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Histoire Romaine

Conférence entre Octave, Antoine et Lépide. — Leur triumvirat. — Leurs proscriptions. — Mastatre des proscrits. — Entrée des triumvirs dans Rome. — Préambule des tables de proscription. — Nouveau massacre à Rome. — Traits de courage et de géuérosité.— Mort de Cicéron. — Décret pour un impôt sur quatorze cents femmes.

— Discours d'Hortensia aux triumvirs. — Révocation du décret. — Guerre entre Brutus, Cassius et les triumvirs. — Bataille près de Philippes, en Thrace.— Succès de Brutus. — Défaite et mort de Cassius. — Défaite, fuite et mort de Brutus. —

Partage de l'empire entre les triumvirs. — Leurs nouvelles proscriptions. — Mort

courageuse de Porcia, femme de Brutus. — Retour d'Octave à Rome.— Départ d’An-

toine pour l’Asie. — Son amour pour Cléopâtre. — Spoliation exercée contre les citoyens'en faveur des soldats. — Vengeance de Fulvie, femme d'Antoine. — Défaite de Lucius, frère d'Antoine. — Réconciliation d’Antoine et d'Octave. — Guerre entre Octave et Sextus Pogapée. — Paix'entre eux. — Séjour d'Antoine en Grèce. —

Événements à Rome.— Nouvelle guerre entre Octave et Pompée.— Défaite d’Octave.

‘— Bataille navale — Défaite, fuite et mort de Pompée — Abaissement et lâcheté de

Lépide. — Gouvernement d'Octave sous le nom d’Auguste, — Désordres d'Antoine

en Asie. — Départ et retourd'Octavie, femme d'Antoine. — Nouvelle guerre entre

Auguste et-Antoine : — Bataille d’Actium.— Défaite et fuite d'Antoine. — Sa lâcheté.

— Sa victoiresur Auguste. Soumission de son armée à Auguste .— Mort d’Antoine.

— Entrée triomphale d'Auguste daus Alexandrie. — Entrevue d'Oetave et de Cléo-

pâtre. — Mort de Cléopâtre. — L'Égypte est réduite en province romaine. — Retour

d’Octave à Rome. — Son élévation à l'empire. — Fin de la république romaine.

Octave, Antoine et Lépide avaient cessé d’être ennemis : forcés par un intérêt commun de se réunir pour

. abattre Pompée dans l'Occident, Cassius et Brutus dans | .sit, et le parti nombreux qui favorisait les conjurés ji à Rome et dans toute l'Italie, ils se rendirent de concert

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sur les rives du Tanaro, près de Moglène, suivis chacun de cinq légions. Ils choisirent pour le lieu de leur conférence une petite île située au milieu de ce fleuve. Lépide y entra le premier pour s'assurer qu'on n'avait poinf de piége à y craindre. Sur le signal qu'il fit aux deux autres généraux de s’avancer, ils laissèrent chacun trois cents hommes à la tête des ponts, et entrèrent dans l’île.

Leur conférence se tint dans un lieu nu et découvert. Octave, comme consul, les présidait; leur délibération dura deux jours. On y décida qu'Octave donnerait sa démission du consulat, et que, pour faire cesser toutes les

calamités de la guerre civile, le gouvernement de la ré- .

publique serait confié à un triumvirat composé de Lépide, . d'Antoine'et d'Octave; que les triumvirs nommeraient à toutes les magistratures pour cinq ans, se partageraient les gouvernements des provinces. .

Antoine eut celui de toute la Gaule, excepté la Narbounaise, qui fut donnée avec l'Espagne à Lépide : Octave prit pour lui l’Afrique, la Sicile et la Sardaigne. On ne parla point des provinces d'Orient, parce qu’elles étaient au pouvoir des conjurés. Rome et l'Italie devaient être gouvernées en commun par les triumvirs.

