un sacrifice annuel à la philanthropie du juste et bon prince *, Lâchetés perdues ! Il devenait chaque jour plus difficile de ne pas déplaire à ce fou féroce : si on ne le visitait pas avec zèle, si on l'appelait le jeune Augtiste, on encourait son indignation ; quelquefois la flatterie le choquait autant que la liberté. Une nuit quMl ne donnait pas, il lui vint en pensée que les exilés menaient encore une vie trop heureuse, et il envoya tuer les plus considérables. 11 admif la dclalion des esclaves contre leurs maîtres, et, le premier, soumit des sénateurs à la torture.

C'était un ancien usage de laisser dans un legs un témoignage de gratitude à des amis ou à des protecteurs, ce qui tournait en captation , chacun tâchant d'attirer par ce moyen une réciprocité d'héritage. Plusieurs déjà , sous la république , étaient devenus riches ainsi , et Auguste avait reçu des sommes énormes. La crainte et l'adulation, sous Tibère, consignaient à fenvi la part obligé du prince dans les testaments des grands. Galigula perfectionna cette nouvelle espèce de confiscation; il cassa comme ingrats les testaments même des centurions, qui, depuis le commencement du principat de Tibère, avaient manqué à cette for^. malité envers Fun ou l'autre; et, quand on le désignait comme héritier ou comme légataire, il disait que c'était se moquer de lui cpie de vivre encore , et il envoyait du poison au testateur.

Mais toutes ces ressources ne fournissant pas suffisamment à ses prodigalités, il imagina des contributions extra-

I SuéL, Catig.j 37, 35, 26 ; Dion, Sg-a, 18, 16 ; Sëoèq., De Uh<^,^ i-iaw

38 HISTOIRB ROMAINE.

ordinaires, qu'il faisaitrecueillir d'abord par les pubHeains, ensuite par les centurions et les tribuns des cohortes prétoriennes : taxes sur les procès, sur les débauches, sur les naissances, sur les gains des porte-âiix ; il n*y avait homme ni chose à quoi il n'imposât un tribut, et tout cela inopinément ; de sorte qu'une foule de gens se trouvaient en contravention sans le savoir. Le peuple enfin se récriant , il en rédigea une loi , mais qui fut afiichée en si petits caractères et dans un espace si étroit , que personne ne pouvait lire.

Malgré la part que la multitude retirait de ces exactions dans les amusements publics, le mécontentement gagnait ; d'ailleurs il n'était point de condition si basse qui fôtàTabri des atroces caprices ou de la stupide vanité de Galigula. Tous ceux que rencontraient ses regards avec une figure agréable ou une belle chevelure , il les foisait raser. Une fois , comme on n'avait point de condamnés à exposer aux bétes dans le cirque, il ordonna d'y jeter quelques spectateurs, et de leur couper la langue pour les empêcher de se plaindre; d'autres fois, sans plus de raison, la foule des spectateurs se voyait charger par les soldats. Enfin le pont de Baiœ avait employé tant de navires , qu'il n'en restait plus pour les convois de blé, sans compter qu'une fantaisie impériale fermait de temps en temps les greniers publics ; de sorte que , au milieu des plus belles réjouissances, on avait à souffrir ou à craindre la disette ^ On commença donc à contrarier l'empereur, soit en assistant moins à ses jeux, soit en applaudissant contre sa volonté. Alors il sortait en exhalant tout haut sa colère. Un jour il osa s'écrier : « Plût aux Dieux .que le peuple romain n'eût qu'une seule tète I « et le peuple , pour se venger , laissa là le spectacle , en poursuivant à grands ms les délateurs. Galigula , oa«

' > Sënèq., De hrev. vitœ, i8; Suël., Caiig.f 96.

CAUGULA. 30

tré, s*en alla en Gampanie, d'où il ne revint qu*au bout de quelques jours.

