VI
fiait la surveillance des mers à un amiral commandant en chef, le préteur Marcus Antonius. Mais comme antérieurement, on s'était complètement mépris dans le choix du chef, ou plutôt ceux qui avaient concouru à cette mesure n'avaient pas réfléchi que dans le Senat toutes les questions de personnes étaient décidées par l'influence de Géthégus ou par celle d'une coterie puissante. Déplus on avait négligé de fournir l'amiral, en proportion avec l'entreprise qui lui incombait, d'argent et de vaisseaux, en sorte qu'il fatigua bientôt les provinciaux par ses réquisitions énormes, autant que les corsaires. Les résultats correspondirent à ces données. Dans les eaux de Gampanie, la flotte d'Antoine coulaun certain nombre de vaisseaux descorsaires.Mais avec les Cretois qui avaient lait amitié avec les pirates, et qui refusèrent pr'remptoirement de renoncer à cette alliance, il fallut combattre ; et les chaînes dont Antoine avait fait soigneusemeut provision pour enchaîner les prisonniers faits sur les pirates servirent à attacher le questeur et les autres'prisonniers romains aux raàts de leurs vaisseaux, lorsque les généraux Cretois Lasthénès et Panarès revinrent triomphalemeiit à Gydonia de la lutte qu'ils avaient livrée aux Romains près de leur île. Antoine après avoir dépensé des sommes énormes par suite de sa légèreté dans le commandement et n'être parvenu à aucun résultat, mourut en 673 (71) en Grète. D'une part, le misérable résultat de son expédition, de l'autre, les frais de constr .ction d'une flotte, enfin l'opposition de l'oligarchie à toute concentration de commandement firent que lorsque la mort d'Antoine mit fin à son commandement supérieur, on ne nomma plus de grand am rai et on en revint à la coutum.^ de laissop chaque gouverneur s'occuper pour sa pi-ovince le la suppression.des pirates. Ainsi, par exemple, la flotte équipée par Lucullusfut occupée û cette
tâche dans la mer Egée. En ce qui concernait les Cretois, il parut cependanjt, même à cette génération corrompue, qu'on ne pouvait répondre à une défaite telle que celle qu'on avait essuyée devant Cydonia que par une déclaration de guerre.
Guerre de Orcte. — Cependant des ambassadeurs Cretois, qui avaient paru en 684 (70), pour proposer de rendre les prisonniers et refaire l'ancienne alliance, obtinrent du sénat un décret favorable : la corporation considéra cela comme un scandale, chaque sénateur ayant été acheté à beaux deniers comptants. Ce ne fut qu'après qu'un décret du sénat eut placé chez des banquiers romains l'argent apporté par les Cretois, c'est-à-dire après que le sénat se fut mis luimême dans l'impossibilité de se laisser corrompre, que fut promulgué le décret qui exigeait des Cretois non seulement les transfuges romains, mais les auteurs de la défense de Cydonia, les généraux Lasthénès et Panarès, qui devaient être punis, puis la livraison des vaisseaux et barques à quatre rangs de rames ou au-dessus, 400 otages et une indemnité de 4,000 talents (26,000,000) : ils espéraient par là éviter la guerre. Mais lorsque ces envoyés déclarèrent n'avoir pas de pouvoir pour accepter de semblables conditions, on ordonna à l'un des consuls de l'année suivante de se rendre en Crète, à l'expiration de son commandement, pour exiger des réparations ou déclarer la guerre. En conséquence, le proconsul Quintus Métellus parut en 686 (68) dans les eaux de la Crète. Les cités de l'île, surtout les grandes villes, Gcrtyna, Gnosse, Cydonia, étaient décidées à se défendre par les armes plutôt que d'accepter ces conditions intolérables. Les Cretois étaient un peuple impie et dégénéré dont l'existence était aussi intimeinent hée à celle de la piraterie, que le brigandage
avec l'existence des Étoliens; mais outre d'autres points de ressemblance avec les Étoliens, ils étaient courageux, et ce furent les seuls peuples grecs, qui défendirent courageusement et honorablement leur indépendance. A Cydonia, où Mélellus débarqua ses Lrois légions, une armée de 24,000 hommes, commandée parLaslhénès et Panarès, l'attendait. La bataille lut livrée on plaine, et l'avantage ne resia aux Romains qu'après une longue résistance des Cretois* mais les villes n'«^n attendirent pas moins le généra romain derrière leurs murailles; Mélellns dut se dé dd' r à les assiéger l'une après l'autre. Ce fut d'aborc Cydonia, oîi les débris de l'armée vaincue s'étaient réfugiés, et qui ouvrit ses portes moyennant la promesse de la vie sauve pour les habitants. Mais Lasthénès, qui s'était échappé de la ville, dut être assiégé de nouveau dans Gnosse, et au moment où la forteresse allait être prise, il brûla ses approvisionnements et s'échappa pour se rendre dans les villes (>ù l'on se défendait encore, comme Lyktos et Eleuthera. Deux années se passèrent 6S6-687 (68-67), avant que Métellus devînt maître de toute l'île et que le dernier pouce de terre libre tombât au pouvoir des Romains ; les cités Cretoises, qui, les premières parmi les Grecs, avaient développé chez elles une constitution municipale et une puissance marilirae, devaient être aussi le dernier des nombreux États gn^cs des bords de la Méditerranée qui fût soumis à la domination continentale des Romains.
