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e de Fulvie nous force à venir sur la place publique vous « demander justice.
« Déjà vos rigueurs nous ont enlevé nos pères, nos « époux, nos frères, sous prétexte qu'ils vous avaient trai- « tés en ennemis. Si vous nous privez aujourd'hui de nos « biens et de tous moyens d’élever nos enfants, vous nous « précipiterez dans un abaissement indigne de nos mœurs
, «et de notre rang.
« Nous accusez-vous d’avoir agi hostilement eontre « vous, ainsi que ceux dont nous pleurons la mort ? Alors « inscrivéz-nous comme eux sur vos tables de proscrip- «tion; mais si vous reconnaissez que des femmes n’ont pu « rendre aucun décret contre vous, qu’elles n’ont ravagé « aucune de vos maisons, et qu’elles n’ont point armé de «légions pour vous combattre, pourquoi nous donner « part nes châtiments quand nous n’en avons pas pris aux « injures ?
« Nous ne vous envions ni les commandements, ni les « magistratures, ni les honneurs, que vous vous disputez « au prix de tant de sang. Notre fortune, dites-vous, vous «est nécessaire pour soutenir la guerre. Et dans quel « temps la république, qui a toujours eu des ennemis à «combattre, a-t-elle soumis les dames romaines aux « taxes que vous exigez? Une fois seulement, il est vrai, «nos mères, animées d’un sentiment héroïque, voyant « la république exposée aux plus grands périls, et Rome « réduite à la dernière extrémité par les Carthaginois, of- «frirent de contribuer aux besoins publics ; inais cette «contribution volontaire ne fut point prise sur leurs «terres, sur leurs dots, sur tout ce qui était nécessaire à « la subsistance de leurs familles ; elles ne sacrifièrent à la « patrie que leur luxe, leurs bijoux, leurs ornements, et « n’eurent à redouter ni contrainte, ni violence, ni déla- « tions.
« Aujourd’hui quel est donc le danger qui menace l’em- « pire romain ? Que les Parthes, que les Gaulois paraissent
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« au pied de nos murs, et vous verrez que rious égalons « nos mères en vertu ! Mais jamais nous n'offenserons les « dieux en contribuant aux frais d’une guerre civile : vous « implorez en vain nos secours lorsque vous allez vous « déchirer mutuellement; nous n’en avons offert ni à Cé- «sar ni à Pompée; Marius n’en exigea pas de nous;
. « Cinha ne tenta point à nous y contraindre, et Sylla lui- « même, le tyran de notre patrie, plus juste que vous qui « prétendez rétablir l’ordre et la paix, n’osa point nous «imposer de tribut. »
À ce discours, les triumvirs, frémissant de- -rage et de colère, et craignant ce premier exemple de courage, ordonnèrent aux licteurs d’éloigner ces femmes de la tribune, et de les chasser de la place publique ; mais, une grande rumeur s'étant élevée de tous côtés parmi le peuple, les licteurs n’osèrent obéir. Les triumvirs rompirent l'assemblée. Le jour suivant ils révoquèrent en grande partie leur décret, et convertirent l'impôt en emprunt d’une valeur modique, qu’ils exigèrent de quatre cents femmes seulement.
Ainsi, dans ces jours de décadence, d'horreurs et de lâcheté, tandis que les maîtres du monde courbaient leurs fronts bumiliés sous le joug de.trois tyrans, les dames romaines seules, résistant aux triumvirs, osèrent leur faire entendre la voix expirante de la justice et de la liberté.
Ces horribles proscriptions répandirent la terreur et la consternation dans toute l'Italie ; maïs elles portèrent aussi au plus haut degré la fureur et la soif de la vengeance dans le cœur de tous ceux qui purent échapper aux bourreaux et trouvér le moyen de réunir leurs armes à celles des conjurés.
Les Romains qui conservaient encore quelques vertus, quelque amour pour la liberté, accoururent dans les camps de Brutus et de Cassius, dont les armées se joignirent à
- Smyrne.
Ces deux généraux, qui avaient abandonné l'Italie en
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fugitifs, sans avoir une ville pour appui, une cohorte paur défense, se trouvaient alors à la tête de quatre-vingt mille hommes, maîtres de l’Asie et de la Grèce, et en état de défendre la liberté romaine contre ses oppresseurs. Îls se préparaient à marcher en Égypte contre Cléopâtre, dont l'empire s'était armé pour venger la mort de César; mais ils renoncèrent à cette entreprise lorsqu'ils apprirent
qu'Antoine et Octave, laissant dans Rome Lépide chargé
du gouvernement de l'Italie, se disposaient à s’embarquer avec quarante légions pour les combattre.
