‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 1 sur 12 · Histoire romaine · texte numérisé non relu

Histoire romaine

Crassus avait, pendant de longues années, compté parmi ces têtes du « monstre à trois têtes » mais sans en faire partie réellement. 11 servait à la dictature réelle de César et de Pompée comme de contre-poids, ou, pour parler plus exactement, il rétablissait l'équilibre en faveur de César contre Pompée. Ce rôle de collègue non compté n'était pas particulièrement honorable ; mais Crassus n'était pas homme à sacrifier son intérêt à une soif passionnée d'honorabilité. Il était marchand, et on traitait avec lui. Ce qu'on lui offrait était peu de chose, mais comme il ne pouvait avoir plus, il le prenait et cherchait à oublier au milieu de ses monceaux d'or son ambition trompée et le dépit que devait causer une situation si voisine de la puissance et pourtant si impuissante. Mais la conférence de Lacques changea pour lui la situation. Pour faire contre-poids à l'importance de Pompée, César donna à son ancien ami Crassus l'occasion d'aller faire en Syrie, par la guerre des ParLhes, ce qu'il avait fait lui-même en Gaule par la guerre celtique. On ne saurait dire ce qui, dans ces nouvelles perspectives, flattait le plus Crassus : la soif de l'or, qui chez un homme de soixante ans était devenue une seconde nature et que chaque million gagné ne faisait qu'irriter, ou une ambition longtemps réprimée et qui couvait encore avec ardeur dans l'âme du vieillard.

Déjà en 700 (54) il s'était rendu en Syrie ; il n'avait pas attendu la fin de son consulat pour partir. Plein d'une ardente passion, il semblait vouloir acheter chaque minute pour regagner le temps perdu, mettre la main sur les trésors de l'Orient, et poursuivre la gloire et la puissance militaire avec la rapidité de César et l'aisance de Pompée.

Expédition contre les Partbes résolue. —

Il trouva la guerre des Parthes déjà commencée. La conduite déloyale de Pompée envers les Parthes a déjà été racontée ; il n'avait pas respecté la frontière de l'Euphrate fixée par les traités, et il avait enlevé en faveur de l'Arménie, qui était encore un État client de Rome, plusieurs provinces du royaume des Parthes. Le roi Phraate n'avait rien dit ; après qu'il eut été mis à mort par ses deux fils, Mithridate et Orodès, le nouveau roi A'Iiihridate déclara la guerre au roi d'Arménie , Artavusde , fils de Tigrane , qui venait de mourir [vers 698 (56)]. C'était en même temps une déclaration de guerre contre Rome ; ainsi, dès que le soulèvement des Juifs fut réprimé, l'habile et actif gouverneur de Syrie, Gabinius, conduisit ses légions sur l'Euphrate. Le royaume des Parthes avait subi pendant ce temps une révolution : les grands du royaume, ayant à leur tête le jeune et habile graid vizir, avaient renversé le roi Mithridate, et l'avaient remplacé sur le trône par son frère Orodès. Mithridate fut entraîné par là à faire cause commune avec les Romains, et se rendit au camp de Gabinius. Tout promettait à l'entreprise du gouverneur romain un heureux succès , lorsque l'ordre lui arriva d'aller ramener dans sa capitale le roi d'Egypte par la force des armes. Il fallait obéir; mais en attendant il laissa. le prince parthe, qui était venu implorer son secours, sCommencer la guerre pour son propre compte. Mi-

thridate le Qt, et s'empara de Séleucie et de Babylone ; mais Séleucie fut reprise par le vizir, qui fut le premier sur la brèche, et dans Babylone, Mithridate, réduit par la famine, se rendit et fut exécuté sur l'ordre de son frère. Sa mort était une perte sensible pour les Romains ; mais les dissensions du royaume des Parthes n'étaient nullement apaisées, et la guerre» d'Arménie continua. Gabinius avait l'intention, après la campagne d'Egypte, de saisir l'occasion encore favorable, et de reprendre la guerre des Parthes, lorsque Grassus arriva en Syrie, et prit, avec le commandement de son prédécesseur, ses plans militaires. Plein de hautes espérances, il comptait pour rien les difficultés de la marche, pour moins encore la résistance de l'armée ennemie ; non seulement il parlait avec confiance de la soumission des Parthes, mais il' conquérait déjà par la pensée les royaumes do Bactriane et des Indes.

Plan de eampag^ne. — Le nouvel Alexandre ne se pressa pas. Avant de mettre en œuvre ses plans gigantesques, il eut à régler beaucoup d'affaires de détail et très périlleuses. Le temple de Derketo à Hiérapolis Bambike, celui de Jéhovah à Jérusalem et d'autres riches sanctuaires de la province de Syrie furent dépouillés de leurs trésors par l'ordre de Grassus, et on exigea de tous les sujets des vivres ou de l'argent. Les opérations militaires du premier été se bornèrent à une sorte de reconnaissance en Mésopotamie : l'Euphrate fut passé, et le satrape parthe fut battu à Ichnes (près de Belik, au nord de Rakkah) et les villes voisines, et parmi elles la brillante Nicéphorium (Rakkah) furent occupées, après quoi on y laissa des garnisons et on revint en Syrie. On avait jusquelà hésité sur la question de savoir s'il valait mieux .attaquer les Parthes par la route circulaire d'Arménie

OU par la route directe, par le désert de Mésopotamie. La première route se recommandait par une plus grande sécurité : elle traversait les montagnes et était occupée par des alliés fidèles ; le roi Artavasde vint lui-même au quartier général romain pour recommander ce plan de campagne. Mais cette reconnaissance décida la question en faveur de la marche par la Mésopotamie. Les nombreuses et riches villes grecques et gréco-asiatiques des contrées de l'Euphrate et en Syrie, et surtout la célèbre Séleucie, étaient complètement soustraites à la domination desParthes; comme autrefois les citoyens de Garrhes, toutes les localités grecques, dont les Romains s'étaient approchés, avaient prou- é par l'action combien elles étaient prêtes à secouer le joug insupportable des étrangers et à recevoir les Romains comme des libérateurs et comme des concitoyens. Le prince des Arabes, Abgaros, qui dominait les déserts voisins d'Édesse et de Garrhes et par là les routes ordinaires de l'Euphrate au Tigre, s'était rendu au camp des Romains pour les assurer de son dévoûment. Les Parthes n'avaient fait aucun préparatif. L'Euphrate fut donc passé (à Biradjik) 701 (53).

Passag^e de l'Eaphrafe. — Pour arriver de là au Tigre, on pouvait choisir une double route : ou bien on suivrait l'Euphrate jusqu'à la montagne de Séleucie oîi l'Euphrate et le Tigre ne sont éloignés l'un de l'autre que de quelques milles ; ou bien, apvès avoir traversé l'Euphrate, on couperait droit pour aller trouver le Tigre par le grand désert de Mésopotamie. La première route conduisait directement vers la capitale des Parthes, Gtésiphon, qui était en face de Séleucie sur l'autre rive du Tigre ; plusieurs fois on opina pour le choix de cette route dans le conseil de guerre romain, et en particulier le questeur Gaius

Cassius Longinus insista sur les difficultés d'une marche à travers le désert, et sur les renseignements qu'on avait eus, par les garnisons romaines de la rive gauche de l'Euphrate, relativement h l'importance des préparatifs de guerre des Parthes sur ce point. Mais le prince arabe Abgaros annonça que les Parthes étaient occupés en ce moment à évacuer leurs provinces occidentales. Déjà ils avaient emballé leurs trésors, et s'étaient mis en mouvement pour s'enfuir chez les Hyrcaniens et les Scythes ; il n'était possible de les atteindre que par une marche forcée par la route la plus courte ; par là on arriverait probablement à envelopper l'arrière-garde de la grande armée commandée par Syllakès et le vizir, et à faire un immense butin. Ce rapport du Bédouin allié des Romains décida de la direction des opérations ; l'armée romaine, forte de sept légions, de 4,000 cavaliers et de 4,000 frondeurs et archers, quitta l'Euphrate el se mit en marche par les plaines inhospitalières de la Mésopotamie septentrionale. On n'aperçut l'ennemi ni de loin ni de près, et le désert immense semblait seul garder les portes de l'Orient. Enfin, après une marche pénible de plusieurs jours, se présentèrent non loin du premier fleuve que les Romains eussent à passer, le Balissos (Belik), les premiers cavaliers ennemis. Abgaros avec ses Arabes fut envoyé en avant en éclaireur ; les hordes de cavaliers parthes se retirèrent et repassèrent même le fleuve, et disparurent au loin, poursuivis par Abgaros et les siens. On attendit vainement son retour pour avoir des renseignements plus exacts. Le général était impatient d'arriver enfin à un ennemi qui se dérobait toujours ; son plus jeune fils Publius. qui avait combattu en Gaule avec la plus grande distinction et qui avait été rnis à la tête d'une division de cavalerie pour prendre part à la guerre des Parthes, brûlait du désir d'en

8 HISTOIRE ROMAir^

venir aux mains. Le signal du départ fut donné, le Balissos fut franchi, l'armée, après une demi-journée d'un repos bien insuffisant, marcha sans retard à la bataille. On entendit alors sur toute la ligne les tambours des Parthes ; de toutes parts on apercevait leurs étendards de soie brodés d'or, leurs casques de fer et leurs cuirasses d'acier reluisant au soleil de mars, et auprès du vizir se trouvait Abgaros avec ses Bédouins.

