CHAPITRE X
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS
J^iCuation relative des concurrents.-* Entre les deux maîtres collectifs de Rome, le sort des armes allait décider lequel des doux devait être le dominateur unique de Rome. Voyons comment se divisaient entre César et Pompée les ressources de la guerre qui allait s'ouvrir.
Puissance illiinitée de César sur son parti.
~- La puissance de César reposait surtout sur l'ascendant illimité qu'il possédait sur son parti. Si les idées de la démocratie et de l'aristocratie se réunissaient dans ce parti, ce n'était pas par suite d'une coalition accidentelle et passagère; mais il était dans l'essence d'une démocratie fondée sans constitution représentative, que la démocratie et la monarchie trouvassent en César leur suprême et plus haute expression. Politiquement et militairement, César décidait en première et dernière instance. Quelque estime qu'il fît des instruments de la puissance, ils n'étaient pour lui que des instruments. César était dans son parti sans collègue, entouré seulement d'adjudants qui étaient presque tous sortis de l'armée, et qui, instruits à l'école du soldat, ne s'informaient pas du but et des motifs, mais obéissaient sans conditions. Aussi au moment décisif où commença la guerre civile, un seul officier ou soldat lui refusa l'obéissance, et ce
vu. — 3
qui dessine la situation de César à l'égard de ses partisans, c'est que cet olïïcier était le premier de tous.
liBliiénas. — Labiénus avait partagé avec César toutes les a .entures de l'époque mystérieuse de Gatilina et toute la gloire de la conquête des Gaules, et avait commandé seul et conduit habituellement la moitié de l'armée ; il était incontestablement le plus ancien et le plus fidèle, comme le plus estimé et le plus honoré des lieutenants de César. En 704 encore, César lui avait donné le commandement de la Gaule citérieure, pour mettre en mains sûres ce poste de confiance et préparer à Labiénus le consulat. Mais Labiénus y entra en relation avec le parti opposé, et au commencement des hostilités, il se rendit au quartier général de Pompée et non à celui de César, ^et pendant toute la guerre civile, il combattit avec une obstination irritée son ancien ami et général, Nous ne connaissons suffisamment ni le caractère de Labiénus ni les motifs de son changement de parti ; mais nous ne voyons, en somme, en sa conduite, qu'une preuve de plus qu'un conquérant peut compter plus sûrement sur ses capitaines que sur ses maréchaux. Suivant toute apparence Labiénus était une de ces personnalités qui réunissent aux plus grandes qualités militaires une incapacité politique complète, et qui, lorsqu'ils veulent par malheur ou peuvent faire de la politique, sont exposés à ces palinodies, dont l'histoire des maréchaux de Napoléon fournit tant d'exemples tragi-comiques. Il pouvait se considérer comme le second chef de la démocratie après César, et c'est en se voyant sans doute déçu dans cette espérance, qu'il passa dans le camp de son adversaire. On vit éclater dans celte circonstance, pour la première fois, l'inconvénient qui résultait de ce qu'il n'avait jamais laissé se former dans ses
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 47
camps des lieutenants capables de conamander isolément, tandis que dans l'éparpillement inévitable de la guerre civile dans toutes les provinces de l'empire, il eût eu un besoin imminent de pareils hommes. Mais ce désavantage était compensé de beaucoup par un avantage capital qui ne pouvait être acheté qu'à ce prix, l'unité du commandement supérieur.
Armée de César. '— L'unité du commandement présentait comme premier avantage la disposition des instruments de César. Sous ce rapport, l'armée venait en première ligne. Elle comptait encore neuf légions d'infanterie ou au plus cinquante mille hommes, qui avaient tous affronté l'ennemi et dont les trois quarts avaient fait toutesles campagnes des Celtes. La cavalerie se composait de mercenaires germains et Doriques, dont l'utilité et la constance avaient été éprouvées dans la guerre contre Vercingétorix, Une guerre de huit ans, pleine de vicissitudes, contre une nation brave quoique inférieure aux Jtaliotes, au point de vue militaire, avait donné à César l'occasion d'organiser son armée, comme il savait seul l'organiser. La capacité physique est la première condition de l'utilité d'un soldat : dans les levées. César avait plus regardé à la force et à l'adresse des recrues qu'à leur fortune et à leur moralité. Mais l'erficacité d'une armée repose, comme celle de tout engin, sur la légèreté et la rapidité des mouvements ; les soldats de César avaient atteint, pour la disponibilité instantanée et la rapidité de la marche, une perfection qui a été rarement égalée et jamais surpassée. La valeur est naturellement en première ligne ; l'art d'exciter l'émulation mihlaire et l'esprit de corps, en sorte que la préférence donnée à certains soldats et à certains corps paraisse, à ceux qui sont retenus en arrière, la hiérarchie nécessaire de la bravoure, était pratiqué
par César avec une merveilleuse habileté. Il habituait les soldats à ne pas connaître la crainte ; il n'avertissait pas, quand cela pouvait se faire sans péril, les soldats d'une bataille imminente, et les jetait inopinément sur l'ennemi. Mais l'obéissance marchait de pair avec la bravoure. Le soldat était habitué à obéir sans demander pourquoi : on imaginait des incidents pour l'habituer à l'art difficile de l'obéissance aveugle. La discipline était forte, mais non pénible : on la resserrait quand on était devant l'ennemi ; mais d'autres fois, surtout après la victoire, on la relâchait, et quand un soldat, du reste capable, aimait à se parfumer et à se parer d'armes élégantes, ou bien se rendait coupable de brutalité ou d'autres dérèglements même sérieux, mais qui ne touchaient pas directement aux choses militaires, on fermait facilement les yeux, et César faisait souvent la sourde oreille aux plaintes des provinciaux. Mais on ne pardonnait jamais la mutinerie, non seulement aux mutins, mais au corps tout entier. Le bon solfiai ne doit pas être seulement capable, brave et obéissant, il doit être jovial et dispos, et les natures de génie ont seules le don, par l'exemple, par l'espérance, et surtout la conviction, d'habituer à un service dispos les machines animées qu'ils dirigent. Si l'ol'ficrer, pour compter sur la bravoure de ses soldats, doit avoir vu avec eus le péril en face. César avait eu, comme général, l'occasion de tirer l'épée, et s'en était servi comme les plus braves : pour l'activité et pour la fatigue, il se traitait encore plus durement que ses soldats. Il avait soin que la victoire leur donnât autant d'espérance qu'au général lui-même. Il savait les enthousiasmer pour la cause de la démocratie, autant que ce temps prosaïque permettait l'enthousiasme. Nous avons déjà raconté comment il faisait luire aux yeux de ses soldats qui, pour la plupart, étaient des Trans-
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 49
padans, l'espérance de voir leur patrie obtenir l'égalité civique, Oa comprend facilement que les récompenses matérielles ne manquaient pas, aussi bien pour les faits d'armes particuliers que pour l'universalité des soldats : les officiers étaient dotés, les soldats recevaient de l'argent, et on leur faisait espérer pour le triomphe des présents magnifiques. Mais César savait surtout, en vrai chef d'armée, tirer de chaque ressort petit ou grand de ce puissant instrument un emploi utile. L'homme ordinaire est fait pour servir, et il n'a pas d'objection à être un instrument, quand il sent qu'un maître le dirige. Le regard d'aigle du général, partout et toujours présent s'étendait à toute l'armée ; il récompensait et punissait équitablement ; et il savait employer la capacité de chacun suivant sa mesure, de sorte qu'il ne semblait pas exploiter ni jouer avec le sang et la sueur des moindres hommes, et obtenait ainsi, quand cela était nécessaire, un dévoûment qui allait jusqu'à la mort.
Sans laisser le regard du soldat s'arrêter longtemps sur les affaires générales. César lui laissait voir assez de la situation politique pour être reconnu par lui comme un général et un homme d'État idéal. Il traitait les soldats, non comme ses égaux, mais comme des hommes qui étaient capables d'entendre et de dire la vérité, et qui devaient ajouter foi aux promesses et aux assurances de leur général, sans soupçonner de supercherie ni écouter les cancans ; il voyait en eux de vieux camarades de bataille et de victoire, qu'il connaissait presque tous nommalivement, et. qui avaient tous contracté dans leurs longues campagnes une relation plus ou moins personnelle avec leur chef; de bons compagnons, avec lesquels son esprit jovial et élastique aimait à converser avec confiance, des subordonnés dont il savait apprécier les services, et dont ij avait le devoir sacré de venger la défaite ou
la mort. Peut-être ne s'est-il jamais trouvé une armée qui fût aussi complètement ce que doit être une armée: une machine appropriée à son objet et dans la main d'un maître qui sait en taire jouer les ressorts. Les soldats de César étaient et se sentaient décuplés dans leur force. Il ne faut pas oublier que dans la tactique romaine, qui reposait sur le combat de mêlée et surtout à l'arme blanche, le soldat romain était plus réellement supérieur aux recrues qu'il ne l'est aujourd'hui. Mais il y avait en eux autre chose qu'une bravoure supérieure qui décourageait les ennemis, c'était la confiance inébranlable qui attachait les soldats de César à leur général. Il est peut-être sans exemple dans l'histoire, qu'un général, entraînant ses soldats dans une guerre civile, n'ait été abandonné par aucun d'eux, officiers ou soldats, à l'exception déjà mentionnée de Labiénus. L'ennemi espérait une désertion sur une vaste échelle ; il fut trompé dans cette espérance, comme antérieurement dans celle de séparer l'une de l'autre l'armée de Lucullus et celle de César ; Labiénus lui-même parut dans le camp de Pompée avec une troupe de cavaliers celtes et germains, mais sans un seul légionnaire. Les soldats, comme s'ils eussent voulu prouver que la guerre les intéressait autant que leur général, résolurent entre eux de faire crédit à leur général de leur solde, que César avait promis de doubler au moment de l'ouverture de la guerre civile, et voulurent soutenir de leurs propres ressources leurs camarades pauvres ; en outre, chaque officier subalterne arma et paya de sa propre bourse un cavalier.
