TE
[194-244 de J.-C.) SEPTIME SÉVÈRE. | 345
moins sincère encore que lui, le flattait pour l’endormir ; mais il était décidé à le perdre, afin de transmettre le pouvoir suprème à ses propres fils. Continuant à masquer ses desseins, il écrivit à Albin des lettres remplies de protestations d’amitié, et les lui envoya par des émissaires qu’il avait chargés de le poignarder ou de l’empoisonner. Leur complot fut découvert : Albin ordonna leur supplice; entra à la tête de ses légions dans la Gaule, et se fit déclarer par elles empereur.
Les deux césars s’accusèrent mutuellement et avec raison, l’un d’assassinat, l’autre de révolte et d’ingratitude. Sévère désigna pour son successeur son fils Bassianus Caracall, qui prit le titre de césar et les noms de Marc-Aurèle Antonin. L'empereur voulait que le sénat déclarât Albin ennemi de la patrie; mais l’incertitude du résultat de cette lutte sanglante entre deux rivaux également vindicatifs et redoutables empêcha ce corps, toujours tremblant et si souvent victime, de prendre une décision unanime. Les plus timides, que détermine toujours le danger le plus prochain, obéirent à l’empereur. Les plus imprudents résistèrent ouvertement; le reste, dont une longue habitude de révolution avait müûri l'expérience, demeura neutre. L’historien Dion Cassius fut de ce nombre.
Albin poussa vivement la guerre dans les Gaules, et y.fit de grands progrès. On vit à cette époque un homme obscur jouer un rôle étrange : Numérien , maître d’école, se faisant passer pour sénateur, leva un corps de troupes gauloises, battit en plusieurs rencontres celles d’Albin, leva des contributions, envoya des sommes considérables à Sévère, contribua par sa vaïllance à ses succès; et, lorsque la guerre fut terminée, dégoûté des grands, des combats et de l’ambition, il ne voulut ni d’aucune dignité ni d’aucune récompense ; et rentra paisiblement dans son humble hameau.
Albin, ardent, impétueux, et qui citait ee ce vers
de Virgile :
Furieux, je saisis mes armes,
346 EMPIRE. [de 3.-C. 404-244.)
pour rappeler que la fureur le guidait plutôt que la raison, conquit en peu-de temps la plus grande partie de la Gaule, et défit complétement Lupus, général de l’empereur.
Sévère, alarmé de ces progrès, après avoir fortifié prudemment le passage des Alpes, ntarcha contre son rival à Ja tête de toutes ses forces. Hs se livrèrent une grande bataille entre le Rhône et la Saône, près de Lyon et de Trévoux. Cent cinquante mille Romains y combattirent de part et d'autre. Des deux côtés on voyait même cotirage et même habileté. L’aile gauche d’Albin plia d’abord ; mais s6n aile droite, plus heureuse, enfonca celle que commandait l’'empereur. Sévère, enveloppé, blessé, tombe de cheval; son opiüriâtre bravoure écarte ceux qui osent. l’approcher ; on arrive à son secours; il rallie les fuyards; marchant à pied
à leur tête, il les ranime et rétablit le éombat. Létus accourt enfin avec une réserve, et par un choc rapide décide la victoire. Les troupes d’Albin cèdent de toutes parts. L’empereur en fait un grand carnage, les poursuit sans relâche, et livre la ville de Lyon aux flammes. Albin, perdant le trône, méprisa la vie et se tua. Le cruel Sévère fit fouler son corps par les pieds de son cheval, et envoya sa tête à Rome, sur une pique. --
La femme, les enfants, et tous les partisans d'Abbin qu’on put saisir, furent égorgés; tous les soldats des légions vaincues qui échappèrent à la mort se saüvèrent en Germanie,
portèrent dans les forêts leur haine, leurs armés, leurs lumières, leur tactique ; ‘ils éclairèrent, ils disciplinèrent
les Barbares, et préparèrent ainsi la ruine de l’empire.
Un officier gaulois, pris et condamné , voulut parler à Sévère : « Si vous aviez été vaincu, lui dit-il, que de- « manderiez-vous au vainqueur , et que feriéz-vous à ma «place ? — Je gardera's le silènce, répondit l'empereur, et « je souffrirais ce ne {u vas sondfrir. » f] le fit pére 8 sans
pitié.