Avant de s’avancer ‘contre eux, ils se vengèrent des Rhodiens et des Lyciens, qui leur avaient refusé des contributions. Rhodes fut soumise et saccagée ; les habitants . de cette ville opulente ne conservèrent d’autres biens que la vie. Les Lyciens éprouvèrent encore un sort plus cruel : enfermés dans Xante, leur capitale, ils ne cédèrent ni aux menaces de Cassius ni aux prières de Brutus. Combattant jusqu'à l’extrémité, au moment où ils voulaient brûler les tours ennemies qui dominaient leurs remparts, l'incendie se communiqua aux maisons de la ville. Brutus s’efforça
” vainement d’étéindre les flammes; les Lyciéns, désespé-
rés, leur jetèrent sans cesse de nouveaux aliments, s’y précipitèrent, périrent tous et ne laissèrent que des cendres' äux vainqueurs.
Quelques historiens accusent Brutus de ce désastre : sa vie entière dément cette calomnie. Cassius en eût été plus capable : ce républicain ardent, fdrouche, ambitieux, combattait encore plus par haine pour les tyrans que par aversion contre la tyrannie. Les plus grands ennemis de Brutus vantèrent toujours la générosité de ses sentiments, la douceur de ses vertus. Il ne commit qu’un seul crime, dont son amour pour la liberté fut la cause et peut-être l’excuse.
Ces deux derniers soutiens de la république se rencontrèreht encore à Sardes : Brutus adressa de vifs reproches à Cassius sur ses concussions et sur d’autres excès qui
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pouvaient tacher la noble cause que défendaient leurs armes. La querelle, s’échauffant, était au moment de dégénérer en rupture; Favonius, un de leurs amis, calma leur animosité.
Après cette conférence, Brutus, retiré le soir dans sa tente, se livrait, suivant sa coutume, à l’étude que n'interrompirent jamais ses occupations publiques ; il lisait à la clarté d’une lampe près de s’éteindre : tout à coup, entendant quelque bruit, il lève la tête cet voit sa porte
ouverte. Un spectre d’une taille gigantesque, d'un aspect effrayant, se présente à ses regards et fixe sur lui un œil menaçant : ‘« Es-tu, lui dit mtrépidement le Romain, un « mortel ou un démon ? Quel est le motif qui t’amène à «mes yeux? — Brutus, répond le fantôme, je suis ton « mauvais génie ; tu me reverras à Philippes. — Eh bien! « répliqua Brutus sans s'émouvoir, nous nous reverrons.» : Le spectre disparut.
Brutus appela ses esclaves, qui asset avoir rien . vu : il continua sa lecture. Le lendemain, encore frappé de cette apparition, il en fit le récit à Cassius, qui attribua cette illusion à la chaleur de son imagination fatiguée par un trop long travail. Brutus le crut comme lui.
Sur ces entrefaites, apprenant qu’Antoine et Octave s’avançaient dans la Macédoine, ils passèrent en Thrace, et campérent près de Philippes, où les triumvirs arrivèrent peu de jours après.
Le monde entier «attendait avec effroi l'issue de cette scène sanglante qui devait décider de son sort, et faire triompher le despotisme ou la liberté.
L'espérance et la crainte agitaient alternativement les deux armées. Brutus seul, satisfait d’avoir rempli son devoir, paräissait tranquille sur l'événement. Il disait à ses amis : « Quel que soit l'arrêt du sort, je ne cours aucun « danger; si je suis vainqueur, je rends à Rome sa li- « berté; si mes ennemis l'emportent, la mort me déliyrerà « de l'esclavage.
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Le force des deux partis était à peu près égale ; ils comptaient chacun plus de cent mille combattants. Les triumvirs campaient dans la plaine; les conjurés occupaient deux collines près de la ville : leur forte position les ren- . dait maîtres de refuser ou de livrer bataille, comme ils le jugeraient convenable. Ils recevaient de l'Orient tous les vivres nécessaires à leur subsistance. L'ile de Thasos était leur magasin. L'armée des triumvirs, au contraire, privée de provisions, se trouvait dans un péril d'autant plus imminent, que Pompée, maitre de la mer, empêchait l'arrivée de tout secours et de tout renfort : aussi elle sou- “haitait vivement une action décisive.