Étendue de la doiuinafion de César. — Si
César avait ce qui lui était nécessaire : une puissance politique illimitée et une armée d'une solidité inébranlable, cette puissance ne s'étendait que sur un territoire
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 51
relativement restreint. Il dominait surtout la province de la haute Italie. Cette contrée n'était pas seulement la mieux peuplée de toute l'Italie, mais la plus dévouée à la cause démocratique. L'esprit qui y régnait se voit par la conduite d'une division de recrues d'ûpitergium (Oderzo, dans la délégation de Trévise), qui, peu de temps après l'ouverture de la guQrre dans les eau.x illyriennes, Curent entourées sur un misérable transport parles vaisseaux ennemis, et qui, au lieu de se rendre, se laissèrent accabler de traits jusqu'au coucher du soleil : ceux qui avaient survécu au combat se donnèrent eux-mêmes la mort la nuit suivante. On comprend ce qu'on pouvait inspirer à une pareille population. Elle avait donné déjà à César le moyen de doubler son armée primitive, et lui donnerait, après l'ouverture des hostilités, une somme considérable de reci'ues. Dans l'Italie proprement dite, au contraire, rinflaence de César balançait à peu près celle de son adv^Tsairc. Quoique, par une manœuvre adroite, il eût «u mettre le parti de Caton dans son tort, et qu'il eût réussi à persuader de son bon droit tous ceux qui cherchaient un prétexte pour devenir neutres avec tranquillilé. comme la majorité du sénat, ou pour prendre son parti, comme ses soldats et les Transpadans, la masse des citoyens ne s'y était pas laissé tromper, et quand le commandant de la Gaule dirigea ses légions sur Rome, en dépit de toutes les chicanes de légalité, elle vit dans Caton et dans Pompée les défenseurs de la république légitime, et dans César l'usurpateur démocratique. On attendait partout du neveu de Marins, du beau-tils de Cinna, de l'allié de Catilina le retour des troubles de Marins et de Cinna, la réalisation des saturnales de l'anarchie projetée par Catilina, et si César trouvait, pour cette raison, des alliés, si les réfugiés politiques cherchaient protection auprès de lui, si ia canaille de la ville et de la campagne s'agita
à la nouvelle de son approche, c'étaient là des amis plus dangereux que des ennemis. César avait dans les provinces et dans les États clients moins d'influence encore qu'en Italie.
Provinces. — La Gaule transalpine jusqu'au Rhin et jusqu'au Canal lui obéissait, et les colons de Narbonne ainsi que les citoyens romains qui y étaient établis, lui étaient dévoués ; mais même dans la province de Narbonne, le parti de la constitution avait de nombreux partisans, et les provinces nouvellement conquises étaient plutôt, dans la guerre civile imminente, un fardeau qu'un avantage ; car il ne pouvait, pour de bonnes raisons, faire aucun usage de l'infanterie celte, et encore moins de la cavalerie. César avait cherché un appui dans les autres provinces et dans les États voisins, tout à fait ou à demi indépendants : il avait fait aux princes de riches présents, il avait fait de grands travaux dans certaines villes et leuravait promis, en cas de besoin, son appui financier et militaire ; mais, en somme, il n'avait que médiocrement réussi, et ses alliances avec les princes germains et celles des contrées du Rhin et du Danube, et particulièrement celle qu'il fit avec le roi des Noriques, Voctio, sérieuse pour le recrutement de la cavalerie, furent les seules qui eurent pour lui quelque importance.
La coalition. — Si César commençait la lutte comme simple gouverneur de la Gaule, sans autre ressource essentielle que des lieutenants habiles, une armée fidèle et une province dévouée. Pompée la commençait comme chef effectif de la république romaine, et en pleine possession des ressources disponibles du gouvernement régulier du grand empire romain. Mais si sa situation était politiquement et mili-
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAP3US 53
tairement beaucoup plus brillante, elle était beaucoup moins nette et solide. L'unité du commandement, que la position de César lui assurait nécessairement, étuit incompatible avec la coalition ; et bien que Pompée, trop soldat pour ne pas sentir cet inconvénient, voulût s'arracheràsadominationetseiîtnommer, parle sénat, généra] en chef des armées de terre et de mer,avecdes pouvoirs sans contrôle et sans limites, on ne pouvait refuser à la coalition une influence prépondérante sur la direction politique et même une action occasionnelle et par là même doublement nuisible sur le commandement militaire. Le souvenir d'une guerre de vingt ans, conduite des deux parts avec violence, entre Pompée et le parti de la constitution, la conviction bien établie des deux côtés et péniblement dissimulée que la première conséquence de la victoire serait la rupture entre les vainqueurs, le mépris qu'on se témoignait de part et d'autre, et non sans raison, le nombre restreint de gens distingués et influents dans les rangs de l'aristocratie et l'infériorité morale et intellectuelle de tous les intéressés, laissaient voir, chez les ennemis de César, une communauté d'action antinormale et forcée, qui formait un contraste fâcheux avec l'unité et la cohésion des adversaires.
Terrain de la coalition- — Bien que le désavantage d'une coalition de deux ennemis contre un troisième fût vivement senti par les adversaires de César, cette coalition était cependant encore une puissance redoutable. Elle dominait exclusivement la lier : tous les ports, tous les vaisseaux de guerre, tout ■3 matériel des flottes était à sa disposition. Les 'eux Espagnes, qui étaient pour Pompée ce que les iiaules étaient pour César, étaient dévouées à leurs maîtres et entre les mains de gouverneurs habiles et fidèles. Dans les autres provinces, naturellement à
l'exception des deux Gaules, les places de gouverneurs et de commandants étaient, sous l'influence de Pompée et de la minorité du sénat, occupées par des hommes sûrs. Les États clients avaient pris avec une grande résolution le parti de Pompée contre César. Les princes les plus importants, ainsi que les grandes villes, avaient eu, dans les longues vicissitudes de la carrière de Pompée, des relations personnelles étroites avec ce général ; dans la f^uerre contre les partisans de Marius, il avait été le compagnon d'armes des rois deNumidie et de Mauritanie, et il avait rétabli le royaume du premier ; dans la guerre de Mithridate, il avait relevé, outre une foule d'autres petites principautés spirituelles et temporelles, les royaumes de Bosphore, d'Arménie et de Gappadoce, créé le royaume galate de Déjotarus ; la guerre d'Egypte avait été entreprise par son influence, et ses adjudants avaient rétabli la domination des Lagides. La ville même de Massalia, dans la propre province de César, lui devait, outre beaucoup de faveurs, un agrandissement considérable de territoire, au moment de la guerre de Sertorius, et l'oligarchie qui y dominait était, avec celle de Rome, en union étroite et en relations suivies. Ces considérations personnelles et ces circonstances, ainsi que la gloire du vainqueur dans trois parties du monde, qui éclipsait de beaucoup, dans ces portions éloignées de l'empire, celle du conquérant des Gaules, nuisaient beaucoup moins à César que les intentions en les vues assez connues de l'h éritier de C.Gracchussur la nécessité de la réunion des États dépendants, et l'utilité de la colonisation provinciale.
Juba de lîaïuidie. — Aucun des dynastes ne se voyait plus directement menacé de ce danger que Juba, roi de Numidie, Non seulement depuis des années et même pendant la vie de son père Hiempsal,
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THÀPSUS 55
il avait souvent discuté et avec passion personnellement avec César, mais récemment Curion, le premier des adjudants de César, venait de faire aux citoyens romains la proposition de soumettre le royaume de Numidie. S'il devait enfin arriver que les États voisins indépendants dussent prendre part à la guerre tivile de Rome, le seul roi vraiment puissant, celui des Parthcs, par suite de l'alliance contractée par Pakoros avec Bibulus, s'allierait avec le parti aristocratique, tandis que César était bien trop Romain pour s'associer, par intérêt de parti, avec le vainqueur de son ami Grassus.
I^'ltalie contre César; — En ce qui concerne rîtalie, la grande majorité des citoyens était, comme nous l'avons dit, contre César : d'abord naturellement, toute l'aristocratie avec son immense clientèle, et, à peu près au même degré, la haute finance, qui ne pouvait guère espérer de conserver, dans une réforme sérieuse delà république, ses tribunaux de jurés et son monopole de pressuration des provinces. On trouvait les mêmes sentiments antidémocratiques chez les petits capitalistes, les propriétaires ruraux, et, en général, tous ceux qui avaient quelque chose à perdre : en pareil cas, il est vrai, le souci des prochains termes de l'impôt et celui de l'ensemencement et de la moisson dominaient tout le reste.
li'arméc pompéienne. — L'armée sur laquelle s'appuyait Pompée consistait principalement en troupes espagnoles, sept légions habituées à la guerre, et sur lesquelles on pouvait entièrement compter, et auxquelles se joignaient les divisions de troupes, il :st vrai, faibles et dispersées en Syrie, en Asie, en vîacédoine, en Afrique et en Sicile. En Italie, il n'y avait sous les armes que les deux légions rendues
par César, dont l'effeclif ne s'élevait pas à plus de 7000 hommes,, et dont la fidélité était plus que douteuse, attendu que ces soldats, levés dans la Gaule citérieure et ayant suivi César dans toutes ses campagnes, avaient été outrés de l'intrigue honteuse qui les avait obligés à changer de camp, et regrettaient vivement le général qui, au moment de leur départ, avait remis généreusement k chaque soldatles présents qui lui avaient été promis. Alais, outre que les troupes espagnoles pouvaient arriver en Italie au printemps, soit par la Gaule, soit par la mer, on pouvait trouver en Italie le contingent des trois légions levées en 699 (55), et la levée italique de 702 (52), qui était seulement en congé. En comptant cette réserve, le nombre des soldats dont pouvait disposer Pompée, sans les sept légions d'Espagne et celles qui étaient dispersées dans les autres provinces, s'élevait, en Italie seulement, à dix légions ou près de 60,000 hommes , de sorte que ce n'était pas une exagération que de prétendre, comme il le faisait, qu'il n'avait qu'à frapper le sol de son pied pour en faire sortir des légions. 11 avait, il est vrai, besoin de temps, quoique d'un temps restreint pour mobiliser ces troupes : les rôles étaient prêts pour la levée des soldats destinés par le sénat au service, à la suite de l'ouverture de la guerre civile. Immédiatement après la résolution décisive du sénat, 7 janvier 705 (49), au milieu de rhiver,leshommesles plus distingués de l'aristocratie s'étaient rendus dans les diverses provinces,pour hâter la réuniondes recrues et l'armemcint des contingents. On manquait de cavalerie, car on était habitué à compter pour la former sur la province et surtout sur les contingents celtes ; pour avoir au moins un commencement d'organisation, trois cents gladiateurs appartenant à César furent tirés des écoles de gladiateurs de Capoue et mis à cheval, ce qui causa un tel mécontentement que Pumpée les licencia,
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 57
et prit 300 cavaliers parmi les bergers à cheval de l'Apulie.
Dans les caisses, la marée était basse comme de coutume : on était occupé à grossir l'argent disponible avec les caisses et même les trésors religieux des municipes.
César prend l'ofTensive. — La guerre s'ouvrit, dans ces circonstances, au commencement de janvier 705 (49). Les troupes en état de se mettre en marche consistaient : du côté de César, en une légion, 5,000 hommes d'infanterie et 300 cavaliers à Ravenne, qui par la chaussée était éloignée de 50 milles ; du côté de Pompée, en deux faibles légions, 7,000 hommes d'infanterie, et une petite troupe de cavalerie, sous Appius Claudius, à Lucéria, à peu près également éloignée par la chaussée de la capitale. Les autres troupes de César, outre les divisions de recrues encore en voie d'instruction, étaient moitié sur la Saône et lu Loire, moitié en Belgique, tandis que les réserves italiques de Pompée se rassemblaient de toutes parts ; bien avant que les têtes de colonnes des troupes transalpines de César pussent entrer en Italie, il fallait rencontrer une armée bien supérieure. C'était, semblait-il, une folie, avec une armée forte comme celle de Catilina, et sans réserve effective, de prendre 1 oflensive contre une armée supérieure et qui grossissait chaque jour mais c'était une folie dans le genre de celle d'Hannibal. Si le commencement des hostilités était ajourné au printemps, les troupes espagnoles de Pompée prenaient l'offensive dans la Gaule transalpine, ses troupes italiqiies dans la Gaule cisalpine, et Pompée, égal à César comme tacticien et supérieur en expérience,était, dans une campagne aussi régulièrement conduite, un rival redoutable. Mais peut-être Pompée, habitué à oyéi:^^
lentement ou sûrement avec des forces supérie\ires, se laisserait-il dérouter par une attaque tout à fait improvisée, et ce qui ne pouvait pas décontenancer la treizième légion de César après la première épreuve de l'invasion gauloise et la campagne d'hiver chez les Bellovaques, la soudaineté de l'attaque et les souffrances d'une campagne d'hiver pouvaient désorganiser des troupes formées de vieux soldats césariens ou de recrues mal exercées ou encore en voie d'instruction. César entra donc en Italie.
