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plus probable qu'il réussirait à incorporer l'armée per manente, après qu'elle avait, pendant la dernièro guerre civile, appris à connaître sa puissance, et désappris le respect, comme un élément régulièrement subordonné de la société. Pour tous ceux qui considéraient avec calme à quel point le respect pour la loi avait disparu des rangs les plus élevés comme les plus bas de la société, la première espérance semblait presque un songe ; et si, par la réforme de Marius dans le système militaire, le soldat avait généralement cessé d'être citoyen, la révolte de la Gampanie et le champ de bataille de Thapsus avaient montré avec une évidence fatale la nature de l'appui que l'armée devait désormais donner à la loi. Le grand démocrate luimême ne pouvait tenir en respect les puissances qu'il avait déchaînées ; des milliers d'épées sortaient du fourreau à son signal, mais elles n'y rentraient plus à un nouveau signal. La destinée est plus puissante que le génie. César voulait devenir le restaurateur de la république, et il devint le fondateur de la monarchie militaire qu'il abhorrait ; il renversa le régime des aristocrates et des banquiers, pour y substituer le régime militaire, et la république continua comme auparavant à être tyrannisée et exploitée par une minorité privilégiée. C'est néanmoins le privilège des natures les plus hautes de s'égarer en créant. Les tentatives brillantes laites par de grands hommes pour réaliser l'idéal, même quand elles n'atteignent pas leur but, forment le trésor le plus sûr des nations. Ce fut grâce à l'œuvre de César que l'état militaire romain ne devint pas un gouvernement de police pendant bien des siècles, et que les imperators romains» quelque peu de ressemblance qu'ils eussent sous d'autres rapports avec le grand fondateur de leur souveraineté, employèrent l'armée, cependant, non contre les citoyens, mais contre l'ennemi public, et estime-
rent trop et la nation et l'armée pour faire de l'une la surveillante de l'autre.
Adniiaistration flnancicre. — Le règlement des affaires financières occasionna relativement peu de difficultés par suite des fondements solides que donnèrent l'immensité de l'empire et l'exclusion du système du crédit. Si l'État s'était toujours trouvé jusque-là embarrassé dans ses finances, la faute en devait être imputée à toute autre cause qu'à l'insuffisance des revenus publics : ceux-ci avaient pris au contraire, dans les derniers temps, un immense accroissement. Au revenu d'ensemble qui est estimé à 200,000,000 de sest. (50 millions en nombres ronds) s'ajoutaient 85,000,000 de sest. (21,250,000 fr.), par l'érection de la Bithynie et du Pont et de Itt Syrie eu provinces : cet accroissement, avec les nouvelles sources de revenus qui avaient été créées, particulièrement par le produit toujours croissant des taxes sur les objets de luxe, compensa largement la perte des revenus de la Gampanie. En outre, des sommes immenses avaient été fournies par des moyens extraordinaires créés par Lucullus, Métellus, Pompée, Caton et d'autres. La cause des embarras financiers était plutôt soit dans l'accroissement de la dépense ordinaire et extraordinaire, soit dans le désordre de l'administration. D'une part, les distributions de blé a la multitude de la capitale demandaient des sommes exorbitantes ; par l'extension que lui donna Caton en 691 (63), la dépense monta de ce chet à 30,000,000 de sest.(7,300,000 francs), et après qu'on eut aboli en 696 la compensation qui avait été payée jusque-là, elle absorba à elle seule un cinquième des revenus de l'État. Le budget militaire s'était également accru, depuis que les garnisons de Cilicîe, de Syrie et de Gaule avaient été ajoutées à celles d'Espagne, de Macédoine et d'autres
provinces. Parmi les articles extraordinaires de dépense, il faut compter tout d'abord le prix énorme de l'équipement des flottes, pour lesquelles, par exemple, cinq ans après la grande razzia de 687, 34,000,000 , desest. (8,500,000 fr.) furent dépensés d'un seul coup. Ajoutez à cela les sommes très considérables qui furent dépensées en guerres et en préparatifs belliqueux, par exemple, de 13,000,000 de sesterces (4,500,000 francs) payés en une seule fois à Pison pour la formation de l'armée macédonienne, 24,000,000 de sesterces (6,000,000 de francs) par an pour l'entretien et la paie de l'armée d'Espagne, et des sommes semblables à César pour les légions gauloises. Mais quelque considérables que fussent ces imputations sur le budget de l'Étatj on aurait encore pu y faire face, si l'administration n'avait pas été affectée par le laisser-aller et les malversations de ce temps : les paiements du trésor étaient quelquefois suspendus simplement par suite de la négligence qu'on apportait à faire valoir ses droits. Les magistrats qui le gouvernaient, deux des questeurs, qui étaient des jeunes gens renouvelés tous les ans, se contentaient d'être complètement inactifs ; mais dans l'état-major d'employés qui avait eu autrefois une si grande réputation d'intégrité, on voyait se produire les plus graves abus, surtout depuis que ces charges étaient à l'encan.