Toutes ies conditions légales étaient remplies pour célébrer de nouveau un de ces triomphes pompt-ux auxquels on était habitué : la gens Métella pouvait joindre à ses lauriers de Macédoine, de Numidie, de Dalmatie, des Baléares, ce nouveau laurier de vainqueur de la Crète, et il y eut à Rome un tiom orgueilleux de plus. Néanmoins jamais la puissance
romaine ne fut plus bas, et celle du corsaire plus haut dans la Méditerranée qu'à cette époque. Los Ciliciens et les Cretois de la mer, qui était couverte alors de plus de 1,000 de leurs vaisseaux, pouvaient bien se moquer de ces slirïioms dlsaurique et de Cl étois et des inutiles triomphes de ceux qui les portaient.
lî>ea Pirates clans Iîî Méditerranée. — Nous avons déjà raconté comment les pirates agirent dans la guerre de Mithridate, et comment la résistance opiniâtre des villes maritimes du Pont avait trouvé son point d'appui le plus ferme dans l'État des corsaires. Mais ceux-ci faisaient de leur côté des an'ai.r-es presque aussi importantes. Presque sous les yeux de la flotte de Lucullus, le pirate Athénodore tomba en 685 ^69") sur l'île de Délos, détruis; i ses sanctuaires et ses It'mples, et emmena toute la population en esclavage. L'île de Lipara, près de la Sicile, payait un tribut fixe aux pirates pour se garder conire de pareilles attaques. Un autre chef de pirates, Héraciéon, détruisit en 682 (72) une escadre qu'on avait envoyée contre lui de Sicile, et qui ne put rentrer au port de Syracuse qu'avec quatre barques. Deux années plus , tard, son collègue Pyrganion s'établit solidement dans le même port et sur le continent, et envoya de là des ambassadeurs aux partis en lutte de l'île, jusqu'au moment où le gouverneur romain l'obligea à se rembarquer. On s'était habitué à ce que toutes les provinces équipassent des flottes et instituassent des gardes-côtes. Cependant des corsaires paraissaient régulièrement pour piller les provinces Coiumo les gouverneurs romains. Ils ne respectaient pas mrme le sol sacré de ri!alie : de Grotone, ils enlevèrent le trésor de Junon Lacinienne ; ils débarquèrent à Brindisium, Misenum, Caiete, dans les ports étrusques, à
Cô HISTOIRE ROMAINE
Ostie môme ; ils emmenaient comme prisonniers les plus illustres parmi les officiers romains, entre autres l'amiral de Tarmée cilicienne et deux préteurs avec toute leur suite, avec les haches et les taisceaux et tous les insignes de leurs dignités ; ils prirent dans une ville près de Misène la propre sœur de l'amiral Antonius chargé de l'anéantissement de3 pirates ; ils détruisirent dans le port d'Ostie la flotte de guerre équipée contre eux et commandée par un consul. Le paysan latin, le voyageur de la voie Appienne, lo baigneur distingué du paradis terrestre de Baïa, tremblaient pour leurs biens et poui- leur vie : tout commerce et tout trafic étaient suspendus : une disette effroyable s'étendit sur toute l'Italie, et particulièrement dans la capitale qui vivait du blé étranger. Le monde et l'histoire sont prodigues de plaintes sur des situations intolérables; mais en cette circonstance l'expression n'était que juste.