Marche en avaut de César. — Deux chaussées menaient alors de la Romagne vers le sud : la voie Émilia Cassia, qui allait de Bononia par l'Apennin à Arrétium et Rome, et la voie Popilia Flaminia, qui allait de Ravenne à Fanum parla côte de l'Adriatique, et qui, se bifurquant en cet endroit, conduisait dans la direction de l'ouest par la passe de Furlo à Rome, et dans la direction du sud à Ancône, et de là en Apulie. Marcus Antonius gagna Arrétium par la première, César prit lui-même la seconde. Ils ne trouvèrent nulle part de résistance : les officiers de la levée n'étaient pas des militaires, les recrues n'étaient pas des soldats, les villes du pays n'avaient pas d'autre souci que de n'être pas assiégées. Lorsque Curion arriva avec 1,500 hommes à Iguvium, où environ deux mille recrues d'Ombrie s'étaient rassemblées sous le préteur Quintus Minucius Thermus, à la première nouvelle de son approche, général et soldats s'éloignèrent ; et il en fut de même partout en petit. César avait le choix de marcher ou bien contre Rome, dont les cavaliers d'Arrétium s'étaient approchés à une distance de 28 milles, ou contre les légions campées à Lucéria- Il choisit ce dernier parti.
AontAc évacuée. — La consternation de ses adveiv
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 59
saires fut prodigieuse. Pompée apprit à Rome la nouvelle de la marche de César; il sembla d'abord vouloir détendre la ville ; mais lorsque la nouvelle de l'entrée de César dans le Picénum et de ses premiers succès dans cette contrée y arriva, il y renonça et ordonna l'évacuation. Une terreur panique, augmentée par la fausse nouvelle que les cavaliers de César s'étaient déjà montrés aux portes de la ville s'empara de la haute société. Les sénateurs, à qui on avait annoncé que tout homme qui resterait dans la ville serait traité comme un complice du rebelle César, se précipitèrent au dehors. Les consuls eux-mêmes avaient tellement perdu la tête, qu'ils ne surent pas mettre les caisses publiques en sûreté ; et lorsque Pompée leur ordonna de s'en occuper tandis qu'il en était encore temps, ils lui expliquèrent qu'ils regardaient comme plus sûr qu'il occupât d'abord le Picénum. On ne sa\aiJ que faire ; ainsi on avait tenu un grand conseil de guerre à Téanum Sidicinum (23 janvier), où se trouvaient Pompée, Labiénus et ses deux consuls. Bientôt on reçut de nouvelles propositions d'accommodement de César : il offrait de licencier son armée, de livrer les provinces aux successeurs désignés, et de se présenter régulièrement au consulat, pourvu que Pompée se rendît en Espagne et qu'on désarmât en Italie. La réponse fut que si César retournait lui-même dans sa province, on s'engageait à faire désarmer en Italie et à obtenir du sénat une proposition qui renverrait Pompée en Espagne. Si ce n'était pas une simple supercherie, ce devait être une acceptation de la proposition, mais ce fut en fait le rejet. L'entrevue que César désirait avec Pompée fut refusée par celui-ci et devait l'être, afin que la défiance légitime du parti de la constitution ne s'accrût pas par l'apparence d'une nouvelle coalition avec César. Quant à la direction des opérations, on décida à Téanum que Pompée prendrait le
commandement des troupes stationnées àLucéria, et
sur lesquelles, malgré les soupçons qu'on avait sur leur fidélité, reposaient toutes les espérances ; qu'il entrerait avec ses troupes dans le Picénum, sa patrie et celle de Labiénus ; que, comme trente ans auparavant, il y appellerait personnellement les milices aux armes, et que, à la tête des fidèles Picentins et des anciennes cohortes aguerries de César, on essaierait d'arrêter l'ennemi. Il s'agissait seulement de savoir si le Picénum tiendrait jusqu'à ce que Pompée arrivât à son secours. César avait réuni son armée et était entré dans le Picénum par la route des côtes. Là les préparatifs étaient aussi en pleine activité : dans la ville la plus septentrionale du Picénum, Auximum, il y avait un rassemblement considérable de recrues sous les ordres de Publius Attius Varus ; mais à la prière de la municipalité, Varus évacua la ville, avant que César parût, et une poignée de soldats qui rencontrèrent cette troupe non loin d'Auximum la mit en pleine déroute, après un court engagement qui fut le premier de cette guerre. Gaius Lucilius Hirrus évacua bientôt également Gamérinum avec 3,000 hommes, Publius Lentulus Spinther, Asculum avec 5,000 hommes. Les populations entièrement dévouées à Pompée émigrèrent en masse et suivirent leur chef au delà des frontières ; la contrée était déjà perdue, lorsqu'on y vit arriver l'officier chargé par Pompée d'organiser la défense, Lucius VibuUius Rufus, qui n'était pas un sénateur distingué, mais un militaire expérimenté : il dut se contenter d'enlever aux officiers incapables de la milice les six à sept mille recrues qu'on avait sauvées et de les conduire ensuite au quartier le plus prochain.
Corfiniam a»siég:é. — C'était Gorflnium, le centre des levées dans les territoires albains, marses et
BRUNDISIUM, ILERDA. PHARSALE ET THAPSUS 61
péligniens : les masses de recrues qui y étaient rassemblées et qui s'élevaient à près de 15,000 hommes étaient les contingents des contrées les plus belliqueuses et les plus dévouées de l'Italie, et la fleur de l'armée en formation du parti de la constitution. Lorsque Vibullius y arriva, César était encore éloigné de plusieurs marches. Il n'était pas difficile, conformément aux instructions de Pompée, de quitter ce lieu et de conduire à l'armée principale en Apulie les recrues du Picénam délivrées et celles qui étaient rassemblées à Gorfmium. Mais le commandant de Corfinium était le successeur désigné de César, Lucius Domitius, un des entêtés les plus bornés de l'aristocratie romaine: et celui-ci non seulement refusa de suivre les ordres de Pompée, mais il empêcha Vibullius de marcher vers l'Apulie avec le contingent du Picénum. Il était tellement persuadé que Pompée ne temporisait que par entêtement et qu'il devait nécessairement arriver à son secours, qu'il ne se prépara pas même sérieusement à soutenir un siège, et qu'il ne rassembla pas les troupes de recrues dispersées dans les villes du Picénum. Pompée ne vint pas, attendu qu'il voulait bien garder ses deux fidèles légions comme réserve de la milice du Picénum, mais non pas livrer bataille à César avec elles seules. Au lieu de lui, ce fut César qui arriva (14 février). A ses troupes s'étaient jointes, dans le Picénum la douzième légion, et devant Corfinium la huitième légion de la Transalpine, et en outre il avait pu former, avec des prisonniers ou avec des soldats de Pompée qui s'étaient volontairement présentés, ou des recrues puisées partout, trois nouvelles légions, en sorte que devant Corfinium il était déjà à la tête d'une armée de 40,000 hommes, composée, pour moitié, de gens ayant déjà s Tvi. Tant que Domitius put compter sur l'armée de Pompée, il fit garder la ville ; lorsque les lettres de ce
dernier l'eurent enfin détrompé, il résolut de ne tenir en aucune façon dans un poste perdu, ce qui aurait rendu à son parti le plus grand service, ni même ^ de capituler ; mais tandis qu'il faisait annoncer aux simples soldats la délivrance comme imminente, il décampa, la nuit suivante, avec les officiers supérieurs. Il ne sut pas môme organiser ce plan ingénieux. Ce procédé désespéré le perdit. Une partie des contingents se mutina : les recrues marses, qui ne pouvaient pas croire à une pareille infamie de la part de leur général, voulurent marcher contre les rebelles; mais il fallut bientôt se rendre à la vérité, et alors toute la garnison se saisit de l'état-major, et se rendit tout entière avec lui à César (20 lévrier). Le corps de 3,000 hommes d'Albe et 1,500 recrues de Terracina se rendirent immédiatement, dès que les patrouilles de cavalerie de César parurent : une troisième division de 8,500 hommes à Sulmo avait déjà été obligée de capituler
Pompée à Brnndisiuni. — Pompée avait considéré l'Italie comme perdue dès que César était entré dans le Picénum : il voulait seulement ajourner autant qu'il le pourrait l'embarquement, pour sauver ce qu'il pourrait des milices. Il s'était enfin mis en marche pour gagner Brundisium, le port le plus voisin. Là se trouvaient les deux légions de Lucéria, et ce que Pompée avait pu rassembler à la hâte de recrues dans l'Apulie dépeuplée, ainsi que les contingents que les consuls et les autres délégués avaient pu mener à Brundisium : là se rendirent aussi en grand nombre les réfugiés politiques, et parmi eux les premiers sénateurs avec leurs familles. L'embarquement commença ; mais les vaisseaux préparés ne suffisaient pas pour transporter en une seule fois une masse d'iiom mes qui s'élevait déjà à 25,000 têtes. Il n'y avait done plus qu'à diviser l'armée.
BRUNDISIUM, ILERDÂ, PHARSALE ET THAPSUS 63
Embarquement poar la Créée. — La plus forte moitié mit à la voile (4 mars). Avec la plus petite partie, d'environ 10,000 hommes. Pompée attendit à Brundisium le retour de la flotte. Quelque désirable qu'il fût, pour une tentative quelconque de reprendre possession de l'Italie, de posséder Brundisium, on n'espérait pas cependanttenirlongtemps contre César. Celui-ci était arrivé devant la ville sur ces entrefaites, et le siège commençait. Il chercha avant tout à fermer le goulet du port par des digues et des ponts flottants, pour empêcher la rentrée de la flotte à son retour ; mais Pompée fit armer des transports qui se trouvaient dans le port, et sut empêcher qu'on ne fermât l'entrée du port jusqu'au moment oîi la flotte parut, et où le reste de l'armée, en dépit de la surveillance étroite des assiégeants et des dispositions hostiles des habitants de la ville, parvint à en sortir jusqu'au dernier homme, et arriva en Grèce sans avoir été atteinte par César. Le manque de flotte avait fait échouer le siège ; il empêcha également toute poursuite ultérieure.
