VI
cinq ans (700-704), par décret du peuple, et dans lesquels on avait proportionné les ressources financières et militaires. César avait au contraire besoin de la prolongation de son commandement, qui devait finir vers l'an 700 (54), jusqu'à la fin de l'année 705 (49), et il lui fallait porter ses légions au nombre de dix, et faire payer à la caisse de l'État les troupes qu'il avait levées pour son propre compte. Pompée etCrassus recevaient pour l'année suivante, avant d'aller dans leurs provinces, la promesse d'un second consulat, tandis que César se réservait à la fin de son gouvernement, en 706 (48), où l'intervalle de dix ans qui devait séparer légalement deux consulats serait écarté pour lui, de demander pour la seconde fois la souveraine magistrature. L'appui militaire, dont Pompée et Crassus avaient eu besoin pour régler les affaires de la capitale, — les lésions de César qu'on avait destinées à celte mission ne pouvant être en ce moment retirées de la Gaule, — fut trouvé dans les légions qu'on venait de former pour les armées d'Espagne et de Syrie, et qu'ils devaient envoyer à leurs destinations respectives, selon leur bon plaisir. La question principale était ainsi vidée : les choses d'intérêt secondaire, telles que l'organisation de la tactique à suivre contre l'opposition de Rome, la régularisation des candidatures pour les années suivantes, et d'autres semblables, ne prirent pas beaucoup de temps. Les rivalités personnelles, qui créaient des obstacles, étaient dédaignées par le maître avec sa légèrpté habituelle et il obligeait les éléments contraires à vivre en bonne harmonie. Pompée et Crassus avaient, au moins extérieurement, retrouvé une entente parfaite. Glodius lui-même avait reçu l'ordre de retenir sa meute tranquille, et de ne plus tourmenter Pompée, et ce n'était pas là un des moindres prodiges de ce magicien puissant.
Vues de César. — Les circonstances prouvent que cette solution des questions pendantes ne fut pas due à lin compromis entre des puissances indépendantes et rivales, mais à la bonne volonté de César. Pompée se trouvait à Lucques dans la situation pénible d'un fugitif impuissant qui vient demander secours à son adversaire. Que César le repoussât et déclarât la coalition dissoute, ou qu'il le reçût et laissât continuer la ligue. Pompée était politiquement annihilé. S'il ne rompait pas avec César, il n'était plus que le lieutenant de son allié. Si au contraire il rompait avec lui, et, ce qui n'était pas vraisemblable, cherchait à faire une coalition avec l'aristocratie, cette alliance fondée sur la nécessité et formée au dernier moment serait d'autant moins redoutable pour son adv ïrsaire que César, pour l'éviter, avait eu de la peine à faire des concessions. Il est difficile de dire quel motif poussait César à renoncer sans nécessité à sa position prépondérante et à abandonner à Pompée ce qu'il lui avait refusé, à la conclusion de l'alliance de 694 (60), et ce que Pompée, depuis cette époque, avec l'intention marquée de s'en servir contre César, avait cherché à obtenir par tous les moyens contre le vœu de César, — un second consulat et la puissance militaire. Au reste, Pompée n'était pas seul à la tête d'une armée ; son ancien ennemi et l'allié de César depuis de longues années en avait une également, et il n'est pas douteux que Crassus n'occupait sa haute position militaire que pour faire contre-poids à la nouvelle puissance de Pompée II n'en est pas moins vrai que César faisait une perte considérable, tandis que son rival échangeait son impuissance actuelle pour un commandement important. Il est possible que César ne se sentît pas assez sûr encore de ses soldats pour les mener avec assurance à la guerre contre les autorités reconnues de l'État, et qu'il ne voulût pas encore être forcé
à la guerre civile en rappelant ses troupes de Gaule ; mais qu'on en vînt ou non à la guerre civile, cola dépendait beaucoup plus de l'aristocratie de Rome que de Pompée, et c'était là la raison principale qui avait empêché César de rompre a eclui, pour ne pas encourager l'opposition par cette rupture ; mais ce n'était pa> une raison pour accorder ce qu'il lui accordait. Des motifs purement personnels purent également y contribuer : il se peut que César se sou\1nt de s'être trouvé jadis en face de Pompée dans la même position d'infériorité, et d'avoir été mis à l'abri de la défaite moins par la grandeur d'âme que par la faiblesse de Pompée ; il est vraisemblable que César redoutait d'affliger le cœur de sa Jul a bien-aimée qui adorait son époux : il y avait place dans son âme pour plus d'un sentiment à côté de celui de l'homme d'État. Mais la raison la plus décisive était la pensée de la guerre. César considérait, à l'inverse de ses biographes, la soumission de la Gaule non comme une entreprise occasionnelle, utile pour lui assurer la couronne, mais comme nécessaire à la sûreté et à la réorganisation de l'empire, en un mot comme l'avenir de la patrie. Pour pouvoir accomplir sans obstacle cette conquête, et pouvoir prendre en main la direction des événements de l'Italie, il lui fallait la suprématie sur son rival, et en même temps il fallait que Pompée eût une force suffisante pour venir à bout du sénat et de ses adhérents. C'était une faute considérable, si César ne désirait autre chose que d'être bientôt roi de Rome ; mais l'ambition de cet homme extraordinaire ne se bornait pas à la simple possession d'un trône. Il se devait à deux œuvres immenses : la réorganisation intérieure de l'Italie et la conquête et la pacilicution d'un nouveau terrain pour la civilisation de l'Italie, r^aturpllement les deux problèmes se croisaient ; la CouiiUBLc des Gaules avait plutôt entravé que faci-
lité ses desseins de royauté. Il recueillit des fruits amers d'avoir ajourné la révolution d'Italie à 706 '48) au lieu de l'avoir accomplie en 698 (56). Mais comme général et comme homme d'État, César était un joueur hardi qui, confiant dans sa force et méprisant gon adversaire, le laissait se fortifier outre mesure.