Béformes financières de César. — Dès que les relies de l'administration financière furent entre les mains de César et non plus des sénateurs, une vie nouvelle, un ordre plus sévère, et plus d'unité dans la direction, se fit sentir dans tous les rouages de cette vaste machine. Les deux institutions qui devaient leur origine à Caius Gracchus, et qui dévoraient, comme la gangrène, les finances de l'État, la ferme des revenus publics et les distributions de blé furent en
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partie réformées. César ne voulait pas comme son prédécesseur tenir tête à la noblesse par l'aristocratie financière et la populace de la capitale, mais s'en débarrasser et délivrer la république de tous les parasites de haut et de bas étage; sûr ces deux grandes questions, il imita non Gains Gracchus mais l'oligarque Sylla. Le système des fermes fut autorisé à subsister pour lestaxes indirectes: il existait pour cette catégorie, depuis longtemps, et la règle de l'administration romaine, respectée par Gésar, était que la levée des taxes devait demeurer facile et simple. Mais les impôts directs étaient à cette époque payés directement en nature à l'État, comme les contributions de la Sardaigne et de l'Afrique en blé et en huile, ou convertis en paiements fixes d'argent, comme les revenus d'Asie Mineure, auquel cas la levée des sommes à payer était confiée aux districts financiers eux-mêmes. Les distributions de blé dans la capitale avaient été considérées jusque-là comme des prérogatives de la communauté gouvernante, qui, en cette qualité, avait le droit d'être nourrie parles sujets.
Béftfrme des distrîltutions de blé. — Ce
principe infâme fut rejeté par César, mais on ne pouvait se dissimuler qu'une multitude de citoyens complètement indigents n'avaient été sauvés du dénûment que par cette institution. Gésar la conserva sous ce rapport. Tandis que, suivant la loi Sempronia, renouvelée par Gaton, tous les citoyens romains établis à Rome a\llaient possédé un droit aux distributions de blé sans payer, cette liste d'indigents, qui avait atteint le chiffre de 320,000, fut réduite, par l'exclusion de ceux qui avaient des moyens d'existence ou par d autres raisons, à 150,000, et ce nombre fut fixé définitivement comme étant jelui des hommes qui avaient droit aux distributions : en môme temps
on ordonna une révision de la listo, en sorte que les places devenues vacantes par la retraite ou la mort lurent remplies par les plus nécessiteux des pétitionnaires. Par ce changement d'un privilège politique en une institution charitable, on vit naître à la vie un principe aussi remarquable au point de vue moral qu'au point de vue historique. La société civile n'atteint que graduellement à l'idée de solidarité des intérêts : dans l'antiquité primitive, l'État protégeait les citoyens contre l'ennemi public; mais il n'était nullement tenu à protégerles citoyens nécessiteux contre un ennemi plus dangereux, la faim, en lui donnant des moyens d'existence. Ce futla civilisation athénienne, qui, la première, développa, dans la législation de Solon et dans celles qui suivirent, le principe que c'est le devoir de l'État de pourvoir au besoin de ses invalides et de ses pauvres, et ce fut César qui le premier fit de ce qui, dans le domaine restreint de la vie athénienne, était resté une affaire municipale, une institution organique de l'État, et transforma une organisation qui avait été un fardeau et une honte pour la république, en une institution, la première de celles qui, dans les temps modernes, ont reçu de tels développements, oii la profondeur infinie de la compassion humaine le dispute à la profondeur de la misère humaine.
Le budget des recettes. — Outre ces réformes fondamentales, on procéda h une révision complète des dépenses et des ressources. Les articles ordinaires de recette étaient partout réglés et fixes. On conféra l'exemption de la taxe à un assez grand nombre de communautés et même à des districts tout entiers, soit indirectement en leur donnant la franchise romaine ou ^atine, soit directement par un privilège particulier : toutes les cités de Sicile l'obtinrent sous la première forme, la ville d'Ilion sous la seconde.