Résultats utilitaires et financiers de roC" capatiou «le I*Italie. — Dans une campagne de deux mois, sans un seul combat sérieux, César avait dispersé une armée de dix légions, au point que la moitié à peine avait pu s'échapper en fuyant à travers la m^r, et que l'Italie tout entière avec la capitale et les caisses de l'État, et tous les approvisionnements étaient au pouvoir de César. Ce n'était pas sans raison que le parti vaincu gémissait sur la merveilleuse célérité, la prévoyance et l'énergie « du monstre. »
Cependant on pouvait se demander si César gagnait plus à la conquête de l'Italie qu'il ne perdait. Au point de vue militaire, il avait enlevé, il est vrai, à l'adversaire, des ressources considérables.
et les avait, de plus, rendues disponibles pour lui. Déjà, au printemps de 705(49), son armée comptait, par suite des levées qui avaient été organisées en masse, outre neuf vieilles légions, un nombre important de légions de recrues. D'autre part, cependant, non seulement il était nécessaire de laisser en Italie une armée d'occupation considérable, mais encore de prendre des mesures contre le danger probable d'un blocus du commerce maritime, et par suite, d'une famine à Rome, et la question militaire, déjà difficile pour César, se compliquait encore de cette difficulté. Financièrement, il était important pour César d'avoir pu s'emparer des caisses publiques, où il avait trouvé 4,105 livres d'or et 900,000 livres d'argent (près de 70,000,000) ; mais les principales sources de revenus, c'est-à-dire les impôts de l'Orient, étaient encore aux mains ,de l'ennemi, et les besoins croissants de l'armée, ainsi que la nécessité nouveDe de s'occuper de la population romaine, exigeaient des ressources pour lesquelles ces sommes énormes étaient tellement insuffisantes, que César fut bientôt obligé de faire appel au crédit particulier ; et comme cette ressource devait lui manquer bientôt, on devait s'attendre à des confiscations en masse.
Résultats politiques de la campagne. —
De grandes difficultés se préparaient également dans les circonstances politiques qu'avait créées l'invasion de l'Italie. L'inquiétude que causait aux classes riches l'imminence de l'anarchie était universelle. Amis et ennemis voyaient en César un second Catiiina : Pompée, croyait-on, affectait de croire que César n'avait été poussé à la guerre civile que par l'impossibilité de payer ses dettes. Cela était tout simplement absurde : mais les antécédents de César n'étaient rien moins que rassurants, et encore moins radaurant éi.ait
BRUNDISIUM, TLERDA, PHARSALE ET THAP3US 65
son entourage. Des individus de la plus détestable réputation, des compagnons tels que Quintus Hortensius, Gaius Curion, Marcus Anlonius, celui-ci beaufils du Lentulus qui avait été exécuté sur l'ordre de Cicéron après la conspiration de Catilina, y jouèrent les premiers rôles : les premiers postes de confiance étaient donnés à des hommes qui avaient renoncé depuis longtemps à compter leurs dettes ; on voyait les fonctionnaires césariens non seulement entretenir des danseuses, — les autres en faisaient autant — mais se montrer publiquement avec de pareilles créatures. Devait-on s'étonner que des hommes sérieux et politiquement impartiaux attendissent une amnistie pour tous les criminels exilés, l'abolition des registres des créanciers, des mesures étendues de confiscation. de proscription et de meurtre ?
Cependant, cette fois encore, «le monstre» trompa l'a' lente de ses ennemis comme celle de ses amis. Déjà, lorsque César s'était emparé de la première ville d'Italie, Ariminum, il avait défendu aux soldats de se montrer armés dans l'intérieur de la ville ; les villes avaient été mises à l'abri de toute déprédation, qu'elles eussent reçu César en ami ou en ennemi. Lorsque la garnison révoltée livra le lendemain soir Corfinium, il ajourna, contre toutes les règles militaires, l'occupation de la ville jusqu'au lendemain matin, uniquement pour ne pas l'exposer à l'entrée nocturne de ses soldats irrités. Parmi les prisonniers, il enrôlait dans son armée les simples soldats politiquement inofl'ensifs ; il pardonnait aux officiers et les laissait vivre en liberté, sans distinction de personne et sans exiger d'eux aucune promesse, et il leur faisait restituer ce qu'ils réclamaient comme propriété particulière, sans trop scruter la légitimité des prétentions. Lucius Domitius lui-même fut ainsi traité, et on envoya à Labiénui dans le camp ennemi l'or et le bagage qu'il
avait laissés. Au milieu de la plus grande détresse financière, on ne toucha pas aux biens immenses des adversaires présents ou absents. César aimait mieux emprunter à ses amis que d'irriter contre lui les populations par l'exercice du droit légitime, il est vrai, mais tombé en désuétude, de lever l'impôt foncier. Le vainqueur ne regardait comme résolue par k. victoire que la moitié, et non la plus difficile, des problèmes qui se dressaient devant lui. Il n'espéraii dans la durée de son succès, comme il le disait luimême, que par un pardon sans condition accordé aux vaincus, et pendant toute la marche de Ravenne à Brundisium, il renouvela incessamment ses propositions d'une entrevue personnelle avec Pompée, et d'un accommodement raisonnable.
Menaces des éniig:rés. ^ Mais si l'aristocratie, déjà auparavant, n'avait pas voulu entendre parler de réconciliation, une émigration inattendue et précipitée avait changé son ressentiment en fureur, et les projets de vengeance des vaincus contrastaient avec la modération du vainqueur. Les communications qui arrivaient du camp des émigrés aux armées d'Italie ne parlaient que de projets de confiscation, de proscription, de plans d'épuration du sénat et du gouvernement, auprès desquels la restauration de Sylla n'était qu'un jeu d'enfant, et qui consternaient leurs partisans raisonnables.
lie g:ros des gens semble g:ag:né à César. ^
L'emportement de l'impuissance et la modéraLion de la force produisaient leurs effets. La masse, qui faisait passer les intérêts matériels avant ceux de la politique, se jeta dans les bras de César. Les villes de province portaient aux nues l'équité, la modération, l'habileté du vainqueur, et les ennemis mêmes étaient obligés
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 6/
d'fivouer que ces éloges étaient mérités. La haute tiii.LPiCe, les fermiers d'impôt et les jurés n'avaient plus aucune envie, après le naufrage que le parti de la constitution avait essuyé en Italie, de se confier aux mêmes administrateurs ; les capitaux reparaissaient et les riches seigneurs recommençaient leur tâche journalière de dresser les livres d'impôts. La grande majorité du sénat, au moins sous le rapport numérique (car les plus illustres et les influents des sénateurs n'en faisaient plus partie), était, en dépit des ordres de Pompée et des consuls, demeurée en Italie et même en partie dans la capitale, et s'accommodait du nouveau gouvernement. La douceur si bien calculée de César, même dans son exagération apparente, atteignait son but : calmer l'anxiété que causait aux classes aisées la menace de l'anarchie. Ce n'était là pour l'avenir qu'un gaia éphémère. Prévenir l'anarchie et la crainte presque aussi dangereuse qu'elle causait, était la condition essentielle de la réorganisation de la république.
Colère du parti anarcliique contre César
— Mais pour le moment, cette douceur était plus dangereuse pour César que ne l'eût été le renouvellement des folies de Cinna et de Catilina : elle faisait de ses amis des ennemis, et ne lui réconciliait pas ses ennemis. La clique catilinienne qui entourait César murmurait de voir le meurtre et le pillage ajournés. On devait attendre de ces amis décriés, corrompus et quelquefois pleins de talent, une redoutable opposition.
Lie parti répuSilieaîn eu Italie. — Les républicains de toutes les nuances n'avaient été ni vaincus ni réconciliés par la clémence du vainqueur. Suivant le credo du parti de Gaton, le devoir envers ce qu'ils
appelaient la patrie passait avant tout autre : ceux mêmes qui devaient à César la liberté et la vie demeuraient obligés à prendre les armes contre lui ou tout au moins à conspirer. Les fractions les moins décidées du parti de la constitution semblaient prêtes, il est vrai, à accepter paix et protection du nouveau monarque ; mais ils ne cessaient pas pour cela d'avoir de la répugnance pour la monarchie et pour le monarque. Plus le changement de constitution devenait imminent, plus la grande majorité des citoyens sentait renaître en elle, tant dans la capitale facilement surexcitée que dans les populations plus énergiques de la campagne et des provinces, un vif sentiment d'ardeur républicaine : en ce sens, les amis de la constitution à Rome avaient raison d'annoncer à leurs partisans exilés que là toutes les classes et tous les individus étaient bien disposés pour Pompée. Les dispositions hostiles de tous ces gens s'accroissaient encore par l'influence morale que les partisans plus décidés et d'une classe plus élevée exerçaient précisément, comme exilés, sur les inférieurs et sur la masse. Le noble rougissait de rester en Italie , le demi-aristocrate aurait cru faire acte de plébéien s'il n'avait pas été en exil avec les Domitius et les Métellus, et s'il restait sur les bancs du sénat à côté des nullités césariennes. La douceur du vainqueur donnait à cette opposition silencieuse une importance croissante : César ayant une fois renoncé au terrorisme, ses ennemis secrets semblaient pouvoir montrer sans beaucoup de danger leur répugnance pour le nouveau régime.
Résistance frassiTeda sénat contre César.
- — Bientôt il fit sous ce rapport des expériences remarquables avec le sénat. César avait commencé la lutte pour arracher le sénat terrorisé à ses oppresseurs.
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 69
C'était maintenant un fait accompli ; il demandait donc au sénat l'approbation des faiis accomplis, et la toute-puissance nécessaire pour continuer la guerre, Dans ce but, lorsque César parut devant Rome (à la fin de mars), les tribuns du peuple de son parti convoquèrent pour lui le sénat (1 avril). La réunion fut nombreuse ; mais des sénateurs demeurés en Italie, les plus illustres étaient absents, et parmi eux le chef de la ÇQajorité' servile, Marcus Gicéron et le propre beau-frère de César, Lucius Pison : ce qui fut plus grave encore, c'est que ceux qui étaient présents ne parurent pas disposés à voter les propositions de César. Lorsque César parla d'une dictature pour la continuation de la guerre, un des deux consulaires présents, Servius SulpiciusRufus, homme honoré, qui ne demandait qu'à mourir tranquillement dans son lit, dit que César mériterait bien de la patrie s'il voulait renoncer à porter la guerre en Grèce jet en Espagne. Lorsque César demanda au sénat de lui servir au moins d'intermédiaire pour des propositions de paix à Pompée, on ne s'y opposa pas en principe, mais les menaces des émigrés contre les neutres les avaient tellement effrayés, que personne ne voulut se charger de l'ambassade pacifique. César venait se heurter lui aussi contre la répugnance qu'éprouvait l'aristocratie à aider à élever un trône, et contre la mollesse du sénat qui avait déjà paralysé avant César la nomination de Pompée au commandement en chef delà guerre civile. D'autres obstacles venaient se joindre à celui-là. César désirait, pour régulariserle plus possible sa situation, être nommé dictateur : ce désir ne put se réaliser, parce qu'un dictateur ne pouvait constitutionnellement être nommé que par un des consuls^ et que César ne put acheter le consul Lentulus, dont tout le monde connaissait la situation pécuniaire embarrassée. Le tribun du peuple Lucius Métellus protesta contre l'ensemble
vu. — 4
des actes du proconsul, et fit mine de couvrir de son corps la caisse publique, quand les émissaires de César vinrent pour s'en emparer. César ne pouvait se dispenser de mettre de côté, le plus doucement possible, les plus récalcitrants : au reste, il continua à éviter tous les actes de violence. Il déclara au sénat, comme il l'avait fait antérieurement au parti de la constitution, qu'il aurait aimé à réorganiser l'État par des voies légales et avec l'aide du corps suprême de l'État ; mais que du moment que ce concours lui était refusé il pouvait s'en passer.