C'était maintenant le tour de l'aristocratie de poursuivre son vaste dessein, et de conduire la guerre avec autant de hardiesse qu'elle en avait eu pour la déclarer. Mais on ne peut imaginer un spectacle plus déplorable que celui d'hommes faibles ayant à accomplir un grand dessein. On n'avait songé à rien. Personne n'avait pu s'imaginer que César pût être sur ses gardes, et que Pompée et Crassus s'uniraient à lui plus étroitement que jamais. Gela paraît incroyable ; on le comprend néanmoins, quand on regarde les personnalités qui conduisaient en ce moment dans le sénat l'opposition constitutionnelle. Gaton était encore absent ; l'homme le plus influent du sénat était à cette époque Marcus Bibulus, le héros de la résistance passive, le plus entêté et le plus étroit des consulaires. On avait pris les armes, pour les rendre aussitôt que l'adversaire porterait la main aux siennes, La simple nouvelle des conférences de Lucques suffit pour détruire toute pensée d'une opposition sérieuse, pour ramener à leur devoir d'obéissance, abandonné dans un jour de malheur, la masse des gens hésitants, c'est-à-dire la grande majorité du sénat. Des négociations pour éprouver l'utilité de la loi Julia, il n'en fut plus question ; les légions levées par César de sa propre autorité furent passées au compte de la caisse publique par décret du sénat ; les propositions de.stinées à délimiter les provinces consulaires prochaines et à donner à César les deux Gaules ou une seule furent repoussées par le sénat [fin de mai 698 i56;]. Ainsi le sénat faisait pénitence publique. Eu secret^
chacun des sénateurs venait, mortellement effrayé de l'audace qu'il avait eue, faire sa paix et promettre une obéissance sans conditions. Personne n'arriva plus vite que Marcus Cicéron, qui se repentit trop tard de son manque de parole, et se décora, à propos de son passé le plus récent, de titres d'honneur qui étaient plus exacts que flatteurs. Naturellement les potentats se laissèrent attendrir : on ne refusa à personne le pardon ; car ;1 n'eût servi à rien de faire une exception pour quelqu'un. Pour savoir à quel point la nouvelle de la conférence de Lucques changea le ton des cercles aristocratiques, il vaut la peine de comparer les pamphlets antérieurs de Cicéron avec la palinodie qu'il fit alors pour constater publiquement son repentir et ses bonnes intentions.
Consolidation du nouveau régrime mo* narchique. — Les dictateurs pouvaient donc arranger les affaires italiennes comme bon leur semblait et plus radicalement qu'auparavant. L'Italie et la capitale étaient occupées militairement par une armée qui n'était pas encore rassemblée sous les drapeaux et qui avait pour commandant l'un des dictateurs. Des troupes levées par Crassus et Pompée pour la Syrie et l'Espagne, les premières se trouvaient en Orient; mais Pompée fît occuper les deux provinces d'Espagne par ses lieutenants avec les troupes qui s'y trouvaient, tandis qu'il envoya en congé temporaire les ofûciers et les soldats des légions nominalement destinées à l'Espagne, et resta avec eux en Italie.
L'opposition silencieuse de l'opinion publique augmentait cependant à mesure qu'on comprenait plus clairement et plus généralement que les dictateurs voulaient en finir avecla vieille constitution, et tourner vers la forme monarchique le gouvernement et le pouvoir du pays ; mais on obéit parce qu'il le fallait.