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Encore plus grand fut le nombre des cités qui obtinrent un dégrèvement d'impôts : celles de l'Espagne ultérieure, par exemple, dès le temps du gouvernement de César, avaient o-btenu, sar la proposition du sénat, une réduction de tribut ; plus tard, la province écrasée de l'Asie, non seulement vit faciliter la levée de ses impôts directs, mais un tiers de ses taxes lui fut remis. Les taxes nouvellement créées, telles que celles des communautés soumises en Illyrie, et surtout des communautés gauloises, qui payaient annuellement 40,000,000 de sesterces (10,000,000 de francs), furent fixées d'après un tarif réduit. Il est vrai que, d'autre part, les différentes villes, telles que Petite- Leptis, en Afrique, Sulci, en Sardaigne, et plusieurs communautés espagnoles, eurent un accroissement d'impôts, en punition de leur conduite pendant la dernière guerre. Les droits de douane si lucratifs de l'Italie, abolis dans les temps de l'anarchie, lurent rétablis avec d'autant plus de hâte, que cette taxe tombait essentiellement sur les objets de luxe importés de l'Orient. A ces branches de revenus nouvelles ou rétablies s'ajoutaient les sommes que produisaient les ressources extraordinaires pour le vainqueur, surtout par suite de la gaerre civile, le >utin pris en Gaule, la caisse de Rome, les trésors arrachés aux temples d'Italie et d'Espagne, les sommes levées sous forme d'impôt forcé, de dons exigés, d'amendes sur les communautés soumises ou les djTiastes, et les pénalités spéciales infligées par sentence judiciaire, ou enfin les simples ordres de payer envoyés aux riches romains, et surtout les revenus des adversaires viincus. Ce que pouvaient produire ces sources de reveni'.s, c'est ce que nous apprend le fait que l'amende imposée aux capitalistes africains qui siégeaient dans le sénat de l'opposition s'élevait seule à 100,000,000 de sesterces (25,000,000 de Iraucs). Ce
système était nécessaire, parce que le pouvoir de ia noblesse vaincue reposait en grande partie sur sa richesse colossale, et ne pouvait être efficacement brisé que par l'obligation de payer les frais de la guerre. Mais l'odieux de la confiscation fut, jusqu'à, un certain point, mitigé par César qui n'en employa le produit qu'au profit de l'État, et au lieu de fermer les yeux, comme Sylla, sur les actes de fraude de ses favoris, il exigeait les prix d'achat avec rigueur, même de ses plus fidèles adhérents, tels que Marc- Antoine. %
IjC budg^et des dépenses. — Dans la dépense, on obtint tout d'abord une diminution par la restriction des distributions de grain. Celle qu'on faisait aux pauvres de la capitale, ainsi que la fourniture d'huile pour les bains romains nouvellement introduite par César, furent prises sur les contributions en nature de Sardaigne et surtout d'Afrique, et étaient par conséquent, en majeure partie, indépendantes du trésor. D'autre part, la dépense régulière occasionnée par le système militaire fut augmentée, Lan* par l'accroissement de l'armée permanente que par l'augmentation de la solde du légionnaire, qui tut portée de 480' sesterces (125 francs) à 900 (225 francs) par an. Ces deux mesures étaient, en fait, indispensables. La frontière avait besoin d'une défense réelle, et le prélim.inaire indispensable était un accroissement de l'armée, et le doublement de la paie, quoique imaginé par César pour lui attacher les soldats, ne fut pas introduit comme un changement permanent. L'ancienne solde de 1 1/3 sesterces (35 centimes) par jour avait été fixée très anciennement, quand l'argent avait une valeur toute différente de celle qu'il avait dans la Rome de César : elle n'avait pu survivre jusqu'à une époque o\i le journalier de Rome gagnait une moyenne
\q 3 sesterces (75 centimes) par jour, que parce que, à cette époque, le soldat entrait dans l'armée, non pour la paie journalière, mais pour les réquisitions militaires généralement illicites.
La première condition d'une réforme militaire sérieuse, et le moyen de se débarrasser d'un gain irrégulier du soldat qui était un fardeau principalement pour les provinciaux, était d'augmenter, conformément aux exigences du temps, la solde journalière : la fixation de cette solde à 2 1/2 sesterces (65 centimes) peut être regardée comme équitable, tandis que le lourd fardeau qu'elle imposait à la trésorerie était une mesure nécessaire et même très bienfaisante par ses résultats. Le montant des dépenses extraordinaires que dut faire Gésar, ou qu'il fit volontairement, ne peut être évalué avec quelque précision. Les guerres elles-mêmes coûtèrent des sommes énormes, et des sommes peut-être aussi considérables furent nécessaires pour l'accomplissement des promesses que César avait été obligé de faire pendant' la guerre civile. C'était un mauvais exemple, et qui fut malheureusement suivi plus tard, que de donner à chaque soldat qui avait pris part à la guerre civile 20,000 sesterces (5,000 francsi, et à chaque citoyen de la ville qui n'y avait pas participé-3 000 sesterces (750 franco) comme gratification ; mais Gésar, après avoir engagé sa parole sous la pression des circonstances, était trop roi pour la retirer. En outre. César répondit à une foule d'exigences de libéralité, et mit en circulation des sommes immenses, principalement pour les constructions, qui avaient été honteusement négligées pendant la détresse financière des derniers temps de la république, La dépense occasionnée par ces constructions, soit pendant les campagnes de Gaule, soit après, dans la capitale, était évaluée à 160,000,000 de sesterces .40 millions). Le résultat général de l'administration
financière de César se montre dans ce fait que, tandis que par de prudentes et énergiques réformes, et par uno sage combinaison de l'écjnomie et de la libéralité, il put répondre à toutes les exigences légitimes, il avait, en 710 (44), dans le trésor public, 700,000,000 de sesterces, et dans le sien, 100,000,000 (ensemble 200, 000,000 de fr.), somme qui dépassait les fonds disponibles qui avaient jamais existé dans le trésor, dans les temps les plus florissants de la république.