Réorganisation des affaires de la capitale.
Sans s'embarrasser davantage du sénat et des formalités politiques, il donna le gouvernement de Rome au préteur Marcus uEmilius Lépidus, comme préfet de la ville, et il s'occupa du gouvernement des contrées qui lui étaient soumises, et de la continuation de la guerre. Même au milieu du fracas de ce combat de géants, et malgré l'agréable perspective des promesses libérales de César, la multitude de la capitale ne s'habitua pas, sans un profond étonnement, à saluer du titre de monarque le véritable monarque, et à voir forcer par ses soldats les portes du trésor public. Mais on n'était plus au temps où les impressions et les opinions des masses dirigeaient les affaires publiques ; les légions décidaient, et on s'occupait peu ou point du tout de quelques imaginations mélancoliques.
lies pompéiens en Espagne. — César se hâta d'ouvrir la campagne. Il devait les succès qu'il avait obtenus jusque-là à l'offensive, et il comptait y persister. La situation de son adversaire était difficile. Après que le plan primitif, qui consistait à prendre l'offensive en Italie, en Espagne et dans les deuxGau-
BRUNDISIUM, ILERDÂ, PHARSALE ET THAPSUS 71
les, avait échoué par l'attaque de César, rintention de Pompée était de renoncer à l'Italie et de se rendre en Espagne. Là il avait une position très forte. L'armée comptait sept légions : elle avait dans ses rangs un grand nombre de vétérans de Pompée, et tant d'années de luttes dans les montagnes de la Lusitanie avaient trempé soldats et officiers. Parmi les généraux, Marcus Varron n'était qu'un savant illustre et un partisan dévoué; mais Lucius Afrani us avait combattu avec distinction en Orient et dans les Alpes, et Marcus Pétréius, le vainqueur de Catilina, était un officier aussi intrépide que capable. Si, dans la province ultérieure, César avait encore, depuis son gouvernement, de nombreux partisans, la province plus importante de l'Èbre était attachée, par tous les liens du respect et de la reconnaissance, au célèbre général qui, vingt ans auparavant, y avait commandé dans la guerre de Sertorius et l'avait de nouveau gouvernée, quand cette guerre avait été terminée. Pompée ne pouvait évidemment, après la catastrophe d'Italie, rien faire de mieux que de s'y rendre avec les tronçons de son armée, et d'attendre César avec toutes ses forces. Malheureusement il s'était tellement attardé en Apulie, pour tâcher de sauver les troupes qui étaient demeurées à Corfinium, qu'au lieu des ports de Campanie, il avait été obligé de choisir pour l'embarquement celui de Brundisium. Pourquoi, maître de la mer et de la Sicile, ne revint-il pas à son plan primitif, c'est ce qu'on ne saurait expliquer: peut-être l'aristocratie, dans ses vues étroites et de parti, montra-t-elle de la répugnance à se confier aux troupes et à la population de l'Espagne : bref, Pompée demeurf en Orient et César eut le choix de diriger ses armes soit contre l'armée qui s'organisait en Grèce sous les ordres mêmes de Pompée, ou contre l'armée aguerrie d'Espagne, commandée par ses habi-
les lieutenants. Il s'était décidé pour le dernier plan, et dès que la campagne d'Italie avait été terminée, il avait pris des mesures pour rassembler sur le Rhône inférieur ses neuf meilleures légions et 6,000 cavaliers, gens choisis par César dans les cantons gaulois ou mercenaires germains, outre un certain nombre d'archers ibères et liguriens,
Massalia eonlre César. — Mais là aussi les adversaires avaient été actifs. Lucius Domitius, nommé gouverneur de la Gaule ultérieure à la place de César, s'était immédiatement rendu de Corfinium, dès qu'il avait été relâché par César, à Massalia, avec ses compagnons et avec l'homme de confiance de Pompée, Lucius Vibullius Rufus, et il avait décidé effectivement la ville à se déclarer pour Pompée et à refuser le passage aux troupes de César. Des troupes espagnoles, les deux légions sur lesquelles on comptait le moins étaient dans la province ultérieure sous les ordres de Varron. Au contraire, les cinq meilleures légions, renforcées de 4,000 hommes d'infanterie espagnole ou d'infanterie de ligne celtibérienne, de troupes légères lusitaniennes et autres, outre 5,000 cavaliers sous Afranius et Pétréius, se préparaient, suivant les ordres de Pompée apportés par Vibullius, à disputer à l'ennemi le passage des Pyrénées.
César oceape les Pyrénées. -• César se rendit lui-même en Gaule, et, retenu parla conduite du siège de Marseille, il envoya la plus grande partie des troupes rassemblées sur le Rhône, six légions et la cavalerie, sur la grande chaussée qui menait par Narbo (Narbonne), à Rhode (Rosas), pour prévenir l'ennemi aux Pyrénées. Il y réussit ; lorsque Afranius et Pétréius arrivèrent aux passages, ils les trouvèrent occupés par les césariens, et, après avoir perdu la li-
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 73'
gne des Pyrénées, ils prirent position entre ces montagnes et l'Èbre, à Ilerda (Lerida). Cette ville est située à quatre milles au nord do l'Èbre, sur la rive droite d'un de ses affluents, le Sicoris (Segro), qu'on traversait sur un seul pont solide pour se rendre à Ilerda,
Positions à Ilerda. «-i Au sud d'Ilerda, courent les collines qui bordent la rive gauche de TÈbre, et qui se rapprochent de la ville : au nord s'étend, des deux côtés du Sicoris, une plaine basse qui est dominée par la colline sur laquelle la ville est bâtie ; mais la défense de l'Espagne, du moment que la ligne des Pyrénées était perdue, ne pouvait être sérieuse que derrière l'Èbre, et comme on n'avait ni une communication bien établie entre Ilerda et l'Èbre, ni de ponts pour traverser ce fleuve, la retraite de la position avancée sur la véritable ligne de défense n'était pas sûre. Les césariens s'établirent solidement au dessus d'Ilerda dans le delta que forme le fleuve Sicoris avec son affluent, le Cinga (Ginca), qui s'y jette au dessous d'Ilerda : cependant l'attaque devint sérieuse, quand César arriva au camp (23 juin). Sous les murs de la ville on combattit avec un acharnement et une bravoure égale et des fortunes diverses ; les césariens n'atteignirent pas cependant le but qu'ils poursuivaient, celui de s'établir entre le camp des pompéiens et la ville, et de se rendre maîtres par là du pont de pierre ; ils restèrent donc, pour leurs communications avec la Gaule, limités aux deux ponts qu'ils avaient jetés en toute hâte sur le Sicoris. et comme le fleuve était trop large à Ilerda, ils furent obligés de les jeter à cinq milles au dessus de la ville.
César coupé. ^ Lorsque la fonte des neiges fit monter le niveau des eaux, les deux ponts furent dé-
faits ; et comme on manquait de bateaux pour passer les eaux enflées, et qu'on ne pouvait penser, dans ces circonstances, à rétablir les ponts, l'armée romaine fut enfermée dans l'étroit espace qui séparait le Ginga du Sicoris, tandis que la rive gauche, et par suite la chaussée par laquelle l'armée communiquait avec la Gaule et l'Italie, fut abandonnée sans combat aux pompéiens, qui passèrent le fleuve tant sur le pont de la ville que sur les radeaux, à la manière lusitanienne. G'était à peu près le temps de la moisson : la récolte précédente était enlevée, et celle de l'année n'était pas encore faite ; la langue de terre qui séparait les deux fleuves fut bientôt dénudée. Il y avait dans le camp une véritable famine : un boisseau de froment coûtait 300 deniers (315 francs) ; une foule de maladies éclatèrent dans le camp, tandis que sur la rive gauche on était parfaitement approvisionné, renforcé par des arrivages de toutes sortes : de la Gaule arrivaient des cavaliers et des archers, des officiers et des soldats dont le congé était expiré, des détachements rentrant dans le pays, enfin près de 6,000 hommes que les pompéiens attaquèrent avec des forces supérieures et qu'ils rejetèrent dans les montagnes en leur faisant perdre beaucoup de monde, tandis que les césariens étaient obligés d'être sur la rive droite simples spectateurs de ce combat inégal. Les communications de l'armée étaient aux mains des pompéiens. En Italie on n'avait pas de nouvelles de l'Espagne, et les bruits qui commençaient à courir n'étaient pas très éloignés de la vérité. Si les pompéiens avaient poursuivi leurs avantages avec énergie, ils n'auraient pu manquer ou de s'emparer, presque sans combat, de l'armée emprisonnée sur la rive gauche du Sicoris, ou au moins de la rejeter sur la Gaule, et de s'établir si bien sur cette rive que personne ne pourrait passer le fleuve sans qu'ils le sussent. Mais ces deux désastres avaient
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 75
été évités ; les troupes de César avaient été repoussées avec perte, mais n'avaient été ni anéanties ni complètement rejetées en arrière, et on laissa au fleuve lui-même le soin de protéger le passage de l'armée.
César rétablit les coniintmicatîons. —
Voici quel fut le plan de César, 11 fît confectionner dans son caûip des canots faits de bois léger ou d'osier recouvert de cuir, sur le modèle que ceux que les Bretons, et plus tard les Saxons, employaient dans la Manche, et il les fit transporter en chariot sur le point où les ponts avaient existé. L'autre rive était libre : on y arriva sur ces nefs fragiles sans difficulté, et on rétabht les ponts. Les voies de communication furent aussi remises en état, et on reçut les approvisionnements impatiemment attendus. A peine César avait-il, par celte heureuse diversion, sauvé l'armée d'un péril imminent, qu'il fit ravager par sa cavalerie, fort supérieure en habileté à celle des ennemis, les contrées de la rive gauche du Sicoris, et alors on vit bientôt des cités considérables de l'Espagne, entre les Pyrénées et l'Èbre, Osca, Tarraco, Dertosaet d'autres, et même quelques-unes au sud de l'Èbre, se ranger du parti de César.