MouTemenlM d'escJavcs. — Nous avons montre jusqu'ici comment le sénat restauré par Sylla avait conduit la surveillance des frontières en Macédoine, la discipline des rois clients de l'Asie Mineure, enfin la police des mers : les résultats n'étaient nulle part satisfaisants. Le gouvernement ne réussit pas mieux dans une circonstance plus pressante encore peut être, la surveillance des provinciaux et du prolétariat italiote. Les mouvements du prolétariat esclave menaçaient tous les États de l'antiquité, et d'autant plus qu'ils avaient atteint à une plus haute prospérité ; car alors la puissance et la richesse de l'État entraînaient régulièrement un accroissement démesuré des esclaves. Naturellement, Rome souffrit de ce mal plus qu'aucun autre État de l'antiquité. Déjà le gouvernement du sixième siècle avait dû envoyer des troupes contre des bandes d'esclaves naétours et a^jnculleurs.
Le systèm.'i des plantations à esclaves, qui faisait tous les jours des progrès chez les spéculateurs romains, avait accru démesurément cette plaie dangereuse ; au temps de la crise des Gracqueset de Marius, plusieurs insurrecdons d'esclaves avaient éclaté sur divers points de l'empire : en Sicile, elles avaient donné lieu à deux guerres sanglantes 619-622 (135-132), 652-654 (102-100). Ma's les dix années qui suivirent la mort de Sylla furent l'âge d'or des flibustiers de la mer et des brigands sur terre, surtout dans la péninsule italique peu préparée à des circonstances de ce genre. On ne pouvait plus parler de paix publique. Dans la capitale et dans les contrées peu peuplées de l'Italie, les vols, les meurtres étaient journaliers. Il y eut, peut-être à cette époque, un décret du peuple contre les enlèvements d'hommes, esclaves étrangers ou hommes libres ; on institua des voies de réclamations sommaires contre ceux qui prenaient violemment possession du champ d'autrui. Ces crimes devaient paraître bien dangereux, parce qu'ils prenaient ordinairement naissance dans le prolétariat; mais Jes classes supérieures y avaient également une grande part comme instigateurs primitifs et participant aux bénéfices. En particulier, les enlèvements d'hommes ou usurpations de biens était très ordinairement commis par les surveillants des grands domaines et exécutés au moyen des troupes d'esclaves ordinairement armés qu'on y réunissait : plus d'un homme distingué ne dédaignait pas le fruit des violences que se permettaient ainsi leurs intendants, comme Méphistophélès pour Philémon. L'état des choses ressort des pénalités nouvelles appliquées aux usurpations de propriétés et introduites par un des meilleurs parmi les aristocrates, Marcus Lucullus, vers l'an 676 (78), avec l'intention manifeste d'occuper les propriétaires de grandes troupes d'esclaves à veiller plus attenti-
y^ ki?;toire romaine
v^ment sur leurs intendants par la crainte d'être impliqués dans la poursuite de leurs crimes. Puisqu'on pillait et qu'on assassinait pour le compte des grands, les masses d'esclaves et de prolétaires pouvaient bien se dire qu'ils pouvaient travailler pour leur propre compte ; il suffisait d'une étincelle pour allumer l'incendie et pour transformer le prolétariat en ai'mée.
I»«iiirrcotion des g:ïa(!iatcnr!«. « L'occasion ne larda pas à se présenter. Les combats de gladiateurs, qui, dans les divertissements populaires, tenaient le premier rang, avaient donné lieu à l'organisation de plusieurs établissements à Capoue et dans les environs, où ces esclaves étaient soit surveillés, soit exercés, pour tuer ou mourir pour le plus grand plaisir do la multitude souveraine. C'étaient naturellement en grande partie de braves prisonniers de guerre qui n'avaient pas oublié qu'ils avaient jadis combattu contre les Romains sur le cbarap de bataille.
Spartncus. — Un certain nombre de ces hommes désespérés s'enfuirent un jour d'une des écoles de gladiateurs de Capoue et se réfugièrent sur le Vésuve, 681 (73) ; à leur télé se trouvaient deux Celtes dont les noms d'esclaves étaient Krinos et OEnoma'os et le Thrace Spariacus. Celui-ci était peut-être un rejeton de la noble famille des Spartacides qui avaient mérité les honneurs royaux en Thrace et à Pantikapeon; il avait servi parmi les mercenaires thraces dans l'armée romaine, avait déferlé et s'était fait brigand dans les montagnes cù il ava t été pris et destiné aux combats de gladiateurs. Les vengeances commises par cette petite troupe, qui ne s'élevait d'abord qu'à soixante-quatre hommes, mais qui s'était grossie dune loule d'esclaves fugitifs, semblèrent si in-
lolérables aux riches habitants de la Gampanie, qu'aprè^. avoir essayé en vain de s'en débarrasser euxmêmes, ils demandèrent l'aide des Romains.