On décida qu’Antoine et Octave seraient chargés de di-

riger la guerre contre Brutus et Cassius; que Lépide, revêtu du consulat, resterait àRome pour y maintenir l'ordre, et gouvernerait l'Espagne par ses lieutenants. Les triumvirs partagèrent aussi entre eux les légions : ils en eurent chacun vingt sous leurs ordres. |

Comme ils voulaient exciter le zèle de l’armée, ils lui abandonnèrent tout le territoire et toutes les propriétés de dix-huit grandes villes, telles que Capouc, Reggium, Benevente, etc., dont les habitants se virent ainsi dépouillés de leurs biens. Ils convinrent enfin, sous prétexte de se délivrer de tout danger intérieur pendant qu'ils porteraient la guerre au dehors, d’exterminer leurs ennemis par une proscription,

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Le premier motif qui porta les triumvirs à ordonner le massacre de tant de citoyens fut le besoin d'argent. Cassius et Brutus levaient avec facilité dans l'Orient d’immenses eontributions qui assuraient la solde et la suhsistance de leurs nombreuses armées. Les triumvirs, au contraire, manquaient de tous les moyens nécessaires à l'entretien de leurs troupes. L'Italie était épuisée par la guerre civile, la Gaule parles concussions des proconsuls ; Rome jouissait du droit de ne point payer d'impôts, et les flottes de Sextus Pompée interceptaient la plupart des secours qu'on pouvait tirer de l'Afrique et de l'Occident.

Pe plus, ces mêmes triumvirs n'avaient sous les yeux que trop d'exemples récents, propres à enflammer leurs assgions. Le cruel Sylla s'était vu tranquille possesseur du

.. A suprème, et, profitant de la terreur qui survivait à sa puissance, il avait fini paisihlement ses jours en simple citoyen, au milieu des familles sonsternées de ses victimes.

La douceur de Pompée encourageant au contraire l'audace de ses ennemis, il s'était vu lâchement trahi et cruellement immolé. Enfin, tout à l’heure, on venait de voir tomber César sous le poignard des conjurés qui devaient la vie à sa clémence. Octave, Antoine et Lépide, moins grands, plus haïs et plus ambitieux que Sylla, résolurent de l’imiter,

Dans les premiers moments, ils n'ordonnèrent la mort que de dix-sept proscrits, désignés par leur haine, et redoutables par leur influence.

La vengeance partagea entre eux leurs volés. comme ils s’étaiont partagé les légions et les provinces de l'empire. Ils se firent mutuellement l’affreux sacrifice des sentiments les plus chers et des devoirs les plus sacrés. Antoine livra au fer de ses collègues son oncle Lucius; Lépide, son propre frère; Oetave, son tuteur Torranius, et Cicéron, dontil défendit quelque temps la vie, moins sans doute par rcconnaissance que par la crainte d'imprimer à sa mémoire

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une tache éternelle. Cet illustre orateur fut immolé à la haine implacable d'Antoine.

. Les agents des triumvirs portèrent sur-le-champ à Rome l’ordre fatal qui tranchait les jours de ces premiers proscrits : les uns furent saisis et frappés dans les bras de leurs femmes et de leurs enfants; d’autres dans les temples, dans les rues et sur les places publiques; quelques-uns au milieu de la joie tranquille des festins ; plusieurs, tel que le tribun du peuple Salvius, au moment où ils remplissaient les fonctions de leurs charges. |

Ces exécutions sanglantes répandent dans la ville un effroi d'autant plus grand qu'on ignorait encore jusqu'où

s’étendait la proscription.. Chacun tremblait pour luimère ; le tumulte devient universel; les plus timides se cachent dans les lieux les plus retirés: les plus prudents s’éloignent, les plus hardis songent à se défendre : d’autres, dans leur désespoir, se disposent à incendier-les édifices publics et leurs propres maisons. Dans cette ville immense, au milieu des ombres de la nuït, la mort semble planer sur toutes les têtes; chaque citoyen, en rencontrant un homme, le prend pour un bourreau.

Le consul Pédius parcourait les rues de Rome, précédé de hérauts; il parvint enfin à calmer cette agitation, en promettant qu’au lever du jour toutes les inquiétudes seraient dissipées. Il publia en effet le lendemain la liste des dix-sept victimes dévouées à la mort; et, comme les triumvirs ne l’avaient point mis dans leur fatal secret, il garantit à tous les autres citoyens une entière sécurité. Pédius était tellement excédé des efforts qu'il lui avait fallu faire pour apaiser le soulèvement du peuple, qu’il en mourut. dans la journée.