Les Pompéiens quittent Ilerda. — Les troupes volantes de César et la défection des cités environnantes rendaient les approvisionnements des pompéiens difficiles ; ils décidèrent alors de se retirer derrière la ligne de l'Èbre, et se hâtèrent d'aller construire un pont sur cette rivière au dessous du confluent du Sicoris. César chercha à couper à ses adversaires la retraite sur l'Èbre et à les retenir à Ilerda; mais tant que l'ennemi était en possession du pont de cette ville, et qu'il n'avait lui de son côté ni
gué ni ponts, il ne pouvait diviser son armée sur les deux rives pour la bloquer. Ses soldats travaillaient jour et nuit à creuser des fossés d'écoulement pour établir un gué qui permît à l'infanterie de passer. Mais les préparatifs des pompéiens pour passer l'Èbre furent terminés avant ceux de César pour l'investissement d'Ilerda, et lorsque, après avoir terminé leurs ponts de bateaux, ils cherchèrent à gagner l'Èbre par la rive gauche du Sicoris, les fossés d'écoulement que César faisait construire ne lui parurent pas assez avancés pour donner passage à l'infanterie ; il ne fit donc passer le fleuve qu'à la cavalerie, et s'attachant aux pas de l'ennemi, il chercha au moins à le retarder et à lui faire du mal. Mais lorsque les légions de César aperçurent à l'aurore les colonnes ennemies qui s'éloignaient depuis le milieu de la nuit, ils comprirent, avec le coup d'œil instinctif de vétérans, l'importance stratégique de cette retraite qui les obligeait h poursuivre l'ennemi dans une contrée éloignée, impraticable et remplie de bandes ennemies : les soldats prièrent eux-mêmes le général de faire passer le fleuve à l'infanterie, et bien que les soldats eussent de l'eau jusqu'aux épaules, l'opération s'accomplit sans accident. Il en était temps. Si la petite plaine qui sépare la ville d'Ilerda des montagnes dont l'Èbre est entouré était une fois traversée, et si l'armée des pompéiens réussissait à gagner les montagnes, il n'était plus possible de lui couper la retraite sur l'Èbre, et déjà celle-ci, malgré les ineessantes escarmouches de la cavalerie césarienne, n'était plus qu'à deux lieues des montagnes. Mais, épuisés par une marche de nuit, les pompéiens renoncèrent à leur plan primitif de traverser la plaine tout entière le même jour, et s'arrêtèrent : l'infanterie de César les suivit et campa le soir et dans la nuit en face d'eux, laudis que la marche en avant, pendant la nuit, fut
BRUNCISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 77
'^■bandonnée parles pompéiens, par crainte des attaques nocturnes de la cavalerie. Le jour suivant, les deux armées restèrent encore immobiles, et se contentèrent de reconnaître le voisinage. Le matin du troisième jour, de bonne heure, César leva son camp pour chercher un chemin à travers les montagnes inaccessibles, et en tournant ainsi la position de l'ennemi, lUi couper la retraite sur l'Èbre. Le but de cette marche hardie, qui semblait dirigée en premier lieu sur le camp dllerda, échappa d'abord aux pompéiens. Quand ils en comprirent la portée, ils abandonnèrent camp et bagage pour se précipiter sur la chaussée et gagner les hauteurs. Mais il était déjà trop tard : les masses des césariens étaient déjà sur la chaussée. La cavalerie césarienne fit échouer une nouvelle tentative des pompéiens pour gagner une nouvelle route vers l'Èbre par les hauteurs : elle entama également les troupes lusitaniennes qui avaient été envoyées en avant et les désarma. Si les pompéiens, qui avaient la cavalerie ennemie en queue et l'infanterie en front, et qui étaient complètement démoralisés, en étaient venus aux mains avec les césariens, l'issue de la lutte n'était guère douteuse, et Toccasion de la livrer se présentait d elle-même ; mais César n'en avait pas besoin, et pouvait avec peine arrêter l'ardeur de ses soldats certains de la victoire. L'armée pompéienne était stralégiquement perdue ; César évita d'affaiblir son armée en répandant inutilement le saixg, et d'envenimer des haines déjà bien ardentes. Déjà le jour qui avait suivi l'interception de la route de l'Èbre, les soldats des deux armées avaient commencé à fraterniser, et même à parler de capitulation, et les conditions demandées par les pompéiens, c'est-à-dire la vie des officiers, avaient été acceptées par César, lorsque Pétréius, avec son escorte resclaves et d'Espagnols, intervint et fit massacrer
les césariens dont il put se saisir. César, au contraire, renvoya les pompéiens qui venaient se rendre à son camp, et chercha à imaginer une solution pacifique. Ilerda, où les pompéiens avaient une garnison et des magasins considérables, était encore le but de leur marche ; mais ayant devant eux l'armée romaine, et entre eux et la forteresse le fleuve Sicoris, ils marchaient sans se rapprocher du but. Leur cavalerie était tellement entamée, que leur infanterie avait été obligée de la prendre au milieu d'elle, et que les légions faisaient l'arrière-garde : les approvisionnements d'eau et de fourrage étaient encore plus difficiles ; il avait fallu tuer les bêtes de somme qu'on ne pouvait plus nourrir. Enfin, l'armée qui errait dans la contrée se trouva complètement enfermée, ayant le Sicoris derrière elle, devant elle l'armée ennemie, qui faisait des fossés et des retranchements autour d'elle. Elle chercha h passer le fleuve, mais les cavaliers germains de César et son infanterie légère prirent possession avant elle de la rive opposée
Capitulation des Pompéiens. — La bravoure et la fidélité la plus exemplaire ne pouvaient la sauver plus longtemps d'une capitulation [ 2 août 705 (49) ]. César garantit aux officiers et aux soldats non seulement la vie, la liberté et la possession de ce qui leur était resté ou de ce qu'on leur avait enlevé, dont il donna lui-même la compensation à ses soldats ; mais, tandis qu'il avait incorporé de force dans son armée les recrues qui avaient été prises en Italie, il respecta les vieux légionnaires de Pompée, en disant que personne ne serait obligé d'entrer contre son gré dans son armée. Il fit seulement déposer les armes et renvoya les prisonniers dans leur patrie. En conséquence, les soldats originaires de l'Espagne, environ le tiers de Tarmée, ainsi que les Italiotes fui-ent re-
BRUNDISIUM, ILERDA, PH.iRSALE ET THAPSUS 79
•conduits respectivement aux frontières de la Gaule ultérieure et citérieure.
l.'Es^)ag:ne citérieure se soumet. — L'Espagne citérieure tomba d'elle-même entre les mains du vainqueur par la dissolution de cette armée. Dans la Gaule ultérieure, Marcus Varron, qui y commandait pour Pompée, jugea, lorsqu'il apprit la catastrophe d'Ilerda, que le plus raisonnable était de se jeter dans l'île et la forteresse de Gadès, et de mettre là en sûreté les sommes considérables qu'il possédait, et les deux légions qui lui avaient été confiées. Mais, au simple bruit de l'arrivée de César, les villes les plus considérables qui, depuis longtemps, lui étaient attachées se déclarèrent en sa faveur, chassèrent les garnisons pompéiennes ou les décidèrent aussi à la défection : ainsi firent Gorduba, Garmo et Gadès. Une légion tout entière se souleva auprès d'Hispalis,et passa avec cette ville du côté de César. Lorsque enfin Italica elle-même ferma à Varron ses portes, il se décida à capituler.
Siè^e de Marseille. — Massilia se rendit on même temps. Les Massaliotes non seulement avaient soutenu le siège avec une rare énergie, mais s'étaient défendus sur mer contre César : c'était leur élément naturel, et ils pouvaient espérer recevoir, de ce côté, de Pompée, un ravitaillement considérable, car celuici dominait exclusivement la mer. Cependant, le lieutenant de César, l'habile Décimus Brutus, le même qui avait remporté sur les Vénètes la première bataille navale de l'Océan, avait su bien vite se faire une flotte, et malgré la résistance énergique de la flotte ennemie composée en partie de mercenaires, en partie d'esclaves pasteurs, il était parvenu à vaincre la flotte massaliote avec ses soldats de marine, pris dans les légions,
o'J HISTOIRE ROMAINE
et avait coulô ou capturé la moitié de leurs navires. Une petite escadre pompéienne sous les ordres de Lucius Nasidius arriva de l'Orient à Marseille, par la Sicile et la Sardaigne, et les Massaliotes recommencèrent leurs armements, et se remirent en ligne avec Nasidius contre Brutus. Si, dans la lutte qui s'engagea auprès de la hauteur de Tauroeis (la Ciotat, à l'est de Marseille), les vaisseaux de Nasidius avaient lutté avec le courage désespéré que montrèrent les Massaliotes dans cette journée, le résultat eût pu en être différent ; mais la fuite des nasidiens décida de la victoire en faveur de Brutus, et les débris de la flotte pompéienne s'enfuirent en Espagne. Les assiégés étaient complèlement coupés de la mer. Du côté de la terre où Gains Tribonius conduisait le siège, on avait opposé la plus énergique résistance ; mais, malgré les sorties fréquentes des mercenaires et l'emploi habile des puissants moyens de défense que possédait la vUle, les travaux des assiégeants atteignirent les murs et une des tours fut emportée. Les Massaliotes, déclarant qu'ils renonçaient à la défense, mais qu'ils voulaient traiter de la capitulation avec César seul, demandèrent au général romain de suspendre les opérations du siège jusqu'à l'arrivée de César. Tribonius, qui avait reçu de César l'ordre de ménager la ville à tout prix, consentit à la suspension d'armes. Mais les Massaliotes en ayant profité pour faire une sortie formidable, dans laquelle ils mirent le feu à la moitié des ouvrages romains, il recommença les opérations avec r acharnement de la vengeance. L'habile général des Romains répara avec une rapidité merveilleuse les tours brûlées et la digue : bientôt les Massaliotes furent complètement enfermés.
Ilarseille capitale. — Lorsque César, revenant de la soumission de l'Espagne, arriva devant leur
BRUND1SIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 81
ville, il les trouva à toute extrémité à cause de l'attaque ennemie, de la famine et de la contagion, et disposés, cette fois sérieusement, à capituler à toute condition. Domitius seul, craif^nant le ressentiment du vainqueur, monta sur un vaisseau et passa à travers la flotte romaine, pour chercher à son impitoyable haine un troisième champ de bataille. Les soldats de César avaient juré de passer au ûl de l'épée toute la population maritime de cette ville, et attendaient avec impatience de leur chef le signal du pillage. Mais César, songeant à sa grande entreprise de fonder dans l'Occident la civiHsation helléno-italienne, ne se laissa pas obliger à renouveler la destruction de Corinlhe. Massilia, la plus éloignée et la dernière des nombreuses villes libres et puissantes sur la- mer, fondée -par la vieille race maritime des Ioniens, dans laquelle la véritable vie maritime de la Grùce se lut maintenue dans toute son activité et sa pureté, de même qu'elle avait été la dernière ville grecque qui eût combattu sur mer, Massilia dut livrer au vainqueur sa flotte et ses arsenaux, et perdit une partie de son territoire et de ses privilèges ; mais elle garda sa liberté et sa nationalité, et demeura, quoique matériellement bien déchue, une puissance intellectuelle pour la culture hellénique dans cette contrée celte, appelée désormais à de nouvelles destinées..
Expéditions de César dans.les provinces à
blé. — Tandis qu'ainsi, dans l'Occident, la guerre, après des vicissitudes de toutes sortes, s'était décidée complètement en faveur de César, que l'Espagne et Massilia étaient soumises, que l'armée prmcipale de l'ennemi était au pouvoir de César jusqu'au dernier homme, le second théâtre de la guerre, sur lequel César avaitjugé nécessaire après la conquête de l'Italie de prendre l'offensive, avait également vu se d^éoider le sort des armes.