Quelques läches vue jui ayant remis les papiers d’Albin, il connut tous les partisans que son rival s’était
ne
[494-244 de J.-C.) SEPTIME SÉVÈRE. 347
méuagés parmi les sénateurs. L’officier chargé de ces lettres pour le sénat, montrant à cette compagnie consternée la lettre d’Albin, lut à haute voix ces paroles de l’empereur : « Ce présent vous fait connaître ma colère, et vous annonce « Ma vengeance. »
Sévère rentra en Italie et dans Rome, à la tête de son armée. Ayant convoqué les sénateurs, il reprocha aux uns leur perfidie, aux autres leur lâcheté. « Vous vous plaignez, u dit-il, de ma rigueur, lorsque vous êtes dignes de tous les « supplices : la douceur vous rend factieux, la bonté ne e peut attendre de vous que des trahisons. Insolents contre a la faiblesse, tremhlants au pied de la force, on ne peut « vous gouverner que par la terreur ; Marius et Sylla vous
:« connaissaient bien : leurs proscriptions justes ont seules
« affermi leur pouvoir. César a voulu se montrer clément, il « est tombé sous vos poignards. | «-Il vous sied bien de flétrir la mémoire de Commode, « vous qui avez acheté ses dépouilles, ses esclaves, ses cour- «tisanes;, vous qui avez tous ses vices, et aucune de ses 4 qualités : vous qui laissiez tout à l’heure impuni l’assassi- « nat d’un vaillant empereur, et qui prodiguiez lâchement « vos hommages au vil acheteur de l’empire! C’est parce
«que Commode vous a traités comme vous deviez l’être
« qu’il mérite à mon avis l’apothéose : j’ordonne donc-qu’on « lui décerne les honneurs divins, »
Après avoir ainsi répandu l’épouvante par ses paroles, au mépris de ses scrments, il mit en jugement cinquantesept sénateurs, ordonna la mort de vingt-deux, et fit grâce à trente-cinq. Apprenant alors que les Parthes et l'Arménie s'étaient de nouveau soulevés, il partit pour l'Orient.
Barsème, roi d'Arménie, apaisa son ressentiment par sa soumission. Les Parthes, après de vains efforts, revenant à leur ancienne politique, pensèrent qu’il fallait laisser ce torrent s’écouler. Ils ne combattirent contre lui qu’en fuyant. Sévère porta ses armes, comme Trajan, au delà de Baby- Jonc et de Ctésiphon, et, comme lui, il échoua deux fois
348 EMPIRE. fde J.-C. 494-244.)
devant Atra, ville défendue par sa position et pas le courage indomptable des Arabes.
L'empereur se montra aussi cruel en AS qu’à Rome. .Tous ceux qui avaient pris'part à la rébellion périrent. Caracalla, dévoilant déjà son affreux caractère, voulait qu’on proscrivit aussi les enfants des condamnés. Géta, son frère, plus humain, demanda s'ils avaient beaucoup de parents : « Un grand nombre, répondit-on. — Vous voulez donc, ré- « pliqua“t-il, qu’une foule d’hommes détestent notre nom «et notre victoire? »
L’empereur après avoir pacifié la sv courut. en Palestine, où les Juifs avaient fait quelque mouvement. Son caractère violent le rendait naturellement ennemi d’un Dieu de paix, de charité et d’amour. Il défendit à tout sujet de l’empire de professer la religion de Moïse ou celle de Jésus, et pour la cinquième fois, les chrétiens se virent violemment persécutés. Victor, irénée, évêque de Lyon, Léonidas, père du fameux Origène, périrent martyrs de leur foi. Potamiène et sa mère Marcelle expirèrent dans les flammes. Un de leurs persécuteurs, Basilide, converti par leur courage, partagea leur supplice.
Sévère, voyageant ensuite en Égypte, rendit de grands honneurs aux mânes de Pompée et du héros macédonien. Il admira les merveilles de cette antique contrée, visita ses temples, et en retira tous les livres sacrés, qu’il fit enfermer dans le tombeau d’Alexandre. Il revint enfin à Rome jouir d’une gloire méritée par tant d’exploits, mais souillée par tant de crimes et de sang.
Ce prince si fier, et qui répandait leffroi dans l'empire, se laissait lui-même dominer par un favori. Plautien, semblable à Séjan par son ambition, par sa cruauté, par son orgueil, porta linsolence au point d’ordonner à tous les Romaips de baisser les yeux lorsqu'ils se trouvaient sur son passage. Fier de la faveur de son maître, il ne ménageait personne, et traitait même avec HSDRS limpératrice Julie et Géta.