Caractère de l'iMsuprection.— On envoya une division levée à la hâte de 3.000 hommes, sous le commandement de Clodius Glaber : elle occupa le chemin du Vésuve, pour atTamer les esclaves; mais ceux-ci, en dépit de leur petit nombre et de leur armement incomplet, osèrent attaquer les postes romains ; et lorsque cette misérable milice vit tomber sur elle cette poignée de gens désespérés, elle se débanda et s'enfuit de tous côtés. Ce premier succès donna aux brigands des armes et un accroissement de réfugiés. Mais comme la plus grande partie d'entre eux ne portaient encore que des pieux aiguisés, une nouvelle et plus forte milice, deux légions commandées parle préteur Publius Varinius, qui se rendit de Rome en Gampanie, se trouva bientôt en campagne dans la plaine. Varinius avait unesituation difficile. Ses milices, obligées de bivouaquer en face de l'ennemi, souffraient beaucoup des orages de lautomne et des maladies qu'ils occasionnaient, et l'inertie et l'indiscipline éclaircirent encore davantage leurs rangs. Une de ces subdivisions se dispersa complètement, au point que les déserteurs ne regagnèrent nullement le corps principal, mais leurs demeures. Lorsque l'ordre fut donné de marcher contre les rassemblements ennemis et de les attaquer, la plus grande partie refusa d'obéir.Varinius n'en mit pas moins en bataille ceux qui gardèrent les rangs ; mais il ne les trouva pas où il les cherchait. Ils avaient changé de position dans un silence profond et s'étaient dirigés vers le sud, contre Picentia (Vicenza près d'Amalfi), oti Varinius les découvrit, mais sans pouvoir les empêcher de passer le Silarus pour se rendre jusque dans la Lucanie intérieure, la
terre promise des pasteurs et des brigands. Varinius les y suivit encore, et enfin put les joindre. Toutes les circonstances furent défavorables aux Romains; les soldats qui avaient livré impétueusement le combat se battirent mal. Varinius fut complètement battu, son cheval et les insignes de son grade tombèrent, avec le camp lui-même, au pouvoir de l'ennemi. Les esclaves de l'Italie méridionale accoururent en masses, surtout les pasteurs à demi sauvages et courageux, sous les étendards de ce libérateur inespéré: selun les calculs les plus modérés, le nombre des insurgés armés s'éleva à 40,000 hommes. La Campanio qui venait d'être évacuée fut reconquise, le corps romain qui était resté en arrière sous les ordres du questeur de Varinius. Caius Thoranius, fut dispersé et détruit. Dans tout le sud et le sud-ouest de l'Italie, la plaine était au pouvoir des brigands : des villes considérables telles que Consentia dans le Bruttium, Thurii et Metapontum dans la Lucanie, Nola et Nuceria dans la Gampanie furent emportées par eux et souffrirent tous les maux que peuvent infliger des barbares vainqueurs à des gens civilisés sans défense, des esclaves déchaînés à leurs anciens maîtres. On sent bien qu'une guerre comme celle-là devait être sans pitié el ressemblait plus à un massacre qu'à une guerre : Ir 5 maîtres mettaient en croix tous les esclaves faits prisonniers : ceux-ci naturellement mettaient également à mort leurs prisonniers, ou par une vengeance encore plus orgueilleuse, ils faisaient, des prisûuuier^ de guerre romains, dos gladiateurs qui se tuaient entre eux : ce qui arriva pour trois cents d'entre eux aux funérailles d'un chef de bande tué dans un combat. A Rome on se préoccupait avec raison de l'insendie qui gagnait de plus en plus. Il fut ordonné que l'année suivante (782) 72, on enverrait les deux consuls contre los terribles chefs de bande. En fait ce
fut au préteur Quintus Arrius, un des lieutenants du consul Lucius Gellius, d'atteindre en Apulie sur le Garganus les bandes celtiques qui sous le commandement de Krixus s'étaient séparées du corps principal et qui pillaient pour leur propre compte.