AvaDt tout, toutes les affaires militaires et intérieures furent décidées, sans l'avis da sénat, tantêt par décret da peuple, tantôt suivant le bon plaisir des maîtres. Les dispositions arrêtées à Lucques sur le commandement militaire de la Gaule furent directement présentées à l'assentiment du peuple, par Grassus et Pompée : celle qui concernait l'Espagne et la Syrie parle tribun du peuple Gains Trébonius, et les gouvernements les plus importants furent dé.-- rmais donnés habituellement par décret du peuple. César avait déjà fait en sorte qu'on n eui plus besoin du consentement du sénat pour augmenter ses troupes à volonté. Les consuls n'hésitaient pas davantage à s'emprunter mutuellement leurs troupes : César à Pompée pour la guerre des Gaules, Crassus à César pour la guerre des Parthes. Les Transpadans, qui ne possédaient constitutionnellement que le droit latin, avaient été en réalité traités par César pendant son consulat en citoyens romains. Tardis qu'autrefois l'organisation des territoires nouvellement conquis était confiée à une commission du sénat. César organisa ses vastes conquêtes delà Gaule selon son bon plaisir. Il usa du pouvoir qui appartenait au commandant en chef, conformément à ses instructions, de donner le droit de cité à des sujets isolés, pour fonder sans autre autorisation, des colonies de citoyens, telles que Novum Comum (Côme) avec cinq mille colons. Pison dirigea la guerre de Thrace, Gabinius celle d'Egypte, Crassus celle des Parthes, sans consulter le sénat, sans même l'en informer, comme l'exigeaient les convenances ; on accordait de môme les triomphes et les autres témoignages d'honneur sans que le sénat donnât son avis. Il y avait là plus qu'un oubli des formes, qui s'expliquait d'autant moins que, dans la plupart des cas, on n'avait nullement à redouter une oppositiQn du sénat ; c'était l'intention bien arrêtée
de ce corps de se tenir éloigné des a/Taires militaires et de la haute politique et délimiter sa participation au gouvernement aux questions financières et aux circonstances intérieures. Les adversaires des dictateurs le reconnaissaient bien et cherchaient, par des décrets du sénat et des accusations criminelles, à laire des démonstrations contre leur conduite. Tandis que le sénat était ainsi mis de côté, les dictateurs se servaient encore des assemblées moins redoutables du peuple ; on eut soin que les maîtres de la rue ne missent plus de bâtons dans les roues des maîtres de l'État; dans bien des circonstances on se débarrassa encore de ce vain fantôme et on eut recours à des formes franchement aristocratiques.
Ve> Hénat soas la moiiarehie. Cieéron et fa majorité. — Le sénat découragé dut, bon gré mal gré, se résigner à sa situation. Marcus Cicéron demeurale chef de la majorité obéissante. Il était utile, avec son talent d'avocat, pour trouver des raisons ou des paroles pour tout ; et c'était une vraie ironie césarienne que de prendre pour orateur de servilisme le môme homme dont l'aristocratie s'était servie pour faire une démonstration contre les dictateurs. On lui pardonna par cette considératon sa tentative éphémère de regimber contre Taiguillon, mais non sans s'être assuré auparavant de toijtos manières de sa soumission. Son frère avait dû pre><que répondre pour lui comme otage en servant comme oHicierdans l'armée de la Gaule, et Pompée l'avnit obligé lui-même à accepter sous ses orrlresun commandement qui permettait à chaque instant de l'exiler honorablement. Clodius avait reçu l'ordre de le laisser en repos, mais César abandonnait moins Clodius en faveur de Cicéron que Cicéron en faveur de Glodms . et le grand sauveur de la patrie et le non
moins grand libéral se faisaient, au quartier général de Samarobriva, une concurrence d'antichambre, qui eût fourni des scènes piquantes à un Aristophane romain. Mais non seulement on suspendait sur la tête de Cicéron cette verge qui l'avait si tristement frappé, onlui donna aussi des chaînes d'or. Au milieu de ses finances sérieusement embarrassées, les prêts sans intérêts de César et l'administration collective des sommes incroyables consacrées aux bâtiments furent t:ès bien reçus par lui, et plus d'un discours immortel du sénat s'adressait en pensée à Thomme d'affaires de César, qui, après la clôture delà séance, pouvait lui présenter une lettre de change. Aussi se vantait-il de ne plus consulter le droit et l'honneur, mais de s'efforcer de mériter la faveur des dictateurs et d'être devenu flexible comme le bout de l'oreiile. On remployait là où il pouvait rendre des services comme avocat, — il avait souvent à défendre comme tel par ordre supérieur, ses plus mortels ennemis, — et avant tout dans le sénat oîi il servait régulièrement d'organe aux dynastes, et faisait les propositions « pour lesquelles les autres votaient, mais non lui, » et comme chef reconnu de la majorité obéissante, il avait encore une certaine importance politique. On employa pour les autres membres du sénat comme pour Cicéron la crainte, la flatterie et l'argent, et on réussit également à s'assurer de leur obéissance.