Taeiiqae des Roninlns et des Parthes. —

On comprit trop tard dans quel filet on s'était laissé prendre. Le vizir avait vu d'un coup d'œil sûr le danger et le moyen de le parer. L'infanterie d'Orient n'étant pas en mesure de lutter avec les légions romaines, il l'avait laissée de côté ; et, après avoir envoyé cette masse inutile sur le champ de bataille vers l'Arménie, sous le commandement du roi Orodès, il avait empêché le roi Artavasdes d'amener à Crassus les dix mille hommes de grosse cavalerie qu'il lui avait promis et qui lui manquèrent essentiellemeut. Le vizir opposa à l'invincible tactique romaine une tactique tout à fait opposée. Son armée se composait exclusivement de cavalerie : la ligne était formée par la grosse cavalerie, armée de longues lances, et hommes et chevaux étaient bardés de fer ou de cuir, et d'autres défenses : la masse des troupes consistait en archers à cheval. Les Romains avaient sous ce rapport une infériorité complète, tant pour le nombre que pour l'adresse. Leur infanterie de ligne, si puissante dans le combat rapproché, soit à courte distance avec le javelot, soit de plus près à l'arme blanche, ne pouvait obliger une armée exclusivement composée de cavalerie à se mesurer avec elle, et quand elle y parvenait, elle trouvait, dans les escadrons de lanciers bardés de fer, des adversaires égaux à elle à l'arme

blanche, et quelquefois supérieurs. CDntre une armée telle que celle des Parlhes, la stratégie romaine éla:L un désavantage, attendu aue la cavalerie commandait les communications, et leur tactique ne l'était pas moins, attendu que l'arme blanche doit le céder aux armes de trait, quand elle ne réussit pas à altirer l'homme sur le terrain. La position concentrée, qui faisait le fond de la tactique romaine, augmentait le danger d'une pareille attaque : plus les colonnes se montraient en masses serrées avec leur choc irrésistible, plus les traits de l'ennemi y faisaient de ravages. Dans des circonstances ordinaires, oii il y a des villes à garder et des difficultés de terrains h ménager, toute tactique qui n'oppose que de la cavalerie à l'infanterie est difficile à pratiquer; mais dans le désert de Mésopotamie, où l'armée, comme un navire en pleine mer, faisait une suite de marches sans rencontrer un obstacle ni un point stratégique à occuper, ce système était irrésistible, parce que les circonstances permettaient de l'appliquer dans toute sa simplicité et toute sa puissance. Tout se réunissait îà pour donner le désavantage au fantassin étranger contre le cavalier indigène. Tandis que le fantassm romain, lourdement chargé, avait de la peine à marcher dans le sable, et mourait de faim et de soif sur une route non tracée, où ne se rencontraient que des sources rares et fort éloignées les unes des autres, le cavalier parthe galopait, habitué dès l'enfance à être et même à vivre sur son cheval, à supporter et à braver le besoin dans le désert dont il connaissait la stérilité. Là aucune pluie ne venait adoucir l'insupportable chaleur et ne détendait les cordes des arcs et les lanières des frondes ennemies ; là on avait à établir dans le sable profond les retranchements et les murailles du camp romain. On aurait pu difficilement imaginer une faiLuation où les avantages fussent plus d'un côté et

les désavantages de l'autre. A la question, dans quelles circonstances avait pris naissance chez les Parlhes cette tactique qui semblait nationale et qui se montrait supérieure à celle des Romains sur sou terrain, nous ne pouvons répondre que par des présomptions. Les lanciers et les archers à cheval sont indigènes en Orient et faisaient le fond des armées de Cyrus et de Darius. Jusque-là, ces armées n'avaient été employées qu'au second rang et pour couvrir l'infanterie orientale, si difficile à employer, et, sur ce point, les armées parlhes n'étaient pas différentes des autres armées orientales ; on en connaît oii l'infanterie formait les cinq sixièmes de l'effectif. Dans la campagne de Crassus, la cavalerie agit pour la première fois pour son compte, et cette armée fut employée d'une manière tout à fait nouvelle, et rendit des secours tout à fait nouveaux. L'incontestable supériorité de l'armée romaine dans le combat à l'arme blanche paraît avoir donné à ses ennemis, indépendamment les uns des autres, et avec un égal succès, l'idée de les combattre avec la cavalerie et les armes de trait. Ce qu'avait fait Cassivellaunus en Bretagne, Vercingétorix en Gaule partiellement, ce que Mithridate avait cherché lui-même à faire jusqu'à un certain point, le vizir d'Orodès l'avait fait sur une plus grande échelle, et il réussit à trouver ainsi dans la grosse cavalerie une ligne de défense, favorisé dans cette pensée de guerre par l'habileté traditionnelle des archers orientaux et surtout perses, et par les circonstances particulières du terrain et des hommes. Il préparait ainsi, en donnant pour la première fois la supériorité au combat à distance et au système de déploiement des troupes, sur le système de concentration et d'arme blanche des Romains, la révolution militaire qui devait recevoir son complément définitif par l'invention des armes à feu.

Bataille de Carrlies. — C'est au milieu de ces circonstances que la bataille s'engagea à six milles au sud de Carrhes (Harran), oîi il y avait une garnison romaine, etdansla direction du nord, un peu plus près d'Ichnes, en plein désert. Les archers romains furent envoyés en première ligne, mais ils plièrent bientôt sous le nombre et l'habileté supérieure des archers parthes. Les légions qui, malgré l'avis des ofQciers prévoyants qui conseillaient de les déployer, marchèrent à l'ennemi en carrés profonds de dix cohortes de front, furent bientôt enveloppées et aveuglées par les traits de l'ennemi, qui frappait à coup sûr et que les soldats n'avaient aucun moyen d'éviter. L'espérance que l'ennemi épuiserait ses munitions s'évanouit bientôt, quand on vit l'immense rangée de chameaux chargés de traits. Les Parthes se déployaient de plus en plus. Pou? n'être pas entièrement cerné, Publius Crassus prit l'offensive avec un corps d'élite composé de cavalerie, d'archers et d'infanterie de ligne. En fait, l'ennemi cessa de l'attaquer encercle et se replia, chaudement poursuivi par l'impétueux général romain. Mais, lorsque le corps de Publius eut perdu de vue l'armée principale, la grosse cavalerie fit front contre lui et il fut enveloppé de toutes parts par les hordes ennemies, qui se précipitaient en foule. Publius, qui voyait tous les siens tomber inutilement sous les traits des archers à cheval, se jeta avec sa cavalerie celtique sans cuirasse sur les lanciers cuirassés de l'ennemi ; mais la bravoure emportée de ses Celtes, qui saisissaient les lances ou se jetaient à bas de leurs chevaux pour frapper l'ennemi, fit des prodiges inutiles. Les tronçons du corps romain, et parmi eux le général blessé au bras droit, furent poussés sur une petite colline, oîiils servirent de cible aux traits ennemis. Des Grecs de Mésopotamie, qui connaissaient le pays, supplièrent Crassus de s'enfuir avec eux et de

faire une tentative pour se sauver ; mais il refusa do séparer sa destinée de celle de ses braves gens, que son ardeur désordonnée avait conduits à la mort, et il se fît percer le corps par son porteur de bouclier. Auprès de lui, le plus grand nombre des officiers survivants se donnèrent également la mort. De toute sa division, forte de six mille hommes, cinq cents seulement furent faits prisonniers : personne ne put s'échapper. On avait abandonné l'attaque contre le corps principal et on était trop heureux de se reposer. Lorsque, enfin, l'absence persistante de nouvelles du corps détaché vint les arrachera ce repos trompeur, et qu'en se rapprochant du lieu du combat pour aller à sa recherche, on présenta au père la tête de son fils au bout d'une lance, l'armée principale recommença la lutte avec la même intrépidité et la même certitude d'un désastre. On ne pouvait ni assaillir les lanciers, ni atteindre les archers ; la nuit seule put mettre un au massacre. Si les Parthes avaient bivouaqué sur le champ de bataille, pas un homme de l'armée romaine n'aurait échappé. Mais, comme ils ne pouvaient combattre à pied, et que, préoccupés d'une surprise, ils avaient l'habitude de ne jamais camper trop près de l'ennemi, ils crièrent orgueilleusement aux Romains qu'ils donnaient au général une nuit pour pleurer son fils, et qu'ils se retiraient pour revenir le lendemain matin reprendre le carnage. Naturellement, les Romains n'attendirent pas le matin.

Retraite sur Carrhes. — Les lieutenants Cassius et Octavius, car Grassus avait complètement perdu la tête, firent évacuer le champ de bataille, dans le silence le plus profond, par les hommes qui étaient encore en état de marcher, laissant sur le terrain près de 4,000 blessés ou soldats non ralliés, pour cheicher un abri dans les murs de Carrhes. Les

Parthes en revenant le lendemain, perdirent leur temps à poursuivre et à massacrer les traînards, et la garnison et les habitants de Garrhes, instruits de bonne heure par les fuyards de la catastrophe, vinrent au devant de l'armée battue ; c'est ce qui en sauvâtes débris d'un anéantissement complet, car la cavalerie parthe ne pouvait servir à une attaque de Garrhes.

Aliandon de Carrlies. ^ Mais bientôt les Romains quittèrent cette ville d'eux-mêmes, soit que les vivres leur manquassent, soit par suite de la précipitation irréfléchie du commandant en chef auquel les soldats avaient vainement tenté d'arracher le commandement pour le donner à Gassius.