&!rande victoire de Sparfacus. — Mais un triomphe d'autant plus éclatant fut remporté par Spartacus dans l'Apennin et l'Italie du Nord, où il v-iinquit l'un après l'autre le consul Gneeus Lentulus qui espérait pouvoir entourer et anéantir les brigands ; son collègue Gellius et le préteur Arrius qui vouait de remporter une victoire ; à Mutina, le gouverneur de la Gaule cisalpin^ Gains Cassius (consul 681 (73) et enlin le prétour Cnœus Manlius. Ces esclaves à peine armés étaient la terreur des légions : cette succession de défaites rappelait les premières années de la guerre d'Annibal.
It>isseiisions intérieures des insarg:és. —
On ne saurait dire ce qui aurait pu arriver, si ce n'avait pas été un gladiateur esclave, mais les rois des montagnes de l'Auvergne ou des Balkans qui eussent été à la tête des insurgé» : tel qu'était le mouvement au début, tel il demeura malgré d'éclalantes défaites, un soulèvement de brigands, et il échoua moins par la supériorité d^.s adversaires que par les dissensions intérieures et le manque de plan qui le signalèrent. L'union contre l'ennemi commun qui, dans la première guerre de Sicile, avait été plus observée parmi les esclaves, manqua complètement à cette guerre d'Italie : la raison en est sans doute que les esclaves de Sicile trouvaient dans un syrohojlénisme commun une sorte d'unité nationale, tandis que ceux de l'Italie se divisaient en Helléno Barbares et en Celto-Gerraains. La division entre ie
Celte Krixas et le Thrace Spartacus — iEnomaos était tombé dans un des premiers combats, — et des dissensions semblables rendirent inutiles les succè? remportés et assurèrent aux Romains plus d'un triomphe important. Mais un désavantage plus grand encore que l'indiscipline celto-germanique, ce fut le manque d'un plan et d'un but déterminés. Spartacus avait bien ce qu'on a le droit d'attendre d'un homme supérieur, une certaine autorité sur son parti, il montrait, outre son talent de stratégie, un rare talent d'organisation, et il avait attiré sur lui l'attention des masses, autant au moins par son équité dans le commandement et la distribution du butin que par sa bravoure personnelle. Pour parer au manque de cavalerie et d'armes, il essaya d'exercer des cavaliers avec l'aide des bergers à cheval faits prisonniers dans la basse Italie et de les discipliner, et lorsque le port de Thurii tomba entre ses mains, il tenta de s'approvisionner de cuivre et de fer, sans doute avec l'aide des pirates. Mais dans les choses principales, il ne pouvait rompre à une discipline commune les hordes sauvages qu'il conduisait. Il aurait bien voulu empêcher les bacchanales barbares que se permettaient les brigands dans les villes qu'ils avaient prises, et qui étaient la cause principale qui empêchait les cités italiques de faire volontairement cause commune avec les insurgés; mais l'obéissance que le chef de brigands trouvait sur le champ de bataille cessait avec sa victoire, et ses représentations et ses prières étaient inutiles. Après les victoires qu'il avait remportées dans l'Apennin en 682 (72j, le chemin s'ouvrait devant l'armée des insurgés. Spartacus semble avoir pensé à franchir les Alpes, et à s'ouvrir un chemin pOur retourner dans sa patrie celte ou thrace pour lui et pour les siens. Si ce bruit est fondé, il prouve combien le vainqueur faisait peu de cas de ses suc-
ces et de sa puissance. Mais la multitude se montra rebelle à tourner si vite le dos à la riche Italie, et Spartacus marcha sur Rome, et pensa sans doute à bloquer la capitale ; mais ses bandes ne se montrèrent pas disposées à cette entrée en campagne désespérée, et cependant raisonnable ; elles obligèrent leur général, s'il voulait rester à leur tête, à demeurer un chef de brigands, et à parcourir encore l'Italie pour la piller. Rome dut s'estimer heureuse de cette résolution ; mais cela lui coûta cher. On manquait de soldats exercés et de généraux expérimentés. Quintus Métellus et Pompée étaient en Espagne, Marcus Lucullus en Thrace, Lucius Lucullus en Asie Mineure, et il n'y avait de disponibles pour le service que des milices nouvelles et des officiers médiocres. On confia le commandement extraordinaire en Italie au préteur Marcus Grassus, qui n'était pas un général renommé, mais qui cependant avait combattu avec honneur sous Sylla et qui avait du caractère ; on lui donna une armée de huit légions, imposante par le nombre sinon par la qualité des soldats. Le nouveau commandant supérieur commença par traiter avec toute la sévérité des lois militaires ceux qui avaient jeté leurs armes devant les brigands, et par tdire exécuter un homme sur dix ; il y eut dès lors un peu plus d'esprit de corps entre les légions. Spartacus, battu dans le combat qui suivit, se retira et chercha à gagner Rhégium par la Lucanie.
