‹ Histoire RomaineChapitre 42 sur 73 · CARACALLA ET GÉTA · texte numérisé non relu

CARACALLA ET GÉTA

{An de Rome 963-969. — De Jésus-Christ 211-217.)

Portrait de Bassianus Antonin, surnommé Caracaila. — Portrait de Géta, frère de Caracalla. — Antipathie de ces deux frères. — Apothévse de Sévère. — Mort de Géta par la perfidie de Caracalla. — Conduite de Caracalla après sou fratricide. — Sès cruautés. — Gouvernément de ses ministres. —" Occupations de Caracalla. — Son départ de Rome. — Sa guerre avec les Allemands. — Paix avec les Allemands. — Ses voyages. — Sa vengeance à Alexandrie. — Sa perfidie envers Artaban, roi

des Parthes.— Conispiration de Macrin.— Mort de Caracalla.— Mort de son assassin Martial. = ÿ

Le temps n'existait plus où les princes désignés par leur père, nommés par l’armée, attendaient avec respect la confirmation du peuple et du sénat. Bassianus Antonin, âgé de vingt ans, prit possession du pouvoir suprême avec Géta, son frère ; il fut surnommé Caracalla, parce qu'il portait, comme les Gaulois, une caracalle, longue robe qui descendait jusqu'aux talons, et que les Francs nom- mérent depuis casaque.

Ce prince, dans-son enfance, élevé par Antipater, par Évod et par Proculus, qui l’avait voulu rendre chrétien, donna, par sa douceur, par sa. sensibilité, des espérances que démentit le reste de sa vie. La nouvelle d’une condamnation le rendait triste: la yue d’un supplice lui arrachait des larmes : mais bientôt son élévation attirant autour de lui les flatteurs, leur poison corrompit son âme, développa son orgueil, troubla sa raison. 1l devint si cruel que Montesquieu, trouvant le titre de tyran trop vulgaire . pour un pareil monstre, lui donna avec raison celui de destructeur des hommes. .

« Caligula, Néron, Domitien, Commode, dit cet illustre «écrivain, n’exerçaient leurs crüuautés que dans Rome ; « Caracalla promenait ses fureurs dans le monde entier. »

Géta, son frère, s'était montré dans ses premières années méchant et emporté. Une sage éducation changea totalement son caractère, et en s’élevant au rang qui cor-

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rompt les autres hommes, il se dépouilla de ses vices, et se para de toutes les vertus qui font les grands rois. La plus violente antipathie éclata entre ces deux frères. Les efforts de Sévère, les conseils de Julie, leur mère, ne purent les rapprocher, et le partage du pouvoir redoubla ‘ leur aversion. Le trône, qui eût-été peut-être un écueil pour l’amitié, devint un champ de bataille pour la haine. Ayant quitté tous deux la Bretagne, ils arrivèrent à Rome ensemble, et se partagèrent le palais impérial, qui était vaste comme une ville. Chacun d’eux prit une cour ét une garde séparées, et bientôt leur jalousie forma deux partis dans Rome. Les sénateurs, les chevaliers, les citoyens les plus distingués étaient attirés par les vertus de Géta ; les soldats, les affranchis, les débauchés, les hommes sans aveu se rangèrent du côté de Caracalla. Les deux princes prononcèrent l’éloge de Sévèrè en présence du sénat, qui ordonna son apothéose.

Les déplorables progrès de la servitude, en abaissant le peuple-roi aux pieds d’un maitre, lui avaient fait adopter . les magnifiques et puériles DOMpPES de l'étiquette .orientale. On plaça l’image en cire de Sévère sur un lit d’ivoire orné de draps d’or. Pendant cette exposition, qui dura sept jours, ce lit était entouré d’un grand nombre de sénateurs revêtus de robes noires, de dames romaines habillées en blanc. Les médecins venaient . visiter régulièrement le prince, comme s'il était encore vivant, et annonçaient avec douleur les progrès de la maladie. Le septième jour, après avoir déclaré sa mort, on porta en grande pompe cette image sur son lit, par la voie Sacrée, dans le Forum. Les chevaliers la soutenaient, les sénateurs la suivaient ; la jeunesse romaine célébrait la mémoire de Yempereur par des hymnes. Le cortége arriva enfin au Champ-de- Mars ; on y avait construit une pyramide en bois à quatre étages, cnrichic des chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture. Cette pyramide contenait quatre chambres de grandeur décroissante. Dans la seconde on plaça l'image.