Surprise de Sinnaka. -■ On se dirigea vers les montagnes d'Arménie ; en marchant la nuit et se reposant le jour, on arriva, avec un corps de 5,000 hommes, à la forteresse de Sinnaka, qui n'était qu'à un jour de marc'ie de montagnes sûres et qui assurait le salut du général en chef, que ses guides avaient égarC et livré à l'ennemi. Là le vizir se présenta à cheval devant le camp romain pour offrir au nom de son maîlre paix et amitié aux Romains, et ménager une entrevue des deux généraux. L'armée romaine, démoralisée, conjura, força même son chef à accueillir cette offre. Le vizir reçut le consulaire et son étatmajor avec les honneurs ordinaires, et l'on proposa de faire un nouveau pacte d'amitié ; il demanda seulement, en rappelant avec amertume ce qui était arrivé du traité conclu avec Luculius et Pompée pourles frontières de l'Euphrate, que les conventions nouvelles fussent écrites. On apporta immédiatement un parchemin richement orné : c'était un présent du roi au général en chef; les serviteurs du vizir se pressèrent autour de Grassus, comme pour l'inviter à

monter à cheval. Il sembla aux officiers romains qu'on voulait s'emparer de la personne du général en • chef; Octavius, quoique désarmé, arracha à l'un des Parthes son arme et frappa l'homme qui tenait le cheval. Dans le tumulte qui s'ensuivit, tous les officiers furent tués ; le vieux général voulut, comme son grand oncle, ne pas servir vivant de trophée à l'ennemi : il chercha et trouva la mort. La multitude sans chef qui était restée au camp fut en partie prise, en partie dispersée. Ce que la journée de Carrhes avait commencé, celle de Sinnaka le termina [9 juin 701 (5.3)] ; toutes deux prirent leur place auprès des dates néfastes de l'Allia, de Cannes et d'Arausia. L'armée de l'Euphrate n'existait plus. La cavalerie seule de Gassius qui, dans la retraite de Carrhes avait été séparée de l'armée principale, et quelques autres détachements isolés ainsi que des fuyards dispersés purent échapper aux Parthes et regagner la Syrie. De plus de 40,000 légionnaires romains, qui avaient passé l'Euphrate, il n'en revint pas un quart ; la moitié avait péri ; plus de 10,000 prisonniers romains furent envoyés comme colons militaires par les vainqueurs à l'extrême frontière orientale de leur empire, dans l'oasis de Merv. Pour la première fois, depuis que les aigles guidaient les armées romaines, elles avaient servi de trophée aux mains étrangères, et presque en même temps, aux Germains en Occident, aux Parthes en Orient. L'impression que fit en Orient la défaite des Romains ne nous est connue par aucun récit ; mais elle dut être profonde et durable. Le roi Orodès préparait le mariage de son fils Pakoros avec la sœur de son nouvel allié, le roi Arlavasdes d'Arménie, lorsque la nouvelle de la victoire de son vizir lui arriva, et en même temps, à la manière orientale, la tête tranchée de Crassus. La table était déjà prête, une des troupes de comédiens ambulants d'Asie

Mineure, comme il y en avait tant à cette époque, qui portaient jusque dans l'extrême Orient la poésie et l'art dramatique des Grecs, représentait devant la cour assemblée les Bacchantes d'Euripide. L'acteur qui jouait le rôle d'Agaue, qui dans son enthousiasme dionysiaque a tué son fils, et revient de Cythère avec la tête de celui-ci sur son thyrse, l'échangea pour celle de Crassus, et à la joie inexprimable de son public de barbares à moitié civilisés, recommença le ch mt bien connu :

'A(riK(?êç Ba'x)^ov....

iépousv s^ opswv '{kiv.a.

'Usorouio-j Itti u-'kaQpa Ma/.a&'tov j/ipa-j.

C'était, depuis le temps des Achéménides, le premier triomphe sérieux qne l'Orient eût remporté sur l'Occident, et il y avait un sens profond dans la circonstance qui donnait comme témoignage le plus brillant de ce triomphe la tragédie grecque dont ces infimes représentants parodiaient la grandeur dans cette scène d'un grotesque cruel. La cité romaine et le génie de la Grèce commençaient à se mettre à la chaîne du sultan.

Conséquences de la défaite. — La catastrophe, efTroyable en elle-même, semblait devoir l'être plus encore par ses conséquences, et la puissance romaine en Orient paraissait devoir en être ébranlée. Ce n'était rien encore que les Parthes eussent franchi l'Euphrate sans obstacle, que l'Arménie, après s'être déjà détachée de l'alliance romaine avant la catastrophe de Crassus, fût entrée complètement dans la clientèle des Parthes, que les fidèles citoyens de Carrhes eussent payé chèrement leur attachement

16 HISTOFRE ROMAIME

aux Occidentaux par le ministère du nouveau maître que leur donnèrent les Parthes, un homme nommé Andromachcs, qui avait trahi le nom romain. Les Parthes mirent tous leurs efforts â s'étendre au delà de TEuphraie et, avec l'aide de l'Arménie et des Arabes, à chasser les Romains de Syrie. Les Juifs et lès autres Orientaux attendaient aussi impatiemment d^être délivrés de la domination romaine que les habitants de Garrhes de celle des Parthes , à Rome la guerre civile était aux portes ; l'attaque de ce côté et en ce moment était un danger sérieux. Heureusement pour les Romains, les chefs avai3nt changé des deux côtés. Le sultan Orodès devait trop au prince héroïque qui avait sauvé sa couronne et délivré sa patrie de l'ennemi pour n'être pas tenté de le livrer à la hache du bourreau. Sa place à la tête de l'armée d'invasion destinée à la Syrie fut remplie par un prince, le fils du roi Pakaros, dont la jeunesse et l'mexpérience auraient eu besoin du prince Osakès. D'autre part, le commandement intérimaire de Syrie fut donné, à la mort de Crassus, à un chef distingué et résolu, le questeur Gains Gassius. Comme les Parthes ne se hâtaient pas, à l'exemple de Crassus, d'attaquer, mais que dans les années 701-702, ils n'avaient envoyé sur l'Euphrate q'je de faibles détachements qui avaient été vite repoussés, Gassius eut le temps de réorganiser, Jusqu'à un certain point, son armée, et de ramener à l'obéissance, avec l'aide du fidèle allié des Romains, Antipater, les Juifs que l'irritation causée par la spoliation de leur temple par Crassus avait poussés à une nouvelle rébellion. Le gouvernement romain avait donc eu tout le temps d'envoyer des troupes pour protéger la frontière menacée, mais les convulsions do la révolution qui commençait y mirent obstacle, et lorsque à la fin ue 703, la grande armée parthe d'invasion parut sur

l'Euphrate, Gassius n'avait à lui opposer que les deux I seules légions formées avec les débris de l'armée de I Crassus. Naturellement il ne pouvait, avec ces faibles I ressources, ni défendre le passage, ni garder la province. La Syrie fut envahie par les Parthes et toute l'Asie supérieure trembla. Mais les Parthes ne savaient pas assiéger les villes. Non seulement ils ne réussirent pas à prendre Antioche, oîi Gassius s'était jeté avec ses troupes, mais à leur retour sur l'Oronte, ils furent surpris par la cavalerie de Gassius et fort maltraités par l'infanterie romaine ; le prince Osakès lui-même fut parmi les morts. Amis et ennemis étaient également persuadés que sous un chef ordinaire et sur un terrain ordinaire, l'armée parthe ne valait pas beaucoup mieux que tout autre armée orientale. Gependant l'attaque ne fut pas abandonnée. L'hiver de 703-704, Pakaros campait encore à Kyrrhestike, au delà de l'Euphrate ; et le nouveau gouverneur de Syrie, Marcus Bibulus, aussi malheureux général qu'homme d"État incapable, ne sut faire autre chose que se renfermer dans des forteresses. Mais au lieu de tourner ses armes contre les Romains, Pakoros les tourna contre son père et entra en intelligence avec le gouverneur romain. Gela ne lavait pas la tache imprimée à l'honneur romain et ne rétablissait pas le prestige de Rome en Orient ; mais ce fut le terme de l'invasion parthe en Asie Mineure, et la frontière de l'Euphrate fut, du moins pour quelque temps, respectée.