Coiultat dans le Bruttium. — Les pirates commandaient dans ces contrées non seulement les eaux de la Sicile, mais le port même de SjTacuse : Spartacus pensait à jeter un corps en Sicile avecleur^i bateaux ; es esclaves n'attendaient qu'une occasion pour se soulever une troisième fois. Il réussit à atteindre Rhégium ; mais les corsaires, effrayés peut-être
par les vigies établies par le préteur Caius Verres sur toute la Sicile, ou peut-être achetés par les Romains, reçurent de Spartacus le salaire convenu, sans lui procurer les moyens de passage promis. Crassus était pendant ce temps-là poursuivi par l'armée des brigands jusqu'à l'embouchure du Krathis, et comme ses soldats ne se battaient pas comme ils le devaient, il fit exécuter par ses soldats, comme Scipion devant Numanoe, un retranchement semblable à une forteresse, long de sept milles allemands, qui séparait la péninsule Bruttienne du reste de l'Italie, et qui coupait ce chemin et les villes aux insurgés revenant de Rhégium Cependant dans une sombre nuit d'hiver Spartacus pi^rça les lignes ennemies et reparut en Lucanie au printemps de 6S3 (71). Ce travail pénible était donc devenu inutile. Crassus commença à douter de l'heureuse issue de son entreprise et demanda au sénat qu'il rappelât en Italie, pour venir à son aide, les armées qui étaient en Macédoine, sous Marcus Lucullus, et dans l'Espagne cltérieure, sous Cnaeus Pompée. Il n'avait pas besoin cependant de cette démarche extrême : la désunion et l'orgueil des insurgés sûiûrent pour rendre vains leurs suôcès.
Dissolution de l'armée iusurg;ée et sa défaite. — Les Celtes et les Germains se séparèrent d'abord du gros de l'armée dont la tête et l'âme était un Thrace ; ils allèrent sous des chefs de leur nation, Gannicus et Castus, se faire écraser et anéantir par les Romains. Une fois, l'apparition opportune de Spartacus les sauva ; ils établirent alors leur camp auprès du sien ; mais C.issus réussit à occuper Spartacus avec sa cavalerie, et pendant ce temps-là il enîraîna les bandes celtiques et les obligea à corab.illre isolément : ils perdirent dans ce combat, dit on, l'^,0()0 soldats qui périrent en luttant vaillamment.
tous sur place et frappés par devant. Spartacus chercha à se jeter avec sa division dans les montagnes des environs de Petelia (vers Strongoli en Galabre), et battit Tavant-garde romaine, qui le poursuivait. Mais cette victoire fut plus utile aux vaincus qu'aux vainqueurs. Ne pouvant les poursuivre, les insurgés refusèrent de pousser plus loin et obligèrent leurs chefs à livrer une dernière bataille décisive en Apulie en traversant la Lucanie. Avant le combat, Spartacus immola son cheval ; il avait été fidèle aux siens dans la bonne et la mauvaise fortune ; il prouvait par là qu'il allait combattre comme eux pour la victoire ou pour la mort. Dans la bataille, il lutta avec le courage d'un lion, et renversa de sa main deux centurions : blessé et tombé sur ses genoux, il dirigeait encore son arme vers ses ennemis. Ainsi périt le grand chef de bande, et avec lui les meilleurs de ses compagnons, de la mort des hommes libres et des braves (683-71). Après cette victoire achetée si cher, les troupes qui l'avaient remportée, et celles de Pompée qui étaient arrivées après avoir écrasé les Sertoriens en Espagne, firent une véritable boucherie d'hommes dans toute l'Apulie et la Lucanie, telle qu'on n'en avait jamais vu, pour étouff'er les dernières étincelles de l'insurrection. Quoique dans les contrées du sud, où par exemple la petite ville de Tempsa fut prise en 683 par les brigands, et dans l'Étrurie maltraitée par les expropriations de Sylla, il ne régnât pas une paix réelle, on déclara cependant officiellement qu'elle était rétablie en Italie. Du moins les aigles étaient reconquises; rien qu'après la victoire sur les Celtes, on en rapporta cinq : on en vit longtemps le témoignage sur la route de Capoue à Rome. Six mille croix portaient des esclaves faits prisonniers et prouvaient le rétablissement de l'ordre et le triomphe du droit reconnu sur la rébellion.