Caton et la minorité. — Il en était autrement d'une fraction d'opposants, qui avaient au moins une couleur, et qu'on ne pouvait espérer ni effrayer ni gagner. Les dictateurs s'étaient persuadés que des mesures d'exception, comme celles dirigées contre Caton et Cicéron, nuisaient plus à leurs affaires qu'elles ne leur servaient, et que c'était pour eux un moindre
mal de supporlor l'opposition républicaine que de faire des opposants des martyrs de la république. On laissa donc revenir Galon [ fin de 698 (56) ], et à partir de ce moment il fit, au sénat et au forum, souvent au péril de sa vie, une opposition qui était honorable, mais souvent en même temps ridicule. On le laissa, à l'occasion de la proposition Trébonius, en venir presque aux mains avec la foule et faire dans le sénat la proposition de livrer le proconsul César aux Usipètes et aux TencLères en raison de sa conduite déloyale envers ces barbares. On ne dit rien quand Marcus Favonius, le Sancho de Caton, après le vote de la proposition qui prenait les troupes de César aux frais de la caisse publique, se précipita à la porte de la curie et proclama dans les rues le danger de la patrie ; quand le même homme, à sa façon bouffonne, appela le bandage blanc, que Pompée portait sur sa jambe malade, un diadème déplacé ; quand le consulaire Lentulus Marcellinus invitait les citoyens qui l'applaudissaient à se servir de ce droit pour déclarer leurs sentiments, tant qu'on les laisserait faire; quand le tribun du peuple Gaius Atéius Capito dévouait aux dieux infernaux avec toutes les formules de la théologie de celte époque, Crassus partant pour la campagne de Syrie. En somme, c'étaient là de vaines démonstrations d'une minorité irritée ; mais le petit parti d'où elles venaient avait une certaine importance, d'abord parce qu'il donnait une voix à l'opposition républicaine qui murmurait silencieusement, ensuite parce qu'il entraînait souvent à quelques résolutions d'opposition la majorité du sénat qui, au fond, partageait ses sentiments contre les dictateurs. La majorité sentit le besoin de patienter et de manifester sa mauvaise humeur dans les petites choses, et, comme les gens serviles à contre-cœur, de passer sur les petits leur colère contre les grands ennemis. Autant gue
le permettait la situation, on contrecarrait les instruments des dictateurs : ainsi, on avait refusé à Gabinius la fête d'actions de grâces qu'il demandait 698 (56), on avait rappelé Pison de sa province, et le sénat avait porté des vêtements de deuil lorsque le tribun du peuple Gains Gaton avait empêché les élections de 699 (55), tant que le consul d'opposition Marcellinus était en charge. Gicéron, quelle que fût sa bassesse devant les dictateurs, publia contre le beau- père de César, Pison, un pamphlet aussi méchant que déplacé. Mais les velléités d'opposition de la majorité du sénat aussi bien que la résistance sans résultat de la minorité prouvaient d'autant plus clsiirement que le gouvernement, après avoir passé jadis des citoyens au sénat était aujourd'hui passé du sénat aux dictateurs, et que le sénat n'était plus qu'un conseil d'Étatnécessaire pour absorber les éléments monarchiques. «Personne, disaient les partisans du régime déchu, ne peut rien en dehors des trois ; les maîtres sont tout-puissants et ont soin qu'on ne s'y trompe pas ; l'État tout entier est transformé et obéit à leurs ordres ; notre génération verra une révolution complète.» On n'était plus en république, mais en monarchie.
Continnation de l'opposition dans les élee-
tîons. — Mais si les dictateurs disposaient absolument de la direction de l'État, il y avait un territoire pour ainsi dire isolé du gouvernement politique, qui était plus facile à défendre et plus difficile à conquérir : celui des élections aux charges ordinaires et celui des jurés des tribunaux. Il est clair que ces derniers, s'ils étaient en dehors de la politique, n'en étaient pas moins partout, et surtout à Rome, dans la dépendance de l'esprit dominant de l'État. Les élections aux charges publiques étaient du domaine du gouvernement de l'État ; mais, comme à cette époque, l'Etat
était gouverné par des magistrats extraordinaires ou par des gens sans aucun titre, et que les charges ordinaires les plus élevées, même quand elles étaient occupées par l'opposition, ne pouvaient avoir une influence directe sur la machine de l'État, les magistrats ordinaires tombèrent de plus en plus au rang de figurants ; même les plus opposés d'entre eux n'étaient que des nullités, et leurs élections de simples démonstrations Les dictateurs n'épargnaient rien pour être également vainqueurs sur ce terrain. Relativement aux élections, ils avaient déjà à Lucque? arrêté les listes de candidats pour les années suivantes, et ne négligeaient aucun moyen pour faire triompher les candidats qui y avaient été désignés. Tous les ans, un certain nombre de soldats des armées de César et de Pompée étaient envoyés en congé pour prendre part aux votes de Rome. César tâchait, du nord de l'Italie, de diriger le mouvement électoral d'aussi près que possible et de le surveiller. Cependant, l'objet n'était qu'imparfaitement atteint. Pour l'année 699 (55), il est vrai, conformément au traité de Lucques, Pompée et Crassus avaient été élus au consulat, et le seul candidat sérieux de l'opposition, Lucius Domitius , avait été écarté ; mais cela n'avait pu s'effectuer que par la force ouverte : Caton avait été blessé, et on avait eu à regretter d'autres scènes violentes. Aux élections consulaires suivantes pour l'année 700 (54), malgré tous les efforts des dictateurs, Domitius avait été élu, et Caton lui-même obtint la préture,dont, i année précédente, au grand scandale de tous les citoyens, il avait été évincé par une créature de César, Vatinius, Aux élections de 701, l'opposition réussil, avec d'autres candidats, à convaincre de telles corruptions ceux des dictateurs, que ceux-ci sur lesquels le scandale retombait ne purent faire autrement que de les abandonner. Ces défaites pénibles et répétées des dicta-
teurs sur le champ de bataille électoral pouvaient être attribuées en partie à la difficulté de faire marcher à volonté cette machine vermoulue, à l'irresponsabilité de l'élection, à l'esprit d'opposition des classes moyennes, enfin aux considérations particulières qui opéraient de diverses manières et qui l'emportaient souvent sur les passions du parti; mais il faut en cher cher ailleurs la raison principale. Les élections étaient, principalement à cette époque, au pouvoir de différents clubs, dans lesquels se groupait l'aristocratie; la corruption était organisée sur une vaste échelle et avec un ordre pariait. La même aristocratie, écrasée au sénat, dominait encore aux élections; mais, si elle obéissait en murmurant dans le sénat, elle faisait une vigoureuse opposition aux dictateurs dans le secret du vote et à l'abri de toute responsabilité. Les peines sévères édictées par la loi que Grassus ût voter en 699 (55) par les citoyens, comme consul, contre les machinations électorales des clubs, n'ébranlèrent en aucune façon sur ce terrain l'influence de la noblesse. Gela va de soi, et les élections des années suivantes le prouvèrent bien.
