‹ Histoire RomaineChapitre 3 sur 73 · RÉPUBLIQUE. [av. J.-C · texte numérisé non relu

RÉPUBLIQUE. [av. J.-C

qu’elle devait à ce honteux amour, la rivale de Rome, qui ne pouvait pas longtemps supporter cette injure.

Plus les désordres d'Antoine le rendaient odieux aux Romains, plus ils flattaient les espérancés ambitieuses d’Auguste, qui voyait avec un secret plaisir la chute du dernier obstacle que pût craindre son ambition.

Les amis d'Antoine lui écrivirent pour lui faire connaïitre l’indignation qu’excitaient sa conduite, sa folle passion, et les honneurs sans mesure qu'il accordait à ses “enfants illégitimes. Antoine redoubla ce mécontentement par sa réponse. C'était une apologie aussi scandaleuse que ridicule de ses faiblesses. Loin de promettre la révocation de ses coupables largesses, il disait que la grandeur romaine éclatait moins par ses conquêtes que par la distribution des pays conquis : que les hommes véritablement grands augmentaient leur illustration ,. en laissant dans les diverses contrées de la terre une nombreuse postérité , nobles rameaux d’une tige immortelle. « Hercule, ajoutait-il, dont je me vante de descendre, s’est «conduit ainsi, ct ce héros, loin de se borner aux liens « d’un seul mariage, honora de son amour les plus rares « beautés que lui offrirent les trois parties du monde, afin « de laisser partout des héritiers de son nom, de son cou- « rage et de sa gloire. »

Cet excès de démence et d’orgueil lui enleva les partisans qui lui restaient. en Italie. Ils se rangèrent tous du côté de son habile ct prudent rival.

Quelque avantage qu'Auguste dût espérer en attaquant un ennemi qui se perdait lui-même, il erut devoir dissimuler ses vrais sentiments, et prendre en apparence tous les moyens propres à éviter une nouvelle guerre, dont il voulait rejéter tout l’'odieux sur son ennemi.

La sage Octavie lui parut l’instrument le plus propre à remplir ses desseins. Rome entière admirait ses douces vertus ; clle avait déjà désarmé plusieurs fois son frère et son époux; et l'empire, fatigué des guerres civiles, la re-

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gardait comme le seul lien des triumvirs, comme le gage le plus sacré de la tranquillité publique.

Auguste la fit donc partir pour rejoindre son époux, espérant que la jalousie de Cléopâtre lui attirerait une injure qui justifierait la rupture à laquelle il était décidé. Son attente ne fut pas trompée. Aussitôt qu’Antoine apprit par une lettre d’Octavie qu’elle était arrivée dans la Grèce, l’artificieuse Cléopâtre feignit une profonde mélancolie, versa un torrent de larmes, et s’abstint même de prendre aucune nourriture. Son faible amant ne put résister au spectacle de sa douleur : insensible äux charmes d’Octavie, bravant le courroux d’Octave et le mépris des Romains, renoncant même à se venger des Parthes contre lesquels il marchait alors, il ordonna à la malheureuse Octavie de retourner à Rome, et revint lui-même en Égypte, déterminé à livrer aux caprices de Cléopâtre, non-seulement tous les trônes de l’Asie, mais Rome elle-même et l’empire tout entier. |

Vêtu à l’égyptienne, assis sur un trône d'argent à côté de Cléopâtre, qui se montrait au peuple sous les habits d'Isis, il la déclara reine d'Égypte, de Chypre, de Lydie, de Syrie, et associa le jeune Césarion à son pouvoir; enfin, il investit les deux fils que lui avait donnés la reine, Alexandre et Ptolémée, des trônes d'Arménie, de Médie, de Phénicie, de Cilicie, et mème de celui des Parthes, dont sa présomption regardait la conquête comme certaine. |

Dès qu'Auguste fut informé du retour d’Octavie et de l'affront qu’elle avait reçu, il en rendit compte au sénat; et, malgré les larmes de sa sœur, qui voulait encore üésarmer sa colère, il éclata en plaintes contre Antoine, et’ manifesta l’intention d’en tirer vengeance, s’il ne donnait, à la république comme à lui, une satisfaction convenable. (An de R. 721.)

