EMPIRE, . [de J.-C
« La vie de l’homme n’est qu’un point; sa matière est «un changement continuel, son corps une corruption, « son esprit vital un vent subtil, sa fortune une nuit ob- « scure, sa réputation un fantôme. Tout ce qui tient au « corps a la rapidité d’un fleuve; tout ce qui tient à l'a- « mour-propre est une fumée et un songe. La vie est un « combat perpétuel, un voyage dans une terre étrangère : « la philosophie seule peut y diriger l'âme et la mraintenir « ferme contre la douleur et contre la volupté.
. «Les hommes cherehent au loin une retraite pour mé- « diter et pour être libres; tu peux la trouver dans ton «âme. Arrange-la pour en faire un séjour délicieux et « tranquille.
«€ L'opinion est la reine du monde, l’âme gouverne l’o-
«pinion; ne dis donc jamais : Je suis perdu; en retran- « chant ce mot, l'opinion change. et le ma] disparaît.
«La meilleure manière de se venger est-de ne pas res-
«sembler à celui qui nous fait injure.
« Ne te inets point en colère contre les Ras car elles
«n’en tiennent compte.
« Quand les choses qui t’environnent te nr
« viens à toi au plus vite, et ne sors pas de cadence plus
« que la nécessité ne le veut.
« Ce serait une honte que mon esprit pût composer mon
« visage et nc püût pas se composer lui-même.
«Tout homme qui fait une injustice est un impic.
.‘ « Ce qui est de la terre retourne à Ja ierre; ce qui est
« du ciel retourne au ciel. à LS 2
«Sois droit ou redressé.
« Regarde avec soin au dedans de toi; ilyÿa là une « source de Li au jaillira toujours si tu creuses tou- « jours.
« Ce qui n’est pas utile à l'essaim n 2 pas utile à l’a- «beille.
«Dieu, l’homme et le monde portent ue fruits, cha- «cun dans son ISRIDS
[161-480 de J.iC.] MARC-AURÈLE, 9319
*« Souvent on n'est pas moins injuste en ne faisant Fee « qu’en faisant quelque chose.
« Corrige ou redresse les méchants si tu le peux; sinon « souviens-toi que c’est pour eux que les dieux t’ont donné « la douceur et l'humanité.
« Antisthène disait avec raison : Faire du bien et enten- « dre patiemment dire du malde soi, c’est la vertud’un roi.
« Si tu avais en même temps une marâtre et une mère, « tu te contenterais de respecter l’une, et tu resterais assi- « dûment auprès de l’autre. Ta marâtre, c’est la cour; ta « mère, c’est la philosophie, tiens-toi donc auprès de eelle- « ci, repose-toi dans son sein; elle te rendra supportable « à la cour, et te fera trouver la cour supportable. »
Après avoir éclairé ses concitoyens , l'empereur s’éloigna d'eux pour les défendre. L'âge n’affaiblissaitparsa vigueur. Dansses deux campagnes contre les Scythes, il remplit à la fois les devoirs de général et de soldat, donna des . leçons aux plus habiles capitaines par ses dispositions savantes,.et d’utiles exemples à tous par sa dureté contre la fatigue, par son activité dans les travaux, et par son intrépidité dans les combats. Son fils l’accompagnaïit; mais, indigne d’un tel modèle, il ne semblait le suivre que comme l’ombre suit la lumière et commé l'envie s ‘attache à la gloire.
Marc-Aurèle gagna plusieurs batailles, repoussa les Scythes dans leurs forêts glacées , et construisit des forts sur leurs frontières. Il voulait les poursuivre plus loin et commencer contre eux une troisième campagne, lorsqu'il fut arrêté à Vienne par une fièvre maligne qui termina ses jours. Il supporta son mal avec résignation, et quitta la vie sans regrets, mais non sans inquiétude : les vices de Commode lui annonçaient les malheurs de Rome. L’ayant appelé près de son lit, il dit en sa présence à ses principaux officiers : « Voilà mon fils et mon successeur ; il a be- « soin d’amis sages pour combattre ses passions, de pi- « lotes habiles pour le garantir des écueils de la fortune ;
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« remplacez donc le père qu’il va perdre; que vos conseils « fassent son bonheur et assurent le vôtre ; qu'il apprenne « de vous que toutes les richesses de l'univers ne pour- «raient rassasier les désirs d'un tyran, et que les plus « nombreuses armées ne sauraient le défendre contre la « haine qu'il inspire.
« Démontrez-lui que l’on ne trouve d'ansni que dans la « justice, et de repos que dans la clémence ; enfin, répé- « tez-lui sans cesse que la force fait des esclaves et non « des sujets, et qu’un prince entouré de passions qu’il ne « peut vaincre est environné de dangers.
« Si vous le nourrissez de ces maximes, vous formerers “un empereur tel que la république peut le désirer, et « vous rendrez à ma mémoire le plus important service, « en faisant passer mon nom sans tache à la postérité. »
Ce discours fut son dernier effort; il tomba en faiblesse. Le lendemain , quand le tribun vint lui demander l'ordre, il répondit : « Allez-au soleil levant; pose moi, je « me couche.»
Après ces mots , il expira. Ge prince était dans la cinquânte-neuvième année de son âgé, et occupait le trône depuis dix-neuf ans {an 180). Son règne et le bonheur des Romains prouvèrent la vérité de cette maxime: « Les « peuples ne seront heureux que lorsque les philosophes « seront rois, ou que les rois seront philosophes. »