(194-244 de J-C.] SEPTIME SÉVÈRE. 349
Sa fille Plautille épousa Caracalla : dès ce moment l’orgueïlleux ministre ne crut plus voir d'intervalle entre le trône et lui : loin de modérer les passions de l’empereur, il les rendait plus ardentes et l’encourageait à la cruauté, soit dans le dessein de lui plaire, soit dans l’espoir de le rendre odieux et de le renverser. |
Par ses conseils, une foule de chrétiens, de chevaliers et de sénateurs furent envoyés au supplice (an de J.-C. 204). Ce fut-à cette époque que Tertullien osa publier son éloquente apologie du christianisme : il y prouväit avec évidence que leschrétiens, soumis au prince et aux lois, étaient obligés par leur culte même à remplir tous les devoirs de vitoyen, que leurs mœurs étaient aussi douces que pures, et que d’ailleurs aucune violence ne pouvait triompher d’une religion vraie, dont la persécution ne faisait qu’accroitre les progrès : « Nous remplissons déjà, dit-il, vos camps, votre a sénat, vos cités, vos champs, vos palais, vos maisons, «et nous ne vous laissons qe vos temples et vos théàa tres. »
Ee succès répondit à son attente; la raison déni sur lin} ustice, et si la persécution ne cessa pas totalement, au moins elle se ralentit.
Caracalla, éclairé par sa jalousie contre Plautien > Son beau-père, et plus capable peut-être qu’un autre de pénétrer les secrets d’un caractère semblable au sien, découvrit que ce ministre ingrat conspirait contre le pouvoir et contre les jours de son maïtre. Saturnin, tribun des prétoriens, gagné par le prince, feignit d’entrer dans les projets de Plautien, et, après avoir concerté avec lui tous les moyens de consommer son crime, il accourt un soir à son palais, lui apprend que ses vœux sont remplis, et que toute la famille impériale vient d’être égorgée. Plautien, enivré d’orgueil et de joie, se rend précipitamment dans l'appartemént impérial, impatient de monter sur le trône ; mais il y trouve l’empereur et ses fils, environnés de leurs officiers. A sa vue, Sévère, encore entrainé par son ancien penchant,
nv. 20
380 EMPIRE. [de J.-C, 494-244.
se montrait disposé à écouter sa justification ; mais l’impétueùx Caracalla, sans lui laisser le temps de prendre la parole, se jette sûr Ini, le désarme, et le de massacrer aux, pieds de son père. =
L'empereur rendit compte de cet événement au sénat, déplora le mâlheur des princes, qui ne peuvent trouver d’amis, et attribua aux perfides conseils de son ministre toutes les rigueurs qu’il avait exercées. Mais la suite de sa vie démentit cette illusoire justification. Au reste, depuis le règne de Commode et de Julianus, tel était le malheur de Rome : la vertu ne pouvait y régner, et, dans ce temps où les grands prétendaient tous au trône, où les plus riches osaieut l’acheter, lorsque le soldat ôtait et donnait la couronne, quand le sénat et le peuple, sans force ét sans mœurs, encensaient la puissance, outrageäient le malheur, l’empire ne devait plns être gouvèrné que par des tyrans.
Sévère contenait les grands par la crainte des supplices, s’attachait l’armée par des largesses et par le relâchement de la discipline ; il se faisait chérir du peuple en adoucissant les impôts et en donnant aux Romains des fêtes-et des spectacles magnifiques. Les dépouilles des vaincus et les confiscations des condamnés non-seulement fournirent suffisamment à ses dépenses, mais elles lui permirent même de former un trésor plus riche me n’en avait possédé aucun de ses prédécesseurs.
La vie de Sévère était active et régulière : il travaillait la plus grande partie de La nuit, donnaït des audiences et assistait aux tribunaux jusqu’à midi; il montait ensuite à cheval, se baignaït, dinait en famille, sè promenait et s’entretenait avec les savants les. plus distingués; il prenait après un second Däin, et soupait avec quelques amis.
- La terreur de son nom contenait l’empire dans la sonmission et les étrangers dans le respect : la nouvelle d’une révolte des Calédoniens troubla seule ce repos, triste, mais universel.