Comme Antoine croyait alors la guerre inévitable, il résolut dé se plaindre le premier de la conduite d'Octave,

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afin de donner à sa cause quelque apparence de justice : il reprocha vivement à son collègue l'invasion de la Sicile, la destitution de Lépide, et l’accusa d’avoir pris pour Jui seul les gouvernements de ce triumvir et ceux de Pompée, tandis que lui ne conservait que l'Asie pour son par- - tage.

Octave lui répondit, avec une maligne ironie, que la mauvaise conduite de Lépide avait seule causé sa ruine ; qu’il 4äbandonnerait à son collègue une partie de la Sicile et des gouvernements de Lépide, lorsqu'Antoine aurait partagé avec lui l'Arménie; et que, d’ailleurs, les légions de l'Orient ne devaient point désirer quelques tertes médiocres en Europe, lorsqu'elles s'étaient probablement . enrichies par les conquêtes de leur brave général dans le pays des Mèdes et des Parthes.

Cette réponse était une déclaration de guerre. Antoine envoya en Europe seize Hégions, et partit lui-même, accompagné de Cléopâtre, pour se rendre à Éphèse, où six cents de ses vaisseaux l’attendaient.

La reine lui en domna deux cents des siens, lui fit présent de huit mille talents, et fournit des vivres à toute l'armée. Domitius, lieutenant d'Antoine, tenta de vains efforts pour engager son général à se séparer de sa maitresse : il le conjurait de renvoyer cette reine à Alexandrie, et d'oublier quelque temps son amour pour ne s'occuper que de sa gloire.Mais Cléopâtre redoutait moins les armes d'Octaveque les vertus desasœur :ellecraignait plus Octavie que Rome. Canidius, séduit par elle, persuada au triumvir qu’en se séparant de Cléopâtre, il se priverait des troupes égyptiennes, qui ne voulaient combattre que sous les or:dres de leur reine.

Les conseils qui flattent les passions sont presque toujours les seuls qu’on écoute : Antoine céda, et Cléopâtre le suivit à Samos.

Oubliant dans cette île, au milieu des fêtes, des jeux et des spectacles, cette activité, mère des succès, qui lui avait

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autrefois valu l'estime et la confiance de Jules-César, il montrait plus d’empressement pour appeler à Samos, de toutes les parties du monde, une foule de comédiens, de bouffons et de danseurs, que pour y rassembler les troupes levées par tous les princes de l'Orient.

Environné des rois soumis à sa puissance, il ordonna un sacrifice solennel pour la prospérité de ses armes. Toutes les villes de Grèce et d'Asie envoyèrent chacune un bœuf pour cette solennité. |

A la suite de ce sacrifice, la flatterie des cHdate couronnés qui l'environnaient prodigua les trésors de l'Asie en fêtes et en réjouissances, à peine convenables après lu plus grande victoire.

Ce long séjour au milieu d’une cour brillante et voluptueuse, qui ressemblait à celle de Darius, fut la cause du salut d'Oetave. L'Italie épuisée lui fournissait lentement les tributs, les hommes, les armes dont il avait besoin, et voyait avec effroi toutes les forces de l'Orient prêtes à fondre sur elle. On craignaïit les talents militaires d'Antoine, et, s’il se fût pressé d'attaquer son rival, les Romains effrayés se seraient peut-être soumis à son pouvoir, pour éviter une nouvelle effusion de sang, dont la liberté n'était plus le prix. |

Mais la crainte qu'inspiraient Antoine et ses nombreuses armées se dissipa dès que l’on connnut l'ivresse scandaleuse dans laquelle il était plongé. On eessa de le redouter dès qu'on ne vit plus en lui qu'un satrape au lieu d’un Romain. Dans le même temps, le hasard ou la trahison remit entre les mains d'Octave la copie du testament d’Antoine : il le publia. On y vit avec indignation qu'il voulait, s’il mourait à Rome, qu'on portât son corps en Égypte. La haine ajouta que, si la fortune lui était favorable, il donnerait Rome à Cléopâtre, et qu'Alexandrie deviendrait la capitale de l'empire.

La fureur s’empara de tous les esprits : Octave, ‘affec- {ant plus de mépris que de courroux, ne déclara la guerre

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. qu'à Cléopâtre, et parut regarder Antoine comme déjà dépouillé d'un ROOr qu'il partageait avec une reine étrangère.

Le décret du sénat chanel aux ‘Romains « qu’Antoine ayant perdu sa raison par l’éffet des filtres de Cléopâtre, ce n'était pas contre lui qu’on devait combattre, mais contre Charmion, Iras , femmes esclaves de cette reine, et contre l'eunuque Mardion , son favori et son conseil. #

Ce même décrét, pour diviser les partisans d'Antoine, promettait dé grandes récompenses à ceux qui l’abandonneraient,.