Cassius, plus expérimenté que son collègue dans l’art de la guerre, voulait différer le combat et remporter une victoire plus certaine par la disette que par les armes. Brutus, soit qu'il se méfiât de la constance de ses troupes, soit qu'il ne püt contenir leur ardeur, pressa son collègue de combattre. « Je suis impatient, dit-il, de terminer les « malheurs du genre humain. » Son avis l’emporta.
Lorsqu'ils eurent réglé toutes leurs dispositions, Cassius dit à Brutus : « Que ferez-vous si nous sommes vain- « cus ? — J’ai blâmé autrefois dans mes écrits, répondit « celui-ci, la mort de Caton;et je croyais qu’en tranchant « soi-même ses jours, on commettait un crime contre les « dieux; mais j'ai changé d'opinion : décidé à mourir « pour ma patrie, je pense avoir le droit de choisir le « genre de mort qui me semblera préférable , et si la « fortune m'est contraire, je quitterai une vie pénible sur « cette terre pourun monde meilleur. — Mon ami, s’écria « Cassius en se jetant dans ses bras, que rien ne nous ar- « rête à présent puisque, d'après cette résolution, nous «n'avons plus.à æraindre de vainqueurs. » À ces mots, ils donnèrent le signal du combat.
Octave, qu’on accusa toujours de manquer de bravoure, était alors retenu loin de son camp par une maladie réelle ou supposée. Antoine , qui commandait seul , attaqua les
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troupes de Cassius et les fit plier jusqu’à leurs retranchements. Tandis qu’il remportait cet avantage, Brutus se précipita si impétueusement sur l’armée d'’Octave, qu'il tompit ses rangs, la mit en déroute , et pénétra jusque dans son camp, qu’il livra au pillage.
De son côté Antoine, poursuivant ses succès, mit en fuite la cavalerie de Cassius, et força ses lignes. Cassius, montrant une valeur digne de son nom et de sa renommée, fit de vains efforts pour rallier les fuyards : arachant une enseigne à celui qui la portait, il se précipita au milieu des ennemis, et rétablit un moment le combat. Mais que peut le courage d’un seul ? Son armée , saisie de terreur, resta sourde à sa voix, et il se vit obligé de céder au torrent et de fuir avec elle. Malheureusement un épais nuage de poussière lui dérobait la vue de la défaite d'Octave ; croyant Brutus battu comme lui, et leur cause ptrdue , il entra dans sa tente et se tua.
Brutus, revenu à la tête de ses ——. victorieuses, rallia celles de Cassius,leur rendit l'espérance et le courage, et reprit avec elles son ancienne position.
Instruit par l'expérience , il voulait éviter une nouvelle action et affamer l’ennemi; mais ses soldats , présomptueux depuis leur premier succès, demandaient à grands cris le combat. Il résista vingt jours à leur impatience ; enfin , ignorant que la flotte des triumvirs venait d’étre dispersée par celle de Pompée, et que l’ennemi se trouvait totalement privé de subsistances, il céda aux instances de son armée, et donna le signal qu’elle désirait. On raconte que la veille de cette fatale journée, il crut encore revoir le spectre qui lui était apparusur la côte d'Asie.
Ses légions rompirent d’abord l'infanterie d'Octave, et sa cavalerie en fit un grand carnage ; maïs Antoine, ayant pris en flanc les troupes que commandait précédemment Cassius , les enfonça. Leur terreur se communiqua au centre de l'armée ; tout plia, tout se mêla ; on ne conserva pas même assez d'érdre pour se retirer en combattant; la
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déroute fut complète: Brutus,, entouré de ses plus braves officiers, opposa longtemps au vainqueur une résistance bpiniâtre et uïñe vaillance inutile. Le fils de Caton et lé frère de Cassius périrent à côté de lui. Enfin, ne pouvant combattre séul une armée, il prit aussi la fuite.
Les triumvirs avaient ordonné qu'on ne lelaissât pas échapper ; leur cavalerie le poursuivait avec ardeur. Lucilius, son ami, voyant un corps de Thraces prèt à le prendre , se décide à le sauver aux dépens de sa propre vie ; il marche au-devant des ennemis, leur crie qu’il est Brutus , et se livre à eux. À ces mots, on l’arrète, et Brutus s ‘échappe.
