‹ Histoire RomaineChapitre 32 sur 73 · EMPIRE. [de J.-C · texte numérisé non relu

EMPIRE. [de J.-C

‘législateurs, tels que Thaut, Moïse, Lycurgue, Solon, Zoraastre et Numa: de tout temps l’enfance et la jeunesse avaient cherché une utile instruction dans les écoles; mais jamais le ciel n’offrit peut-être au monde un plus étonnant spectacle que celui d’un peuple corrompu par la richesse et par l’excès de la civilisation , d'un sénat orgueilleux et dominateur du monde, courbés , non devant la puissance d’un prince, mais aux pieds de la sagesse d’un homme, lui demandant des leçons, des maximes, des préceptes, dans l'espoir d’atteindre à son bonheur en imitant ses vertus.

Marc-Aurèle, formé par des instituteurs et par des sages

de différentes sectes, offrait dans sa doctrine un heureux mélange de la sévérité de Zénon, de la modération de Socrâte, de la douceur de Platon. nl s’efforça de per suader au peuple qui l’écoutait l'existence d’une Providence, d’un Dieu, d’une âme céleste dont toutes les âmes lunaines sont des émanations ; etil en tirait cette conséquence, que la même origine, nous rendant tous parents, faitun devoir à tous les hommes non-seulement de se supporter mutuellement, mais de se chérir et de s’entr’aider. Selon lui, cette Providence, qui anime et conserve l’univers, ne peut avoir pour but dans tout ce qu’elle fait que le bien général, et ce qui paraît mal à quelqu’une des parties est nécessaire, et contribue au bien du tout.

L'homme n’est qu’un composé de matière et d'âme : le plaisir, la douleur corporelle ne doivent pas enchaïner cette âme qui est d’une nature particulière : ‘elle a la propriété de se modifier comme elle le veut, tout devient pour elle ou plaisir ou peine, suivant l'opinion qu’elle en a : ainsi cette opinion est vraiment la reine du monde.

Les plaisirs trompeurs, les douleurs passagères d'un corps périssable ne font ni le bonheur ni le malheur de l'homme ; ce bonheur dépend uniquement de son âme. L'hoïinme est heureux quand cette âme reste conforme à sa nature ; il est infortuné dès qu’elle s’en écarte, La na-

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ture de cette âme veut que, semblable à la Providence dont elle tire son origine, elle se maintienne dans un état égal etcalme, qu’elle domine et règle la matière, et qu’elle n’ait dans ses pensées et dans ses actions d’autre hut que l'ordre et le bien général. Ainsi il n’y a d'autre bien pour l’âme que d’être dans l’ordre, d’autre mal que de s’en éloigner : toutes les vertus sont des éléments de son bonheur, ettousles vices ceux de son malheur. Tout ce qui ne tient qu’ aux corps doit lui être presque indifférent , et pour ainsi dire étranger; d’où il suit que, pendant le peu d’instants qu’elle vit dans cette prison fragile, elle doit, s'élevant au-dessus des passions et dédaignant ce qui disparait si p'omptement, supporter les maux avec patience et jouir des plaisirs avec modération.

Les conséquences de ces principes féconds en morale, et développés avec force par l’empereur, montraientau peuple étonné l’accord intime qui règne entre le bonheur et l'amour de soi-même bien entendu, et il conduisait ainsi doucement ses nombreux disciples à la morale la plus parfaite, par l'intérêt même de leur propre félicité.

L'ignorance et le vice sont orgueilleux :-le mérite et la science rendent modeste. Marc-Aurèle en parlant des vérités qu'il avait reconnues, des qualités qu'il avait acquises, loin d'en tirer vanité, en attribuait modestement tout l'honneur aux auteurs de ses jours, et aux sages instituteurs dont la prévoyance d’Antonin avait entouré sa jeunesse. « Si j’ai montré, dit-il, quelque douceur, quelque « bonté, je le dois aux leçons de mon aïeul; mon bisaïeul « m'a fait sentir qu'il ne fallait rien épargner pour éclairer « mon esprit par l'étude.

« Mon père m'a formé à la modestie, ma mère à la piété; «mon gouverneur, en m'exerçant à la patience, ne m'a « permis de haïr que la délation et l'injustice.