liC ^oaTernciucnt et la restauration en grénéral. — Jetons un regard sur cet espace de dix ans rempli par la restauration de Sylla. Aucun danger menaçant pour les sources vitales de la nation ne s'était présenté dans les mouvements intérieurs ou extérieurs qui avaient agité cette époque, ni dans l'insurrection de Lépidus, ni dans les tentatives des émigrés d'Espagne, ni dans les guerres de Thrace et d'Asie Aimeure ou dans les soulèvements des esclaves et des pirates, et cependant l'État avait lutté pour son existence dans tous ces combats. La cause en était que tant que la question était facile à résoudre, on ne la résolvait pas: la négligence des règles de la prudence la plus ordinaire amenait les plus graves désordres etfaisaient de classes soumises et de rois, sans puissance des ennemis sérieux. On avait vaincu, il est vrai, la démocratie et l'insurrection des esclaves, mais la victoire, ne fortifiait le vainqueur ni à l'intérieur ni à l'extérieur. Il n'y avait pas à se vanter de ce que les deux plus célèbres généraux du temps, dans une lutte de huit années, signalée par plus de défaites que de victoires, ne fussent pas venus à bout du chef d'émigrés Sertorius et de ses guérillas espagnoles et qu'il eût fallu le poignard de son ami pour donner à la guerre des Sertoriens une issue favorable au gouvernement légitime. Il y avait moins d'honneur à avoir vaincu les esclaves que de honte à les avoir eu en face de soi pendant une année en ière. Il y avait un peu moins d'un siècle que la guerre d'Hannibal était terminée : la rougeur devait monter au visage des Romains respectables en voyant le terrain que la nation avait perdu depuis cette grande époque. Jadis les esclaves résistaient comme des murailles devant l''s vétérans d'Hannibal : aujourd'hui la milice italienne sci dispersait comme la paille au vent devant ses vnlols révoltés. Jadis le moindre officier faisait au besoin nu
général et se battait avec courage, sinon avec bonheur ; aujourd'hui on avait de la peine à trouver parmi les oî'ficiers les plus distingués un général d'une habileté ordinaire. Jadis le gouvernement prenait le paysan à sa charrue, plutôt que de renoncer à conquérir la Grèce et l'Espagne : aujourd'hui on aimait mieux abandonner ces territoires si péniblement conquis, pour se défendre contre le soulèvement des esclaves. Sparfacus avait pu aussi bien qu'Hannibal traverser l'Italie en vainqueur, du Pô au détroit de Sicile, battre Jes deux consuls et menacer Rome du blocus. Là oh '1 avait fallu le plus grand général de l'antiquité, un pauvre chef de bande suffisait aujourd'hui. Fallait-il s'étonner que de pareilles victoires sur des insurgés et des chefs de bandes ne fussent pas un élément de prospérité. Cependant les guerres intérieures présentaient des circonstances encore moins favorables. L'expédition de Thrace et de Macédoine, il est vrai, sans répondre à la dépense d'hommes et d'argent qu'on avait faite, n'avait pas donné de trop mauvais résultats. Mais dans la guerre d'Asie Mineure et dans celle des pirates, le gouvernement avait fait une banqueroute complète. L'une finissait par la perte de toutes les conquêtes laites par des campagnes sanglantes, l'autre par le bannissement des Romains de leur « propre mer. » Jadis les Romains dans le sentiment de l'invincibilité oe leur puissance continentale avaient porté cette prépondérance sur le second élément : aujourd'hui la grande république était impuissante sur mer, et sur le point de perdre la domination sur le continent asiatique. Les bienfaits matériels de l'existence politique, la sécurité des froiitières, le trafic assuré, la protection du droit, le gouvernement régulier commençaient à disparaître dans chacune des contrées réunies sous la suprématie rojname. Les dieux bienfaisants semblaient être tous
