CALIGULA
Tesprit que ¥. tout lui était permis, » il commençait à ne plus épargner les soldats, et des meurtres fréquents avaient déjà diminué Tarmée, lorsqu'il s'avisa enûn de vouloir exterminer les légions qui s'étaient révoltées contre Gennanicus , et l'avaient tenu lui-même, enfant, comme assiégé. Détourné, non sans peine, d'une résolution si odieuse, il persistait du moins à les décimer : nul ne put l'en dissuader. Ces légions étant donc rassemblées sans armes par ses ordres, il les fit cerner par la cavalerie; mais les soldats, en défiance, retournèrent prendre leurs armes à tout événement. Dès qu'il s'en aperçut, il s'enfuit aussitôt, reprit le chemin de Rome, rejetant ses menaces et sa fureur sur le sénat, qui ne lui avait pas décerné de triomphe, quoique, depuis peu, il lui eût défendu de le faire sous peine de mort.
Une troisième députation vint en hâte au-devant de lui, pour protester de l'empressement qu'on avait de le revoir. « J'irai, répondit-il, j'irai, et ceci avec moi, » en frappant sur la poignée de son épée. Bientôt un édit annonça publiquement « qu'il revenait, mais seulement pour ceux qui le « désiraient, pour l'ordre équestre et le peuple, car il ne c( serait plus davantage ni citoyen ni prince pour le sé- « nat. » Il ne permit à aucun sénateur de se présenter devant lui, et, oubliant ou différant son triomphe, 11 entra dans Rome avec l'appareil de l'ovation. Les supplices signalèrent ce retour; il méditait même de tuer tous les plus considérables d'entre les sénateurs et les chevaliers, et d'émigrer à Antium, et ensuite dans Alexandrie. On trouva après sa mort, dans ses papiers secrets, deux listes de proscrits sous ces deux titres : épée et poignard * : mais d'autres soins retardèrent ce projet.
» Suét., Calig,^ 45, 4g, ao, ag , 48, Claud., 9; Plin., 3i-i ; Dion, Sg-aa j
Ai HISTOIRE ROMAINE.
Il n'avait pas quitté la fantaisie d'êlre dieu; les Milésiens ni les Alexandrins avaient été les plus prompts à l'adorer. Il lui vint alors à l'esprit un perfectionnement de sa divinisation : ce fui de mander de la Grèce tous les simulacres les plus célèbres des aïeux , sans excepter le Jupiter Olympien, et d'en ôter la tête pour y substituer la sienne. Les ordres partirent en conséquence. Cependant les Juife seuls , non-seulement n'avaient pas tenu compte des volontés de l'empereur, mais, tout récemment, ils avaient renversé un petit autel qui lui avait été élevé par les païens à Jamnia. Cali^la, en Gaule, avait consulté à ce sujet TÉgyptien Hélicon et le Phénicien Apelle, ses deux maîtres de raillerie, de chant et de versification, et la décision fut qu'on mettrait sa statue colossale dans le temple même de Jérusalem, qui serait appelé le temple de Caius, « Til- « lustre et le nouveau Jupiter. » On travailla à la statue dans Sidon; des troupes furent rassemblées par le gouverneur de Syrie, Petronius, pour la placer, s'il le fallait, malgré les Juifs. Mais ni représentations, ni menaces, ne purent les ébranler. L'emportement de Caligula, sur cette nouvelle, ne céda qu'aux représentations suppliantes de son favori Agrippa, petit-fils d'Hérode P'.
Il y avait précisément à Rome, en ce moment, une députation des Juifs d'Alexandrie, qui venaient réclamer leurs privilèges , outrageusement violés par les Alexandrins. Ceux-ci avaient dépêché aussi des députés pour soutenir leurs injustices. Ils avaient tout sujet d'espérer de leurs adulations pour Caligula, et de la protection d'Hélicon. Les Juifs tremblaient; heureusement Agrippa avait réussi à fiécliir la colère impériale, quand les deux députations furent admises : néanmoins, la réception n'était pas faite pour rassurer les réclamants. L'empereur donna l'au-
Au( Lugdunensem rhetor diclurus ad aram.