Les triumvirs entrèrent peu de temps après dans Rome, à la tête de leurs cohortes prétoriennes : ils y furent reçus successivement, et chacun de leurs triomphes dura trois jours. Le tribun du peuple Publius Titius proposa solennellement et fit décréter une loi qui établit pour cinq ans

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le triumvirat confié à Lépide, à Antoine et à Octave, avec : une autorité égale à celle des consuls.

Les jours suivants, on plaça sous les yeux du peuple, dans différents quartiers de la ville, de nouvelles tables de proscription. La première contenait cent cinquante noms. La cupidité, la peur, la haine et la vengeance, ces quatre funestes éléments des fureurs de la tyrannie, étendirent successivement ces tables sanglantes,qui comprirent enfin dans leurs funèbres registres trois cents sénateurs et plus de deux mille citoyens.

Toutes les têtes dévouées à la mort étaient mises à prix. Chacun vendait sa conscience : l’homme libre pour de l'or, l'esclave pour de l’argent et pour la liberté. On nc touchait cet affreux salaire qu’en présentant la tête du proscrit. La mort punissait la vertu qui voulait dérober une victime aux tyrans ; et les ordres les plus sévères forçaient tout citoyen d'ouvrir ses foyers, jusque-là toujours inviolables, aux recherches des bourreaux. Ainsi le crime ne rencontrait point Pope et l'innocence ne trouvait point de refuge. |

Les usurpateurs ane et sanguinaires, couronnés par la fortune, encensés par la flatterie de leurs contemporains, n’ont pour juges que la postérité, et la vertu qu'ils foulent aux pieds ne peut être vengée que par l'histoire. C’est son burin seul qui grave sur leurs fronts les traits ineffaçables de la haine et du mépris. Il nous a conservé le préambule des tables de proscription, que nous transcrivons textuellement, et qu’on avait ainsi rédigé :

« Marcus Lépidus, Marcus Antonius, Octavius César, « élus par le peuple pour rétablir l’harmonie et ramener « le bon ordre dans la république, proclanfent ce qui suit : « Si les méchants, par un effet de leur déloyauté naturelle, « ne s’efforçaient point à exciter la commisération quand « elle leur est nécessaire, et si, ne devenant point ensuite « ennemis de leurs bienfaiteurs, ils ne conspiraient point « contre ceux qui les avaient sauvés, Caïus César ne se

de

6 | RÉPUBLIQUE. (av. Ji-C. 46-49.) « serait point vu assassiné par les ingrats que la püerre « lui avait livrés, et qu’il avait comblés d'amitié, de ri- « chesses et de dignités, après leur avoir sauvé la vie.

« Nous-mèmes, enfin, nous ne nous verrions pas forcés « de sévir avec tant de rigueur contre les mêmes hommes « qui, non contents de nous accabler d'outrages, nous ont « déclarés ennemis'de la patrie. L'expérience nous a con- « vaincus qu’on ne peut désarmer par la clémence ceux « qui ont conspiré notre perte, et dont les mains fument «encore du sang de César; et, lorsque nous prévenons « nos ennemis pour ne point nous exposer à devenir leurs « victimes, on ne peut nous accuser d'injustice, de cruauté, « ni d’excès dans nos vengeances.

« On doit se rappeler les maux que nous avons soüfferts « ct ceux qu'’éprauva César. Ses captifs, les hommes qu'il «avait garantis de la mort, et que son testäment appélait « même à sa succession, l'ont percé en plein sénat de « vingt-trois coups de poignard, en présence des dieux, « quoiqu'il fût revêtu de la principale magistrature, quoi- « qu'il fût investi du suprème pontificat. Ils ont étendu à . « leurs pieds ce grand homme qui: avait soumis au peuple «romain les nations les plus formidables, franchi les co- « lonnes d’Hercule, traversé des mers que n’avaient point «encore bravées les navigateurs, et découvert des ré- « gions jusqu'alors inconnues aux Romains.