Les tribunaux de jurés préparaient aux dictateurs des difficultés non moins grandes. Dans l'organisation qu'ils avaient eue jusque-là, la classe majeure avait exercé à côté de la haute aristocratie du sénat une influence sérieuse. L'établissement d'un cens de juré très élevé parla loi présentée par Pompée, en 699 (55), est une preuve remarquable que l'opposition contre les dictateurs trouvait surtout son point d'appui dans la classe moyenne proprement dite, et que la haute finance s'y montrait comme partout plus souple que celle-ci. Néanmoins, le parti républicain n'y était pas sans terrain et ne se lassait pas de poursuivre d'accusations criminelles, sinon les dictateurs eux-mêmes, au moins leurs instruments les plus importants. Cette
guerre de procès était conduite avec d'autant plus d'atdeur que, conformément aux usages, le travail des accusations échéait à la jeunesse sénatoriale, et qu'on trouvait plus laciiement dans cette jeunesse que parmi les vétérans de la politique des pas.sionS républicaines, des talents nouveaux et la hardiesse nécessaire à l'intrigue. Au reste, les tribunaux n'étaient pas libres : quand les dictateurs commandaient positivement, ils ne pouvaient, pas plus que le sénat, se refuser à l'obéissance. Aucun des adversaires n'était poursuivi par l'opposition avec une violence devenue presque proverbiale, comme Vatinius, le plus déconsidéré et le moins important parmi les adhérents directs de César ; mais son maître ordonnait, et il sortait sain et sauf de tous les procès entamés contre lui. Cependant des accusations dirigées par des hommes qui, tels que Caius Lucinius Calvus et Caius Asinius Pollio, savaient manier l'arme de la dialectique et celle de la raillerie, ne pouvaient enticnment manquer leur but, même quand elles échoum-nt : il s'ensuivait toujours quelques conséquences. La plupart du temps, il est vrai, elles portaient sur des individus d'une importance secondaire. Cependant elles atteignirent un des partisans les plus éminents et les plus détestés des dictateurs, le consulaire Gabinius que les jurés déclarèrent, en 700 (54), coupable de concussions et qu'ils condamnèrent à l'exil. Au reste, Gabinius vit s'unir contre lui, à la haine irréconciliable de l'aristocratie, qui lui pardonnait aussi peu la loi de la piraterie que la manière dont il avait traité le sénat alors qu'il était gouverneur de Syrie, la colère d^ la haute finance, contre laquelle il avait réussi à défendre, comme gouverneur de Syrie, les intérêts des provinciaux, et le ressentiment même de Crassus auquel il avait fait difficulté de céder .sa province. Son seul appui contre tant d'ennemis était Pompée,
et celui-ci avait bien des raisons pour protéger à tout prix le plus capable, le plus hardi et le plus fidèle de ses lieutenants ; mais ici comme toujours, il ne sut pas se servir de sa puissance, et défendre ses clients comme César savait défendre les siens.
En somme, sur le terrain électoral et celui des tribunaux, ce furent les dictateurs qui eurent le dessous. Les éléments, qui dominaient là, étaient moins attaquables, et. par conséquent, plus difficiles à terroriser ou à corrompre que les organes directs du gouvernement et de l'administration. Les potentats se heurtaient ici, particulièrement pour les élections, contre la force obstinée d'une oligarchie serrée et groupée en coterie, dont on ne s'était pas débarrassé en lui arrachant le gouvernement, et qui était d'autant plus difficile à rompre qu'elle combattait à couvert. Ils se heurtaient de plus, surtout pour les tribunaux de jurys, à la malveillance des classes moyennes contre le nouveau régime monarchique qu'ils étaient également hors d'état d'empêcher, malgré tous les embarras qui en résultaient. Ils subirent sur ces deux terrains une série de défaites , parmi lesquelles les triomphes électoraux d'opposition n'étaient que des démonstrations, parce que les dictateurs avaient et employaient les moyens d'annuler effectivement tout fonctionnaire gênant ; mais les condamnations au criminel prononcées par les jurys d'opposition les privèrent d'instruments précieux. Dans l'état des choses, les dictateurs ne pouvaient ni supprimer les élections populaires et les jurys, ni les dominer, et l'opposition, quelques entraves qu'elle rencontrât sur ce terrain, était encore, jusqu'à un certain point, maîtresse du champ de bataille.