Conclition sociale de la nation. — Mais la tâche de briser les anciens partis et de donner à la nouvelle république une conslitulion appropriée à ses principes, une arméo bien organisée et des finances en ordre, quelque dii'ficile qu'elle fût, n'était pas la partie la plus difficile de l'œuvre de César. Si la nation italique devait être réellement régénérée, elle demandait une réorganisation qui transformerait toutes les parties du grand empire, RomC;, l'Italie, les provinces. Essayons d'esquisser l'ancien état de choses, ainsi que les commencements des temps nouveaux et plus supportables.
lia capitale. — La vieille race latine avait, depuis longtemps, entièrement disparu de Rome. Il est tout naturel qu'en cas semblable, une capitale perde son cachet municipal et même national plus rapidement qu'une cité subordonnée. Là les classes supérieures se retirent bientôt de la -vie publique, pour trouver leur patrie plutôt dans l'ensemble de l'État que dans la capitale : on voit inévitablement affluer dans celle-ci les étrangers, la population flottante des étrangers voyageant pour leurs plaisirs ou pour leurs aff'aires, la masse des indolents, des fainéants, des criminels, des banqueroutiers financièrement et moralement, et la populace qui, par
cette raison même, est cosmopolite. Tout ceci s'appliquait éminemment à Rome. Le Romain opulent regardait fréquemment la maison de ville comme un simple logement. Lorsque les offices municipaux de la ville furent convertis en magistratures impériales ; quand les comices urbains devinrent l'assemblée des citoyens de l'empire, et quand les associations indépendantes ne furent plus tolérées dans la capitale, toute vie commerciale proprement dite cessa pour Rome. De tous les coins du vaste empire on vit affluer à Rome une foule de gens venus pour la spéculation, pour la débauche, pour l'intrigue, pour le crime, ou pour se dérober aux yeux de la loi. C'étaient là des maux inséparables d'une capitale ; mais il y en avait de plus accidentels et qui étaient peutêtre, encore plus graves. Il n'y a peut-être jamais eu une grande cité plus incapable que Rome de se suffire à elle-même : l'importation d'une part, et de l'autre la manufacture domestique par les esclaves y rendit de bonne heure toute industrie libre impossible. Les conséquences dangereuses du mal dominant des gouvernements de l'antiquité en général, le système de l'esclavage, se faisaient sentir à Rome plus que partout ailleurs. Nulle part on n'a vu autant de masses d'esclaves accumulées que dans les palais des grandes familles et des riches parvenus. Nulle part on ne vit les nations des trois continents mêlées comme dans la population esclave de la capitale : les Syriens, les Phrygiens, et d'autres semi-Hellènes avec des Maures et des Libyens, des Gètes et des Ibères avec le flot toujours croissant des Celtes et des Germains. La démoralisation inséparable de l'absence de la liberté et le désaccord qu'il. y avait entre le droit formel et le droit réel étaient bien plus apparents dans le cas de l'esclave cultivé à moitié ou tout à fait cultivé, et par conséquent bien élevé, que dans celui de l'esclave des champs qui
travaillait la. terre attelé comme un bœuf. Une situation pus triste encore que celle des esclaves était celle des gens qui avaient été, de Jure ou même de facto, affranchis de la servitude, mélange de mendiants (A de riches parvenus qui n'étaient plus des esclaves et qui n'étaient pas encore des citoyens, qui dépendaient encore tégalemcnf de leurs maîtres, et qui avaient cependant la prétention d'être libres ; les afïranchis étaient particulièrement attirés vers la capitale, où des gains de toutes sortes étaient assurés, et oîi le commerce de détail et les petites industries étaient entièrement entre leurs mains. Leur influence sur les élections est expressément attestée ; ils prenaient une part proéminente dans les combats de la rue • on le voit par le signal ordinaire adopté en pareil cas par les démagogues, la fermeture des bouti' ques et des lieux de vente.
Bclaiions de l'oïigrarcliie avec la populace. — De plus, le gouvernement non seulement ne faisait rien pour diminuer cette corruption de la capitale, mais il l'encourageait au profit de sa politique égoïste. La règle judicieuse de la loi, qui défendait aux personnes condamnées pour un délit capital de demeurer à Rome, n'était pas exécutée par la police indolente. La surveillance des associations et des clubs de la populace, qui eût été cependant si nécessaire, fut d'abord négligée et plus tard même déclarée punissable comme une restriction incompatible avec la liberté du peuple. Les fêtes populaires avaient tellement augmenté de durée, que les sept fêtes ordinaires seules, la romaine, la plébéienne, celle de la mère des dieux, de Gérés d'Apollon, de Flore et de la Victoire, duraient ensemble soixante-deux jours : à quoi il faut ajouter les combats de gladiateurs et bien d'autres amusements extraoï^dinaires. I^e devoir de
fournir du grain à bas prix, qui était inévitablement nécessaire avec un prolétariat qui vivait au jour le jour, était accompli avec une extrême légèreté, et les fluctuations dans le prix du blé de pain étaient vraiment fabuleuses. Enfin, les distributions de grain invitaient officiellement tout le prolétariat qui mourait de faim, et ne voulait pas travailler, à demeurer dans la capitale. La semence était mauvaise, et la récolte s'en ressentait.