BCfeis de la défaite de Carrlies à Rome. — >

A Rome, le volcan de la révolution continuait à soulever ses nuages de fumée. On ne songeait plus à envoyer un soldat ni un écu contre l'ennemi de la patrie : on n'avait plus une pensée pour la destinée des peuples. C'est un des signes des temps les plus

tristes, que le désastre inouï de Carrhes et de Sinnaka donna beaucoup moins à penser aux politiques de l'époque que le tumulte de la voie Appienne, dans lequel, deux mois après Crassus, périt Clodius, un chef de bande ; mais cela se conçoit et s'excuse presque. La rupture entre les deux potentats, longtemps attendue comme inévitable, et souvent annoncée comme imminente, se précipitait touslesjours. Comme l'esquif de la vieille légende grecque, le vaisseau de la république romaine naviguait entre deux écueiis : s'attendant à être brisé d'un moment à l'autre, ceux qui le montaient étaient remplis d'une angoisse inexprimable, et tandis que le moindre craquement attirait tous les yeux, personne n'avait un regard à donner à droite ou à gauche.

li^entente de César et de Pompée ront* pue. — Depuis qu'à l'entrevue de Lucques, en août 698 (56), César s'était résigné à faire à Pompée des concessions sérieuses et semblait avoir ainsi fait la balance égale entre eux deux, il ne manquait rien aux conditions extérieures d'une trêve, autant qu'il peut être question de trêve dans le partage d'une puissance monarchique parelle-mêmeindivisible. Une autre question, c'était de savoir si cet accord contenait des conditions essentielles de durée et si ces deux dictateurs consentiraient, au moins pour un temps, à se trouver bien partagés. Qu'il en fût ainsi de César, qui avait obtenu pour prix de sa condescendance envers Pompée, le temps nécessaire pour la complète soumission delà Gaule, nous l'avons déjà dit plus haut. Mais ce partage était pénible pour Pompée. C'était une de ces natures mesquines et communes avec lesquelles il est dangereux d'être magnanime : sa médiocrité devait regarder comme une grande preuve d'habileté de donner, à la première occasion, un croc en jambe

au rivai qu'il avait accepté malgré lui, et son âme commune devait avoir soif de faire payera César l'humiliation subie. L'intention qu'avait Pompée de rompre avec César était probablement aussi ancienne dans son germe que l'alliance des dictateurs elle-même; mais la nature dissimulée de Pompée l'avait laissée mûrir jusque-là. Le public, qui voyait plus que Pompée dans ses propres intentions et ses desseins, \ ne se trompait pas lorsqu'il pensait que la mort de la belle Julia, qui périt à la fleur de son âge, à l'automne de 70',^ (54), et que son fils unique suivit bientôt au tombeau, devait mettre fin à l'entente personnelle entre son père et son époux. Ce fut Pompée qui rompit le premier. César cherchait à renouer le lien brisé par la destinée et demanda pour son compte la main de la fille unique de Pompée, et lui offrit celle de sa plus proche parente, la petite-fille de sa sœur, Octavia ; mais Pompée fit épouser à sa fille son ancien fiancé F&ustus Sylla, fils du dictateur, et se maria de son côté avec la fille de Quintus Métellus Scipion. La brouille personnelle était palpable ; on croyait que la rupture politique allait la suivre. On se trompait ; dans les affaires publiques les deux collègues continuèrent provisoirement à s'entendre. La raison en était que César ne voulait pas rompre avant que la soumission de la Gaule fût un fait accompli, ni Pompée avant qu'au moyen delà dictature il eût mis complètement sous sa dépendance les fonctionnaires de l'État et l'Italie tout entière.- Il est extraordinaire, mais très explicable, que les deux adversaires s'aidassent réciproquement dans leurs desseins.

Dictature de PoMipée. -^ Pompée, après la catastrop'he d'Aduatuca, dans l'hiver de 700 (54), prêta à César une de ses légions d'Italie qui était en congé; d autre pari, César Assura Pompée de sa sympathie

et de son appui pour les mesures répressives que celuici prit contre l'opposition. Aujourd'hui que Pompée s'était assuré par ce moyen le consulat non partagé au commencement de l'année 702 (52\ et une influence dans la capitale bien supérieure à celle de César, et qu'il avait reçu entre ses mains le serment militaire personnel de tous les hommes de l'Italie qui étaient en état de porter les armes, il était de son intérêt de précipiter la rupture formelle avec César, et ses intentions à cet égard se montrèrent assez clairement.

Attaques acbarnées de Pompée contre César. — Après le tumulte de la voie Appienne et les poursuites qui le suivirent, les anciens amis démocrates de César avaient élé traités avec une dureté visible ; mais cela pouvait être un simple accident.La nouvelle loi contre la corrupiion électorale, avec son effet rétroactif jusqu'en 684, qui atteignait les manœuvres de César pour le consulat, pouvait également ne rien signifier, quoique plus d'un césarien crût y discerner une intention évidente. Mais, avecla meilleur volonté, il fut impossible de fermer les yeux, quand Pompée refusa de se donner pour collègue au consulat son ancien beau-père, comme le demandaient les circonstances qui avaient déjà produit ce résultat, et mit à son côté un véritable figurant politique entièrement dépendant de lui dans la personne de son nouveau beau-père Scipion. On dut s'y tromper encore moins quand Pompée, avec le gouvernement des deux Espagnes pour cinq ans de plus, c'est-à-dire jusqu'en 709, se fit donner une forte somme sur la caisse de l'État pour la solde de ses troupes tandis que non seulement on ne demandait nullement pour César la même prorogation et la même indemnité, mais qu'au moyen d'une nouvelle réglementation des gouvernements, on travaillait à le faire rappeler avant l'époque

MORT DE Cr.ASSUS, RUPTURE DU TRIUMVIRAT 21

fixée. Ces procédés étaient évidemment destinés à miner la position de César et à le renverser bientôt après. Le moment ne pouvait être plus favorable. César n'avait fait tant de concessions à son rival que parce que Crassus et son armée de Syrie, par une espèce de rupture avec Pompée, faisait naturellement pencher la balance de son côté. César pouvait compter complètement sur Crassus qui était, depuis le temps de Sylla, brouillé avec Pompée, et qui, ne pouvant être lui-même roi de Rome, se serait contenté d'être le banquier du nouveau roi ; dans aucun cas il n'avait à redouter de le voir s'allier avec son ennemi. La catastrophe de juin 701, dans laquelle l'armée et le général de Syrie furent détruits, était pour César un coup ierrible. Peu de mois auparavant, avait éclaté de nouveau l'insurrection nationale en Gaule, au moment où elle semblait étouffée, et César avait enOa rencontré en Vercingétorix un rival digne de lui. Encore une fois la destinée avait travaillé pour Pompée. Crassus était mort, toute la Gaule en feu. Pompée était de fait dictateur de Rome et maître du sénat Que serait-il arrivé si, au lieu d'intriguer dans le lointain contre César, il eût obligé les citoyens et le sénat à le rappeler? Mais Pompée n'avait jamais su saisir l'occasion aux cheveux. Il annonçait assez ouvertement la rupture : ses pratiques ne pouvaient plus laisser aucun doute dès 702 (52), et déjà au printemps de 703 il parlait ouvertement de son dessein de rompre avec César ; mais il ne rompait pas, et laissait les mois s'écouler sans les mettre à profit.

lies anciennes dénominatioTiis de parti et les prétendants. — Cependant, tandis que Pompée tardait, la crise se précipitait par le seul poids des circonstances. La guerre imminente n'était pas une guerre entre la république et la monarchie, la déci-

C'i HISTOIRE ROMAINE

sion de cette question était déjà intervenue depuis des années, mais une lutte pour la possession de la couronne romaine entre Pompée et César. Cependant aucun des prétendants ne trouvait son compte à se prononcer catégoriquement ; il aurait mis immédiatement dans le camp de l'adversaire une grande partie des citoyens qui désiraient la continuation de la république et qui croyaient à la possibilité de la maintenir. Le vieux cri de bataille, qu'avaient lancé Gracchus et Drusus, Ginna et Sylla, quelque usé et vide de sens qu'il fût devenu, était encore assez bon pour la lutte des deux généraux qui se disputaient la toutepuissance, et bien que pour le moment Pompée, aussi bien que César, se donnât pour appartenir au parti populaire, il était impossible de douter un instant que César n'inscrivît sur sa bannière le peuple et le progrès démocratique, et Pompée, l'aristocratie et la constitution.

l.a démocratie et César. — César n'avait pas le choix. Il avait toujours été, et sérieusement, démocrate ; la monarchie, telle qu'il l'entendait, ne différait guère, que par le nom, du gouvernement populaire qu'avaient voulu instituer les Gracques, et il était un homme d'État trop élevé et trop profond, pour cacher sa couleur et pour combattre sous une autre bannière que la sienne. Le bénéfice matériel que lui assurait ce cri de guerre était en lui-même médiocre ; il n'avait guère d'autres avantages que de le dispenser de la difficulté d'appeler la royauté par son nom et deconsterner avec ce nom détesté la masse et même sespropres partisans. L'étendard démocratique avait perdu son prestige, depuis que l'idéal des Gracques avait été parodié et ridiculisé par Clodius ; car, à l'exception peut-être des Transpadans, quel était le groupe d'une importance sérieuse qui se fût laissé mener au combat, au cri de guerre de la démocratie ?

