CHAPITRE m
CHUTE DE l'oligarchie. — DOMINATION DE POMPES
Maintien de la constitution de Sylla. '^
La consLitulii n de Sylla était encore drbout : la tempête que Lépidus et Sertorius avaient déchaînée contre elle avait été deiournee sans trop de sacrifices. Le gouvernement avait, il est vrai, reculé devant l'achèvement de l'édifice incomplet, suivant l'esprit de celui qui l'avait conçu. On voit que les terres destinées par Sylla pour le partage, mais qui n'avaient pas encore été allouées avant, ne furent pas divisées, sans que toutefois le gouvernement renonçât à son droit sur elles, mais qu'on permit aux anciens possesseurs de les occuper sans régulariser leur titre ; plusieurs fractions même du domaine public non partagé par Sylla étaient encore occupées, avec la tolérance du gouvernement, par des personnes, suivant le système d'occupation qui avait été supprimé par les réi'ormes des Gracques. Ce qui, dans les dispositions de Sylla était indifîérent ou désagréable à la noblesse fut, sans hésitation, mis de côté ou annulé : ainsi le refus de reconnaître le droit de cité à des communautés tout entières ; la défense de grouper de nouveaux villages ; les lettres de franchise données par Sylla à des cités parti cul i re s étaient tombées en désuétude, et naturellement sans qu'on eût rendu aux cités les sommes qu'elles avaient payées pour ces exemptions. Mtiis ces infractions aux ordonnances de SyUa par le gouver-
nement lui-môme, quoiqu'elles contribuassent h. i^branler les fondements de son édifice, ne servaient (ju'indirectement au parti de l'opposition. Les lois Sempronniennes demeuraient et restaient abrogées dans leurs dispositions essentielles.
Attaques de la démocratie. ^ Il ne manquait pas d'hommes qui songeaient au rétablissement de la constitution des Gracques, et pas de tentatives pour conquérir pied à pied sur le terrain de la légalité ce .[ue Lépidus et Serlorius avaient voulu assurer par la voie des révolutions. Le gouvernement avait consenti, immédiatement après la mort de Sylla, sous la pression de l'agitation suscitée par Lépidus, au rétablissement des distributions de blé, et il fît ce qui était possible pour gagner le prolétariat de la capitale dans cette question de vie ou de mort. Lorsque cependant, en dépit de ces distributions, les prix élevés que le blé atteignit, par suite de la guerre des pirates, eurent occasionné à Rome une telle famine qu'il y eut en 679 (75) un véritable soulèvement dans la ville, des achats extraordinaires de grains faits ensuite au compte du gouvernement pourvurent aux nécessités les plus pressantes : une loi présentée par les consuls de l'année 679 (75), régla l'achat des blés de Sicile, et donna, il est vrai, aux dépens des provinciaux, au gouvernement, le moyen de prévenir désormais des situations pareilles.
Tentatives de rétablissement de la puissance tribuniticune. — Mais des différends moins matériels, tels que le rétablissement de la puissance tribunitienne, avec ses anciens privilèges, et la suppression des tribunaux sénatoriaux ne cessèfont de fournir un aliment aux agitations populaires, et sur ces points le gouvernement opposa une résistance obsti-
CHUTE DE l'oligarchie. — D0MIN4-TI0N DE POMPÉE 11?
née. La lutte relative an tribunal fut ouverte dès l'année 678 (76), immédiatement après la chute de Lépidus, par le tribun du peuple Lucius Lucinius, peutêtre un descendant de celui qui, plus de quatre siècles auparavant, avait le premier exercé ceUe charge; mais il recula devant la résistance que l'énergique consul Gaius Gurio lui opposa. Dans l'année 680 (74), Lucius Quinctius reprit l'agitation, mais il se laissa détourner de son entreprise par l'autorité du consul Lucius Lucullus. Gaius LiciniusMacer marcha sur ses traces avec plus de zèle l'année suivante : il était entré, trai! di-^tinctif des temps, dans la vie publique parla carrière des lettres, et engagea les citoyens à refuser l'enrôlement, si nous en croyons la chronique.
Attaques contre les tribunaux, sénatoriaux..