Antoine, instruit par quelques cavaliers thraces de leur succès, accourt dans l'intention cruelle d’insulter au malheur dé Brutus, et de lui donner la mort; mais Lucilius, ‘ s’avançant avec courage, lui dit: « Brutus n’est pas dans « vos fers, sa vertu est à l'abri d’un tel outrage; pour con- « servér sôh honneur, j'ai $acrifié ma vie; je vous ai à trompé, frappez-moi. »
Vaincu par undévouementsirare, Antoine embrassa Lucilius,ets "efforça de conquérir parses bienfaits un ami si fidèle.
Brutns, suivi d’ün petit nombre de compagnons, se réda vo la nuit dans une grotte. On l’entendit répéter ces paroles d’Euripide : «Malheureuse vertu ! j'ai cru longtemps & à ton existence ; mais tu n’es qu’une ombre vaine et l’es- « élavé de la fortune ! » Étrange aveuglement du malheur! il oubliait que cette vertu brille plus dans les revers que dans la prospérité, qu’elle est immortelle comme notre âme, et qu'étetnellement on préférera la mémoire de Brutus vaincu à celle d'Antoine vainqueur.
Brutus aurait mieux pensé s’il n'avait pas eu de reproche à se faire; mais le sang de César pesait sans doute sur son cœur. Aussi on l’entendit encore, levant les yeux Yers le ciél, pronôncer cet autre vers du même poëte qui dit que «lé coupable doit recevoir dans cette vie la puni- « tion de sès crimes.» :
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Brutus avait chargé Statilius de s'informer du sort de plusieurs de ses amis ; ne le voyant pas revenir, et apprenant que les ennemis s’approchaient, il pria les officiers qui l’entouraient de trancher ses jours ; et comme ils refusaient de lui rendre ce fatal service, il ordonna à l’un de ses esclaves de le frapper : alors Stration, qui se trouvait près de lui, s’écria: «Il ne sera pas dit que Brutus,
« cherchant un ami, n’a pu trouver qu’un esclave ! » Dé-.
tournant sà tête âvec horreur, il lui présente la pointe de son épée ; Brutus se précipite sur le glaive et-expire. Ainsi mourut cet homme célèbr e, qu on : appela le dernier des Romains.
Après leur victoire , Antoine et Octave se partagèrent l'empire, et le gouvernèrent en maîtres souverains. Lépide
n’existait que de nom dans le triumvirat ; il n’avait ni au-.
torité sur l’armée , ni crédit sur le peuple.
Le succès n 'adoucit point la férocité des vainqueurs. Is immolèrent à leurs vengeances un grand nombre de victimes. Hortensius,Drusus, Varus périrent par leurs ordres ; ils condamnèrent un père et un fils à se tuer mutuellement. Un des proscrits ayant demandé pour unique grâce à Octave d’être enterré après sa mort, le barbare lui-répondit : « Les vautours te’serviront de tombeau. »
On plaça la tête de Brutus au pied de la statue de César; les triumvirs envoyèrent cependant ses cendres à Porcia. Cette intrépide Romaine, fille de Caton, épouse de Brutus, suivit leur exemple , et se donna la mort en avalant des charbons ardents,
Octave revint à Rome , et chereha par un règne plus doux à calmer la haine qu'inspiraient ses proscriptions sanglantes. Il relégua Lépide en Afrique avec quelques légions dont il suspectait la fidélité.
Antoine eut l'Orient en partage : après s'être rendu à Athènes, où les disputes des philosophes et les harangues des orateurs l’arrétèrent peu, il passa en Asie, et la parcourut, entouré d’un cortége de rois et de princes qui dis-
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putaient à l’envi de bassesses pour obtenir ses faveurs. Un grand nombre de princesses venaient aussi essayer sur son cœur le pouvoir de leurs charmes.
Plus voluptueux que les satrapes les plus efféminés, auss arrogant que les plus fiers descendants de Cyrus, il leva des contributions sans mesure , donna, ôta et rendit des couronnes au gré de son caprice. La beauté de Glaphyre valut à Sysène, son époux, le trône de Cappadoce. L'adresse d'Hérode lui fit obtenir celui de Judée.
Antoine voulait punir Cléopâtre, et lui ordonna de venir le trouver à Tarse ; elle y parut, non en suppliante et en accusée, mais en reine qui commande l’ohéissance, en divinité qui vient recevoir l’encens des mortels. Son esprit égalait ses chadmes ; nulle femme ne là surpassait en magnificence, en adrèsse, en beauté, en perfidie.
