‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 18 sur 27 · L.'opposition républicaine. — La situation du · texte numérisé non relu

L.'opposition républicaine. — La situation du

sénat ou plutôt de la noblesse était devenue également différente. Dans son anéantissement complet, elle trouvait de nouvelles forces. La coalition do 694 (60j avait fait naître une circonstance (jui n'était pas

GOUVERNEMENT DE CÉSAR ET DE POMPÉE 37i

prête à paraître à la lumière du jour. Le bannissement de Gaton et de Gicéron, que l'opinion publique, quoique Ips puissants du jour en rejetassent la responsabilité el fissent mine de s'en plaindre, rapportait avec un sens parfaitement droit à ses véritables auteurs, et l'aliiance par le mariage de César et de Pompée rappelaient avec une évidence fâcheuse les décrets d'exil monarchiques et les alliances royales. Le gros public, qui se f^aail àl'écartdes afî'aires politiques, voyait bien se dessiner les fondements delà future monarchie. Du moment oii on comprit que César ne voulait pas un changement de la constitution républicaine, mais qu'il s'agissait de l'existence ou de la destruction de la république, beaucoup d'hommes qui avaient respecté César leur chef, passèrent dans l'autre camp. Ce ne fut pas seulement dans les salons et les villas de l'aristocratie qu'on parla des « trois dynastes » et « du monstre à trois têtes ». Le discours consulaire de César fut entendu de la multitude, sans acclamations et sans applaudissements; aucune main ne s'éleva pour applaudir quand le consul démocratique parut au théâtre. On sifflait même quand on apercevait un des instruments du potentat, et on applaudissait quand un acteur émettait quelque sentence antimonarchique ou quelque allusion contre Pompée. Lorsque Gicéron fut exilé, un grand nombre de citoy<'ns, peut-être vingt mille, appartenant à la classe moyenne, prirent le deuil à l'exemple du sénat. « Rien n'est plus populaire, dit une lettre du temps, que la haine du parti populaire. » Les potentats laissèrent comprendre qu'une semblable opposition pouvait coûter aux chevaliers leurs places séparées dans le théâtre, à l'homme du peuple son morceau de pain ; on fit un peu plus attention aux démonstrations extérieures de leur mauvais vouloir ; mais la disposition resta la même. César eut plus de succès en s'adressant aux

intérêts matériels. Son or coulait à flots. Les personnes qui semblaient prospérer avec des finances délabré'S, les dames influentes plongées dans les embarras d'argent, les jeunes nobles endettés, les banquiers et les marchands gênés se rendaient en Gaule, pour puiser aux sources, ou s'adressaient aux agents de César à Rome; et il n'y avait pas un homme un peu bien placé (car César évitait d'avoir affaire aux gens tout à fait pervers) qui fût repoussé en Gaule où à Rome. Il y avait, en outre, les travaux incroyables que César taisait faire à son compte dans la capitale et où un nombre considérable d'hommes de tout état, depuis le consulaire jusqu'au portefaix, trouvaient à gagner, et de plus les sommes considérables dépensées pour les réjouissances publiques. Pompée faisait de même sur une moins grande échelle : la ville lui dut le premier théâtre de pierre, et il en célébra l'inauguration avec une splendeur inouïe. Que de pareilles dépenses contribuassent à réconcilier certains hommes, enclins à l'opposition, avec le nouvel ordre de choses, cela se comprend, mais on comprend également que le noyau de l'opposition ne pouvait être atteint par ce système de corruption. 11 devint de plus en plus évident que la constitution existante avait jeté de profondes racines dan • le peuple, et combien les cercles éloignés des intrigues des partis, surtout des villes de province, étaient peu disposés ou préparés à subir la monarchie. Si Rome avait eu un système représentatif, le mécontentement des citoyens aurait trouvé son expression naturelle dans les élections et se serait accru en s'exprimant.