L'Italie, animée par ce sénatus-consulté, aussi populaire qu'humiliant pour Antoine, seconda toutes les mesures que prenait la sagesse active d’Auguste. Il s’oceupa promptement de former ses magasins, de compléter son armée, d’équiper, d’approvisionner sa flotte. Le choix éclairé de ses favoris contribuait au succès de sés travaux. Le peuple estimait les vertus de Mécène, cher aux lettres, aux arts, à l’agriculture, au commerce; et le vaillant Agrippa, revêtu des prernières dignités de l'empire, jouissait à juste titre de la confiance de l’armée.

Cependant, malgré leurs efforts, ils ne purent opposer aux forces d'Antoine, qui s’élevaient à cent douze mille hommes, sans compter les troupes alliées, et à cinq cents vaisseaux, que quatre-vingt mille légionnaires, douze mille cavaliers et deux cent cinquante voiles.

Octave, après avoir réuni ses forces navales à Tarente et à Brindes, écrivit à Antoine pour lc presser de descendre en Italie, lui promettant que tous les ports seraient ouverts; et qu'avant de combattre, il le laisserait débar- | quer et camper à une journée de la côte.

Antoine répondit à cette provocation en défiant Octave à un combat singulier : il l’invitait, en cas de refus, à vider leur querelle dans les champs de Fheale où César et Pompée avaient combattu.

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Octave, plus aetif que son rival, traversa promptement la mer lonienne, et s’empara d’une ville d’Épire nommée Thorine.

Antoine se réveilla enfin au bruit des armes, sortit de Samos avec sa flatte, et vint jeter l’ancre près du promontoire d’Actium.

Tous ses généraux le conjuraient de ne point confier sa destinée à l’inconstanse des vents et des flots; ils voulaient que, profitant de la supériorité du nombre de ses légions, il combattit sur terre un ennemi dont les forces, inférieures aux. siennes, laissaient peu d'incertitude sur la victoire.

Antoine fut insensible à leurs prières : Cléopâtre voulait combattre sur mer, il lui obéit.

Domitius, prévoyant son désastre, abandonna sa cause, -se jeta dans un esquif, et eourut se ranger dans le parti d'Octave. Antoine, loin de le faire poursuivre, lui envoya généreusement ses esclaves et ses équipages. |

La dérnière fois qu'il descendit à terre ponr passer en revue ses légions, un vétéran couvert de blessures lui dit :- « Pourquoi oubliez-vous notre courage, dont ces cicatrices « sont d’éternelles preuves? Depuis quand vous défiez- « vous de nos épées ? Ne fondez plus vos espérances sur « des planches agitées par les flots; laissez aux Phéniciens «et aux Égyptiens les batailles navales, et combattons sur « terre’; nous sommes accoutumés à y vaincre ou à mourir « sans reculer. » Antoine, ému, donna des éloges à son courage, et s’embarqua pour exécuter les ordres de la reine.

Peu de jours après, les vents s'étant calmés, les flottes s’approchèrent et se livrèrent bataille.

Antoine confia son aile gauche à Cœlius, le centre à Marcus Octavius et à Marcus Intéius : lui-même il prit, avec Valérius Publicola, le commandement de l’aile droite. Ganidius était à la tête de son armée de terre.

Agrippa commandait la flotte ennemie sous les aéré d'Octave.

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Lés deux armées restèrent quelque temps en présence, immobiles; elles semblaient hésiter à commencer cette lutte sanglante qui devait fixer les destins du monde. Antoine le premier fit avancer son aile gauche. Octave recula sa droite, dans:le dessein d’attirer l'ennemi plus au large” et de l’éloigner des pointes du golfe, afin que ses bâtiments légers pussent tourner les bâtiments d'Antoine, qui étaient plus pesants et manœuvraient avee moins de faci- Jité. Par ce moyen, chaeun des vaisseaux d'Antoine se trouvait attaqué par plusieurs bâtiments d'Octave.

Ün mouvement habile d’Agrippa força le centre d’Antoine à se dégarnir : malgré le désordre qui en résulta, l’action se soutenait avec vivacité; la perte était égale dans Les deux partis ; l’ ardeur paraissait la même; la victoire semblaït indécise, lorsqu'on vit tout à coup: Cléopâtre, effrayée par le bruit des armes et par le carnage, prendre la fuite avec ses:soixante vaisseaux.