Ei'anavchic de îa capitale. — Le système des clubs et des bandes dans la sphère de la -politique, Tadoration d'Isis et autres pieuses extravagances de même nature avaient leurs racines dans cet état de choses. Les gens voyaient toujours devant eux la disette, et souvent la famine complète Nulle part aucun homme n'était moins sûr de sa vie que dans la capitale : le meurtre professionnellement pratiqué par des bandits était le seul commerce qui lui lût particulier : avant l'assasinat, on attirait la victime à Rome^ personne ne s'aventurait, sans être armé et suivi, dans le voisinage de la capitale. La condition intérieure correspondait à cette désorganisation extérieure, et semblait une amore satire du gouvernement aristocratique. On ne fit rien pour la rectification du cours du Tibre ; sauf qu'on fit construire en pierre, au moins jusqu'à l'île du Tibre, le seul pont dont on se servît encore. On ne fit pas davantage pour niveler la cité sur les sept collines, sauf peut-être là oii l'accumulation des immondices avait corrigé le niveau. Les rues montaient et descendaient étroites et anguleuses, et étaient horriblement mal tenues : les trottoirs étaient étroits et mal pavés. Les maisons ordinaires étaient bâties en briques et sans soin, et atteignaient une hauteur extraordinaire, par le fait d'entrepreneurs qui travaillaient pour les petits propriétaires : les premiers
devenaient ainsi prodigieusement riches, et les autres étaient réduits à la dernière misère. Gomme des lies isolées au milieu de cette mer de masures on voyait s'élever les splendides palais des riches, qui mangeaient l'espace des petites maisons, comme leurs propriétaires dévoraient les droits des petits dans l'État: auprès de ces palais de marbre et de ces statues grecques, les temples en ruine, avec leurs images des dieux qui étaient en grande partie en bois, fai-, saient une mélancolique figure. La surveillance des rues, des quais et de la construction était absolument inconnue. Si le gouvernement s'occupait des inondations, des incendies et des chutes de maisons qui étaient journalières, c'était seulement pour demander aux théologiens de l'État leur rapport et leur avis relativement à la signification de ces signes et de ces prodiges. Si nous nous figurons Londres avec la population esclave de la Nouvelle-Orléans, avec la police de Gonstantinople, avec le caractère anti-industriel de la Rome moderne, et agitée par des politiques tels que ceux de Paris en 1848, nous nous ferons une idée approximative de la gloire républicaine, dont Gicéron et ses partisans déplorent la perte dans leurs lettres déraisonnables.
Org:anisa<ion de la capitale par César. —
Gésar ne se découragea pas, et chercha le remède autant qu'il était en lui. Rome demeura naturellement ce qu'elle était, une cité cosmopolite. Non seulement toute tentative de lui donner un caractère plus spécialement italique eût été vaine, mais elle eût été contraire aux desseins de César. De même qu'Alexandre trouva une capitale pour son empire gréco-hellénique dans Alexandria, hellénique, juive, égyptienne eî surtout cosmopolite, de même la capitale du nouvel «mpire universel romano-hellénique, située au point
de rencontre de l'Orient et de l'Occident, ne devait pas être une cité italique, mais la capitale dénationalisée d'un grand nombre de nations. Pour cette raison. César toléra l'adoration des dieux nouveaux de rÉgypte avec le père Jupiter, et accorda aux Juifs le libre exercice de leur rituel singulièrement étrange dans la capitale de l'empire Quelque désagréable que fût le mélange confus de la population parasite, surtout l'helléno-orientale, de Rome, il ne s'opposa nulle part à son extension ; il est significatif que, à ses fêtes populaires pour la capitale, il fit représenter des drames, ron seulement en latin et en grec, mais aussi en d'autres langages, probablement en phénicien, en hébreu, en syrien et en espagnol
Domination du prolétariat. — Mais, tandis que César acceptait, avec la pleine conscience de ce qu'il faisait, le caractère fondamental de la capitale telle qu'il la trouvait, il travailla énergiquement à la réformation de ce lamentable et honteux état de choses. Malheureusement les maux les plus essentiels étaient les plus incurables. César ne pouvait pas abolir l'esclavage avec son cortège de calamités nationales ; c'est encore une question ouverte, si dans le cours du temps il aurait au moins essayé de limiter la population esclave de la capitale, comme il l'essaya sur un autre terrain. César pouvait tout aussi peu créer l'industrie dans la capitale. Cependant les grandes constructions remédièrent jusqu'à un certain point à ce manque de point d'appui qu'il rencontra, et il ouvrit au prolétariat une source de gains limités mais honorables. D'autre part. César travailla énergiquement à délivrer la masse du prolétariat libre. L'affluence constante de personnes qu'amenaient à Rome les distributions de grain fut, smon complètement suspendue, au moins singulièrement restreinte par la
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conversion de ces largesses en une institution ciiari-
tûble limitée.