Une foulée innombrable accourait sur les bords du Cydnus pour admirer la galère brillante d’or et de pourpre qui portait cette reine cliarmante, que chacun prenait pour Vénus. Antoine conçut pour elle une passion violente, qui devint la cause de sa ruine.
Letriumvir, suivant commeuncaptif le char detriomphe de Cléopâtre, l'accompagna en Égypte, et oublia dans le sein de la volupté ses victoires, ses rivaux, Rome et l'em-
ire.
è Octave ne connaissait qu’une passion, celle du pouvoir.
ll devait tout à l’armée, et il distribua aux vétérans les terres qu’on leur avait promises. Aïnsi leur retour en Italie fut plus funeste à ses habitants que l’invasion des Gaulois. Partout on chassaïit les citoyens de leurs foyers pour en laisser la possession aux soldats. Les temples etles rues étaient remplis d’une foule d'hommes, de femmes, d’enfants éplorés, demandant à grands cris un asile et du pain.
Un seul habitant de Mantoue trouva grâce aux yeux d’Octave : ce fut le fameux poëté Virgile ; ilrécompensa César de ses bienfaits par des vers qui lui donnèrent l’immortalité. Telle est la puissance des grands écrivains : Octave
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ne fit qu'adoucir le sort de Virgile; Virgile illustra le. règne et la mémoire d’Octave.
Le seul et triste dédommagement que pouvaient espérer les Ramaÿns de la perte de leur liberté, c'était un honteux repos; maïs le sort ne leur permit pas encore d'en jouir , et la guerre civile vint de nouveau aggraver leurs calamités.
Fulvie, femme d'Antoine, avait en vain tenté deséduire Octave ; il méprisa ses charmes et ses vices. Furjeuse de se voir rehutée par lui, et d’être en même temps abandonnée par son mari pour une ÂAfricaine, elle sema la dis sension entre les triumvirs , dans l'espoir que cette querelle réveillerait Antoine de sa langueur, et le foroerait à
s'éloigner de Cléopâtre. Lucius, son beau-frère, la servit dans ce projet; réclamant pour l’armée, "Antoine une part dans les terres qu’Octave avait distribuées à la sienne, il refusa tout moyen de conciliation, forma six légions qu'il remplit de citoyens qu'on avait pou de leur fortune, et déclara la guerre.
Octave le battit, le resserra dans Pérouse, l'assiégen, le contraignit à se Ferre, et lui accorda la vie, Honteuse et désespérée, Fulvie abandonna l'Italie. Larsqu’Antoine apprit la défaite de son frère , il s'embarqua pour combattre Octave, et rencontra dans Athènes Fulvie, l’infâme Fulvie, auteur de ces nouveaux troubles ; il l’accabla de mépris,
et la laissa mourante, non de remords, mais de rage. = Antoine, s'étant alors réconcilié avec Sextus Pompée, débarqua à Brindes : ses légions étaient nombreuses, ma's composées de nouvelles troupes. Octave conduisait contre lui des vétérans accoutumés à la victoire ; mais ces vieux gucrriers paraissaient combattre avec répugnance contre leur ancien général.
Au moment de livrer bataille, les deux triumvirs se rapprochèrent par l'entremise de Mécène, de Pollion et de C. Nerva; et le mariage d’Antoine et d'Octavie, sœur du jeune César, fut le gage de leur réconciliation. Ils parta- .
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gèrent de nouveau l’empire entre eux. Octave garda l'Occident ; Antoine, l'Orient; Lépide, l'Afrique.
Après cet accord, Octave marcha centre Pompée , qui était descendu en Italie. Mécène tenta vainement de préveair cette nouvelle effusion de sang romain! il demanda la paix, et proposa le mariage de Scribonia, parente de Pompée , avec Octave. Pompée consentit à cette union ;
mais il refusa la paix, et, après avoir remporté quelques ‘avantages, resserra Octave dans une position défavorable,
où il courait le risque de perdre l'empire et la vie.
Antoine vint au secours d’Octave, le dégagea, et fit un grand carnage des ennemis. (An de R. 714.)
Après ce succès, on en revint aux négociations, et les triumvirs conclurent la paix avec Pompée, qui obtint pour son partage la Sicile, la Sardaigne , la Corse et le Péloponèse, avec la promesse du consulat et huit millions d’indemnité pour les frais de la guerre.