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entourée de fleurs et d’aromates ; les chevaliers romains, armés, firent des courses de chevaux autour de la pyramide ; les empereurs, les consuls et les sénateurs mirent le feu au bûcher, et, au milieu des flammes qui s’élevaient, un aigle, placé dans l’intérieur de cet édifice, s’envolant dans les nues, fit croire au peuple crédule que l’âme de Sévère montait dans le ciel pour prendre sa place au rang des dieux.

Bientôt, Géta grossissant son parti par sa modération, par son affabilité, Caracalla voulut augmenter le sien en protégeant la licence des troupes et en lâchant ie frein à tous les vices. Les sénateurs, craignant une lutte sanglante dont Rome semblait devoir être prochainement le théâtre et la proie, proposèrent le partage de l'empire, offrant l’Orient à Géta, et l'Occident à Caracalla. L’aveugle téndresse de Julie l’empêcha d'y consentir. Elle croyait qu’une séparation augmenterait leur animosité, et elle espérait toujours réconcilier ses fils. Caracalla, après avoir tenté vainement l'assassinat et le poison contre les jours de son frère que défendait l'amour du peuple, feignit d’abjurer sa haine, et demanda au malheureux Géta une conférence chez sa mère, pour terminer leurs différends. La vertu ne soupçonne pas les crimes qu’elle ne peut concevoir. Géta se rend avec confiance au rendez-vous ; ilouvre ses bras à son frère; Caracalla tire son glaive, se précipite sur lui; le jeune prince, sans armes, cherche un re- : fuge près de Julie; le monstre l’y poursuit, lui enfonce son épée dans le sein, et blesse sa mère, qui voulait détourner le coup. L'infortuné Géta mourut sans aVoir prononcé une parole. Il n'avait régné qu’un an.

Après ce forfait atroce, Caracalla sort du palais, appelle sa garde, ét s’écrie qu'il vient d'échapper aux plus grands périls. Les soldats alarmés le conduisent au camp; il double leur paye, leur accorde millé francs de gratification par tête, épuisant ainsi le trésor public pour acheter l'impunité. .

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Les prétoriens, qui ne connaissaient plus d'autre droit que la force et d'autre vertu que la prodigalité, renouvellent leur serment au fratricide, et déclarent, sans pudeur, Géta ennemi de la patrie.

Caracalla, sûr de leur dévouement, se rendit, couvert d’une cuirasse, au milieu du sénat, qu’il fit environner de ses troupes. Là, bravant le courroux du ciel, les regards des hommes et les lois de l'empire, il accusa publiquement son frère d’avoir voulu lui ravir la vie et le trône, avoua hautement son meurtre, se glorifia d’avoir suivi l'exemple de Romulus, et pour rassurer tous les esprits qui, dans les temps de corruption, s’occupent plus de l’intérèt privé que de l’intérèt public, il promit amnistie à tous les partisans de Géta, et la vie à tous Tes condamnés.

Un sénateur osa proposer l’apothéose du prince assassiné ; l’empereur répondit : « J’y consens, je l’aime mieux « dans le. ciel que sur la terre. »

Quelque faible que soit dans de certains temps l'opinion publique, la tyrannie la redoute toujours, et elle cherche à la tromper, lors même qu’elle l’opprime. Caracalla voulut exiger de son ministre, le jurisconsulte Papinien, la même complaisance que Néron avait obtenue de Sénèque ; et, comme il le pressait de le justifier de la mort de son frère par une éloquente apologie, le vertueux Romain s’y refusa : « Il n’est pas aussi facile, lui dit-il, d’excuser un . (fratricide que de le commettre. » Ce mot courageux Jui coûta la vie.

.On obéissait, mais om murmurait ; personne ne vengeait Géta, mais tous le regrettaient. Caracalla, furieux, prenant les gémissements de la vertu pour un signal de révolte, remplit Rome de terreur et de sang. Tout délateur était écouté; tout soupçon tenait lieu de crime ; la parole mettait en danger ; le silence rendait suspect; les ordres sanguinaires de l’empereur s’exécutaient, comme les crimes, au milieu de la nuit. Ces heures de repos étaient des heures de péril pour toûs les citoyens : on prétend que vingt

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mille personnes périrent victimes des fureurs de cet insensé. Le vertueux Pompéianus perdit la vie ; on trancha les jours d’une fille de Marc-Aurèle ; l'estime qu'ils inspiraient était leur seul crime.