remontés vers rOljTnpe, et la terre gémissante semblait livrée à des pillards et aux bourreaux en fonctions ou volontaires. Cette décadence de l'Etat n'était pas seulement ressentie comme une calamité publique par ceux qui avaient du patriotisme, mais l'insurrection du prolétariat et les guerres de brigands et de pirates semblables k celles que nous avons vues du temps des Ferdinand d'Espagne portaient le sentiment de cette décadence jusque dans la vallée la plus reculée, dans les parties les plus humbles de l'Italie, et dans l'esprit de celui qui faisait le moindre commerce ou qui vendait un boisseau de froment. Si on demandait quels étaient les auteurs de ces douleurs incurables et extraordinaires, il n'était pas difficile d'en accuser plusieurs. Les possesseurs d'esclaves dont le cœur ne songeait qu'à l'or, les soldats indisciplinés, les généraux tantôt indolents, tantôt incapables, tantôt téméraires, les démagogues du forum qui vi'^aienl à un but faux portaient leur part de mal ; ou plutôt qui n'en était pas, pour sa part, responsable ? On comprenait instinctivement que ces douleurs, ces abus, cette corruption étaient trop colossales pour être l'œuvre d'un seul. De même que la grandeur de la république romaine n'avait pas été l'oeuvre d'individus saillants, mais d'une communauté de citoyens habilement organisés, la chute de ce puissant édifice ne pouvait venir de l'impuissance pernicieuse d'un seul, mais d'une désorganisation universelle. La grande majorité des citoyens ne valait rien, et chaque pierre pourrie de l'édifice contribuait à la ruine de l'ensemble : la nation tout entière payait les torts de la nation tout entière.
11 eût été injuste de rendre le gouvernement, dernière expression saisissable de l'Etat, responsable do ses maladies curables et incurables; mais il était vrai néanmoins que le gouvernement avait sa grande part
de responsabilité dans les malheurs publics. Dans la guerre d'Asie Mineure, par exemple, où aucun des gouvernants n'avait commis de faute grossière, oîi Lucullus, avec sa grande habileté militaire, s'était même conduit glorieusement, il n'était que plus évident que la faute de l'insuccès était attribuable au système et au gouvernement, à un lâche abandon de la Cappadoce et de la Syrie, à la situation fausse d'un général capable en face d'un gouvernement incapable d'une résolution énergique. Dans la police des mers, le sénat avait laissé se perdre dans l'e.xécution la sage pensée primitive d'une chasse générale aux pirates, puis l'avait abandonnée pour revenir à l'ancien système absurde d'envoyer des légions contre les chevaux de mer. Ce fut suivant ce système que furent entreprises les expéditions de Servilius et de Marcius en Gilicie, de Métellus en Crète ; après celle-là Triarius fit entourer l'île de Délos d'un mur pour la protéger contre les pirates. De semblables tentatives de domination .sur les mers rappellent ce grand roi de Perse qui fit fouetter la mer de verges, pour la rendre obéissante. La nation pouvait donc avec raison rendre le gouvernement responsable de sa banqueroute. Toujours avec le rélabUssement de l'oligarchie avait commencé un mauvais gouvernement, aussi bien après la chute des Gracques qu'après celle de Marius et de Saturninus ; mais jamais on n'avait \u un gouvernement à la fois si fort et si mou, si corrompu et si corrupteur que le dernier. Quand un gouvernement ne peut plus, comme celui-là, tenir les rênes, il cesse d'être légitime, et celui qui a la force a aussi le droit de le renverser. Il est triste, il est vrai, qu'un gouvernement incapable et dangereux puisse ainsi fouler aux lieds le bonheur et la dignité du pays sans qu'il se irouve des hommes qui puissent s'emparer des armes qu"il forge contre lui-même, et, avec l'appui moral
liO HISTOIRE ROMAINE
des honnêtes gens et l'assentiment de tous, amener une révolution, qui est légitime en pareil cas. Mais lorsqu'on se fait un jeu du bonheur des peuples et que ce jeu a été joué longtemps, il faut que ce soit un méchant qui arrête les joueurs au moment qui lui convient, et personne ne retient la hache, quand elle est mise à la racine d'un arbre qui porte de pareils fruits. Ce moment était venu pour l'oligarchie romaine. La guerre du Pont et de l'Arménie et cello des pirates furent les causes qui renversèrent la constitution de Sylla et qui amenèrent une dictature militaire et révolutionnaire.