lenfiortance croissante du sénat. — Dans les circonstances présentes, il ne restait aux amis de la consliiuLion qu'à se ranger autour du sénat qui, quoique déchu, était encore le gardien et le défenseur de

la république légitime. Il arriva que le sénat, même après qu'on l'eut détruit, trouva une armée plus considérable et plus sérieusement dévouée à sa disposition, que lorsque dans son éclat et sa puis«.nce, il avait renversé les Gracques, et que, gouverné par le sabre de Sylla, il restaurait l'État. L'aristocratie le comprit, et reprit courage. Ce n'était qu'après s'être engagé à se ranger dans le sénat avec les gens obéissants et, non seulement à ne plus faire d'opposition, mais à travailler de toutes ses forces pour les dictateurs, que Marcus Cicéron avait été rappelé de l'exil. Quoique Pompée ne fit là qu'une concession occasionnelle à l'oligarchie, et voulût surtout jouer un tour à Clodius, on pensait qu'il avait gagné dans l'éloquent consulaire un homme que l'adversité avait rendu flexible ; comme le bannissement de Cicéron avait été une démonstration contre le sénat, on pensait à faire de son retour une démonstration républicaine avec une grande solennité. Protégés contre Clodius par les bandes de Titus Annius Milon, les deux consulaires proposèrent au peuple, conformément au décret antérieur du sénat, de prononcer le rappel du consulaire Cicéron, et le sénat invita les citoyens fidèles à la constitution à ne pas manquer au jour du vote. Ce jour-là il se réunit à Rome une quantité considérable de gens respectables venus surtout des villes de province. Le voyage du consulaire de Brindismm vers la capitale donna occasion à une série de démonstrations non moins éclatantes de l'opinion publique. La nouvelle alliance entre le sénat et les citoyens fidèles à la constitution fut rendue publique à cette occasion, et on passa ces derniers, pour ainsi dire, en revue : la réception enthousiaste qu'y trouva le sénat contribua beaucoup à relever les espérances de l'aristocratie. L'impuissance de Pompée contre ces démonstrations de fidélité, ainsi que la situation peu digne et presque

ridicule qu'elles lui firent à l'égard de Glodius le ruinp,;vnt ainsi que la coalition, et la fraction du '^énat qui y demeura attachée fut démoralisée par la maladresse de Pompée et, livrée à elle-même, elle ne put e.npecher que le parti républicain aristocratique ne reprit la haute main dans ce collège. Son jeu n'était donc pas, à cette époque 697 (57), désespéré pour ua joueur ardent et habile. Il pouvait peut-être diviser les deux dictateurs et, par cette division, arriver lui-mêm*' au pouvoir La relation des hommes qui gouvernaient 1 htat s était déplacée et relâchée depuis qup César commençait à l'emporter sur Pompée et loblic^eait à chercher un nouveau point d'appui ; il était vraisem- Dlable que s il y parvenait, il surviendrait d'une manière ou d une autre une rupture et une lutte Si Pom- P'>e y élan isolé, sa défaite était à peine douteuse et le parti de la constitution, après cet échec, se trouverait sous la domination d'un seul au lieu de deux Mais si la noblesse employait à l'égard de César le même moyen qui lui avait déjà réussi, et si elle s'alliait à celui des deux rivaux qui était le plus faible iJ était vraisemblable qu'avec un général tel que Pompée, avec une armée telle que colle des constitutionnels, la victoire serait du côté de la coalition ; et après la victoire, se débarrasser de Pompée, après les preuves d incapacité politique qu'il venait de donner ne semblait pas un problème difficile. C'était la seule possibilité qui se présentât à l'aristocratie ; mais il v avait une autre voie plus courte et plus honorable. Pourquoi ne pas attaquer les dictateurs à visage découvert? pourquoi un homme résolu et considérable du s,énat ne casserait-il pas leur puissance extraordinaire comme contraire à la constitution et n'oppeilerait-il passons les armes contre les tyrans et leurs acolytes tous les républicains de l'Italie? Peut-être pouvait-on ainsi restaurer la puissance du sénat. C'était jouer groa

jeu ; mais, comme il arrive bien souvent, le parti le plus courageux était en même temps le plus habile.