CALIGl'LA. 45
dicnce dans la viUa de Mécène, pendant qu'il en visitait les embellissemcnls vA les dispositions nouvelles; il allait et venait d'un étage à l'autre, toutes les salles ouvertes. Dès que le Juif Philon, grammairien et philosophe distingué, se présenta à la tète de ses compatriotes : « C'est donc « vous, ennemis des dieux, leur dit Caligula, qui refusez « de reconnaître ma divinité, pour en adorer une qui n'a « pas môme de nom? » Un flatteur ajouta : « César, ils te « haïssent, car ils sont les seuls qui n'aient pas fait de sa- « crifices pour ta santé. » Les Juife, se hâtant de protester contre cette calomnie : « Soit ! reprit le prince, vous avez « sacrifié pour moi, mais à un autre que moi; quel hon- « neur m'en revient-il? » Et il se remit à parcourir sa villa, continuant ses observations et ses critiques sur les travaux exécutés. Les députés, confus, le suivaient au milieu des railleries de leurs adversaires et des Romains. Caligula, se retournant tout-à-coup : a Pourquoi, dit-il aux Juifs, « ne mangez-vous pas de la chair de porc ? » L'un d'eux représente que chaque nation a ses usages; qu'on voyait, par exemple, des gens qui ne mangeaient point de la chair d'agneau. « Us ont raison , interrompit l'empereur : cette « chair n'a point de goût, d Un peu après, il leur demanda les preuves de leurs privilèges et les quitta de nouveau. Puis, se rapprochant : « Avez-vous encore quelque chose « à dire ?» et il continuait de parcourir son palais. Enfln, il revint une dernière fois à eux : a Ces gens-là, dit-il, ne « me semblent pas aussi méchants que misérables et in- « sensés de ne pas me croire un dieu. » L'audience se termina de la sorte ^ Toutefois , il ne tarda pas à reprendre sa première vo-
* Pliil., Tn Fhacc, Légat, ad Cainm;TAC,, Hist., 5-(); SiuU., Cafig., 49; Joseph., /intig.jud.^ 18-8 , De beU. iru/., 9-17 ; nilcniunt , lliit. ths empe^ reurs.
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Jonté d'ôire adoré à Jérusalem ; seulement, il 8e réser\'ait de placer lui-même sa statue dans le temple, quand il irait en Orient. Il n'en eut pas le loisir. Depuis quelque temps on conspirait contre cet horrible tyran, qui se jouait de rhomieur et de la vie des hommes. Valer. Âsialicus, un de ses favoris, n'avait pu éviter de secrets outrages et un affront public; Chereas, tribun des prétoriens, était excédé des ignobles railleries dont Caligula le poursuivait sans cesse, car ce prince laid et louche, avec ses jambes grêles montées sur de longs pieds , se moquait de tout le monde. Quelques autres tribuns, les deux préfets du prétoire et plusieurs nobles , entrèrent volontiers dans le secret. On choisit , pour l'exécution , l'époque des jeux que Caligula devait célébrer vers la fin de janvier, dans son palais, en l'honneur d'Auguste (41). Le 25, c'était à Chereas de demander le mot d'ordre , ce qui Tobligeail de porter son épée. Caligula , après avoir assisté à une tragédie, se décida à rentrer pour se mettre au bain , prendre un repas et retourner au spectacle, qui devait durer toute la nuit; on soupçonnait même qu'il avait l'intention de jouer et de danser sur la scène. On était à la huitième heure : Chereas, impatient, marchait déjà avec quelques conjurés, tous résolus de ne pas attendre davantage et de frapper en plein théâtre, quand ils apprirent que le prince se détournait par une galerie peu fréquentée du palais, pour aller voir une troupe de jeunes acteurs. Ce fut là que Chereas le joignit, lui demanda le mot d'ordre, et, tirant aussitôt son épée, le blessa à la tête en lui disant : « Reçois ce que tu « mérites. » Caligula voulut fuir , et tomba en menaçant qu'il vivait encore. Les conjurés se jetèrent sur lui en criant : a Redouble ! » (c'était le signal convenu); puis ils le laissèrent sans vie, percé de trente coups *.
* Sii(5t., Calig., 56, 58 ; Sdncq., Ad Ser,^ De const., 18, Oe tra, i-lGiDion, 59-29; Joseph., Anliq.jud,^ 19-1.
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Cette mort fut suivie d'un trouble étrange. Au premier bruit, les lecticaires du prince ( porteurs de sa Utiénre ) ac« coururent à sa défense avec leurs longs bâtons, et presque aussitôt ses gardes germains; ces satellites, dans leur fu-* reur, tuèrent les premiers qui leur tombèrent sous la main, les prenant pour des conjurés. Les spectateurs restaient immobiles de surprise et de crainte au théâtre; personne ne voulait croire k cet événement, le peuple, parce qu*il regrettait déjà un empereur si prodigue , les autres , parce qu'ils appréhendaient que la nouvelle ne fût pas vraie ; on soupçonnait même que c'était une feinte de Coligula, afin de découvrir les sentim^ts qu'on avait pour lui. Nul n'o« sait donc se lever de peur d'attirer sur soi l'attention.
L'eifroi redoubla quand on sut que les prétoriens cer* naient le théâtre pour y entrer le glaive nu; on les suppliait à grands cris, de tous côtés, de ne point s'en pren* dre à tant de gens innocents. La notification publique, par un crieur en deuil , que l'empereur était certainement mort, acheva d'adoucir les soldats, qui n'avaient plus de récompense à attendre, et ils se répandirent dans le palais pour piller ou pour s'entendre sur ce qu'il follait faire. Un prétorien, en furetant, ap^^çut des pieds qui passaient sous une tenture de porte : il écarte la tenture, et il trouve un homme de grande taille, à tète chauve et branlante : c'était Claude. Ce pauvre prince accompagnait son neveu Caligula; repoussé un des premiers par là conjurés, qui ne lui voulaient point de mal, il s'était enfui dans une salle prochaine, et, toujours plus effrayé du sanglant tumulte qu'il entendait et qu'il voyait, il s'était tapi ensuite dans ce misérable asyle. Il se jette alors aux genoux du prétorien qui Ta découvert, mais celui-ci, l'ayant reconnu, le salue empereur, et le conduit à ses camarades. Leur incertitude cesse au même instant: ils le replacent dans sa litière, et, comme ses esclaves s'étaient dispensés, ils le portèrent sur