liittérature de l'opposition. — Un autre domaine où la lutte avec l'opposition était encore plus
difficile, et auquel elle s'attachait avec d'autant plus d'ardeur qu'elle se voyait privée davantage de l'activité politique directe, c'était celui de la littérature. Déjà l'opposition des tribunaux était, et même pnacipalement, littéraire, attendu que les discours étaient généralement publiés et servaient de pamphlets politiques. Mais les flèches de la poésie portaient plus [oin et plus juste encore. L'ardente jeunesse d*» la haute aristocratie, et avec peut-être plus d'énergie encore, les classes moyennes instruites, faisaient une guerre acharnée et heureuse de pamphlets et d'épigramraes dans les villes d'Italie. Sur ce terrain on voyait rivnliser le fils du sénateur Caius Lucinius Galvus, 672-706 (82-48), également redoutable par ses talents d'orateur et de pamphlétaire et pnr sa verve poétique, et les municipaux de Crémone et de Vérone, Marcus Furius Bibaculus, 652-691 (102-63). et Quintus Valérius Catullus, 667-700 (87-54), dont les épigrammes élégantes et mordantes travt^rsaient l'Italie comme une flèche et atteignaient sûrement leur but. Le ton d'opposition domine dans la littérature de cette époque. Elle est pleine de passion haineuse contre le « grand César », le « général unique », contre le cher beau-père et son gendre, qui gouvernaient le globe terrestre entier, pour permettre à leurs séides de parader dans les rues de Rome avec Iss dépouilles des Celtes aux longs cheveux, pour donner des festins royaux avec le butin pris sur les lies les plus éloignées de l'occident, et, concurrents couverts d'or, supplanter les jeunes gens honorables auprès de leurs fiancées. Il y a dans les poèmes de Catulle, et dans les auires fragments de la littérature de ce temps-là, quelque chose de cette passion de la haine politic|ue et personnelle, de cette agonie i-épublicaine qui s'exhale en ironie amère ou en profond désespoir, en un mot, ce que nous rencontrons avec
plus de puissance dans Aristophane et dans Démosthènes. Du moins, le plus avisé des trois dictateurs reconnaissait qu'il était également impossible de dédaigner l'opposition et de l'abattre par la force. Autant qu'il le pouvait. César chercha plus d'une fois à gagner personnellement les écrivains les plus distingués. Déjà Gicéron devait le traitement bienveillant qu'il avait reçu de César à sa réputation littéraire; mais le gouverneur de la Gaule nje dédaigna pas non plus de faire la paix en particulier avec Galulle par l'intermédiaire du père de ce dernier, qu'il avait connu personnellement à Vérone, et le jeune poète, qui .ivait poursuivi le puissant général des sarcasmes les plus amers et les plus personnels, fut traité par lui avec la distinction la plus flatteuse. César eut assez de génie pour suivre ses adversaires littéraires sur leur propre terrain, et de publier, pour détourner indirectement des attaques de différentes sortes, un récit d'ensemble de la guerre des Gaules, qui exposait avec une heureuse et habile naïveté devant le public la nécessité et la constitutionnalilé de ses actes militaires. Mais pour être poétique et créatrice, la liberté a besoin d'être inconditionnelle et absolue ; elle, et elle seule, peut encore enflammer les esprits même quand elle n'est qu'une misérable caricature. Mais les éléments sérieux de la littérature étaient et demeuraient anlimonarchiques, et si César osa s'aventurer audacieusement sur ce terrain, c'est qu'il faisait encore lui-même le rêve magnanime d'une république libre qu'il ne pouvait faire accepter ni à ses adversaires ni à ses ennemis. La politique active n'était pas plus au pouvoir des dictateurs que la littérature entre les mains des républicains.
rVouveïle mesure d'exceptîon. — H était nécessaire d'agir sérieusement contre cette opposition
impuissante, mais gênante et audacieuse. On en trouva le prétexte, paraît-il, dans la condamnation de Gabinius [fin de 700 (54)]. Les potentats se mirent d'accord pour établir une dictature temporaire et pour décréter par ce moyen de nouvelles mesures de répression pour les élections et les tribunaux de jurés. Étant celui à qui était échu le gouvernement de Rome et de l'Italie, Pompée eut à faire passer cette résolution , elle porta le cachet de son indécision particulière de résolution et d'exécution, et de son étonnante incapacitt^ qui le taisait parlementer là oii il voulait et pouvait ordonner. Déjà à la fin de 700 (54) les circonstances mêmes, sans l'aide de Pompée, avaient fait naître dans le sénat une proposition de dictature : la cause ostensible qui servait de prétexte était l'accroissement continuel dans la capitale des bandes et des clubs, qui exerçaient l'influence la plus pernicieuse par la corruption et la violence sur les élections et sur les jurys, et qui tenaient l'émeute en permanence ; et il faut avouer que les dictateurs trouvèrent là un prétexte plausible pour leurs mesures exceptionnelles. Mais la majorité servile n'osa pas évidemment offrir ce que le futur dictateur semblait ne pas oser désirer directement. Lorsque l'agitation prodigieuse qui accompagna les élections consulaires de 701 (53) ût ajourner les élections d'un an tout entier au delà du terme légal, et ne permit de les faire qu'après un interrègne de sept mois fen juillet 701 (53)], Pompée trouva l'occasion favorable pour proposer au sénat la dictature comme le seulmoyen de résoudre, ou au moins de diviser la question , mais la parole décisive n'était pas encore prononcée Peut-être ne l'eût-elle pas été de longtemps, si aux élections consulaires de 702(52) on n'avait pas vu se présenter contre deux hommes, proches parents et créatures de Pompée, Quintus Métellus Scipion et Publius Plautius Hypsœus, le