Ij'aristocrafie et Pompée. — Ces considérations auraient décidé de l'attitude de Pompée dans la lutte qui allait se livrer, quand même il n'aurait pas compris de lui-même qu'il ne pouvait s'y jeter que comme général de la constitution et de la république. La nation avait fait de lui un membre de l'aristocratie, et des motifs accidentels et égoïstes avaient pu seuls faire de lui un transfuge de l'aristocratie dans le camp démocratique. Il devait revenir à la tradition de Sylla, cela était évident et avantageux pour lui sous tous les rapports. Plus le cri de guerre démocratique était usé, plus celui des conservateurs devait être puissant, s'il venait d'un homme respectable. Peutêlre la majorité, en tout cas la meilleure partie des citoyens, appartenait-elle au parti de la constitution, . et était destinée, en raison de sa force morale et numérique, à jouer un rôle important et peut-être décisif dans la guerre des prétendants qui allait s'engager. Il ne lui manquait rien qu'un chef. Marcus Gaton, qui l'était en ce moment, faisait son devoir, tel qu'il le comprenait, au péril quotidien de ses jours et peutêtre sans espérance quant au résultat ; sa conscience était respectable ; mais rester le dernier à un poste indéfendable est la gloire d'un soldat et non celle d'un général. La puissante réserve, que le parti du gouvernement renversé avait trouvé en Italie, il ne sut Di l'organiser, ni la conduire à temps au combat, et quand arriva l'heure décisive, il ne s'était pas sérieusement occupé de la direction militaire. Si, au lieu de cet homme qui ne savait être ni général , ni chef de parti, un homme d'une importance politique et militaire, tel que Pompée, levait la bannière de la constitution, les habitants des municipes d'Italie devaient accourir en foule autour de lui pour l'aider à combattre non pour le roi Pompée, mais contre le roi César. Une autre circonstance le favorisait également. Pom-

pée, même lorsqu'il était décidé, ne trouvait jamais le moyen d'accomplir sa résolution. Comme il ne savait pas déclarer la guerre, qu'il savait peut-être bien faire, le parti de Caton, incapable de la faire, était très capable de trouver un motif de la déclarer dans les tentatives faites pour la fondation d'une monarchie. D'après Pompée, tandis que lui-même se tenait à part et, suivant sa manière, parlait tantôt d'aller prendre le gouvernement de sa province d'Espagne, tantôt son commandement sur l'Euphrate, les fonctionnaires réguliers du gouvernement, c'est-à-dire le sénat, devaient rompre avec César et lui déclarer la guerre et en confier la direction à Pompée qui, cédant au vœu universel, se déclarerait le protecteur de la constitution contre les tentatives démagogiques et monarchiques, le soldat de l'ordre de choses existant contre les perturbateurs et les anarchistes, le général de la curie contre l'empereur des rues, en un mot, le sauveur de la patrie. De cette manière, Pompée, en s'alliant avec les conservateurs, ajoutait à ses propres partisans une seconde armée et un manifeste de guerre utile, avantages qui étaient, il est vrai, payés à haut prix par l'alliance avec d'anciens adversaires. Des innombrables inconvénients auxquels donnait naissance cette coalition, on voyait déjà s'en développer un et non le moins grave, c'est que Pompée laissait échapper l'occasion de rompre avec César, quand et comment il voulait, et que dans ce moment décisif, il se mettait sous la dépendance de tous les caprices d'une corporation aristocratique.

Les répubSBcnins. — Ainsi l'opposition républicaine, qui avait dû, pendant des années, se contenter du rôle de spectatrice, et avait à peine osé respirer, se trouvait, parla rupture des dictateurs, amenée sur: la scène. C'était là le cercle qui reconnaissait en Gatoa

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son chef, ces républicains qui étaient disposés à livrer, dans tous les cas, et maintenant plus que jamais, une bataille pour la république. La misérable issue de la tentative faite en 698 leur avait appris qu'ils étaient seuls hors d'état non seulement de faire la guerre, mais même de la déclarer; individuellement, on savait que, dans^ le sénat même, toute la corporation, avec peu d'exceptions isolées, était ennemie de la monarchie ; mais la majorité ne voulait rétablir la monarchie oligarchique que lorsqu'elle pourrait le faire sans danger, et elle avait pour cela longtemps à attendre. Ainsi, d'un côté un dictateur, de l'autro cette majorité endormie, qui voulait avant tout et à tout prix la paix, et qui était éloignée de toute réso- ' lution hardie, surtout d'une rupture ouverte avec lun ou l'autre des dictateurs. Il n'y avait donc pour le parti de Gaton qu'une possibilité de restaurer l'ancien régime, c'était d'entrer en alliance avec le moins dangereux des deux dictateurs. Puisque Pompée se déclarait pour la constitution républicaine et s'offrait pour la défendre contre César, l'opposition républicaine pouvait et devait reconnaître en lui son général et obliger cette majorité tremblante à s'allier avec lui pour déclarer la guerre. Pompée n'était sans doute pas très sincère dans son dévoûment à la constitution, tout le monde le savait ; mais double comme il était, on ne pouvait pas savoir aussi sûrement et clairement de lui que de César, que la première affaire du nouveau monarque serait de balayer radicalement lafriperie oligarchique. Dans tous les cas, la guerre faisait une armée républicaine et un chef républicain, et après la victoire sur César, on pouvait, dans des circonstances plus favorables, arriver à mettre de côté, non seulement un des monarques, mais la monarchie naissante. Dans l'état désespéré où étaient les affaires de l'oligarchie, l'offre que lui faisait Pompée

de s'allier avec elle pouvait être considérée comme une bonne fortune.

Son alliance avec Pompée. — La conclusion de l'alliance entre Pompée et le parti républicain fut rapidement conclue. Déjà, pendant la dictature de Pompée, s'était effectué un rapprochement notable. Toute la conduite de Pompée dans l'affaire de Milon, son refus de la dictature que lui offrait la populace, son intention déclarée de ne la recevoir que des mains du sénat, son énergie contre les perturbateurs de l'ordre et particulièrement contre les ultra-démocrates, l'affabilité avec laquelle il traitait Gaton et ses adhérents, tout cela paraissait aussi bien destiné à gagner le parti de l'ordre qu'hostile à César. D'autre part, Gaton et ses adhérents avaient fait la proposition de confier la dictature à Pompée, au lieu de le combattre avec leur rigorisme ordinaire, en ajoutant à cette proposition quelques changements de forme sans importance ; bientôt Pompée avait reçu des mains de Gaton et de Bibulus le consulat sans partage. Si; au commencement de 702 (52), il y avait déjà au moins une entente tacite entre le parti de Gaton et Pompée, l'alliance devait être conclue formellement en 703, jusqu'aux élections consulaires de cette année. A défaut de Gaton, qui ne put être nommé, on choisit un homme obscur du sénat qui était un de ses adhérents décidés. Marcus Glaudius Marcellus n'était pas un homme d'un zèle ardent et encore moins un génie, mais un aristocrate ferme et énergique , l'homme qu'il fallait, si l'on devait combattre Gésar, pour lui déclarer la guerre. Dans l'état des circonstances, cette élection significative, après les mesures répressives directement prises contre l'opposition républicaine, devait être vue avec bienveillance ou tout au moins avec un assentiment silencieux par le dictateur dej

Rome. Il marcha lentement et sourdement à sa manière, mais aussi il marcha avec résolution à la ruptm:'e.

Résistance passive de César. — Il n'entrait pas dans les vues de César de rompre en ce moment avec Pompée. En fait, il ne pouvait pas compter sérieusomont sur la durée d'un pouvoir partagé avec un collègue quelconque, et moins que tout autre, un collègue d'un ordre aussi subalterne que Pompée, et sans doute il était depuis longtemps décidé, à la fin de la conquête de la Gaule, à prendre pour lui la toute-puissance et à la conquérir au besoin par les armes. Mais un homme tel que César, dans lequel le soldat était complètement subordonné à l'homme d'État, ne pouvait méconnaître que la régularisation de l'organisme de l'État par la puissance des armes l'ébranlé jusque dans ses fondements les plus profonds, et pour toujours, et il devait chercher à amener celte révolution par des moyens pacifiques, ou tout au moins sans une guerre civile réelle. Mais si on ne pouvait éviter la guerre civile, il ne pouvait pas, du moins, y être obligé, au moment où, en Gaule, l'insurrection de Vercingétorix remettait en question tous les résultats acquis, et dont il s'occupait sans interruption depuis l'hiver de 702-1 (53-2), jusqu'à celui de 703 (51), au moment où dominaient en Italie Pompée et le parti de la constitution qui lui était hostile. L chercha donc à maintenir la situation, et par suite la paix avec Pompée, et à arriver au consulat qui lui avait été assuré à Lucques pour 706 (48,. S'il pouvait terminer complètement les affaires de Gaule et revenir à la tête de l'État, il pouvait raisonnablement espérer, lui, aussi supérieur à Pompée comme homme d'État que comme général, de déjouer ses manœuvres à la curie et au forum. Peut-être serait-il possible de trouver à

son rival lourd, épais et vacillant une situation sans influence, dans laquelle il l'annulerait paisiblement : les tentatives répétées de César pour se lier avec Pompée par des liens de famille pouvaient préparer cette solution, et éteindre les dernières étincelles de vieilles rancunes dans la soumission d'enfants issus des deux rivaux. L'opposition républicaine restait alors sans chef; elle serait donc tranquille et la paix serait maintenue. Si l'on n'y réussissait pas, et s'il fallait, comme cela était à craindre, faire appel aux armes, César comme consul manierait à Rome la majorité docile du sénat, et pourrait gêner la coalition des pompéiens et des républicains, peut-être même la rendre impossible : il aurait dès lors une bien meilleure situation pour faire la guerre, que s'il marchait contre le sénat et son général comme proconsul de Gaule. Le succès de ce plan dépendait, il est vrai, d'une condition, c'est que Pompée fût assez bon homme pour laisser César arriver au consulat qui lui avait été promis à Lucques ; si ce plan échouait, il était de l'intérêt de César de continuer à avoir la plus grande condescendance. Il gagnait ainsi le temps de terminer les affaires de la Gaule, et laissait à son collègue l'odieux de l'initiative de la rupture et par suite de la guerre civile, ce qui était fort important pour César, en considération de la majorité du sénat et du parti des intérêts matérie.s, et surtout de ses propres soldats.