Ce traité fut signé dans une conférence ‘qui eut lieu entre les triumvirs et Sextus , sur la flotte de Pompée. Pendant le repas qui suivit la conférence , Ménas , affranchi de Pompée, vint secrètement lui proposer de lever l’ancre, de tuer ses convives, et de se rendre ainsi maitre de l’univers. « Tu devais le faire sans me le dire, répondit « Pampée; mais puisque tu m'en parles, je m'y cppose, « et ne veux point être parjure. »
Antoine demeura quelque temps à Rome ; et comme il perdait habituellement au jeu contre Octave, un astrologue égyptien , chargé probablement des instructions de Cléopâtre , lui prédit que. son rival aurait sur lui un éternel ascendant , s’il ne prenait pas le parti de s’en éloigner. L'ambition est souvent aussi crédule et aussi super-
stitieuse que l'amour; on dirait que les hommes veulent toujours associer les dieux à leurs passions. Antoine sortit de Rome et passa F hiver à Athènes.
Les Athéniens , depuis longtemps, n ’employaient leur
éloquence qu'à décorer leurs bassesses et à rendre leurs.
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flatteries plus pompeuses. Comparant Antoine à Bacchus,
ils lui dirent dans leurs harangucs qu’il méritait d’être l’époux de Minerve, leur protectrice. Antoine, moins poli tique ou moins crédule qu’Alexandre, les punit amèrement de ce lâche hommage ; il accepta le mariage proposé, et leur fit paver mille talents pour la dot de la déesse.
Pendant son séjour dans la Grèce, il apprit que son lien- |
tenant Ventidius avait battu trois fois les Parthes, et que, dans une dernière action, il venait de tuer Pacorus, fils d’Orode; leur roi. On lui décerna les honneurs du triomphe, ce qui parut alors d’autant plus remarquable, qu'autrefois, dans la guerre sociale, ce même Ventidius, chef de l’armée des alliés contre Rome, avait été pris, et s'était vu forcé de suivre, comme captif, le char de triomphe du père os grand Pompée.
Antoine, jaloux de la gloire de son lieutenant, sentit se réveiller dans son âme la passion des armes. Il courut à la tête de son armée en Asie, espérant surpasser les succès de Ventidius; l’événement trompa son attente. Méprisant les avis de ses alliés, et n'écoutant que son ardeur, il s’engagea aussi témérairement que Crassus dans les plainés brûlantes du pays des Parthes. Enveloppé comme lui, il se vit au moment d’éprouver le même sort; mais il répara l’imprudence de son attaque par l’habileté de sa retraite. Prouvant par sa vigueur et par son courage qu'il était digne de commander aux Romains, il donna aux
soldats l'exemple d’une constanee héroïque qui leur fit
supporter avec fermeté la chaleur, la fatigue, les besoins et le danger; il soutint avec intrépidité quatorze combats; et, après une marche aussi longue que périlleuse, il ramens en Syrie la moitié de son armée , assiégea la capitale du roi de Comagène, qui avait donné des secours aux Parthes, et le contraignit à lui payer un tribut. Cependant, Octave, qui ne respectait pas plus alors les mœurs, que les lois, répudia Scribonia, sa femme, le jour
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(45-29 av. 3.-€.] TRIUMVIRAT. 25
même où elle était accouchée de Julie. Entrainé par un amour coupable pour Livie, il forca Tibérius Néron , son mari, à la lui céder, quoiqu’elle fût alors grosse de six mois. Pour le malheur du monde, Livie avait donné le jour à Tibère. | d
Il régnait dans ce temps à Rome un tel désordre, que les triumvirs nommèrent jusqu’à soixante-sept préteurs, et qu'il fallut un décret du sénat pour empêcher Fun d'entre eux de paraître en public dans l'arène au rang des gladiateurs.
‘Le divorce de Scribonia excitait le ressentiment de Pompée : Ménas, qui n’avait pu le déterminer à une trahison, le trahit lui-même, donna soixante de ses vaisseaux à Octave, et lui livra la Sardaigne ainsi que la Corse. Pompée réclama eon esclave fugitif ; Octave refusa de le lui abandonner, et la guerre recommencça.
La mer fut le théâtre de différents combats : une action qui ent lieu près de Cumes laissa la victoire indécise. Octave, ayant livré une seconde bataille près de Scylla, fut complétement défait, et une tempête dispersa les débris de sa flotte. Pompée, enivré de ce succès, prit le nom de f#/+ de Neptune, et perdit, en réjouissances et en fêtes célébrées pour ses victoires, le temps qu'il aurait dû employer à la ruine de son rival; il ne débarqua point en Italie, comme il aurait pu le faire alors sans obstacle, et laissa échapper l'occasion que lui offrait la fortune. (An de R. 746.)