— On réclama bientôt hautement contre la manière déplorable dont les jurés sénatoriaux rendaient la justice. Il était devenu presque impossible de faire condamner un homme un peu influent. Non seulement le collègue compatissait à la situation de son collègue, le délinquant passé ou futur, à celle du pauvre pécheur présent; mais les coiTuptions des jurés n'étaient plus une exception. Plusieurs sénateurs avaient été convaincus juridiquement de ce délit; on en montrait au doigt d'autres également coupables : les aristocrates les plus distingués, Quintus Catulus, par exemple, disaient en pleine séance du sénat que ces accusations étaient fondées : quelques exemples éclatants obligèrent plus d une fois le sénat, par exemple en l'année 680 (74], à discuter des règlements sur la corruption des jurés, mais il le faisait juste assez longtemps pour laisser tomber la première indignation et faire glisser la chose comme sous la glace. Les conséquences de-, cette déplorable institution judiciaire se manifestèrent par un système de pillage et de vexations excr-
cées contre les provinciaux, en comparaison desquel les les exactions dont on s'était plaint jusque-là semblaient supportables et modérées. Le vol et la piraterie étaient devenus presque légitimes, par l'habitude, et la commission pour les concussions ne serr\'ait plus qu'à taxer les magistrats qui déposaient leur charge au profit de ceux de leurs collègues qui étaient restés à Rome. Mais lorsqu'on vit un Siciliote de haut rang conduit au supplice pour n'avoir pas voulu aider dans une mauvaise action le gouverneur romain, lorsque les citoyens romains eux-mêmes, s'ils n'étaient pas chevaliers ou sénateurs, n'étaient plus en sûreté dans les provinces devant la hache et les faisCc;aux des magistrats romains, et qu'on vit l'oligarchie commencer à fouler aux pieds l'antique palladium de la démocratie romaine, la sûreté du corps et de la vie ; le public commença à prêter l'oreille, au forum, aux plaintes contre les gouverneurs de province et contre les juges iniques qui autorisaient moralement de pareils attentats. L'opposition ne laissait pas naturellement tomber ces griefs sur le seul terrain qui lui était resté libre, en attaquant les tribunaux. Ainsi le jeune Caius César, qui, autant que son âge le lui permettait, avait pris part à l'agitation relative au rétablissement du tribunal, accusa en l'année 677 (77) un des hommes les plus marquants du parti de Sylla, le consulaire Caius Dolabella, et l'ann^je suivante un autre officier de Sylla, Gains Antonius ; ainsi Marcus Cicéron, en 684, accusa Caius Verres, une des plus misérables créatures de Sylla et un des plus avides oiseaux de proie des provinciaux. On vit reparaître de plus en plus, comme signes de cette sombre époque, les proscriptions, les châtiments illégaux des provinciaux; la misérable situation de la justice criminelle fut exposée devant la multitude avec toute la pompe de la rhétorique italienne, et toute l'amertume de l'ironie
italienne, et Sylla, le puissant mort, ainsi que ses sbires vivants étaient dénoncés à la colère et à la fureur du peuple. Le rétablissement de la puissance tribunitienne,qui paraissait être le palladium de la liberté, de la puissance et du bonheur de la république, et qui opérait comme un charne sacré, le renouvellement du rigoureux tribunal des chevaliers et de la censure supprimée par Sylla, pour épurer le corps suprême de l'État de ses éléments vils et méprisables, voilà ce que les orateurs du parti populaire demandaient tous les jours à grands cris.
ATortenient de l'ag'itafion démocratique.
— Cependant avec tout cela, on n'avançait pas. Il y avait assez de réclamations et de scandale, mais le seul résultat qui s'ensuivait était qu'on prostituait de plus en plus le gouvernement, mais qu'on n'arrivait à rien. La puissance matérielle était de plus en plus, tant que rélément militaire était absent, dans les mains des citoyens de la capitale ; et le peuple qui se pressait dans les rues de Rome et qui faisait les magistrats et les lois au Forum, ne valait guère mieux que le sénat. Le gouvernement était bien obligé de transiger avec la multitude, quand les intérêts directs de celle-ci étaient en question : comme, par exemple, dans le renouvellement de la loi Sempronienne sur le blé; mais il ne fallait pas s'attendre à ce que ces citoyens se passionnassent sérieusement pour une idée ou pour une réforme modérée. On aurait pu appliquer aux Romains de cette époque ce que Démoslhène disait des Athéniens : que les gens étaient pleins de zèle tant qu'ils étaient, autour de la tribune, aux préliminaires des lois ; mais quand ils étaient rentrés chez eux, personne ne pensait plus à ce qu'il avait entendu sur la place publique. Les agitateurs démocratiques avaient beau ranimer les flammes,