Ce fut là qu'il tendit. Il se prépara : par les nouvelles levées de l'année 702-3, il porta le nombre de ses légions, en y comprenant celles qu'il avait empruntées à Pompée, à onze. Mais en même temps il favorisa expressément les actes de Pompée pendant sa dictature et l'ordre qu'il rétablit dans la capitale, il repoussa comme des sornettes les avertissements des amis affairés, et supporta ce qu'on pouvait sup-

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porter, restant inébranlablement attaché à une seule condition, c'est qu'à Texpiration de son temps de gouvernement, il partageait constitutionnellement et conformément aux conventions le consulat avec son collègue.

Préparatifs «l'une attaque contre César. —

Ce fat là précisément le champ de bataille de la guerre diplomatique qui venait de commencer. Si César était obligé de déposer «on commandement avant le temps et venait briguer le consulat, il restait sans charge dans l'intervalle entre le dépôt de son commandement et le consulat, et, par conséquent, le droit romain ne permettant les poursuites que contre un citoyen hors de charge, exposé à une accusation criminelle ; et, comme Galon était prêt depuis longtemps pour cette occurence et que Pompée était un protecteur plus que douteux, on pouvait lui prédire avec apparence de raison le destin de Milon. Pour y parvenir, l'adversaire de César avait deux moyens. Suivant le droit électoral ordinaire, tout candidat au consulat devait, avant les élections, c'est-à-dire le mois avant d'entrer en charge, annoncer sa candidature aux magistrats chargés des élections et se faire inscrire sur la liste des candidats. Suivant les traités de Lucques, il allait de soi-même que César serait dispensé de cette formalité qu'on avait souvent négligé de remplir pour d'autres candidats ; mais comme le décret de dispensation n'avait pas encore paru, et que Pompée était encore en possession de la machine à décrets, César était complètement sous la dépendance de son bon vouloir. Chose incroyable : Pompée renonça à cette situation si commode. Avec son consentement et pendant sa dictature. César fut dispenné par une loi tribumtienne de paraître en personne. Mais lorsque bientôt la nouvelle organisation électo-

raie parut, l'obligation imposée aux candidats de paraître en personne fut renouvelée, et on n'admit aucune exception en faveur de celui qui avait été dispensé par un décret du peuple antérieur: celte clause, en effet, avait été présentée par les affidés de César, mais n'avait pas été votée par le peuple. Suivant le droit formel, le privilège accordé à César était abrogé par la loi nouvelle, et la disposition qui avait été ajoutée par une pure interpolation à la loi déjà promulguée était une nullité : ainsi ce que Pompée aurait pu retirer purement et simplement, il le reprenait après l'avoir accordé, ce qui était déloyal.

Teutativc pour raccourcir la durée du proconsulat de César. — Si on avait ainsi travaillé indirectement à raccourcir le proconsulat de César, on fit suivre celte tentative d'une réorganisation des gouvernements, qui tendait au même but. Les dix années qui, suivant la loi proposée par Pompée lui-même en commun avec Crassus, avaient été assurées à César, comptaient suivant le calcul ordinaire du 1" mars 695 (59) au dernier jour de février 705 (49). Gomme cependant, suivant la pratique antérieure, un proconsul ou un pro préteur ne pouvait entrer en charge qu'au moment où il sortait du consulat et de la prélure, le successeur de César ne pouvait entrer en charge qu'au !'''• janvier 706, et par conséquent, César avait encore droit au commandement pendant les dix derniers mois de l'année 705, non pas en vertu de la loi Pompéia-Licinia, mais en vertu de l'ancienne règle, que le délai du commandement courait jusqu'à l'entrée en charge du successeur. Mais comme le nouveau règlement de 702 (52) appelait aux gouvernement non les consuls ou préteurs sortant de charge, mais ceux qui en étaient sortis depuis cinq ans ou plus ; il fixait ainsi, au lieu

de la succession continue, un intervalle entre le consulat et le gouvernement, et faisait tomber naturellement la nécessité légale de ne faire entrer le nouveau gouverneur en charge qu'au 1^' de l'année suivante. La timidité ombrageuse et la malice hésitante de Pompée se font voir dans tout leur jour, mêlées avec le formalisme étroit et la science politique du parti de la constitution. Des années auparavant, lorsque les armes diplomatiques étaient seules employées, on s'était déjà employé h obliger constitutionnellement César à déposer son commandement en lui envoyant un successeur, du jour où la propre loi de Pompée donnait fin au délai qui lui avait été accordé, c'esl-àdire du l""" mars 705 (49) : on avait voulu aussi considérer comme nuls les bulletins électoraux qui seraient en sa faveur aux élections de 706 (43). César, qui n'était pas en situation d'empêcher ces taquineries, se tut et laissa les choses venir à lui.

Débats sur le rappel de César. — La marche d'escargot des constitutionnels continuait. Suivant les usages, le sénat avait à délibérer sur les gouvernements de l'année 705 (49), en tant qu'ils concernaient les consuls sortants, au commencement de l'année 703 (51), et en tant qu'ils concernaient les préteurs sortants au commencement de 704 (50) ; celte première délibération donna la première occasion de discuter dans le sénat la nomination des nouveaux gouverneurs pour les deux Gaules, et par là la première occasion d'une collision ouverte entre le parti de la constitution et les partisans de César dans le sénat. Le consul Marcus Marcellus proposa de choisir, pour l'année 705, à partir du 1" mars, les deux consulaires destinés aux gouvernements jusque-là confiés à César. L'orage longtemps retenu éclata. Les calonieas n'avaient nullement l'intentioa de renoncer

à leur avis, que le droit accordé par une loi d'exception au procoDsul César de se présenter, quoique absent, au consulat, droit abrogé ensuite par un décret du peuple, lui fût maintenu illégalement. Le sénat devait également décider que la soumission de la Gaule étant terminée, les soldats qui avaient achevé leur service seraient licenciés. Les collations de droits de cité et les fondations de colonies faites par César dans la haute Italie étaient considérées comme nulles et inconstitutionnelles; en conséquence, Marcellus insista pour qu'on examinât à nouveau le cas d'un sénateur de Comum qui voulait être exempté, en vertu du droit de cité accordé par César, à cette localité, mais contesté par ses adversaires, de la peine de la flagellation qui ne pouvait être infligée qu'à des non citoyens. Ceux qui soutenaient alors César, et parmi lesquels le plus distingué était Caius Vibius Pansa, fils d'un homme proscrit par Sylla, mais qui était rentré dans la carrière politique, antérieurement officier dans l'armée de César, et qui était tribun du peuple pour cette année, firent valoir dans le sénat que la situation de la Gaule aussi bien que la convenance, conseillaient de ne pas rappeler César prématurément, mais de lui donner le commandement avec le consulat ; ils faisaient remarquer que, quelques années auparavant, Pompée avait réuni entre ses mains les gouvernements d'Espagne et le consulat, et qu'en ce moment encore, outre la surintendance générale des afl'aires de la capitale, il cumulait le commandement de l'Italie avec celui de TEspagne, qu'il avait reçu le serment des hommes en état de porter les armes, et que ceux-ci n'étaient pas encore dégagés de leurs serments.

Le litige commençait à se dessiner, mais il ne se précipitait pas vers une solution violente. La majorité du sénat, voyant venir la rupture, ne laissa pas pea-

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dant deux mois se produire une séance décisive, et d'autres mois passèrent encore sur les hésitations triomphantes de Pompée. Enfin, celui-ci rompit le silence et s'exprima, il est vrai, comme toujours, d'une manière embarrassée et incertaine, assez claiment cependant, contre son ancien allié et dans le sens du parti de la constitution. La proposition des césariens, de donner à leur maître le cumul du consulat et du proconsulat, fut repoussée par lui nettement et rudement ; cette proposition, ajoutait-il avec une dureté de mauvais goût, lui faisait l'effet d'un fils offrant à son père des coups de bâton. Il appuya la proposition de Marcellus, en ce sens qu'il ne voulait pas permettre à César le passage direct du proconsulal au consulat. Cependant, il sembla laisser percer qu'il était d'avis d'accorder, en cas extrême, à César, l'autorisation de se présenter au consulat quoique absent et de partager son commandement jusqu'au 13 nove mbre 705 (49), sans cependant se déclarer ouvertement pour cette solution. L'incorrigible temporisateur opina ensuite pour l'ajournement de la nomination du successeur jusqu'à la fin de février 704, ce qui était probablement conforme au désir des partisans de César, en vertu d'une disposition de la loi Pompéia-Licinia, qui interdisait au sénat toute délibération sur la nom.nation du successeur de César avant le commencement de sa dernière année de gouvernement.

Les sénatus consultes furent rendus en ce sens [29 septembre 703 (51)]. Le règlement des gouvernements de Gaule fut mis à l'ordre du jour pour le l" mars 704, mais déjà la dissolution de l'armée de César, comme autrefois un décret du peuple l'avait décidé pour l'armée de Lucullus, fut entreprise, en ce sens que les vétérans qui en faisaient partie furent autorisés à demander leur congé. Les partisans de César essayèrent, il est vrai, autant que la constitution lo

permettait, d'opérer la cassation de ces décrets parle veto tribunitien ; mais Pompée prétendit nettement que les ibnctionnaires étaient obligés à obéir sans condition au sénat, et que les intercessions et auires formalités surannées n'avaient plus rien à faire en cette circonstance. Le parti oligarchique, dont Pompée se faisait l'organe, trahissait ouvertement le dessein de réviser, après une victoire, la constitution dans son sens, et de mettre de côté tout ce qui favorisait la liberté du peuple, ils évitèrent évidemment, par ces motifs, de se servir des comices pour les attaques qu'ils dirigèrent contre César. La coalition entre César et le parti constitutionnel était un fait accompli ; la sentence de César était prononcée, l'exécution seule était ajournée. Les élections peur l'année suivante tournèrent complètement contre lui.