Octave réunit de nouvelles forces, et se vit bientôt en état de lui résister. À cette époque, les triumvirs, de leur propre autorité, se continuèrent dans leur charge pour cinq ans.
Dans l'Orient, Hérode, secondé par ls Romains, s'empara de Jérusalem, fit périr Antigone, et détrôna la famille d'Aristobule. En Europe, uñ nouvel orage menaçait les Romains : les Gaulois s'étaient révoltés, et se disposaient à envahir la province romaine. Agrippa, consul, lieute-
Ve 2
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nant et ami d'Octave, conduisit une armée eontre eux, remporta plusieurs victoires, et les contraignit à se soumettre. On ‘voulait lui décerner le triomphe ; mais il le refusa, dans la crainte d’humilier par cette solennité le triumvir, qui venait d'éprouver une défaite. Un consul assez courtisan pour refuser le triomphe n’annonçait que trop la fin de la république.
Agrippa, illustrant le règne de son maître par ses travaux comme par ses victoires, réunit les lacs Lucrin et Averne, et en forma un port magnifique, auquel il donna le nom de Jules. Le tremblement de terre qui eut lieu en 1538 a détruit tout ce qui restait encore de ce fameux ouvrage.
Octave, résolu de se venger de ses revers, invita les autres triumvirs à joindre leurs efforts aux siens contre | Pompée : Antoine lui envoya cent vingt vaisseaux ; Lépide lui amens une flotte nombreuse et douze légions.
Les vents, qui s'étaient déjà montrés si favorables à Pompée, dispersérent encore la flotte de ses ennemis. Cet événement porta jusqu’à l’excès son puéril orgueil. Quittant la pourpre, cet prenant un manteau dent la couleur verte ressemblait à celle de l'Océan, il se crut véritahlement le fils du dieu des mers.
Octave avait réparé sa flotte ; il en prit une partie sous ses ordres, tenta encore le sort des. armes, et se vit de nouveau battu. Agrippa, qui commandait le reste de ses vaisseaux, fut plus heureux, et s’'empara de Tyndarium en Sicile, Octave profita de ce succès, et débarqua dans cette île vingt et une légions. Pompée, dans ce moment, lui praposa de terminer leur querelle, sur la mer, par une bataille générale. Le défi fut accepté, trois cents vaisseaux combattirent de part et d'autre avec acharnement. Agrippa décida la victoire par son habileté, et détruisit totalement la flotte de Pompée, qui se sauva avec dix-sept bâtiments, courut chercher des alliés en Asie, et y trouva la mort, qu'on lui donna par les ordres d’Antoine.
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Lépidé, aussi présomptueux que malhabile, se voyant à Ja tête de la plus grande partie de l’armée de tetre, crut pouvoir recueillir seul le fruit de la victoire. Octave connaissait le peu d’estime que ressentait l’armée pour un si méüiocre général : dédaignant de le combattre, il arrive sans escorte dans son camp, parle aux officiers, harangue les soldats , leur rappelle la gloire et le nom de César, et les voit fous se ranger en peu d'instants sous ses ordres.
Lépide, tremblant, honteux, abandonné, ne trouve de ressource que dans sa lâcheté : renonçant au titre de triumvir, à celui d'imperator, à l'autorité d’un général, il se dépouille des marques de sa dignité et se prosterne aux pieds d'Octave, qui lui permit de vivre en exil à Circeyse, petite ville d'Italie, et de conserver le souverain sacerdoce. Lépide n'avait dû son élévation qu’au caprice de la fortune et à l'amitié de César. Il n’eut ni les vertus ni les vices qui rendent célèbre.
Octave livra au supplice les principaux officiers de Pompée ; il récompensa les exploits d'Agrippa par une couronne rostrale, et reçut lui-même à Rome tous les honneurs que purent inventer et prodiguer la crainte et la flatterie.
Après s'être montré féroce pour arriver à la domination, 2 il voulut paraître généreux pour la conserver; et, par un exemple presque unique, le burin de l’histoire eut à tracer en lui le portrait de deux hommes tout différents ; celui d’Octave, tyran cruel et farouche, et celui d’Auguste, monarque sage, clément, chéri et respecté. Il mérita, par la douceur d’un long règne, l'affection d’un peuple qu’il accoutuma au joug. Le repos au dedans, la gloire au dehors, le luxe, les fêtes, les arts, les lettres firent oublier la liberté. L'ünivers adora Auguste, et la postérité donna soû nom'à son siècle...