Nous avons déjà dit que les pompéiens avaient Tintention d'fifTamer l'Italie, Ils en avaient les moyens. Ils dominaient complètement la mer et travaillaient partout à Gadès, à Utique, à Messana, et surtout en Orient, à augmenter leur flotte : ils possédaient toutes les provinces d'où la capitale tirait ses moyens de subsistance : la Sardaigne et la Corse par Marcus Cotla, la Sicile par Marcus Gaton, l'AÎrique par le général Titus Attius Varus et son allié, le roi Juba de Numidie II était absolument nécessaire pour César de faire échouer le plan de l'ennemi et de lui enlever les provinces à blé. Quintus VaJérius fut envoyé avec une légion en Sardaigne, et obligea le gouverneur pompéien à évacuer l'île.
lia Sardaigne occupée. — L'entreprise -plus importante d'enlever à l'ennemi la Sicile et l'Afrique fut confiée, sous les ordres de l'expérimenté Gains Cani- Tîius Rebilus, au jeune Caius Gurion.
tM Sicite ■«>ccupée= — La Sicile fut occupée par lui sans combat ; Caton, sans armée et sans homme de guerre, évacua l'île, après avoir invité les habitants, avec sa loyauté ordinaire à ne pas se compromettre par une trop longue résistance. Gurion laissa la moitié de ses troupes pour protéger cette île si précieuse pour la capitale, et s'embarqua pour l'Afrique avec les autres^ composées de deux légions et de 500 cavaliers.
Débarquement de Curion en Afrique. —
il pouvait s'attendre à y trouver la première résistance. Outre l'armée, considérable et aguerrie à sa manière, de Juba, le gouverneur Varus avait formé avec les Romains établis en Afrique deux légions, et équipé une pelile escadre de dix vaisseaux. A l'aide
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS S3
de sa flotte supérieure, Gurion effectua heureuBement son débarquement entre Adrumète, où une légion entière se trouvait près des vaisseaux de guerre, et ULique devant laquelle la deuxième légion était sous les ordres de Varus. Gurion se dirigea vers cette dernière et campa non loin d'Utique, là où un siècle et demi auparavant le premier Scipion avait pris ses quartiers d'hiver. César, obligé de garder ses meilleures troupes pour la guerre d'Espagne, avait dû former 1 armée d'Afrique en majeure partie de légions prises à l'ennemi, en particulier des prisonniers de Gorfinium : les officiers de l'armée de Pompée en Afrique, dont quelques-uns avaient commandé des légions qui avaient déposé les armes à Corûnium, ne négligèrent aucun moyen pour rappeler à leur premier serment les soldats qui combattaient contre eux. Gependant Gésar ne s'était pas trompé dans le choix de son lieutenant. Gurion connaissait également les mouvements des troupes et des flottes, et conservait son influence sur les troupes : il livrait presque toujours des combats heureux. Lorque Varus, persuadé qu'il ne faudrait qu'une occasion pour que les troupes de Gurion passassent de son côté, résolut, pour leur faciliter cette défection, de livrer une bataille, l'événement ne justifia pas ses espérances. Enthousiasmée par la harangue enflammée de son jeune général, la cavalerie de Gurion mit celle de l'ennemi en fuite, et sabra devant le front des deux armées l'infanterie légère, qui avait marché avec la cavalerie. Enhardies par le succès et par l'exemple personnel de Gurion, les légions traversèrent la vallée profonde qui séparait les deux armées, pour attaquer les pompéiens qui, ne s'y attendant pas, s'enfuirent dans leur camp, qu'ils levèrent pendant la nuit. La victoire était si complète que Gurion alla mettre le siège devant Utique. Gependant, lorsque arriva la nouvelle
que le roi Juba, avec toutes ses forces, venait au secours de la ville, Gurion se décida, comme l'avait fait Scipion à l'arrivée de Syphax, à lever le siège, et à occuper l'ancien camp de Scipion, jusqu'à ce qu'il eût reçu des renforts de Sicile. Bientôt après on apprit que le roi Juba, attaqué par les princes voisins, avait été obligé de rétrograder avec ses forces, et n'envoyait aux assiégés qu'un corps peu nombreux sous les ordres de Saburra. Gurion, à qui sa nature ardente ne permettait guère le repos, marcha en avant pour livrer bataille à Saburra, avant que celui-ci eût fait sa jonction avec la garnison d'Utique.
Cnriou baf^si par Juba sur le Bag^radas. i*
Sa cavalerie, qui était partie en avant le soir, parvint à surprendre le corps de Saburra sur le Bagradas pendant la nuit, et le maltraita ; en recevant la nouvelle de ce succès, Gurion se hâta de faire marcher son infanterie, pour compléter la défaite. Bientôt on aperçut le corps de Saburra qui en vint aux mains avec la cavalerie romaine sur les derniers contreforts des collines qui s'abaissent vers le Bagradas ; les légions qui survinrent aidèrent à le pousser complètement dans la plaine. Mais là le combat changea de face, Saburra n'était pas, comme on le croyait, sans arrière-garde ; et il n'était pas à beaucoup plus d'un mille de l'armée de Juba. t)éjà l'élite de l'infanterie romaine et 2,000 cavaliers gaulois et espagnols étaient arrivés sur le champ de bataille pour secourir Saburra, et le roi était lui-même en marche avec le gros de l'armée et seize éléphants. Après la marche de nuit et un vif combat, les cavaliers romains n'étaient plus guère qu'au nombre de deux cents, et, comme l'infanterie, ils étaient épuisés par les marches et la lutte : dans la large plaine où ils s'étaient laissé envelopper ils étaient absolument enfermés
BRUNDISIUM, ILERDÂ, PHARSALE ET THAPSUS 85
par les masses ennemies qui s'accroissaient incessamment. Ce fut en vain que Guricm essaya de charger en masse : les cavaliers lybiens pliaient, comme ils avaient l'habitude quand ils étaient chargés par les Romains, pour revenir ensuite sur eux, quand ils se retiraient; ce fut en vain que Curion tenta de regagner les hauteurs.
H[«rt de Curion. — i Ses soldats furent repoussés et dispersés par la cavalerie ennemie. Tout était perdu. L'infanterie était anéantie jusqu'au dernier homme. De la cavalerie, quelques hommes à peine purent s'échapper. Curion aurait pu être du nombre ; mais il ne put supporter l'idée de reparaître devant son maître sans l'armée qui lui avait été confiée, et il périt l'épée en main. Le corps qui se trouvait au camp devant Ulique, el la flotte qui la gardait, et qui aurait pu si facilement faire voiie pour la Sicile, se rendirent à Varus sous l'impression de cette effroyable catastrophe, le jour suivant, août ou septembre 705 (49).
Ainsi finit l'expédition siculo-africaine organisée par César. Elle atteignit son but, en ce sens que, par l'occupation de la Sicile, jointe à celle de la Sardaigne, on pourvut aux besoins les plus pressants de la capitale ; l'échec essuyé en Afrique, avantage dont le parti vainqueur ne recueillit aucun fruit, et la perte de deux légions peu sûres, furent bientôt oubliés. Mais une perte inappréciable pour César et pour Rome, ce fut la mort de Curion. Ce n'est pas sans raison que César avait confié à ce jeune homme inexpérimenté à la guerre et décrié par son inconduite un commandement si important : il y avait une étincelle du génie de César en ce jeune homme. Il avait comme César épuisé jusqu'à la lie la coupe des jouissances ; mais il ne devint pas homme d'État parce qu'il était officier, mais officier parce qu'il avait été homme
d'État. Son éloquence n'était pas celle des périodes arrondies, mais celle que donne une intelligence profonde : sa capacité militaire consistait à frapper des coups hardis avec de faibles moyens. Son caractère était la rapidité et souvent la légèreté, une ouverture et une ardeur de cœur qui saisissaient toute la vie d'un regard. Si, comme le disait son général, le feu de la jeunesse et l'ardeur 4e poussaient à des actes téméraires, et si, pour n'avoir pas à se faire pardonner une chose pardonnable, il se donna la mort, il ne manqua pas dans la vie de César de moments d'imprévoyance et d'actes d'orgueil semblables ; on doit regretter que cette nature exubérante n'ait pas eu le temps de se former pour la génération décrépite, si pauvre en talents et si vite tombée dans la médiocrité, qui allait suivre la sienne.
Plan de cantpa^ne de Pompée. — A quel
point les circonstances de guerre de l'année 705 (49) répondaient au plan de campagne de Pompée, et en particulier à quel rôle était destiné le corps d'armée le plus important de l'Occident, après la perte de l'Italie, c'est ce qu'on ne peut préciser. Pompée avait, disait-on, l'intention de porter secours à son armée combattant en Espagne par l'Afrique et la Mauritanie; mais ce n'était là qu'un bruit répandu dans le camp d'ilerda, et sans doute dénué de fondement. Il est bien plus vraisemblable que, dans son plan antérieur, il avait voulu attaquer César de deux côtés dans la Gaule citérieure et ultérieure ; qu'après la perte de l'Italie il hésita encore, et méditait une attaque combinée par l'Espagne et la Macédoine. L'armée d'Espagne devait probablement garder la défensive sur les Pyrénées, jusqu'à ce que celle qui se formait en Macédoine fût en état de marcher : alors elles commenceraient en même temps les opérations, et se
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 87
donneraient, suivant les circonstances, la main sur le Rhône ou sur le Pô, tandis que la flotte essaierait probablenaent en même temps de reconquérir l'Italie proprement dite. C'est probablement parce qu'il avait soupçonné ce plan, que César s'était décidé à rencontrer les pompéiens en Italie. Un de ses plus habiles officiers, le tribun du peuple Marcus Antonius, y commandait avec la puissance proprétorienne. Les ports du sud-est, Sipus, Brundisium, Tarente, au moment où on s'attendait à une tentative de débarquement, avaient été gardés par une garnison de trois légions. En outre, Quintus Hortensius, le fils du célèbre orateur, commandait une flotte dans la mer Tyrrhénienne, et Publius Dolabella une seconde dans la mer Adriatique : elles servaient tant à la défense des côtes qu'à ce projet de débarquement en Grèce. Si Pompée essayait d'attaquer l'Italie par mer, Marcus Licinius Crassus, le fils aîné de l'ancien collègue de César, protégeait la Gaule citérieure, et Caius, frère cadet de Marcus Antonius, était chargé de la protection de l'Illyrie. Cependant l'attaque tant de fois annoncée ne se faisait pas. Ce fut seulement au milieu de cet été qu'on en vint aux mains en Dlyrie. Là se trouvaient le gouverneur nommé par César avec ses deux légions à l'île de Curicta (Veglia, sur le golfe Quarnero), l'amiral de César, Publius Dolabella, avec 40 vaisseaux, dans l'étroit bras de mer qui sépare cette île du continent. Les amiraux de Pompée attaquèrent cette escadre dans la mer Adriatique : Marcus Octavius avec une division de vaisseaux grecs, Lucius Scribonius Libo avec une division illyrienne, anéantirent tous les vaisseaux de Dolabella, et coupèrent Antonius dans son île. Pour le secourir, un corps partit d'Italie sous les ordres de Basilus et Sallustius, et l'escadre d'Hortensius de la •tner Tyrrhénienne ; mais ni les uns ni les autres no
purent attaquer l'escadre ennemie fort supérieure.. Les légions d'Antonius durent être abandonnées k leur sort. Les approvisionnements approchaient de leur fin, les troupes devenaient insolentes et s'ameutaient ; à l'exception de quelques détachements qui parvinrent à gagner la terre sur des barques, le corps, fort de quinze cohortes, mit bas les armes et fut conduit sur les vaisseaux de Libo en Macédoine pour être incorporé dans l'armée de Pompée, tandis qu'Octavius restait en arrière pour terminer la soumission des côtes illyriennes dégarnies de troupes. Les Dalmates, qui, depuis le gouvernement de César, étaient en hostilité avec lui, l'île puissante d'Issa (Lissa), et d'autres localités, prirent le parti de Pompée ; mais Salona (Spalato) et Lissos (Alessio) restèrent aux partisans de César, qui, non seulement soutinrejit un siège dans cette dernière ville, mais se voyant à l'extrémité, firent une sortie avec un tel succès, qu'Oclavius leva le siège, et se dirigea sur Dyrrachium pour y prendre ses quartiers d'hiver,
Ensemble de la caïupag^ne. — Ce succès remporté en Illyrie par la flotte de Pompée, quoique assez impoi'tant par lui-même, eut peu d'influence sur l'ensemble de la campagne, et on s'en étonna peu ; on comprenait que les opérations des troupes de terre et de mer commandées par Pompée se bornassent, pendant toute la campagne de 705, à ce fait d'armes, et que de l'Orient, oiile général, le sénat, la seconde grande armée*, la flotte principale, des ressources militaires et financières énormes étaient à la disposition de l'adversaire de César, on n'essayât rien pour intervenir dans la lutte si décisive de l'Occident. L'éparpillement des forces dans la partie orientale de l'empire, la méthode du général de n'opérer qu'avec des forces supérieures, sa lenteur et sa lourdeur
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 89
naturelle, ainsi que les divisions de la coalition, si elles n'excusent pas complètement son inactivité, l'expliquent cependant jusqu'à un certain point ; mais que la flotte qui commandait sans rivale la Méditerranée n'eût rien fait pour l'Espagne, à peu près rien pour les fidèles Massaliotes, rien pour déie-ndre la Sardaigne, la SiciJe et l'Afrique, et pour s'emparer de nouveau de l'Italie, ou tout au moins pour rétablir avec elle les communications, c'est ce que les circonstances atténuantes que nous trouvons dans le désordre du camp de Pompée, ne peuvent plus suffire à excuser.