Les rangs du prolétariat existant furent, d'une part, éclaircis par les tribunaux qui poursuivaient avec une incessante vigueur la multitude, d'autre part, par une large colonisation Iransmarine ; des 80,000 colons que César envoya au delà des mers, dans ces quelques années de son gouvernement, une grande portion doit avoir été empruntée aux rangs inférieurs de la population de la capitale ; le plus grand nombre des émigrés corinthiens étaient des affranchis. Mais ceci dut être plus qu'un arrangement temporaire : César convaincu, comme tout homme de sens, que le seul remède contre la misère du prolétariat consistait dans le système bien réglé de la colonisation, et, placé par la condition de l'empire dans une situation qui lui permettait de le réaliser sans contrôle, voulait sans doute continuer ce mouvement et donner ainsi un moyen constant de corriger un mal qui se reproduisait continuellement. On prit de nouvelles mesures pour limiter l'incessante flnctuation du prix des denrées les plus essentielles sur le marché de la capitale. Les finances nouvellement organisées et libéralement administrées de l'État fournirent le moyen nécessaire, et deux magistrats récemment institués, les édiles du blé, furent chargés de la surveillance spéciale des entreprises et du marché de la capitale. Le système des clubs fat réformé plus effectivement qu'il n'eût été possible de le faire par des lois prohibitives, au moyen du changement de la constitution ; il en fut de in ême de la corruption et de la violence, qui avaient prévalu dans les élections républicaines et dans les tribunaux, et généralement des saturnales de la canaille, qui prirent fin d'elles-mêmes. De plus, les combinaisons créées par la loi Glodia furent supprimées, et tout le système de l'association fut placé sous le gouvernement des auto-
-rites. A l'exception des anciennes corporations et associations, des unions religieuses des Juifs, et d'autres catégories spécialement exceptées, pour lesquelles une simple déclaration au sénat paraît avoir suffi, la permission de constituer une société permanente avec des réunions à périodes fixes et des cotisations régulières fut subordonnée à une concession donnée parle sénat, avec l'approbation du souverain. A cela s'ajouta une administration plus stricte de la justice criminelle et une police énergique. Les lois, particulièrement en ce qui touchait le crime de violence, devinrent plus sévères, et la réglementation irrationnelle de la loi républicaine, qui permettait au criminel condamné d'échapper à une portion de la pénalité qu'il avait encourue, en s'exilant volontairement, fut avec raison supprimée. Les règlements détaillés que César rendit relativement à la police de la capitale existent encore pour la plupart, et on peut aisément se convaincre que l'empereur ne dédaigna pas d'obliger les propriétaires à réparer les routes et à paver le trottoir dans toute sa largeur, et publia également des ordonnances sur les porteurs de litière et les charretiers qui, par suite de l'étroitesse des rues, n'avaientle droit de circuler librement dans la capitale que pendant la nuit. La surveillance de la police locale resta confiée comme antérieurement aux édiles, qui durent, dès cette époque sinon avant, inspecter chacun un district distinct dans la capitale.
Coostruction. — Enfin, la construction dans la capitale, elles institutions qui s'y rapportaient et qui avaient rapport au bien public, recevaient de César, qui combinait en lui-même la passion romaine de la construction avec celle de l'organisation, un stimulant immédiat, qui non seulement faisait honte à la mauvaise administration de l'anarcliie récente, mais
dépassait autant ce que l'aristocratie romaine avait fait dans ses meilleurs jours, que le génie de César dépassait les honnêtes intentions des Marius et des iEmilius. Ce n'était pas seulement par l'étendue des bâtiments en eux-mêmes et l'importance des sommes qui y furent dépensées que César l'emportait sur ses prédécesseurs ; mais le vrai sentiment de ce qui était nécessaire au bien public dislingue ce que fit César pour les institutions publiques de Rome. Il ne bâtit pas comme ses successeurs des temples et d'autres splendides constructions ; au forum se tenaient les assemblées du peuple, les tribunaux, la bourse, le travail et l'oisiveté de tous les jours ; il se débarrassa au moins des assemblées et des tribunaux, en construisant pour le peuple de nouveaux comices, les Septa Julia au Champ-de-Mars, et pour les tribunaux un lieu particulier de séance, le -Forum Julium, entre le Gapitole et le Palatin. Une