Comme Octave ne pouvait prétendre à égaler la renommée militaire d'Antoine, il résolut de miner sa puissance
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en se faisant aimer par l'aménité de ses formes, par sægénérosité, par l’habileté de son administration, certain qu’Antoine, livré à ses passions, accroîtrait sans cesse la haine qu'inspiraient aux Romains son orgueil, la grossièreté de ses manières et ses excessives débauches.
Il commença donc à chasser de l'Italie les brigands qui r infestaient. Ses soins y rétablirent la paix et la sûreté : 1 consola Rome de ses malheurs, en rendant la sécurité aux familles des proscrits : soigneux de cacher le sceptre toujours odieux aux Romains, il voilait son autorité sous des
formes républicaines, présidait le sénat comme consul,
conduisait le peuple comme tribun, et, sûr de son pouvoir, laissait une liberté apparente aux comices et aux délibérations. Il récompensait avec profusion les exploits de ses généraux, flattait la vanité des grands par de hautes dignités, satisfaisait le peuple par ses largesses, lui prodiguait les jeux et les fêtes, le détournait des affaires en l’occupant de plaisirs, encourageait les lettres, protégeait les arts, et embellissait la capitale par de nombreux et magnifiques monuments.
Pour être digne de commander aux Romains, il fallait soutenir leur gloire: Octave, surmontant la faiblesse qui le portait à craindre les combats, fit la guerre pendant trois ans avec succès contre les Dalmates et les Pannoniens, s’exposa, pour mériter l'empire, aux périls qu'il
redoutait, et construisit à Rome, avec leurs dépouilles, un
superbe portique où il plaça la riche bibliothèque à laquelle il donna le nom de sa sœur Octavie. Mais ce qui
lui concilia le plus l'affection des Romains, ce fut une
action généreuse qu’on était loin d'attendre de l’impitoyable auteur de tant de proscriptions.
Lorsque Sextus Pompée fut assassiné en Phrygie, ou saisit dans ses papiers les lettres d’un grand nombre de sénateurs, lettres dont le contenu pouvait réveiller les soupcons, renouveler les troubles et provoquer la vengeance. Elles furent envoyées à Octave. Au lieu de les lire, il les
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fit brûler sur la place publique, déclarant qu'il sacrifierait désormais sa sûreté personnelle à la tranquillité générale, que l'intérêt de la patrie l’emporterait constamment sur le sien, et qu'il était même disposé à se dépouiller de son autorité, dès qu'Antoine aurait vengé Rome des Parthes.
Cette démarche et ces paroles excitèrent les transports du peuple, qui croit toujours ce qu'il désire, et ce peuple, dans son enthousiasme, abandonnant les restes d’une liberté dont on ne lui montrait que l'ombre, créa Octave tribun perpétuel. Dans plusieurs villes d'Italie, on lui éleva des temples. Malheureux temps, où un trait de clémence et de générosité était regardé comme l'action d’un dieu!
Tandis qu'Octave méritait, par uné conduite si nouvelle pour lui, le nom d’Auguste, qu'il reçut depuis, et que nous lui donnerons désormais, Antoine, aveuglé par l’orgueil, enivré par l’amour, énervé par la volupté, travaillait chaque jour à sa propre ruine. Revenu de la guerre des Parthes, il avait retrouvé en Asie la perfide reine qui séduisait ses sens et corrompait son cœur. Retombé dans ses chaînes, oubliant les nœuds qui l’unissaient à la vertueuse Octavie, il suivit Cléopâtre en Égypte, et ne parut plus que son premier ‘esclave.
Il consumait les jours et les nuits en débauches et en festins, dégradait son nom, son rang et sa patrie, et décernait des prix honteux à tous ceux qui inventaient quelque nouveau genre de volupté. Les trésors de l'Orient opprimé suflisaient à peine pour payer ces scandaleux plaisirs.
Vainqueur, par trahison, d’Artabaze, roi d'Arménie, il le conduisit enchaîné aux pieds de sa maîtresse, et le fit. périr, parce qu'il refusa de rendre hommage à cette Afri- Caine.
Chaque jour, sans itoaton du sénat, il sacrifiait à sa maitresse quelque province de l'empire. Alexandrie devenait ainsi, par sa munificence et par les conquêtes