Cette leçon ne fut pas inutile: Tannée suivante, en Gaule, s'étant montré en Jupiter sur un trône , il remarqua un homme du peuple qui se prenait à rire en le regardant ; il le fit approcher, et lui demanda : « Que suis-je donc à ton avis? — Un grand diseur de niaiseries , » répondit le Gaulois ; et cet homme ne fut pas puni, car c'était un cordon^ nier *,

On ne doit pas s'étonner que la résistance du peuple ne fût pas plus violente ; les prétoriens étaient trop bien payés pour se ranger de son côté. D'ailleurs, le pouvoir une fois cédé n'est plus si aisé à reprendre, surtout quand c'est la masse qui en dispose, et, la démocratie ne dominant jamais que par sa propre corruption, une nation ne s'avilit pas impunément. Elle perd en même temps l'esprit d'union et le sentiment de ses intérêts réels. Prête à se soulever si on offusque sa licence ou ses prétentions, elle se pliera dans tout le reste à toutes les formes du despotisme qu'elle a créé, et, sous une jactance de liberté jalouse, il n'y aura pas par moments de, servitude plus lâche. Elle verra déci* mer les plus hautes têtes sans pitié et môme avec plaisir. Si le despotisme s'attaque à elle partiellement, chacun ne vivant que pour soi , insensible aux maux d'autrui , il faudra plus d'un outrage pour exciter l'indignation; elle s'irritera longtemps sans énergie. Ainsi Caligula , qui n'eût point paru avec un diadème sans péril de la vie , pouvait encore longtemps verser le sang des Romains sans les émouvoir.

Quel que soit le motif du voyage en Gaule , crainte du peuple , ou fimtalsie de gloire militaire , ou nécessité de

*Suét., Cai/f/., 16, a8, 38, 40, 41, 35, 3o, Claud^^g; Dion, 69-13, l5,a8, >6; Philon, In Hacc; Joseph., Antitj. jud.f 19-1 ; Séuèq., De ira, 1-9 1 3-19 » Debenef,^ a-la.

chercber hors de l'Italie épuisée de nouvelles rapines, Caliguia partit brusquement (39) , et se dirigea vers le Rhin , par une marche tantôt si rapide que ses gardes avaient peine à le suivre, tantôt si lente et si délicate, que, porté dans une litière sur les épaules de huit hommes, il obligeait la population de chaque ville à balayer et arroser là route où il devait passer. Après une grande revue des légions, de grands préparatifs et de grandes menaces contre les Barbares, il entra en Germanie et revint presque aussitôt sans avoir vu Tennemi. Comme il n'était plus loin du lleuvc, quelqu'un ayant remarqué, dans un défilé, que si l'ennemi paraissait en ce moment il n'y aurait pas peu de trouble, il quitta son char, courut à cheval jusqu'au pont qu'il trouva tout embarrassé par les bagages, et, impatient de se voir en sûreté, il se fit porter de main en main à Fautive bout par les valets d'armée.

Cependant il trouva peu de jours après une occasion de prouver sa vaillance. Pendant son repas , on l'avertit que voici les Germains qui s'avancent en grand tumulte; il s'élance aussitôt avec ses amis et ses prétoriens. Il ne repa-* rut que le soir aux flambeaux, ramenant des prisonniers ; il gourmanda fort la lâcheté de ceux qui ne l'avaient pas suivi , et distribua des couronnes à ses braves compagnons. Ces prisonniers étaient quelques soldats des Germains de sa garde, qu'il avait fait cacher tout exprès dans un bois voisin pour cet exploit. Le jeu lui plut tellement qu'il le re* commença. Par bonheur, un petit prince de la Grande- Bretagne, chassé par , son père, vint lui demander asyle. Alors il écrivit magnifiquement au sénat que toute l'île s'é-» tait soumise. Non-seulement les Germains se moquèrent publiquement de lui, mais ils entreprirent même une invasion en Gaule. Galba les repoussa et fut généreusement récompensé, ainsi que son armée. Le danger empêcha cette fois Caligula d'être jaloux d'un succès si réel.