Ses voiles parurent emporter l'âme d'Antoine. On eût dit que, ne faisant plus qu'un seul être avec elle, une force insurmontable l'obligeait à suivre tous ses. rmouyements. Oubliant l'empire, trahissant sa gloire, abandonnant les brâves guerriers qui mouraient pour lui, il se jeta sur un vaisseau léger, et courut sur-les traces de la beauté fatale qui avait commencé ses HAUBUE et qui consommait sa ruine.

Lorsqu'il eut rejoint là reine , il se Lac près d'elle, absorbé par la douleur, la tête eourbée snx ses mains, et n’osant reprocher sa perte à celle qui détruisait sa puis-

sance et sa renommée, Il ne sortit de eet abattement qu'à.

J'approche de quelques bâtiments d'Octave qui le poursuivaient. Reprenant une ombre de courage, non plus pour vaincre, mais pour défendre l’indigne objet de son amour,

il repoussa les assaillants , et continua sa marche jusqu'au promontoire de Ténare. Là, il apprit la défaite entière de. sa flotte; mais croyant que son àrmée de terre était demeurée intacte, il envoya l’ordre à Canidius de traverser

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avec elle la Macédoine, et de la ramener promptement en Asie.

Cette armée, qui lui était dévouée, ne pouvait se persuader qu’il eût pris si lâchement la fuite : ses soldats, qu'il avait si souvent conduits à la victoire, croyaient à chaque instant le voir reparaître au milieu d’eux. Lors-

‘qu’ils apprirent sa honte, ils résistävent sept jours encore aux offres d’Octave ; mais enfin, abandonnés par Canidius, qui s’'échappa la nuit de leurs rangs, ils renoncèrent à combattre pour l’esclave d’une femme, et leur soumission compléta la victoire d’Auguste.

L'armée navale, depuis le départ de son chef, avait encore longtemps disputé cette victoire; elle ne se rendit qu’après avoir perdu cinq mille hommes et trois cents vaisseaux.

Antoine apprit sur la côte d'Afrique qu'il n’avait plus d'armée. Dans son désespoir il voulait se donner la mort; mais le désir de revoir Cléopâtre l’empêcha de se tuer, comme il l’avait empêché de vaincre. Entraïîné par sa passion, il revint dans Alexandrie ; là, pendant quelques jours, on le vit se livrer tour à tour au plus morne abattement, à la plus trompeuse espérance. Il passait subitement de la solitude au tourbillon des plaisirs, et du plus sombre chagrin aux excès de l'ivresse et de la volupté.

Octave ne lui laissa pas le temps de se réveiller de son délire et de chercher de nouveaux moyens de défense. Tandis que son armée marchait le long des côtes d'Afrique, il vint avec ses flottes en Syrie, où il reçut les hommages de tous ces rois qui, peu de jours auparavant, composaient la cour d'Antoine à Samos. Hérode, couronné par ce malheureux triumvir , fut le premier qui déposa son sceptre aux pieds de celui que favorisait la fortune ; mais la franchise avec laquelle il parla de sa reconnaissance pour Antoine, des secours et des conseils qu’il lui avait donnés, lui attira la bienveillance d’Auguste, et il dut à sa noble hardiesse la conservation du rang que d’autres perdirent par leur lâcheté. |

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Cléopâtre se montrait moins abattue par ses revers que son amant : elle forma d’abord le projet de transporter toutes ses richesses au delà de la mer Rouge; mais les Arabes attaquèrent ses troupes, pillèrent ses bâtiments, et la forcèrent de renoncer à ce dessein. Aussi hardie en intrigues que timide dans les combats, et peu retenue par l’amour d'Antoine, dontla puissance seule avait eu des attraits. pour elle, cette artificieuse reine conçut encore l'espoir d’enchaîner pour la troisième fois à son char un maïtre du monde. Comptant sur son esprit autant que sur ses charmes, elle chargea plusieurs envoyésde lettres pour Octave, et commença dès ce moment à trahir le vaincu et à tenter la conquête du vainqueur. :

Antoine, toujours aveuglé par sa passion, crut qu’elle voulait ménager un accord entre son rival et lui: préférant les chaînes de Cléopâtre au trône et à l’honneur, ilpro- : posa lâchement la paix à Auguste, lui offrit de renoncer à tout pouvoir, à toute dignité, et ne lui demanda que la vie. . Auguste ne daigna pas lui répoñdre, et donna secrètement à la reine de vagues espérances. Antoine se flattait encore que la ville de Péluse opposerait une longue résistance à son ennemi ; son attente fut trompée: la trahison de Cléopâtre lui en ouvrit les portes , et Octave s’avança sans obstacles près d'Alexandrie.