Tentatives de Pompée pour oB»t03iir du sénat un commandement. — Les choses arrivaient à une coalition entre Pompée et le parti républicain. Le succès de ce rapprochement et la situation future des relations entre les deux dictateurs et entre eux et l'aristocratie devait arriver à une crise décisive, lorsque à l'automne de 697 (57), Pompée arriva au sénat avec une proposition de fonctions extraordinaires. Il s'attacha à ce qui avait fondé onze ans auparavant sa puissance : au prix du pain dans la capitale, qui avait atteint alors comme avant la loi Gabinia une élévation écrasante. On ne sait si cette trame était due à des machinations particulières, comme celles que Clodius attribuait soit à Pompée, soit à Gicéron, et que ceux ci à leur tour rejetaient sur lui ; la durée de la piraterie, l'épuisement du trésor public, et la surveillance molle et relâchée des approvisionnements par le gouvernement suffisaient sans machination politique pour amener la disette dans une capitale approvisionnée par mer. Le plan de Pompée était de se faire confier par le sénat la surintendance des approvisionnements de blé dans toute l'étendue de l'empire, et conjointement la disposition complète des revenus de l'État, et de l'armée et de la flotte, rdnsi qu'un commandement qui s'étendrait non seulement sur l'empire romain tout entier, mais devant lequel devrait se courber dans chaque province celui des gouverneurs ; il voulait, en un mot, une nouvelle édition corrigée de la loi Gabinia qui aurait compris la direction de la guerri' contre l'Egypte comme celle de la guerre de Mithridate avait mené à la razzia contre les pirates. Quoique l'opposition eût gagné beaucoup de terrain contre les nouveaux dvnaates dans ces dernières an-

nées, lorsque cette affaire fut traitée devant le sénat, en septembre 697 (57), la crainte qu'on avait de César lui donna encore la majorité. Le sénat l'accepta complaisammcnt en principe, sur la proposition de Cicéron, qui donna là la première preuve de l'habileté qu'il avait acquise dans l'exil. Mais dans le règlement des voies et moyens, on s'écarta sensiblement du plan qui avait été proposé par le tribun du peuple, Gaius Messius. Pompée n'obtint ni la libre disposition des revenus publics, ni les légions et les vaisseaux, ni la primauté sur les gouverneurs de province ; mais on se contenta de voter des sommes considérables pour l'organisation de la défense de la capitale, quinze adjudants, et la pleine puissance proconsulaire dans tout le territoire romain pour les dispositions de défense, le tout pour cinq ans, et on présenta le décret au vote des citoyens. Bien des raisons demandaient cet amendement du plan, qui équivalait presque au rejet : d'abord en considération de César, les plus hardis ne pouvaient même envisager la pensée de donner au gouverneur de la Gaule un collègue noa seulement égal mais supérieur en puis^^-nce; venaient ensuite l'opposition dissimulée de l'ennemi irréconciliable et de l'allié involontaire de Pompée, Grassus, auquel Pompée attribua ou prétendit attribuer le rejet de son projet ; les antipathies de l'opposition républicaine du sénat contre tout décret qui augmentait efFectivemcnt et nominalement la puissance du dictateur ; enfin et surtout l'incapacité de Pompée qui, même quand il agissait, ne pouvait prendre sur lui d'en assumer la responsabilité, et laissait ses amis défendre ses intérêts, en gardant l'incognito et en déclarant publiquement qu'il se contenterait de moins. On comprend qu'on le prit au mot et qu'on lui donna le moins. Pompée pouvait cependant déployer une activité sérieuse et surtout trouver un

prétexte pour quitter la capitale : il eut le bonheur, non pas, il est vrai, sans que les provinces en ressentissent vivement le conLre-ooup, de l'approvisionner avec abondance et facilité. Il avait toulel'ois manqué son but particulier ; le titre proconsulaire qu'il était autorisé à porter dans les provinces était un vain nom, s'il ne pouvait compter sur une armée à ai.

Expédition d'És?-p<e. — H fit bientôt en conséquence présenter au sénat une seconde proposition qui TautorisaiL à ramener le roi d'Egypte lugilit'daiis ses États, et au besoin par la force. On avait positivement découvert dans les oracles sybillins qu'il était impie d'envoyer une armée romaine en Egypte : le pieux sénat avait voté à l'unanimité qu'on devait s'abstenir d'une intervention armée; Pompée était déjà si découragé qu'il aurait accepté l'ambassade sans armée ; mais avec son incorrigible duplicité, il le fit seulement déclarer par ses amis ; le sénat repoussa cette proposition, qui exposait une vie si chère à la patrie, et le résultat final de cette longue négociation fut un décret qui ordonnait de n'intervenir en Egypte d'aucune façon [janvier 698 (56)].