« Après cet attentat, les autres citoyens qu'une juste sé- « vérité nous force à punir, loin de remplir leurs devoirs « et de livrer ses assassins à la rigueur des lois, teur ont « confié des magistratures et des provinces, qui leur don- «nent le pouvoir de s'emparer des trésors de la répu- « blique, de lever des troupes contre nous, et d'appeler « aux armes des peuplés barbares, implacables ennemis « de Rome. On les a vus soulever par la terreur, contre la « république, des nations alliées, et porter le fer et la « flamme dans les villes qui ont voulu nous rester fidèles.

« Déjà notre vengeance a fait justice de quelques-uns

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« de ces misérables : bientôt, avec l'assistance des dieux, «leurs complices subiront le même sort. Nous venons « d'exécuter ce noble dessein dans” l'Espagne, dans les « Gaules et en Italie ; il ne nous reste plus qu’à combaftre « quelques meurtriers de César qui se trouvent encore ar- « més au delà des mers : mais lorsque nous nous dispo- « sons, citoyens, à entreprendre pour vous cette guerre « étrangère, il serait également contraire aux intérêts de «la république et à votre sûreté, comme à la nôtre, de « laisser en liberté derrière nous le reste de nos communs « ennetnis, trop disposés à profiter de notre absence et « des chances diverses de la guerre.

« L'expédition dont nous nous sommes chargés est ur- « gente : nous avons pensé qu’au lieu de compromettre la « patrie par une funeste lenteur, nous devions nous hâter « d’exterminer les hommes qui, les premiers, ont voulu « nous flétrir du nom d’ennemis de la patrie, nous et les « armées qui servaient sous nos ordres,

« De quel immense nombre de citoyens leurs barbares « décrets avaient prononcé la ruine, sans craindre le cour- « roux des diéux ni celui des hommes! Notre vengeance « ne sera pas aussi cruelle que leur furie. Nous ne l’éten- « drons pas sur une aussi grande multitude de victimes ; « nous n’immolerons point tous ceux qui se sont déclarés «nos ennemis ou qui ont conspiré contre nous; on ne «verra point dans nos tables de proscription tous ceux «dont la fortune ou les hautes dignités ont pu exciter « quelques haïines ou quelque rivalité; nous n’imiterons « pas la rigueur de ce magistrat suprême qui, avant nous «et comme nous, se vit chargé de rétablir le calme dans « la république, et auquel vous décernâtes le nom d’heu- «reux en considération de ses succès.

« Nous ne nous vengerons que des plus coupables; sans «cette mesure, que votre propre intérêt exige autant que « le nôtre, vous vous vérriez bientôt tous en proie aux «plus affreuses calamités. Il est également nécessaire

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« d'accorder quelque satisfaction à l’armée, exaspérée de « tant d’injures, et proclamée ennemie de la patrie lors- « qu’elle combattait pour elle. |

« Nous pourrions sans doute frapper nos criminels en-

‘ « nemis successivement, et sans rendre leur liste publi-

« que; maïs il nous a semblé préférable, au lieu de les « saisir à l’improviste, de faire inscrire leurs noms sur ces «tables de proscription, pour évite rtoute méprise funeste

. «et pour empêcher que nos soldats, dépassant les bornes

« qui leur sont prescrites, n’immolent ceux que nous vou- « lons sauver. Par cette mesure, nous sommes certains «qu'ils n ‘attaqueront que les coupables dont l'arrêt est «prononcé.

« Fassent donc les dieux que personne ne donne asile « aux proscrits, que personne ne les défende et ne se « laisse corrompre par eux! Quiconque sera convaincu « d’avoir tenté directement ou indirectement de les sau- « ver sera inscrit sans pitié sur ces tables.

« Ceux qui leur auront donné la mort et qui nous pré- «senteront leur tète recevront de nous, pour chaque « victime, l’homme libre, vingt-cinq mille drachmes atti- « ques ; l’esclave, dix mille et la liberté, avec les droits « de cité dont jouissait son maître.

.« Ceux qui feront connaitre la retraite d’un proscrit ob-

«tiendront la même récompense : au reste, les noms des

« dénonciateurs et de tous ceux qui auront exécuté nos «ordres ne seront écrits sur aucun registre, afin qu'ils «restent à jamais inconnus. »

Ce monument de la plus affreuse tyrannie dévoilait les secrets qu’elle s'efforce ordinairement de dérober à tous les regards. Dans tous les temps, l'esprit de parti excite les mêmes passions, porte aux mêmes cruautés ; mais il se couvre. au moins du voile de la justice, et peu de tyrans eurent l’impudeur de publier ainsi leurs plus honteuses pensées. .