Celui qui n'avait pas sur lui un portrait, une image de l’empereur, passait pour impie, et en même temps plusieurs furent condamnés comme sacriléges, pour avoir porté dans des lieux de débauche des bagues où sa figure était gravée.

- Ses ministres furent dignes de lui ; : il donna le gouvernement de Rome à l’eunuque Sempronius, médecin et em- -poisonneur de profession, que Sévère avait exilé dans une ile déserte. Théocrite, d’abard esclave, ensuite maître à danser et histrion, commandait sa garde; un autre affranchi, Épagate, gouvernait avec eux l’empereur et l'empire, et vendait sans pudeur la justice et le sang de l'innocence. Us avilirent le titre de citoyen romain en le prodiguant aux Barbares, et en l’accordant, paru une loi, à tous les

sujets. libres de l'empire.

Caracalla disait hautement que l'on ne pouvait gouverner les hommes que par la crainte; iln ‘estimait que Tibère et Sylla : sa mère Julie lui représentant un jour que le peuple épuisé ne pourrait payer les impôts qu'il exigeait : « Apprenez, dit-il, que j'aurai tout l’argent que je « voudrai, tant que je porterai ce glaïve. »

Abandonnant le soin des affaires de l’État à ses indignes favoris, il passait ses journées aux jeux publics, dans les lieux de débauche, avec des histrions et des cochers. Fier de la force corporelle dont la nature l'avait doué, il descendait souvent sur l’arène pour combattre les lions et les tigres, dont il paraissait plus l'émule que l’ennemi.

Objet de la crainte et de la haine universelles, Caracalla : était lui-même poursuivi par la terreur qu'il inspirait. Un ennemi qu'aucune garde n’arrète, le remords, pénétrait la nuit dans son palais, et troublait son esprit par des rêves effrayants : souvent il croyait voir apparaître l’ombre de

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son ptre, et entendre ces terribles mots : « Je te tuerai « comme tu as tué ton frère. »

Par une étrange et cependant commune contradiction, ce prince, si méprisable dans ses mœurs, si vil dans ses goûts, ambitionnait la gloire militaire. Il sortit de Rome, parcourüt l'Italie et les Gaules comme un torrent dévastateur, et répandit plus de calamités sur son passage que les Barbares dans leurs invasions.

Les Allemands, peuple dont on parlait alors ‘pour la première fois, venaient de franchir le Rhin pour faire une: incursion dans les Gaules. On voit par ce nom d'allemand, qui voulait dire en celtique fous les hommes, que ce nouveau peuple n'était qu’un mélange formé de plusieurs nations différentes. L'empereur combattit dans cette guerre en brave soldat, mais il n’avait aucun des talents qu'exige le commandement des armées. On ne voyait aucune prévoyance dans ses mesures, aucune sagesse dans ses dispositions, aucune suite dans ses desseins. Accoutumé à l’obéissance servile d’une nation corrompue, il vit avec surprise l'esprit public des Barbares résister à sa tyrannie ; et comme il donnait à plusieurs femmes allemandes prisonnières le choix de la mot ou de la captivité, toutes préférèrent la mort et se tuèrent à ses yeux. Les esclaves des césars auraient pu, dès ce moment, prévoir que les habitants des forêts de la Germanie devaient prochainement triompher de lempire romain.

Caracalla, ennuyé de la guerre et satisfait d’avoir montré sa force dans quelques combats particuliers, paya un tribut aux Allemands, acheta d'eux la paix, en plaça un grand nombre dans sa garde, adopta leurs vêtements, couvrit sa tête d’une perruque blonde pour imiter leur blondechevelure, et se vanta dansses lettres au sénat de les avoir vaincus et mis en fuite.

Encouragés par sa faiblesse, d’autres peuples le menacèrent de leurs armes pour lui arracher des tributs. Il courut ensuite en Dacie; les Goths et les Gètes vinrent l’at-

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taquer, et furent défaits, non. par lui, rmais par ses généraux. Helvius;fils de l’empereur Pertinax, faisant alors allusion au meurtre de .Géta et à la retraite des Gêtes, se permit de dire que l’empereur méritait doublement le surnom de Gétique. Ge bon mot fut son arrêt de mort.