organisation semblable fut celle qui fournit annuellement aux bains de la capitale 3 millions de livres d'huile, venue principalement d'Afrique ; on put fournir ainsi gratuitement les baigneurs de l'huile nécessaire pour oindre les corps : mesure de propreté et de santé qui, conformément aux lois de l'hygiène antique basée sur le bain et les frictions d'huile, était hautement judicieuse. Ma^s ces remarquables arrangements n'étaient que les premiers pas vers une complète rélormaiion de Rome. On avait déjà formé des projets pour un nouveau palais du sénat, pour un nouveau et magnifique bazar, pour un théâtre qui devait rivaliser avec celui de Pompée, pour une bibliothèque latine et grecque sur le modèle de celle qui avait été récemment détruite à Alexandrie, et qui eût été la première institution de cette nature à Rome, enfin pour un temple de Mars, qui devait surpasser tout ce qui avait existé jusqu'alors en richesse et en gloire. Une
idée encore plus brillante était celle qui consistait à modifier le cours intérieur du Tibre et à le faire passer du Ponte Molle actuel, au lieu de le diriger entre le Campus Vaticanus et le Ghamp-de- Mars vers Ostie, en contournant le Campus Vaticanus et le Janicule par les Marais Pontins vers le port de Terracine. Par ce plan gigantesque, on aurait atteint en même t 'mps trois objets : les facilités extrêmement limitées qu'on avait pour construire da*as la capitale auraient été augmentées, en substituant le Campus Vaticanus maintenant transféré sur la rive gauche du Tibre au Champ-de-Mars, et en destinant ce dernier espace plus spacieux à des édifices publics et privés : les Marais Poatins et la côte latine en général auraient été drainés, et la capitale aurait eu un port sûr, dont l'absence se faisait péniblement sentir. Il semblait que l'empereur voulût éloigner les montagnes et les rivières, et essayer de lutter avec la nature elle-même. Quel que fût le bien qui résultât pour la cité de Rome du nouvel ordre de choses au point de vue de la commodité et de la magnificence, sa suprématie politique était, comme nous l'avons dit précédemment, perdue par ce changement même. L'idée que l'État romain ne serait que la cité de Rome était devenue, dans le cours du temps, de plus en plus irrationnelle. Mais cette maxime était tellement liée avec l'essence de la république romaine, qu'elle ne pouvait pas périr avant la répubhque elle-même. Ce fut seulement dans le nouvel État de César qu'elle fut complètement oubliée, à l'exception peut-être de quelques fictions légales, et la cité capitale fut placée légalement au même niveau que les autres municipalités : César^ pour essayer, là comme partout, non seulement de régler la chose, mais de lui donner son vrai nom, publia son ordonnance municipale, sans doute à dessein, Pu mènie temps pour la capitale et pour les autres
cités urbaines. Nous pouvons ajouter que Rome, précisément parce qu'elle était incapable de conserver un caractère communal, fut essentiellement inférieure ! aux autres municipalités de la période impériale. La Rome républicaine était un repaire de voleurs ; mais elle était tout l'État ; la Rome de la monarchie, quoiqu'elle commençât à s'embellir de toutes les gloires des trois continents, et à resplendir d'or et de marbre, ne fut dans l'État qu'une résidence royale combinée avec un hôpital de pauvres, ou, en d'autres termes, une calamité nécessaire.
li'Italie. — Tandis que, dans la capitale, le seul but que l'on recherchait fut de se débarrasser de maux nécessaires par des ordonnances de police sur la plus vaste échelle, c'était une tâche bien autrement difficile de remédier à la profonde désorganisation de la société italique. Les maux incurables étaient ceux que nous avons précédemment mentionnés en détail, la disparition de la population agricole et l'accroissement exagéré de la population mercantile, ce qui entraînait une série interminable d'autres maux. Le lecteur voudra bien se rappeler quel était l'état de l'agriculture en Italie.
Ag:ricultnre d'Italie. — Malgré les tentatives les plus sérieuses pour annihiler les petites propriétés, le fermage n'était plus le caractère prédominant de l'agriculture à cette époque, à l'exception peut-être des vallées des Apennins et des Abruzzes. Quant à l'administration des propriétés, on ne voit aucune différence matérielle entre le système de Gaton, tel qu^:^. nous l'avons exposé, et celui que nous décrit Varron. si ce n'est que ce dernier nous montre les progrès e\ bien, et en mal de la vie élégante à Rome : « Aupa'^ >vaut, dit Varron, la ferme était plus grande que ia.