Dès que les tables de proscription furent affichées, on forma les portes de la ville, et de nombreuses troupes de

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sokats se répandirent autour des remparts pour ôter toute voie de salut aux proscrits.

De ce moment, les satellites des triumvirs, se dispersant dans Rome, commencèrent leurs sanglantes exécutions. Un nouveau genre de terreur plana sur la capitale du monde; ce n’était point cette terreur qu'éprouve une ville assiégée, et qui laisse encore quelque espoir dans le secours des armes et dans la modération du vainqueur. Les victimes livrées au fer des tyrans, plus malhcureuses que celles qui sont frappées d’une horrible contagion, et qui voient les objets les plus chers fuir leur approche, non-seulement ne trouvaient ni consolation, ni retraite, ni défenseurs, mais elles redoutaient à la fois le poignard de leurs bourreaux, la trahison de leurs esclaves, la cupidité perfide de leurs plus proches parents. Les uns se précipitaient du haut des murs dans le fleuve ; les autres, la torche à la main, périssaient dans leurs maisons enflammées : ceux-là se jetaient dans les puits; ceux-ci se cachaient dans les égouts, au milieu des immondices. Les personnages les plus distingués, se prosternant en larmes aux pieds de leurs esclaves, empruntaient leur vil costume dans l’espoir d'échapper à la mort; enfin, d’autres, plus courageux, ne voulant pas mourir sans vengeance, allaient au-devant des assassins, les attaquaient, et ne tombaicnt sous leurs coups qu'après en avoir immolé un grand nombre.

Ces jours affreux réveillèrent tous les ressentiments et servirent toutes les haines. Chacun dénonçait, assassinait son ennemi, pillait sa maison ct s’emparait de ses richesses. La crainte des tyrans forçait l'amitié à la fuite ct la nature au silence.

L'or corrupteur des triumvirs récompensa des crimes inouïs : des fils dénaturés, des épouses infâmes, portant à la main la tête de leurs pères et de leurs époux, vinrent audacieusement recevoir le honteux salaire de leurs exécrables forfaits.

de.

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Mais si lé ciel permet que le crime opprime souveñt là vertu sur la terre, elle ne peut jamais en être totalernéht bannie ; et, dans les temps de la corruption la plus déplorable, on voit encore briller quelques-uns de ses nobles rayons. Au milieu de tous ces actes de tyrannie, de trahison, de lâcheté, Rome eut à citer des traits nombreux de courage et de générosité.

La mère d'Antoine avait caché quelque temps chez elle son fils Lucius. Les assassins, découvrant son asile, voulaient l’arracher de ses bras; elle court au Forum, et, s’4dressant à son fils aîné,assis sur son tribunal avec ses collègues : « Triutnvir, lui dit-elle, je viens me dénoncer moi- « même : j'ai donné asile à Lucius, votre frère, à un pro-

. «scrit. Ü restera chez moi jusqu’au moment où vous aü-

« rez donné l’ordre de m'’égorger en même temps que lui, « puisque votre loi applique la même peine aux proscrits «et à ceux qui veulent les sauver de la mort. »

Antoine lui reprocha sa pitié pour son frère; elle ne l’avait point empêché d'approuver le décret qui le déclarait lui-même ennemi de la patrie ; cependant, vaincu par la nature, eet homme barbare demanda à à ses collègues la grâce de Lucius.

La femme d’Acilius, prodiguant toutes ses richesses aux satellites des triumvirs, sauva la vie de son époux, qui

s’échappa escorté par les soldats chargés de le poignar-

der.

L'épouse d’Ancius enferma son mari dans une malle, le fit sortir sur le dos d’un porte-faix, et l’accompagna dans sa fuite.

Un esclave de Panopion, couchant dans le lit de son mattre et couvert de ses habits, se laissa égorger à sa place.