Antoine, informé de son approche, sentit enfin renaître son courage. Sortant de la ville, à la tête d’un petit nombre de soldats dévoués, il fondit sur la cavalerie d'Auguste avec tant d’impétuosité qu'il la mit en déroute ; et profitant de ce succès, illa poursuivit jusqu’au camp, qu'il remplit d’épouvante.

Après cette victoire, il rentra en triomphe dans Alexandrie, et vint déposer ses lauriers aux pieds de sa perfide reine. Il lui présenta en même temps l'officier qui, dans le combat, s’étaitle plus distingué par son courage. Cléopâtre lui fit présent d’une armure d’or; mais, au milieu des discordes civiles, on voit souvent l'union déplorable de la bra-

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voure et de la trahison: cet ingrat officier , chargé des bienfaits deson général, l’abandonna le jour même et passa

dans le camp ennemi.

Antoine, pour la seconde fois, défia Octave en combat singulier: celui-ci lui répondit « qu'il lui laissait le choix « de tout autre genre de mort. » Voyantalors sa perte inévitable, Antoine se décida à répandre quelque éclat sur son dernier jour, et à mourir en digne fils de Rome, les armes à la main. Rassemblant toutes les troupes, et armant toutes les galères qui lui restaient, il sortit de la ville et tenta un dernier effort. Mais dès que les armées furent en présence, les troupes qui se trouvaient sur les galères saluèrent Octave du nom d’empereur, et se joignirent à son escadre. La cavalerie imita ce mouvement ; l'infanterie, plus fidèle, mais abandonnée, ne se soumit qu’à regret. Ce dernier coup du sort ouvrit un moment les yeux du malheureux Antoine ; il rentra furieux dans Alexandrie, s'écriant : «Cléopâtre à qui j'ai ouf sacrifié, Cléopâtre m’a «trahi!»

Ses cris retentirent jusqu’au palais. La reine, redoutant sa vengeance, se retira dans un tombeau qu'elle s'était fait construire, et fit répandre la nouvelle de sa mort. Antoine alors, oubliant sa perfidie et n’écoutant que son amour, s’écrie: «Cléopâtre est morte ! et tai, malheureux Antoine, « qui ne voulais vivre que pour elle, tu respires encore ! « Une femme a montré plus de courage que toi! Ah! sui- « vons au moins l’exemple que j'aurais dû lui donner; « mettons un terme à nos souffrances ; la mort va nous « réunir. » |

A ces mots, il appelle Érox, son affranchi, et lui ordonne de le tuer. Érox tire son glaive, se perce lui-même, et meurt aux pieds de son maître. « Mon cher Érox, s'écrie « alors Antoine, tu m’apprends mon devoir! » Aussitôt il enfonce son épée dans son sein, et tombe sur son lit.

La blessure était mortelle, mais il respirait encore. Aux portes du trépas, il apprend que Cléopâtre n’est point

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morte : il ordonne qu'on le porte à ses pieds, lui adresse ses derniers vœux, et reçoit ses derniers embrassemenits. « Vivez, lui dit-il, oubliez-moi, vivez tant que vous pour- « rez exister avec gloire ; rappelez-vous l'éclat de ma vie; «et ne plaignez point ma fin tragique : après m'être vu « longtemps le premier citoyen de Rome, je puis mourir « sans honte : je ne suis vaincu que par un Romain.» A ces mots il expira.

__ Après sa mort, on porta son épée à Octave, qui, en feignant de donner des larmes à son malheur, ne trompa personne.

Délivré de ce rival, il voulait, pour que rien né étisnquke à son triomphe, voir dans ses fers et traîner dans Rome, à la suite de son char, l’ambitieuse maîtresse des maîtres du monde; mais elle. refusait de lui oùvrir la porte de son tombeau , et le priaif de conserver ses États aux enfants qu’elle avait eus de Jules César et d'Antoine.