« Dionitus m'a enseigné à mépriser la magie, lesévocaations, et tous les genres de charlatanisme et de super- « stition.

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« Les lecons de Bacchus, de Tandaris, de Munianus, « m'ont fait sentir les dangers de la mollesse, l’avantaäge « de fortifier mon corps par l'exercice, mon esprit par le «travail. Dès mon enfance ils m'ont fait eoucher sur la « dure, braver les saisons, écrire des dialogues pour me « rendre compte de mes pensées.

«Rusticus m'a donné la force de combattre la volupté, «de réformer mes mœurs; il m’a mis en garde contre l’or- « gueil dès sophistes : je lui ai promis de ne parler, de n’é- « crire que pour soutenir Ja vérité, de méditer le livre d’É- « pictète pour me défendre de mes propres faiblesses, et « d’être toujours indulgent pour celles des autres.

« Apollonius m'a appris à .me maintenir libre et ferme, « à n’écouter que la raison, à conserver l'égalité de mon « âme dans les douleurs et dans les peines, à réunir tou- « jours la bonté à la sévérité ; enfin, à préférer la vertu à « la science.

« La gravité de Sextus m’amontré qu'il fallait me respec- «ter moi-même, vivre d'une manière conforme à la nature « de mon âme, supporter comme un mal nécessaire les décfauts d'autrui, rester sensible à l’amitié, et me rendre « inaccessible à la colère...

« Les avis d'Alexandre le Grammairien m'ont fait con- « tracter l'habitude de discuter sans aigreur, d'éviter toute « expression piquante ou injurieuse, de me défendre des «illusions d’une vaine éloquence, et d’attacher plus de « valeur aux choses qu'aux mots.

« La prudence de Fronton m’a mis en défiance contre les « envieux, les fourbes, etles hypocrites qui entourent les « princes : il m’a convaincu que je devais peu compter sur « l'affection des grands. :

« Alexandre le Platonicien a gravé dans mon cœur cette « vérité : On ne doit jamais perdre le temps et l’occasion «de faire du bien.

« Catulus, adoucissant ma sévérité, m'a fait sentir que « les plaintes de nos amis, mème lorsqu’ elles sont injustes,

[161-180 de 3.-C.] MARC-AURÈLE. 9317 - «méritent des égards, et qu’on doit adoucir les maux qu’on «ne peut réparer. |

« Mon frère Sévérus, me donnant mieux que des con- « seils, m'a fait connaître la vérité et la justice. En me pré- « sentant pour modèles Thraséas, Caton, Helvidius, Dion « et Brutus, 1l m'a instruit à ne régner que pour rendre le .« peuple libre, à faire des lois égales pour tous, à ne > ja- « mais me décider sur un soupçon. |

« Maximus, pour vaincre mes passions, pour me com- « mander à moi-même, me servait d'exemple; il était si «probe, qu'on ne soupçonna jamais une fausseté dans ses « paroles, un mauvais dessein dans ses actions. Rien ne « l'étonnait, ne le hätait, ni le retardait; on ne lui vit ja- « mais d’irrésolution, de défiance, d’abattement ni de co- « lère. Ses vertus douces et simples paraissent plutôt des « présents de la nature que les fruits du travail. »

On doit croire que Mart-Aurèle parla ainsi au peuple et au sénat pour leur expliquer sa doctrine, puisque ces paroles que nous rapportons ne sont qu’un extrait de deux livres de réflexions qu'il écrivit, peu de temps après, dans son camp en Pannonie, et dont nous allons choisir iei, au hasard, quelques pensées pour donner une idée de son style et de son esprit.

« Fais chaque action comme si sue devait être la der- « nière de ta vie.

« On n’est point malheureux parce qu'on ne sait pas « lire dans le cœur des autres ; mais on le devient sion ne « lit pas dans le sien.

a Si le hasard régläit le monde, ce ne serait pas la peine « de vivre; ets’il existe des dieux, on ne. peut craindre la « mort.

« Les dieux doivent faire du bien aux bons, et du “al « aux méchants; la pauvreté, la richesse et le plaisir étant « donnés indifféremment par eux aux uns et aux autres, il « est évident que ee ne sont pas les véritables maux ni les « véritables biens.

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