Contrc-préparatîfs <fc César. — Pendant ces préliminaires de guerre diplomatique de ses adversaires. César avait réussi à en finir avec l'insurrection gauloise, et à rétablir la paix dans tous les territoires soulevés. Déjà dans l'été de 703 (51), il envoya, sous le prétexte spécieux de garder la frontière, mais évidemment pour monirer que les légions de Gaule pouvaient être employées, une d'elles au nord de l'Italie Il devait comprendre, s'il ne l'avait d'ailleurs compris déjà, qu'il ne pouvait éviter de tirer l'épée contre ses concitoyens ; mais il chercha néanmoins, attendu qu'il était très désirable que les légions pussent demeurer quelque temps dans la Gaule à peine pacifiée, à temporiser encore, et connaissant les dispositions extrêmement pacifiques de la majorité du sénat, il ne renonça pas entièrement à l'espoir, malgré l'influence que Pompée exerçait sur elle, d'écarfpr la déclaration de guerre. Il n'hésita pas à faire de gi'dnds sacrifices pour éviter d'entrer en collision

déclarée avec les fonctionnaires du gouvernement. Lorsque le sénat [printemps de 704 (50)], demanda, surla proposition de Pompée, à celui-ci et à César, de donner une légion pour la guerre des Parthes qui allait commencer, et que, conformément à cette résolution, Pumpée redemanda à César la légion qu'il lui avait prêtée depuis plusieurs années, afin de s'embarquer pour la Syrie, César se rendit à cette double proposition, attendu que ni l'opportunité de cette résolution du sénat, ni la légitimité de la demande de Pompée ne pouvaient être contestées, et qu'il lui importait plus de rester dans les limites de la loi et de la stricte loyauté qne de garder quelques milliers de soldats de plus. Les deux légions arrivèrent sans retard, et se mirent à la disposition du gouvernement ; mais celui-ci les retint, au lieu de les envoyer sur l'Euphrate, à Capoue, aux ordres de Pompée, et le public eut une fois de plus l'occasion de comparer les efforts évidents que faisait César pour éviter une rupture avec les perfides maciiinations de ses adversaires.

Curîon. — Pour les négociations avec le sénat, il importait à César non seulement d'acheter l'un des deux consuls Lucius ^îlmilius Paullus, mais a^ant tout le tribun du peuple Caius Curion, le plus éminent parmi les nombreux génies dissolus de cette époque ; incomparable pour son élégance, pour son éloquence coulante et spirituelle, pour son habileté dans l'intrigue et cette activité qui, dans les caractères énergiques mais corrompus, se manifeste avec d'autant plus de puissance dans les intervalles de la paresse ; incomparable encore pour sa profusion inouïe et son art d'emprunter (on estimait ses dettes à 60 millions de sesterces (15,000,000), et avant tout pour son immoro.hté privée et politique. Déjà il s'était offert à César et

avait été repoussé ; ce talent qu'il avait révélé depuis dans ses attaques contre César obligea celui-ci à revenir ; le prix était fort, mais la marchandise en valait la peine. Curion, dans les premiers mois de son tribunal, avait fait le républicain indépendant, et tonné, en cette qualité, contre César et Pompée. La situation d'isolement brillant entre tous les partis qu'il y trouva, il en ûl usage avec son habileté accoutumée ; lorsqu'on miivs 704, le sénat s'occupa des gouvernements de Gaule pour l'année suivante, il appuya le décret, mais il s'opposa en même temps à la prorogation du pouvoir de Pompée et de son commandement extraordinaire.

Détsats snr le rappel de César et de Pom* pée. — La discussion par laquelle il prouva qu'une situation constitutionnelle ne pouvait être préservée que par la suppression de toutes les lois d'exception, que Pompée, nommé par le sénat seulement au proconsulat, pourrait encore moins lui refuser l'obéissance que César, que la démission d'un des deux généraux seulement augmenterait le danger au lieu de le conjurer, satisfit complètement les demi-sages et le gros public, et lorsqu'il déclara qu'il s'opposerait, par son veto, à toute mesure dirigée contre César seul, il trouva beaucoup d'appui dans le sénat et hors du sénat. César déclara qu'il partageait l'avis de Curion et se déclara prêt à déposer, sur l'ordre du sénat, gouvernement et commandement, à condition que Pompée en ferait autant ; il pouvait le faire eu toute sûreté, car, privé de son commandement d'Espagne et d'Italie, Pompée n'était plus dangereux. Pompée ne pouvait s'y refuser ; il avait beau répéter que César devait déposer le premier sa charge, et qu'il suivrait son exemple, il satisfaisait d'autant moins tout le monde, qu'il ne lisait aucun délai pour s'exécuter. La

solution traîna encore des mois ; Pompée el les catoniens, connaissant les dispositions de la majorité da sénat, n'osèrent pas refuser de mettre aux voix la proposition de Gurion. César employa l'été à consolider la paix dans les provinces conquises par lui, à faire une grande démonstration militaire sur l'Escaut et à se ménager une marche triomphale par le nord de l'Italie qui lui était complètement dévoué; l'hiver le trouva à la ville frontière du sud de sa province, à Ra venne. Le vote sur la proposition de Gurion, qu'on ne pouvait ajourner, eut lieu et signala la défaite de Pompée et de Gaton sur toute la ligne. Le sénat décida, par 370 voix contre 20, que les proconsuls de Gaule et d'Espagne seraient tous deux invités à déposer leur commandement, et les bons citoyens de Rome apprirent avec bonheur le succès de la proposition de Gurion. Pompée n'était donc pas moins rappelé que Gésar par le sénat, et tandis que Gésar se déclarait prêt à obéir, Pompée refusa. Le consul Gains Marcellus, qui présidait les séances, cousin de Marcus Marcellus, et comme lui appartenant au parti de Gaton, fit à la majorité du sénat un sermon violent et amer ; il était dur, en effet, d'être battu dans son propre camp, et et par la phalange des poltrons. Mais la victoire devait venir à un chef qui au lieu de dicter les lois brièvement et brutalement aux sénateurs, se remettait dans ses vieux jours à l'école des rhéteurs, pour faire face, par son éloquence polie à neuf, au jeune et éclatant talent de Gurion.

Déclaration de guerre. — La coalition battue dans le sénat était dans la situation la plus pénible. La fraction de Gaton avait voulu pousser les choses à l'extrême et contrarier le séna'i, et son vaisseau était venu échouer misérablement sur le banc de sable de la majorité endormie du sénat. Ses chefs du-

rent entendre dans les conférences les plus violents reproches contre Pompée ; il parla avec force et non sans raison des dangers d'une paix menteuse, et dit que s'il dépendait de lui de donner à la question une rapide solution, ils n'avaient pas à l'attendre de lui maintenant, et que c'était à eux à la trouver. Après que les défenseurs de la constitution et du gouvernement du sénat avaient déclaré que les droits constitutionnels des citoyens et des tribuns du peuple étaient d'inutiles formalités, ils se voyaient maintenant dans la nécessité de traiter de même les décisions du sénat, et puisque le gouvernement légal ne voulait pas se sauver lui-même, il fallait le sauver malgré lui. Cela n'était ni nouveau ni accidentel : de même qu'aujourd'hui Caton et les siens, Sylla et Lucullus autrefois avaient dû prendre sur eux une résolution énergique ; la machine constitutionnelle était entièrement usée, et comme autrefois les comices, aujourd'hui le sénat n'était plus qu'une roue endommagée et sortie de l'essieu.

On disait que César [octobre 704 (50)] avait amené quatre légions de la Gaule ultérieure dans la Gaule citérieure, et les avait établies à Placentia, Quoique ce déplacement de troupes fît partie des attributions du gouverneur, Curion démontra dans le sénat l'absence complète de fondement de ce bruit, et la* curie rejeta, par la majorité des voix, la proposition du consul Gains Métellus de donner à Pompée l'or ire de marcher contre César ; mais le consul nommé ainsi que les deux élus pour 705 (49), et appartenant au parti de Caton, se rendirent vers Pompée, et ces trois hommes tentèrent, de leur propre autorité souveraine, de le décider à se mettre à la tête des deux légions cantonnées à Capoue, et à appeler sous les armes la milice romaine. On ne pouvait imaginer un acte de toute-puissance plus inconstitutionnel pour corn-

MORT DE CRASSUS, RUPTUilE DU TRIUMVIRAT uJ

mencer la guerre civile ; mais on n'avait pas le temps de songer à ces détails : Pompée accepta. Les préparatifs de guerre, les revues commencèrent; pour s'en occuper personnellement, Pompée quitta la capitale en décembre 704 (50).