Le résultat d'ensemble de cette campagne correspondait à cette lenteur. La double offensive de César contre l'Espagne, d'une part, et de l'autre contre la Sicile et l'Afrique, avait réussi en Espagne complètement, en partie seulement ailleurs ; au contraire le plan de Pompée d'affamer l'Italie par l'occupation de la Sicile avait échoué en partie, et celui qui reposait 9ur l'anéantissement de l'armée d'Espagne complètement : en Italie, les mesures de dc^.ense le César avaient été à peine employées. Malgré les désastres graves d'Afrique et dlllyrie, César sortait évidemment complètement vainqueur de cette première campagne.
Si cependant rien ne s'était passé d'essentiel en Orient qui pût arrêtej" César dans la soumission de l'Occident, on y travaillait du moins, pendant cette trêve si péniblement acquise, à se consolider politiquement et militairement. La grande place d'armes de l'adversaire de César était la Macédoine. Ce fut là que se rendirent Pompée et la masse des émigrés de Brundisium, là qu'allèrent les autres fugitifs de l'Occident : Marcus Caton de la Sicile, Lucius Domitius de Massilia, et en particulier d'Espagne une multitude des meilleurs officiers et soldats de l'armée^
dissoute, et à leur tête leurs généraux Afranius et Varron. En Italie, rémigration était parmi les aristocrates une affaire non seulement d'honneur, mais de mode, et une nouvelle marée fut soulevée par les nouvelles défavorables, qui arrivaient du camp de César devant Ilerda. Il arrivait aussi des espions de parti et des instruments politiques arrivaient l'un après l'autre, et Cicéron lui-même se persuada bientôt qu'il ne remplirait pas son devoir de citoyen, s'il n'écrivait pas un traité sur la concorde. Le sénat des émigrés à Thessalonique, où la Rome officielle tenait ses séances intérimaires, comptait près de 200 membres, et parmi eux un grand nombre de vieillards, et presque tous des consulaires.
lies émig:rés. — Mais c'étaient bien des émigrés. Ce Coblentz romain montrait de la façon la plus misérable les prétentions et les habitudes ordinaires du beau monde de Rome, ses réminiscences suranr nées, ses récrit linations plus surannées encore, ses intrigues politiques et ses embarras financiers. C'était bien le moins que pendant que le vieil édifice s'effondrait, on s'arrêtât, on attachât la plus grande importance au moindre détail de la constitution. A la fin, il était vraiment risible de voiries scrupules de conscience de ces seigneurs qui n'osaient, hors du sol aacré de Rome, appeler sénat leur conseil, et s'intitulaient les « trois cents », et faisaient faire des recherches de droit politique, pour savoir si une loi curiate pouvait être édictée ailleurs, que sur le Gapitole. Ce qui était encore plus triste, c'était l'indifférence des tièdes et l'irritation inintelligente des ultras. Ils étaient intraitables et on ne pouvait les faire taire.
Les tièdes. — Si on leur demandait de travailler
BRUNDISIUM, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS 91
au b'U commun, avec rinconséquence particulière aux gens faibles, ils regardaient cette insinuation comme une tentative perverse de les compromettre, et ne faisaient ce qu'on leur comœanduit qu'à contre-cœur ou ne le faisaient pas du tout. Par là, ils se rendaient insupportables, avec leur science surannée et leurs plans impraticables et prétentieux, à ceux qui agissaient avec eux ; leur besogne consistait à critiquer toutes les démarches grandes ou petites, à s'en moquer et à murmurer, et, par leur propre mollesse et leur propre découragement, ils enlevaient à la masse l'énergie et l'espoir.
Eics ultras. ■■ Si là on voyait l'atonie des timides, l'exaltation des ultras y éclatait dans toute sa splendeur. Là on n'hésitait pas à proclamer que la première condition des négociations devait être qu'on livrerait la tête de César : chacune des tentatives de paix que César avait sans cesse renouvelées était rejetée sans examen, ou on ne s'en servait que pour attenter traîtreusement à la vie des envoyés de César. Que des partisans déclarés de César perdissent en même temps la vie et leurs biens, on le compi^end ; mais les gens plus ou moins neutres n'étaient guère mieux traités. Lucius Domitius, le héros de Corfinium, fit sérieusement au conseil de guerre la proposition d'expulser du sénat, ou de punir même d'une amende ou de la perte de leur vie et de leurs biens, les sénateurs qui étaient restés neutres ou même qui avaient émigré, mais qui n'avaient pas servi dans l'armée. Un autre de ces ultras accusa auprès de Pompée Lucius Afranius de corruption et de trahison, à cause de sa faible défense en Espagne. Chez les républicains de nuance prononcée, les théories politiques prenaient presque le caractère de croyances ; ils haïssaient les partisans timides et Pompée avec ses attaches politi-
ques, au moins à l'égal d'un ennemi déclaré, et avec cette stupidité de haine qui n'appartient qu'aux théologiens orthodoxes. A eux surtout étaient imputables les haines particulières nombreuses et acharnées qui divisaient le sénat et l'armée des émigrés. Mais ils ne s'en tenaient point aux paroles. Marcus Bibulus, Titus Labiénus, et d'autres de cette coterie, mettaient leurs théories en pratique, et faisaient exécuter tous les officiers et tous les soldats de César qui tombaient entre leurs mains, ce qui ne provoquait nullement les troupes de César à combattre avec moins d'énergie. Si pendant l'absence de César d'Italie la contre-révolution n'était pas en faveur des amis de la constitution, qui avaient en main tous les éléments, la cause en était principalement, d'après l'assurance des adversaires éclairés de César, l'inquiétude que causait le ressentiment des républicains ultras pour le temps qui suivrait la restauration. Les plus honnêtes gens du camp de Pompée étaient désespérés. Pompée luimême, en brave soldat, pardonnait autant qu'ill'osait ou le pouvait aux prisonniers ; mais il était trop faible de caractère et dans une position trop difficile, pour mettre un terme à ces cruelles vengeances, comme devait le faire un général en chef. Ce rôle fut essayé avec plus d'énergie par le seul homme qui fût entré dans ce parti par des considérations morales, Marcus Caton : il décida le sénat des émigrés à défendre le pillage des villes soumises et le meurtre d'un citoyen romain autrement que sur le champ de bataille. Ainsi pensait également l'habile Marcus Marcellus. Personne ne savait mieux que Caton et que Marcellus que le parti extrême ferait ce qu'il lui plairait, en dépit de toutes les ordonnances du sénat. Mais si aujourd'hui déjà, oti on avait à tenir compte de la prudence, la colère des ultras ne pouvait être contenue, on pouvait s'attendre après la victoire à un régime de terreur
BRUNDISIUM, IL'-RDA, PHAFlSALE ET THAPSUS 93
qui aurait fait frémir Mara=; et Sylla eux-mêmes ; et on comprend que Caton, en conséquence de sa situation particulière, eut plus à redouter le triomphe que Ja défaite de son parti.
E.es préparatifs de gruerre. -■ La conduite des opérations de guerre dans le camp macédonien était entre les mains du général en chef Pompée. La position difficile et pénible de celui-ci avait encore empiré par suite des événements malheureux de 705, Aux yeux de ses partisans^ la faute en était surtout à lui. Cela n'était pas juste sous beaucoup de rapports. Une grande partie des malhours qu'on avait éprouvés venaient de l'insubordination des lieutenants, particulièrement du consul Lentulus et de Lucius Domitius ; depuis le moment où Pompée avait pris le commandement de l'armée, il l'avait conduite avec bonheur et énergie, et sauvé du moins du naufrage de précieuses ressources militaires : qu'il ne fût pas à la hauteur du génie universellement reconnu de son adversaire, on ne pourrait le lui reprocher. Ce fut cependant le résultat qui en décida. C'était la confiance dans les talents militaires de Pompée qui avait décidé le parti de la constitution à rompre avec César; les suites funestes de cette rupture retombaient aujourd'hui sur PonQpée, et si, par suite de l'incapacité notoire de tous les autres chefs, oa ne put faire une tentative pour changer le commandement supérieur, la confiance envers le général en chef n en fut pas moins paralysée. A ces conséquences de la défaite s'ajoutait l'influence fâcheuse de l'émigration Parmi les réfugiés, il y avait un grand nombre de braves soldats et d'officiers capables venant surtout de l'armée d'Espagne ; mais le nombre de ceux qui venaient pour ser\'ir et combattre était aussi faible qu'était grand celui des généraux aristocrates qui avaient