Tentative d*a«e restauration aristocratique — Ces échecs répétés que Pompée subissait dans le sénat et, ce qui était pire, laissait passer sans les combattre, devaient passer, de quelque côté qu'ils vinssent, aux yeux du gros public, pour des \-ictoires des républicains et des défaites des dictateurs : la marée de l'opposition républicaine montait en conséquence. Déjà les élections de 698 (56) n'avaient été qu'en partie favorables aux dynastes : les candidats de César à la préture, Publius Valénu5 et Gams .\lûus avaient échoué, tandis qu^ deux partisans décidés du régime déchu, Lentulus Marceilinas

et CnsBus Domilius Galvinus avaient été élus, l'un au consulat, l'autre à la préLure. Mais en 699 (55) Lucius Domitius s'était présenté comme candidat au consulat et il semblait difficile d'empêcher son élection à cause de son influence dans la capitale et de sa richesse colossale, et on pouvait attendre de lui une opposition qui ne se contenterait pas des voies détournées. Les comices se révoltèrent, et le sénat se laissa influencer. On y avait délibéré, sur l'avis que des devins étrusques d'une sagesse reconnue avaient donné, selon le désir du sénat, sur certains signes et certains prodiges. Les présages célestes déclaraient que par suite des dissensions des classes supérieures, il y avait danger que toute la direction de l'armée et du trésor n'appartînt à un seul, et que la liberté re fût menacée ; il semblait que les dieux opinassent pour la proposition de Gains Messius. Bientôt les républicains retombèrent du ciel sur la terre.

Attaque contre les lois de César. — La loi

sur le territoire de Gapoue et les autres lois édictées par Gésar comme consul avaient toujours été considérées comme nulles, et déjà en décembre 697 (57) il avait été décidé qu'il était urgent, \^ leurs vices de forme, de les casser. En avril 698, le consulaire Gicéron proposa en plein sénat de mettre la discussion sur la division des terres campaniennes à l'ordre du jour pour le 15 mai. C'était une déclaration de guerre formelle, et elle était d'autant plus signilîcativts, qu'elle venait de la bouche d'un homme, qui ne mon' trait sa couleur que quand il croyait pouvoir le faire sans péril. Évidemment l'aristocratie croyait le moment arrivé de commencer la guerre non avec Pompée contre César, mais contre la tyrannie. Il était aisé de voir ce qui devait arriver. Domitius ne faisait pas mystère que dès qu'il serait consul, il demande-

rait aux citoyens le rappel de César de la Gaule. Une restauration aristocratique était à l'œuvre, et la noblesse jeta le gant aux potentats par l'attaque sur la colonie de Capoue.

Entrevue des dictateurs à liucques. —

César, quoiqu'il reçût jour par jour des nouvelles détaillées des événements et, lorsque les circonstantjs militaires le permettaient, les suivît de sa province d'aussi près qu'il pouvait, n'y avait cependant pas jusque-là participé ostensiblement. Mais aujourd'hui on lui déclarait la guerre ainsi qu'à son système, mais à lui nominalement. Il fallait agir ; il agit rapidement. Il se trouvait prêt; l'aristocratie n'avait pas jugé utile d'attendre pour rompre qu'il eût repassé les Alpes. Au commencement d'avril 698, Crassus quitta la capitale pour conférer avec son collègue plus puissant sur ce qu'il y avait à faire : il trouva César à Ravenne. De là ils se rendirent tous les deux à Lucqucs, et Pompée les y rencontra ; il s'était éloigné de Rome bientôt après Crassus (11 avril), soi-disant pour s'occuper des envois de blé d'Espagne et de Sardaigne. Leurs partisans les plus en vue, le proconsul de l'Espagne citérieure, Marcellus Népos, le propréteur de l'Auvergne, Appius Claudius, et beaucoup d'autres le suivirent de près : cent vingt licteurs, plus de deux cents sénateurs parurent à cette conférence, où déjà le nouveau sénat monarchique était opposé au sénat républicain. Sous tous les rapports la parole décisive dépendait de César. Il avait eu soin, pour donner une base nouvelle à la nouvelle domination collective, de faire un partage plus égal de puissance et de la fonder solidement Les gouvernements nilitaires les plus importants qu'il y eût après les deux Gaules furent partagés entre ses deux collègues : Pompée eut les deux Espagnes, Crassus la Syrie^ commanden>ents qui leur furent assurés pour

Page 1