ntimntuMt de César. — César était complètement parvenu à faire prendre à son adversaire l'initiative de la guerre civile. Il avait, en restant lui-même attaché au terrain du droit, obligé Pompée à lui déclarer la guerre, et à la lui déclarer non comme dépositaire delà puissance légitime, mais comme général d'une minorité du sénat ouvertement révolutionnaire et qui terrorisait la majorité. C'était là un résultat considérable, quoique l'instinct des masses ne pût s'y tromper un instant et ne s'y trompât pas, sachant bien qu'il était question dans cette guerre de toute autre chose que de droit formel. Maintenant que la guerre était déclarée, il était dans l'intérêt de César de frapper le plus tôt possible un coup décisif. Les préparatifs de son adversaire étaient à peine commencés, et la ville elle-même était inoccupée. En dix ou douze Jours, une armée trois fois supérieure pouvait rencontrer les troupes de César dans la haute Italie ; mais maintenant il n'était pas impossible de surprendre Rome, et peut-être en une courte campagne d'hiver, s'emparer de toute l'Italie, et priver l'ennemi de ses meilleures ressources avant qu'il ait pu lesemployer. L'habile et énergique Gurion, qui, après avoir déposé le tribunat, s'était rendu immédiatement à Ravenne, exposa fortement à son maître la situation, et il lui fallut beaucoup d'efforts pour lui persuader qu'un plus long délai serait funeste. Mais comme celui-ci, pour no pas laisser de prétexte à son adversaire, n'avait pas amené jusque-là de troupes à Ravenne, il ne pouvait faire autre chose en ce

moment que de donner à ses corps l'ordre de marcher en avant. L'intervalle qui s'écoula entre ce moment et l'entrée de la première légion à Ravenne, César l'employa à envoyer à Rome un ultimatum qui, s'il n'était pas bon à autre chose, compromettait, du moins par son humilité, son adversaire dans l'opinion publique, et tandis qu'il semblait lui-même hésiter, devait le pousser à ne pas précipiter ses préparatifs. Dans cet ultimatum, il négligeait lous les griefs antérieurs, et se déclarait prêt à déposer le gouvernement de la Gaule et à renvoyer huit légions dan: les délais fixés par le sénat, et se déclarait satisfait, si le sénat lui laissait le gouvernement de la Gaule citérieure et de l'Illyrie, avec une légion, ou celui de la Gaule citérieurc seulement avec deux légions, et non pas même jusqu'à l'entrée en fonction des consuls, mais jusqu'à la un des élections consulaires de 706 (48). Il revenait ainsi à des propositions d'arrangement amiable, dont le parti du sénat au commencement des négociations et Pompée lui-même s'étaient déclarés prêts à se contenter, et se disait prêt à passer dans la vie privée l'espace qui séparaitles élections consulaires de l'entrée en charge. César faisaitil sérieusement ces propositions conciliantes, pensant qu'il pourrait, par cette condescendance, jouer son jeu avec Pompée, ou bien comptait-il qu'on était déjà trop avancé de l'autre côté pourvoir autre chose dans les tentatives d'accommodement que la preuve de sa conviction que tout était fini pour lui ? On ne saurait le décider avec certitude. Ce qu'il y a de vraisemblable, c'est que César regardait comme un jeu des plus dangereux de promettre quelque chose qu'il n'eût pas l'intention de tenir, et si, par aventure, ses propositions avaient été acceptées, il aurait sans doute tenu sa parole. Curion entreprit encore de défendre son maître dans la fosse aux lions.

Deruier débat dans le sénat. — En trois jours il accourait de Ravenne à Rome ; les deux nouveaux consuls, Lucius Lentulus et Caius Marcellus le jeune, avaient réuni le sénat pour la première fois le l^"" janvier 705 (49) : Gurion remit en pleine séance la lettre adressée par le général au sénat. Les tribuns du peuple, Marcus Antonius, connu dans la chronique scandaleuse de Rome comme l'ami intime de Gurion et le compagnon de ses folies, mais en même temps, considéré, par ses campagnes d'Egypte et de Gaiilo, comme un brillant officier de cavalerie, et Qiiintus Gassius Longinus, ancien questeur de Pompée, qui tous deux faisaient, à la place de Gurion, les affaires de Gésar à Rome, exigèrent la lecture de la dépêche. Les paroles graves et claires, par lesquelles Gésar exposait, avec la puissance implacable de la vérité, l'imminence de la guerre civile, le désir universel de paix, l'arrogance de Pompée et sa propre condescendance, les propositions d'accommodement dont la modération surprit sans doute ses propres partisans, la déclaration très nette qu'il tendait pour la dernière fois la main de réconciliation, produisirent la plus profonde impression. En dépit de lu crainte causée par les soldats qui avaient envahi la ville, le sentim.ent de la majorité n'était pas douteux: on n'osait pas se hasarder à l'exprimer. A la proposition renouvelée de Gésar, que les deux gouverneurs déposassent en même temps le commandement, à toutes les offres d'accommodement contenues dans sa lettre, et à la motion que firent Marcus Gaelius Rufus et Marcus Calidius, de laisser Pompée partir pour l'Egypte, les consuls répondirent par un refus de laisser voter, comme les y autorisait leur qualité de présidents. On ne put même faire mettre aux voix la proposition d'un de leurs amis les plus dévoués, Marcus Marcellus, qui n'était seulement pas aussi aveugle que son parti sur la situation

militaire, et qui demandait que la résojution du sénat fût ajournée jusqu'au moment où la réserve d'Italie serait sous les armes pour protéger le sénat. Pompée fit déclarer par son organe accoutumé, Quintus Scipion, qu'il était résolu plus que jamais à défendre les intérêts du sénat, et qu'il y aurait péril à attendre plus longtemps. Le consul Lentulus annonça sans détour qu'il ne s'en rapportait plus au décret du sénat, mais que si celui-ci s'immobilisait dans sa servilité, il agirait de son côté et s'arrangerait avec son puissant ami. Ainsi terrorisée, la majorité du sénat vota ce qu'on lui ordonnait : que César devait à un jour tlxe et peu éloigné remettre le gouvernement de la Gaule ultérieure à Domitius Ahénobarbus et celui de la Gaule citérieure à Marcus Servilius, et congédier son armée, faute de quoi il serait décrété de haute trahison. Lorsque les tribuns du peuple usèrent contre cette résolution de leur droit d'intercession, non seulement ils furent, prétendaient-ils, menacés dans la curie parles soldats de Pompée et obligés, pour sauver leur vie, de s'échapper de la ville dans des vêtements d'esclaves; mais encore le sénat traita leur démarche toute constitutionnelle comme une tentative révolutionnaire, déclara la patrie en danger, et appela, selon la formule habituelle, les citoyens aux armes, en plaçant à leur tête les magistrats fidèles à la constitution [7 janvier 705 (49)].

C'en était trop. César avait été informé, par les tribuns qui s'étaient réfugiés dans son camp, de l'accueil qui avait été fait dans la capitale à ses propositions : il rassembla ses soldats de la troisième légion, qui avaient quitté leurs cantonnements de Tergeste (Trieste), pour se rendre à Ravenne, et leur exposa l'état des choses. Ce n'était pas seulement le maître des cœurs et des esprits dont la parole brillante, à. ce moment solennel de sa destinée et de la destinée du

monde, éclatait en traits de flamme ; ce n'était pas seulement le général populaire et vainqueur, qui parlait aux soldats appelés par lui-même sous les drapeaux et qui le suivaient depuis huit ans avec un enthousiasme toujours croissant ; c'était surtout l'homme d'État énergique et conséquent qui depuis dix-neuf ans avait défendu la cause de la liberté dans la bonne et la mauvaise fortune, qui avait bravé pour elle le poignard des assassins et les bourreaux de l'aristocratie, le glaive des Germains et les flots d'un océan inotinu, sans hésiter et sans trembler, qui avait brisé la constitution de Sylla, renversé le gouvernement du sénat, couvert et défendu la démocratie désarmée par ses combats au delà des Alpes ; et il ne parlait pas à ce public de Glodius, dont l'enthousiasme républicain était depuis longtemps réduit en cendres et poussière, mais aux jeunes populations des villes et villages de la haute Italie, qui accueillaient encore avec enthousiasme la pensée de la liberté politique, qui étaient encore capables de combattre et de mourir pour l'idéal, qui avaient reçu révolutionnairement de César le droit de cité, qui leur était refusé par le gouvernement, qui consentaient à voir César renverser la hache et les faisceaux, sachant par des œuvres certaines quel usage impitoyable l'oligarchie voulait en faire contre les Transpadans. Devant de pareils auditeurs, un tel orateur exposa la reconnaissance pour la conquête de la Gaule, que conservait la noblesse au généial et à l'armée, la suspension des comices, le terrorisme exercé sur le sénat, le devoir sacré d'arracher à main armée à l'aristocratie le tribunat du peuple, conquis des siècles auparavant par leurs pères, les armes à la main> et de tenir l'antique serment qu'on prêtait pour soi-même et pour ses neveux, de génération en génération, de mourir pour le maintien du tribunat du peuple. Lors donc que lui,

chef et général du parti populaire, lui qui, après l'échec de ses tentatives de hier, avait poussé la longanimité jusqu'aux dernières limites, appelait aux armes les soldats du peuple, pour les suivre dans cette suprême, inévitable et dernière lutte, contre une aristocratie détestée et méprisée, aussi perfide qu'implacable et ridiculement incorrigible, il n'y avait pas un officier ni un soldat qui voulût reculer. La marche en avant fut commandée ; à la tête de son état-majop César passa l'élroit ruisseau qui séparait sa province de ritcilie et au delà duquel la constitution commandait aux proconsuls de Gaule de se tenir. En foulant de nouveau, après neuf années d'absence, le sol delà patrie • il foulait en même temps le sentier de la révolution. Le d4 était jeté.

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