chef le plus décidé de l'opposition républicaine, Titus Annius Milon. Milon doué par la nature d'une puissance physique unie à un certain talent pour l'intrigue et pour faire des dettes, devait surtout à son audace naturelle et soigneusement cultivée de s'êlre fait un nom parmi les chevaliers d'industrie de l'époque, et était après Glodius l'homme le plus renommé dans son métier et naturellement en concurrence et en hostilité mortelle avec celui-ci. Comme cet Achille des rues avait été acheté par les dictateurs et qu'on lui permettait de jouer à l'uUradémocrate, l'Hector des rues était naturellement devenu aristocrate, et l'opposition républicaine, qui alors eût fait alliance avec Catilina lui-même, si celui-ci se fût présenté, reconnaissait en Milon son coryphée dans toutes les émeutes. En fait, les rares succès qu'on remporta sur ce terrain furent l'œuvre de Milon et de ses bandes de gladiateurs bien dressées. Gaton et les siens appuyèrent donc la candidature de Milon au consulat ; Gicéron lui-même ne pouvait se dispenser de recommander l'ennemi de son ennemi, et celui qui l'avait protégé pendant si longtemps ; et comme Milon n'épargnait ni or ni violences pour assurer son élection, elle semblait assurée. Non seulement elle eût été pour les dictateurs une nouvelle et sensible défaite, mais un danger menaçant ; car il y avait lieu de présumer que cet audacieux chef de parti ne se laisserait pas aussi aisément annuler dans son consulat que les autres hommes de l'opposition l'avaient fait jusque-là.
Meurtre de Clodius. — 11 arriva alors que Achille et Hector se rencontrèrent par hasard aux portes de la ville sur îti voie Appienne et que les deux bandes en vinrent aux mains : Glodius reçut un coup de sabre dans l'épaule et fut obligé de s'enfuir dans une maison voisine. Milon n'avait pas pris pa.vl à
cette actioTi : mais du moment que les choses e» étaient venues à ce point, et que le tumulte devait recommencer, il parut à Milon qu'il valait mieux en finir du moment où il y avait moins de danger pour lui à le faire ; il ordonna à ses gens de poursuivre Glodius dnns son refuge et de l'y massacrer [iS janvier 702 (52)]. Les chefs des rues du parti des potentats, les tribuns du peuple TÎ'ms M inatius Plancus, Quintus Pompeus Rufus et Caiu'; Saiiustius G"ispus virent dans cette affaire une occasion favorable pour faire échouer, dans l'intérêt de leurs maîtres, la candidature de Milon et établir la dictature de Pompée. La tourbe du peuple, particulièrement les affranchis et les esclaves, avaient perdu en Glodius leur patron et leur futur libérateur ; il fut donc facile d'avoir le soulèvement désiré. Après qu'on eut exposé le cadavre sanglant en grande pompe à la tribune aux harangues du forum, et qu'on eut tenu les discours de circonstance, l'émeute éclata. Le repaire de la perfide aristocratie devait servir de bûcher au grand libérateur : on y porta le corps et on y mit le feu. De là l'émeute se porta à la maison de Milon et l'y tint assiégé. jusqu'au moment où les bandes de celui-ci dispersèrent les assiégeants à coups de flèche. Puis on se rendit à la maison de Pompée et à celles des candidats au consulat ; on salua Pompée dictateur et ceux-ci consuls, et on se présenta devant l'interroi Marcus Lépidus, qui avait la direction des élections consulaires. Gelui-ci se refusa à les faire, comme le voulaient les agitateurs: on le retint cinq jours assiégé dans sa maison.
Mais les promoteurs de ces scènes scandaleuses dépassèrent le but. Leur maître et leur chef était au reste décidé à mettre à profit cette circonstance inattendue, non seulement pour écarter Milon, mais pour prendre la dictature; il ne voulait pas cependant la
recevoir d'une poignée d'émeutiers; il voulait la tenir du sénat. Pompée rassembla des troupes pour mettre fin à l'anarchie qui régnait dans la capitale et qui, ea fait, était devenue insupportable à tout le monde : il ordonna ce qu'il avait demandé jusqu'ici, et le sénat céda. C'était un échappatoire bien visible que celui par lequel, sur la proposition de Catonet de Bibulus, le proconsul Pompée, en quittant sa charfjje, était nommé, au lieu de diclaleur, consul sans collègue — [25 du mois intercalaire, 702 (52),] un échappatoire qui était par lUi- même un double contre-sens dans l'appellation, le tout pour éviter une chose inévitable et qui rappelle la sage résolution par laquelle le patriciat romain avait accordé au peuple non le consulat, mais seulement la puissance consulaire.
Pompée en possession légale de la toute-puissance, se mit donc à l'œuvre, et frappa d'abord le parti républicain qui dominait dans les clubs et dans les tribunaux de jurés.