Proculus, officier d’Octave, escalada l'édifice qui lui servait de retraite, et la désarma au moment où elle voulait se poignarder.

Auguste fit avec pompe son entrée dans Alexandrie: les habitants de cette ville imploraient à genoux sa clémence: par respect pour la mémoire d'Alexandre , qui avait posé . les fondements de leurs murs , il leur pardonna d’avoir pris les armes contre lui. Il ordonna d'ouvrir le tombeau du héros macédonien, et vit son cercueil, qu'il couvrit de fleurs. On voulait ensuite lui montrer ceux des Ptolémées, il répondit : « Je suis venu ici dans le dessein de voir un roi et non des morts.»

Plusieurs princes alliés et quelques sénateurs romains demandaient la permission de rendre à Antoine les honneurs de la sépulture ; il laissa ce soin à Cléopâtre, qui lui fit des obsèques dignes de son rang et de son amour.

Octave cherchaïit en vain à calmer la profonde mélancolie de la reine: comme elle ne prévoyait que trop sa destinée, elle entreprit de terminer ses jours en s’abste-

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” nant de toute nourriture ; mais Octave lui fit dire que la vie de ses enfants dépendait de la sienne. Après avoir accordé quelques jours aux premiers transports de sa douleur, il vint la voir.

Ses cheveux épars, la pâleur de son visage, les traces de son désespoir empreint sur ses traits, et le voile de larmes qui couvrait ses yeux, avaient altéré sa beauté ; cependant ses charmes conservaient toujours quelque puissance : c'était encore Cléopâtre.

Dans cette conférence, le désir de plaire et l'espoir de séduire, qui ne pouvaient s’éteindre qu'avec sa vie, se réveillèrent dans son âme. Mêlant adroitement , dans ses discours, à ses regrets pour Antoine un éloge délicat du mérite d'Octave , elle lui rappela l’amour que César avait eu pour elle, les bienfaits qu’elle tenait de sa générosité, et les promesses sacrées qu'il lui avait faites. Elle lui-montra plusieurs lettres de ce grand homme ; et, tandis qu’elle employait toutes sortes d’artifices pour persua-* der à son vainqueur qu’il devait plutôt voir en elle l’amie de son père que la maîtresse de son ennemi, s’animant par degrés dans cet entretien, elle rendait à ses yeux leur ancien éclat, et découvrait adroitement aux regards d'Octave des charmes qui surpassaient ce qu'il en avait entendu raconter.

Auguste, trop froid, trop ambitieux pour se laisser prendre aux piéges de l’amour, l’écouta sans être ému, et feignit seulement de lui laisser quelque pr de grandeur et d'indépendance.

La reine, trop habile pour être trompée, pénétra ses desseins secrets, et résolut, par une mort courageuse, d’échapper au sort humiliant qui lui était préparé. A la suite d’un festin, s'étant retirée au fond de son palais, elle approcha de son sein un aspic caché dans une corbeille de fruits; et bientôt une léthargie douce et profonde , la délivrant des chaînes d’un vainqueur inflexible , termina sa vie et ses malheurs.

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Auguste souilla son triomphe par la mort de Césarion. Le maïtre du monde craignit un enfant. L’ambitien étouffait en lui la voix de la nature et de la vertu. |

Il laissa la vie aux fils d'Antoine , réduisit l'Égypte en province, et retourna à Rome. Il y fut reçu avec une joie universelle par le peuple, enivré follement d’ une gloire qui détruisait pour toujours sa liberté.

Son triomphe dura trois jours ; il ferma le temple de Ja-

nus, dont les portes étaient restées ouvertes depuis deux cent cinq ans, et jouit en paix et sans obstacles de l’empire du monde. ; . Telle fut la fin de la république romaine : elle ne périt point, comme la Grèce, sous les coups d’un maître étranger; elle ne succomba pas, comme Carthage, sous la puissance d’une rivale triomphante; on ne la vit point s'éteindre, comme d’autres États, dans les langueurs d’une honteuse vieillesse : cette république, souveraine des rois, victorieuse des peuples les plus belliqueux, maîtresse des trois parties du monde, ne pouvait être vaincue que par ses propres armes. Jamais sa puissance n'avait jeté plus d’éclat qu’au momént où elle perdit sa liberté ; ses richesses seules causèrent sa ruine ; et, comme la vertu ne soutenait plus sa force, elle périt par l'excès même de ses prospérités F et s’affaissa sous le poids de sa grandeur côlossale.

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