CAMGULA. 4t

Au premier bruit de guerre, il s'apprôtait à s*enfuir jusqiren Orient, pensant quo si les ennemis passaient les Alpes et prenaient Rome, il serait du moins en repos audelà de la Méditerranée. Rassuré ensuite par la valeur de Galba, il annonça une expédition en Grande-Bretagne (40), Ses troupes assemblées sur le rivage, il monta sur sa flotte, s*avança quelque peu en mer, puis, redescendu à terre, il se place sur un ti*ône, toutes les trompettes donnant le signal du combat, il commande aux légionnaires de ramasser des coquillages, les dépouilles de V Océan, dues au Ca-^ pitole. En mémoire de cette victoire, il éleva un phare dans ce lieu même, près d'Itius. Sept fois, pendant toutes ces campagnes, il s*était proclamé imperator^ et il écrivit à S(3S procurateurs de fliire tous les apprêts du triomphe le 1 lus magnifique ^

Les Gaulois payèrent à leur tour ces nouvelles folies : non content des présents qu'il exigeait, il condamnait à mort les riches propriétaires , et vendait leurs biens luimôme pour en avoir plus d'argent. Il examinait les rôles du dénombrement, notait ses contribuables, les faisait emprisonner, et, révisant tous les dix jours, comme à Rome, Fétat des prisons, il désignait ceux qui devaient mourir. Il appelait cela apurer ses comptes. Rome n'était pas plus tranquille pendant son absence. Une conspiration véritable ou supposée servit de prétexte à d'autres cniautés ; ses deux sœurs , Agrippine et Livilla, comme coupables de complicité, furent reléguées dans l'Ile Ponlia, et tous leurs amis poursuivis, ainsi que ceux des conjurés (39). Il mit lui-

* Suét., Calig., 43, 5i , 45« 44, 46, 47, 48 , Galb,, 6 ; Diou, 59-a 1, 2a ; Tac, fiemi., 37, Fita jégricolœ , i3 ; Perse, Sut., 6-43 :

Biissa ett a Cniare laurus

Insigoem ob cladcm Germans pubis, et aris Fri|(idus excutitur cinis, ac jam postibus arma Jam chlamydas regum,jain lutea çausapa capiis Esscdaque, ingenicsque local CaMonia Rhepos.

•iâ HISTOIRE ROMAnCB.

môme, en Gaule, les biens de ses sœurs à Tenchère , et , le trafic lui réussissant, il y ajouta les vieui meubles du palais, dont il relevait le prix pour avoir appartenu à Antoine, à Auguste ou à quelque personne de sa famille. Le transport de tous ces précieux objets occupait jusqu'aux chevaux des moulins, et Ton manquait de pain à Rome. Ce fat cette année qu'il épousa Cœsonia. Lorsqu'il en eut une fllle, il fallut des contributions pour sa dot; il notifia ensuite qu'il recevrait des étrennes, comme autrefois Auguste. Son avarice égalait sa prodigalité ; il aimait à marcher pieds nus et à se rouler sur des monceaux d'or ^

Le sénat , tremblant , no savait comment adoucir ce furieux, qui se plaignait, par édit, que les grands et le peuple vécussent dans les plaisirs pendant que l'empereur exposait ses jours dans les combats, qui trouvait trop peu convenables les honneurs décernés, ou les pères conscrits bien hardis de prétendre l'honorer. Une première députation avait été fort mal accueillie, et, frémissant de colère d'y voir Claude, son oncle, comme si on lui envoyait un tuteur , il le fit jeter tout habillé dans le Rhône. Il témoigna plus de satisfaction à la seconde dépulation, bien plus nombreuse que la première. 11 était encore à Lyon, occupé de célébrer des jeux (40) pour son troisième consulat. Ces jeux l'avaient mis, sans doute, en bonne humeur. Il était digne de ce fou d'ajouter aux combats d'éloquence établis en cette ville par Auguste, que les vaincus paieraient les prix des vainqueurs , et que les auteurs des plus médiocres pièces effaceraient leur ouvrage avec une éponge ou même avec leur langue , s'ils n'aimaient mieux subir la férule ou le saut dans le fleuve.

Son retour à Rome fut hâté par uûe nouvelle extravagance de tyrannie sanguinaire* Comme rien ne lui ôlait de

« Suét , Ctilig.t 38, 5g, 4«, ig^ 44, l5, 57, Clmtd,^ 5, 9 j Dioo , 5g-a i.

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