Chniig'enient dans l'ordre des fonctions et dans les jur.TS. -i- Les instructions électorales existantes furent rendues plus sévères par une loi particulière, et une autre loi, dont les dispositions avaient un effet rétroactif sur tous les délits commis depuis 684 (70), aggrava les peines qui frappaient jusque-là la corruption électorale. Une disposition plus impor^ tante encore fut celle par laquelle les gouvernements, par conséquent la partie de beaucoup la plus .mpoptante et surtout la plus lucrative des fonctions ^jbliques, ne pouvaient plus être donnés aux consuls et aux préteurs au sortir de leur charge, mais seulement après un intervalle de cinq ans au moins : cette disposition, comme on le comprend, ne devait avoir d'effet que quatre ans après, ei provisoirement le règlement de cet intérim devait appartenir au sénat,
c'est-à-dire en réalité à la personne ou h la faction qui dominait en ce moment le sénat. Les commissions de jurés demeurèrent en fonctions ; mais le droit d( récusation reçut des limites, et, ce qui était peut-être plus important, la liberté de la parole fut supprimée, attendu que le nombre des avocats et le temps qui leur était accordé pour parler furent réduits à un maximum établi, et qu'on interdit l'usage immoral qui permettait de produire non seulement des témoins du fait, mais des témoins du caractère ou plutôt des apologistes des accusés. Le sénat obéissant décréta, sur un signe de Pompée, que l'attentat de la voie Appienne mettait la patrie en danger ; par suite de quoi tous les délits qui s'y rattachaient furent déférés à une commission nommée en vertu d'une loi d'exception et dont Pompée désigna tous les membres. On fit aussi une tentative pour donner une nouvelle importance aux fonctions de conseur, et pour séparer par ce moyen les citoyens troublés de la canaille.
Déconras^einent des répal>Ii'/>ains. — Le
plan du rétablissement de la censure échoua, parce que dans la majorité servile du sénat personne ne possédait assez de force morale et d'autorité, pour se revêtir d'une pareille fonction. Par contre, Milon fut condamné par les jurés [8 avril 702(52)], et Caton échoua dans sa candidature au consulat, 703 (51). L'opposition de parole et de pamphlets reçut, par la nouvelle procédure, un coup dont elle ne se releva pas : la redoutable éloquence judiciaire fut par là à jamais isolée du terrain de la politique, et porta désormais le joug de la monarchie. L'opposition perdit dans le cœur de la nation et surtout dans la vie publique : on aurait dû au reste non seulement limiter mais supprimer les élections populaires, les jurys et la littérature. L'inhabileté de Pompée laissa, môme
après ces événements, aux républicains plusieurs triomphes qu'il dut ressentir vivement dans sa dictature. Les mesures spéciales, que les maîtres de la républiquo prirent pour affermir leur puissance, furent naturellement caractérisées ofQciel^ement comme des dispositions nécessaires au repos public et à l'ordre, et faisaient du citoyen qui ne voulait pas l'anarchie un complice du désordre. Pompée poussa si loin cette fiction ingénieuse, que dans une commission spéciale d'enquête sur les derniers événements, il fît entrer non pas des instruments sur lesquels il pouvait compter, mais les hommes les plus honorables de tous les partis, Gaton par exemple, et employa surtout son influence sur le tribunal à rendre impossibles à ses adversaires comme à ses partisans les spectacles que présentaient les tribunaux de ce temps. On vit dans les jugements de la cour spéciale les effets de cette neutralité du dictateur. Les jurés ne laissèrent pas, il est vrai, Milon se défendre; mais le plus grand nombre des accusés du parti de l'opposition républicaine furent renvoyés absous, tandis que la justice frappait impitoyablement ceux qui, dans la dernière émeute, avaient pris parti pour Glodius, c'est-à-dire pour les dictateurs, et parmi eux bon nombre d'amis intimes de Pompée, entre autres son candidat au consulat Hypsaeus, et les tribuns du peuple Plancus et Rufus, qui avaient dirigé l'émeute dans son intérêt. Pompée ne s'opposa pas à leur condamnation, pour paraître impartial, et ce fut là une première faute ; une seconde, ce fut, dans des choses très secondaires, d'enfreindre ses propres lois en faveur de ses amis, comme lorsqu'il intervint comme témoin de caractère dans le procès de Plancus, et empêcha en fait de mettre en jugement des accusés qui lui tenaient de près, tels que Métellus Scipion. Comme de coutume, il voulait des choses contradic-
toires, en cherchant en même temps à rester fidèle aux devoirs d'un dictateur impartial et aux nécessités d'un chef de parti, il manquait aux uns et aux autres, et passait avec raison dans l'opinion publique pour un despote, parmi ses partisans pour un chef qui ne savait ni ne voulait protéger les siens.
Cependant, si les républicains s'agitaient encore et remportaient encore quelques succès, surtout par suite des fautes de Pompée, le but qu'on avait cherché à atteindre par cette dictature était atteint, les rênes du gouvernement étaient tenues plus serrées, le parti républicain découragé et la nouvelle monarchie afFormie. Lorsque, peu de temps après, Pompée fit une grave maladie, son rétablissement fut fêté dans toute l'Italie avec les démonstrations de joie obligées, telles que l'on a coutume d'en faire en pareille circonstance dans les monarchies. Les dictateurs étaient contents. Le 1" août 702 (52), Pompée déposa la dictature et partagea le consuial avec son client Métellus Scipion.