. Quoique la goutte ebt épuisé les forces de son corps, son
(494-244 de J.-C] SEPTIME #ÉVÈRE. 351
esprit conservait l'ardeur et l’impétuosité de la jeunesse. Il quitta Rome, malgré ses infirmités, et partit pour la Bretagne-avec ses deux fils. Après avoir chargé Géta de maintenir l’ordre dans la partie méridionale de cette île, suivi de Caracalla, il conduisit son armée en Calédonie. Le caractère opiniâtre des habitants, la difficulté des lieux, la profondeur des bois, l’insalubrité des marais, rendaient cette guerre périlleuse et difficile. Il fallait vaincre les hommes et la nature; cinquante mille Romaiïns y périrent; mais la constance-opiniâtre de l’empereur triompha de tous les obstacles. Les Barbares, réduits à demander la paix, livrèrent leurs armes, et cédèrent une partie de leur territoire.
Sévère, pour mettre la Bretagne à l’abri de leurs incursions, construisit une longue muraïlle garnie de tours et défendue par .des foësés- profonds. Le sénat lui décerna le titre de Britannicus Maximus. Une nouvelle rébellion lui fit reprendre les armes, et fut punie par un horrible nrassacre des Bretons. Comme il marchait contre les rebelles, il se vit au moment d’être victime d’un crime affreux : Caracalla, qui ne pouvait supporter les hauteurs d’un nouveau favori de son père, nommé Castor, n’écoutant que sa fureur, tire son glaive pour en frapper l’auteur de ses jours. Un cri général d’horreur l’arrête et l’épouvante. Le soir, Sévère, rentré dans sa tente, le fait appeler : « Mâlheureux ! dit-il, « puisque vous en voulez à ma vie, dérobez votre forfait « aux regards de l’armée, consommez votre parricide en se- « cret, ou ordonnez à Papinien de me donner la mort; vous « êtes son empereur, et il- vous obéira. »
Caracalla se jeta à ses pieds avec une feinte douleur, mais plus déeoncerté que repentant. |
Peu de jours après, ses émissaires excitent une révolte dans les légions, qui déclarent que Sévère, accablé de goutte et tombé dans l’imbécillité, ne pouvant plus les commander, Caracalla doit seul exercer le pouvoir suprême. On porte cette nouvelle à l’empereur; la colère semble lui rendre sa jeunesse et sa vigueur ; dl se fait con-
352 | EMPIRE. |. (de J.-C. 494-244,
duire à son tribunal, convoque les légions ; le feu de ses regards, la fierté de ses paroles consterhent les rebelles ; les armes tombent de-leurs mains; il ordonne le supplice de-leurs chefs ; on tranche leurs têtes ; portant ensuite la main à son front, il dit à Caracalla : « Apprenez que c’est « la tête qui gouverne, et non les pieds. » On croit qu'il fut tenté de faire mourir son indigne fils ; mais la nature l’emporta sur la justice.
Ce monstre voulait empoisonner son père ; mais les médecins dont il essaya de corrompre la fidélité refusèrent avec indignation de lui obéir. |
Les derniers efforts de l’empereur avaient aigri sa maladie ; sentant sa mort prochaine et inévitable, il dit : « J'ai été tout, et je sens que tout n’est rien.» Comme on lui apportait, conformément à ses ordres, l’urne destinée à recevoir ses cendres, il ajouta : « Ce vase étroit va donc « renfermer celui que le monde entier pouvait. à peine « contenir ! »
Appelant ensuite ses fils, il leur re ces paroles : « J’ai trouvé l’empire sur le bord de sa ruine ; je vous le « laisse puissant et glorieux. Il durera si vous vous lais- « sez gouverner par la vertu ; il-périra si vos vices vous « gouvernent. » Bientôt, ses douleurs épuisant son cou- -rage, il demanda du poison, et, comme on le lui refusait, "décidé à hâter sa fin, il se fit apprèter un repas, mangea avec excès, et mourut dans la soixante-sixièmé année de son âge, après dix-huit ans de règne. Ses talents et ses vices prouvent qu'il restait encore; à cette époque, quelque chose de grand et de romain dans les crimes comme dans les vertus ; mais bientôt nous verrons la vieillesse de cet empire colossal montrer tous les symptômes de la langueur, de la décrépitude et de la mort.
Sévère termina sa vie et son règne à York. An de Rome 963, de Jésus-Christ 211.
Il avait cultivé les lettres, et écritune histoire de sa vie, dont Victor vantait le style et la franchise.
L2#4-217 de J.-C.] CARACALLA ET GÉTA. 353
- CHAPITRE XXIL.