Caracalla, peu de temps après traversa la Macédoine : 13, sa vanité le rendit enthousiaste d’Alexandre le Grand. Ne pouvant imiter son génie, il copia sa démarche, sontatitude, son maintien, pencha la tête comme lui sur son épaule gauche, sé revêtit d’une armure qu'il avait portée, prit audacieusement son nom, et donna celui de phalange à un corps de son armée. Étant ensuite débarquéen Asie, il visita les ruines de Troie, s’enflamma pour la gloire d’Achille, et, croyant jouer son rôle, célébra pour son affranchi Festus des funérailles semblables à‘celles de Patrocle.

Suivant le cours de ses voyages, il arriva en Égypte, et se vit avec fureur l’objet du mépris et des railleries des Alexandrins. Sa vengeance fut aussi atroce que sa vanité était puérile. Ayant rassemblé pour une fête tous les habitants d'Alexandrie, il ordonna à ses troupes de fondre sur eux. Le grand nombre des victimes rendit la résistance longue et le earnage affreux. :

L'empereur écrivait lui-même au sin que, pendant ce massacre, il était paisiblement assis dans le temple de Sérapis, et consacrait à ce dieu le glaive dont il s’était servi pour immoler son frère.

Avant de partir d'Alexandrie, il en chassa tous les hommes de lettres et les savants, comme si le crime pouvait espérer d’être caché en éloignant les lumières.

Arrivé en Syri e, il voulut triompher des Parthes, non par le courage, rnais par la plus vile des fourberies ; ses ambassadeurs ayant demandé à Artaban, roi des Parthes, la main de sa fille, les deux monarques fixèrent un jour pour tonférer ensemble sur -eette union. -Le lieu indiqué était une vaste plaine : Artaban s'y rendit avec confiance, sans armes, suivi des grands de sa cour. Garacalla s’avance, se

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jette avec ses soldats sur cette troupe désarmée, et en fait périr la plus grande partie sous ses coups. Artaban ne dut son salut qu'à la vitesse de son coursier. Caracalla, profitant du trouble répandu dans le pays par sa lâche trahison, dévasta la Médie, démolitles tombeaux des rois des Parthes, et prit insolemment le nom de Parthique, comme si l’assassinat méritait les honneurs dela victoire.

Cependant les Parthes, indignés, se rassemblèrent, s'armèrent à la hâte,et vinrent en foule attaquer les Romains. Jamais peuple ne fut animé par un plus juste motif nerene geance.

Jusque-là l'empereur, en butte à la haine du Ada entier, n’avait été soutenu que par ses légions, dont il protégeait la licence ; mais la faveur et les préférences qu'il prodiguait à la garde allemande le privèrent bientôt de leur appui.

. Soupçonneux comme tous les tyrans, il avait chargé, pendant son absence, Maternianus, commandant des milices de Rome, de l’informer de tout ce qui pourrait intéresser sa sûreté. Cet officier lui écrivit qu’un devin, en Afrique, venait de désignér Macrin, préfet du Prétoire, comme destiné par les dieux à monter sur le trône. Caracalla, toujours plus occupé de ses débauches que de ses affaires, confie, sans leslire, ces dépêches à Macrin. Celuici les ouvre; il connaissait trop l’empereur pour douter du sort qu'une semblable nouvelle lui préparait, si,par d’autres voies, elle parvenait à ce prince. Décidé à le prévenir, et certain des dispositions de l’armée, il gagne par ses largesses deux tribuns et Martial, exempt des gardes, et jure avec eux la niort du tyran.

Caracalla sortait alors d'Édesse pour se rendre à Carrhes; les conjurés lépiaient; ils le voient s’écarter du chemin, suivi d'un seul esclave, et descendu de cheval. Martial, saisissant cet instant favorable, quitte son rang, s’approche de lui sous prétexe de l'aider à monter sur son coursier, et lui enfonce son poignard dans la gorge. À ses cris

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les soldats accourent, le trouvent expirant, et vengent sa mort en massacrant Martial. Caracalla périt l’an 969 de Rome, âgé de vingt-neuf ans, l'an de Jésus-Christ 217. Son règne, qui dura six années, dut faire croire aux Romains

+ que les dieux, pour les punir de leurs mœurs barbares, et

pour venger leurs nombreuses victimes, les comdamnaient à leur tour à devenir la proie des monstres.

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