48 BISTOIRB EOMÀllfE.
leurs épaules à travers la ville. La foule, qui se répandait au dehors, s'apitoyait en le regardant passer, car il tremblait encore de peur, et Ton sMmaginait qu'il allait aussi être tué sans aucun sujet. Mais les prétoriens le déposèrt'nt en sûreté dans leur camp, au milieu du poste de nuit. Ils avaient peine cependant à lui rendre quelque confiance*.
D'un autre côté, dès que Tévènement fut certain, les consuls, avec les cohortes urbaines et les vigiles, avaient occupé le Capitole, où ils convoquaient le sénat, en promettant à tous la liberté. Claude , invité par un tribun du peuple à venir donner son avis, répondit qu'il n'en avait pas le pouvoir. Le sénat délibéra donc sans lui tout le reste du jour et la nuit suivante. Il ne s'agissait rien moins que de savoir si l'on conserverait le gouvernement impérial, ou si l'on rétablirait la république. Cependant^ pour ne pas contrarier le peuple, qui demandait justice des meurtriers de Caligula, on ordonna des recherches. Heureusement Val. Asiaticus, apostrophant la multitude, osa dire : « Plût au ciel que j'eusse tué moi-même Caius! » Cette fermeté imposa , et permit aux conjurés de se montrer. Chcreas demanda le mot d'ordre aux consuls , ce qui ne s'était point fait depuis l'établissement du principat. Ce mot fut liberté, et Chereas, en le portant aux cohortes urbaines, envoya tuer Caesonlaet sa fille.
Ces premiers indices de retour à la république parais* saient accueillis avec satisfaction; le sénat croyait déjà ressaisir son ancienne autorité et disposer de FÉtal. 11 n'oubliait qu'une chose , le consentement des prétoriens. La déhbéralion allait plus vite et plus décidément au Viminal qu'au Capitole. Le roi Agrippa, qui comptait plus sur un empereur que sur les grands, s'était rendu secrète-
» Suét., Calig 'ï*), 60, Clatid,, I0| 3» » Dion, 59-39; Joseph., Antiti.jnd.^ t9*i ; Sfcnèq.i Jpwoloquintoiis,
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ment au camp, et avait aisément déterminé Claude à se laisser élire. Le prince accepta donc le serment des gardes, et, pour assurer leur fidélité, il leur distribua vingtrcinq de<* niers par tête, promettant d'étendre la libéralité aux autres troupes. Cette gratification, dans une pareille circonstance, eut des conséquences funestes, en fondant pour les soldats, et surtout pour les prétoriens, un droit d'avènement^ qu'il ne fut plus possible de leur retirer. Dès que cette nouvelle parvint dans la ville, la disposition des esprits changea subitement; le peuple approuva, et des républicains de la veille il ne resta plus qu'un bien petit nombre. Le sinat , plus embarrassé, manda le roi Agrippa, et, sans se douter de sa démarche récente, le chargea de négocier avec Claude et les prétoriens. Le faux médiateur passa la journée à porter à son gré les réponses de la ville au camp , et du prince au sénat. Le débat finit comme il Favait prévu. Les pères conscrits, dupes de son manège , ne pouvaient se résoudre à perdre une si belle occasion ; ils prétendaient au moins nommer un empereur, et, n'hésitant plus que sur le choix, ils se partageaient entre trois des conjurés. Mais le peuple, impatienté, cria autour du Capitole qu'il voulait un seul chef, et que ce fût Claude. Les gladiateurs publics, les vigiles et les soldats de marine, couraient en foule au camp des prétoriens; Chereas essaya vainement d'arrô^ci* celte désertion; un soldat, tirant son épée, repn^nta qu'ils seraient bien insensés de se tuer les uns les autres quand ils avaient un bon empereur, et tous partirent avec leurs enseignes.
Il n'y avait plus à délibérer , le scnat décerna tous les titres impériaux à Claude. Chacun s'empressa d'aller protester de son dévouement au nouveau prince, et plusieure faillirent être tués par les soldats, mécontents du délai. Claude entra en maître à Rome, et comme les conjun-s avaient donné un exemple dangereux pour la vie des cmni. S
SO HISTOIRB ROMAINS.
pcreurs, ses amis lui persuadèrent de ne pas laisser impu* nie la mort de son neveu. Ghereas et jses principaux complices furent mis à mort^«
■ Suët., CUmi»t i*! tii Cmlig.^ 60 ; Dion , 59-So , 6o«i ; Tac. , Ann*^ i%~%^ \ Jofcph., AmlliUi*jmi,, 19*1, t, S, Dt htU» Aui., 9«iS.