Le fils de Géta, ayant fait courir le bruit de la mort de son' père, feignit de brûler ses restes sur un bücher : s’étant ensuite déguisé avec lui sous un costume rustique, il gagna les bords de la mer, porta le vieillard sur ses épaules, et mérita la même gloire que le pieux Énée,

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Quelques proscrits traversèrent l'Italie travestis en satellites des tyrans, et répandant partout l’effroi qui les poursuivait. Sextus Pompée couvrait alors les côtes d’une foule de bâtiments légers; il recueillit sur ses vaisseaux un assez grand nombre de ces malheureux, échappés à la rage des proscripteurs.

Cicéron, fuyant loin de Rome, s'était embarqué dans une nacelle: l'état de souffrance où il se trouvait ne lui

. permit pas de supporter le mouvement des flots; il revint

à terre, et s’enferma daris une de ses maisons de campagne près de Capoue.

Le croassement de plusieurs corbeaux, excités par l’approche des soldats qui le cherchaient, éveilla ses esclaves: ils prirent ce bruit pour un avertissement des dieux, placèrent leur maître dans une litière, et le portèrent au fond d'une forêt, dont l'épaisseur leur laissait l'espoir d'échapper à tous les yeux.

Déjà les soldats envoyés à la poursuite de l’illustre proscrit, trompés par le faux bruit de son embarquement, se disposaient à s'éloigner; maïs un client de Clodius, animé par une vieille haine, indiqua au centurion Lénas le sentier que Cicéron avait suivi. Marchant promptement sur ses traces, il ne tarda pas à l’atteindre. Dès que Cicéron le vit approcher, sans proférer une parole, il: présenta sa tête aux assassins, qui la coupèrent ainsi que sa main, et les portèrent dans Rome à son implacable ennemi.

Antoine était sur son tribunal dans le Forum, lorsque Lénas lui présenta les restes sanglants du Père de la patrie. Antoine, à leur aspect, laissa éclater une cruelle et indécente joie, décerna une couronne à l'assassin, lui donna deux cent cinquante mille drachmes, et commanda d’attacher à la tribune aux harangues la tête et la main de cet orateur célèbre.

Les regrets du peuple firent longtemps accourir près de cette tribune une foule désolée, plus nombreuse que celle qu’attirait autrefois son éloquence.

La féroce Fulvie, veuve de Clodius, femme d'Antoine, et digne par ses fureurs de ses deux époux, vint jouir du plaisir barbare de la plus méprisable- vengeance; armée d'un poinçon d'or, clle perça cruellement la langue de ce grand homme, dont ellc croyait encore entendre tonner la voix dans ses Philippiques.

Fulvie, plus avide et plus éhontée que les triumvirs, payait comme cCux des assassins, et désignait à la mort sès propres victimes. Elle avait longtemps convoité la riche campagne de Rufus : le malheureux fut égorgé ; et, lorsqu'on présenta ses restes à Antoine,le triumvir, sc souvenant que le nom de Rufus ne se trouvait pas inscrit sur les tables, dit froidement : « Ceci ne me concerne pas; « portez cette tête à Fulvie. »

Tous ces massacres ne remplissaient pas assez promptcment le.trésor des proscripteurs; et comme il leur man-

quait encore vingt millions de drachmes pour les besoins de la guerre, ils en rendirent compte au peuple, et firent publier un décret qui levait.un énorme tribut sur quatorze cents femmes les plus distinguées et les plus riches de Rome. |

Le mème décret les obligeait à déclarer leur fortune, et promettait de fortes récompenses à ceux qui dénonceraient les biens qu'on aurait voulu cacher.

Les dames romaines frappées par cette loi espéraient d'abord émouvoir en leur faveur les femmes et les parentes des triumvirs. La sœur d’Octave et la mère d’Antoinc les accueillirent avec douceur, mais sans pouvoir leur prêter un utile appui. Fulvie leur ferma sa porte ignominieusement.

Indigntées de cet affront, elles se rendent au Forum, traversent la foule, et s’approchent de la tribune. Hortensia,

fille du célèbre orateur Hortensms, s'adressant aux triumvirs, leur dit avec fermeté : « Décidées à suivre d’abord «une marche convenable à notre sexe, nous avons im- « ploré le secours de vos femmes; mais l'accueil indécent

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