maison du maître, aujourd'hui c'est le contraire. » Dans les domaines de Tusculum et de TibQP; sur les rivages de Terracine et de Baia, là où les anciens fermiers latins avaient semé et récolté, on voyait s'élever mainlenanL dans une splendeur vide les villas des nobles romains, dont quelques-unes couvraient l'espace d'une ville de grandeur moyenne avec leurs dépendances de jardins, d'aqueducs, de viviers d'eau douce et d'eau salée pour la conservation» et la multiplication du poisson de mer et du poisson d'eau douce, des garennes à lièvres, à lapins, à cerfs, à chevreuils, à sangliers, et des volières pour les faisans et pour les paons. Mais le luxe d'une grande- cité enrichit aussi bien des mains industrieuses, et nourrit plus de pauvres que la philanthropie avec ses aumônes. Ces volières et ces viviers des grands étaient, dans les circonstances ordinaires, des objets de dépense considérable. Mais ce système fat poussé à un tel point et poursuivi avec tant d'ardeur que, par exemple, la garniture d'un pigeonnier était estimée 200,000 sesterces (25,000 francs); on avait imaginé un nouveau système d'engraissage, et le fermier des volières avait de l'importance en agriculture : un seul marchand d'oiseaux pouvait fournir jusqu'à cinq mille grives ; car ils savaient aussi en élever à 3 deniers (2 fr. 50 c.) la pièce, et un simple propriétaire d'étang, deux mille murènes ; les poissons que laissa Lucullus à sa mort rapportèrent 40,000 sesterces (iO.OOO francs). Gomme on le conçoit aisément, dans de pareilles circonstances, tout homme qui se livrait à ces occupations avec soin et intelligence, pouvait réaliser de larges bénéfices avec une mise de fonds modérée. Un petit éleveur d'abeilles de cette époque vendait, avec un jardin de thym qui n'avait pas un acre, dans le' voisinage de Falerii, du miel pour une valeur d'au moins 10,000 oBsterces (2,500 francs). La rivalité des jardiniers de
fruits était poussée si loin que, dans les villas élég.'întes, le fruitier était revêtu de marbre et arrangé comme une salle à manger, et qu'on y montrait quelquefois comme venus sur la propriété des fruits qu'on avait achetés. Ce fut à cette époque que les cerisiers d'Asie Mineure et autres arbres à fruits exotiques furent plantés pour la première fois en Italie. Les jardins de légumes, les massifs de roses et de violettes en Latium et en Gampanie, donnèrent de riches produits, et le marché des fantaisies [forum cupi'dims), auprès de la via Sacra, où on exposait des fruits, du miel, des couronnes, jouait un rôle important dans la vie de la capitale. Généralement, l'administration des propriétés, exploitées suivant le système des planteurs, avait atteint, au point de vue économique, une perfection difficile à surpasser. La vallée de Rieti, les environs du lac Fucin, les districts du Liris et du Vollurne, et l'Italie centrale en général, étaient, en ce qui concerne la culture, dans une condition florissante : il y aviit même certaines branches d'industrie qui étaient des auxiliaires favorables de l'agriculture, et, quand les circonstances s'y prêtaient, on bâtissait sur la propriété des auberges, des manufactures de drap, et surljout des briqueteries. Les propriétaires vinicoles d'Italie et les possesseurs d'oliviers, non seulement approvisionnaient les marchés d'Italie, mais exportaient une grande quantité de leurs produits au delà des mers. Un simple traité sur les matières, composé à cette époque, compare l'Italie à un grand verger ; et le tableau que fait un poète contemporain de sa magnifique patrie, où des prairies bien arrosées, des champs de blé luxuriants, de riants vignobles, sont bordés de la ligne sombre des oliviers, où de délicieux jardins, entourés d'une couronne d'arbres aux fruits savoureux, s'étalent sous mille formes souriantes et sont la parure de la terre: ce tableau, évidemment
fidèle du paysage qui s'offrait journellement aux yeux du poète, nous transporte dans les districts les plus florisï-ants de la Toscane et de la Terre de Labour, La culture pastorale, il est vrai, qui, pour des raisons précédemment expliquées, se répandait toujours de plus en plus, particulièrement dans le sud et le sudest de l'Italie, était, sous tous les rapports, un mouvement rétrograde ; mais elle participait aussi jusqu'à un certain point du progrès général de l'agriculture ; on avait beaucoup fait pour améliorer les races ; les ânes rapportèrent comme étalons jusqu'à 60,000 sesterces (15,000 francs), 100,000 (25,000), et même 400,000 (100,000). La solide culture d'Italie obtint à cette époqu<% oii le développement général de l'intelligence et l'abondance des capitaux la rendait plus fructueuse, des résultats bien plus brillants que n'en rendit jamais le vieux système des petits cultivateurs : elle s'étendait hors de l'Italie ; car les agriculteurs italiens tiraient grand parti de la terre des provinces, en y élevant des bestiaux et même en y récoltant du blé.
li'ar^ent. — Pour montrer à quel point se développa le commerce de l'argent à côté de la culture qui prospérait sur les ruines des petits fermiers, et comment les marchands italiens, pour rivaliser avec les Juifs, se précipitèrent dans toutes les provinces et dans tous les pays clients de l'empire, comment enfin le capital affluait à Rome, il suffît, après tout ce qui a été dit, de noter ce simple fait que, sur le marché d'argenl delà capitale, le taux régulier de l'intérêt à cette époque était 6 p. c, et conséquemment l'argent y était à moitié prix de ce qu'il était partout dans l'antiquité.
Disproporfiou sociale. — Par suite de ce système économique qui reposait, au point de vue agricole et mercantile, sur la masse des capitaux et sur
la spéculation, on vit naître une terrible disproportion dans la distribution de la richesse. La phrase si rebattue d'une république composée de millionnaires et de mendiants ne fut jamais peut-être si bien appliquée qu"à la Rome des derniers temps de la république, et nulle part peut-être la maxime essentielle de l'esclavage, que le .riche qui vit du travail de ses esclaves est nécessairement respectable, et que le pauvre qui vit de son travail est nécessairement vulgaire, n'a été reconnue avec plus de précision comme le principe qui régissait toutes les relations publiques et privées. Une véritable classe moyenne, dans le véritable sens du mot, il ne pouvait y en avoir, car une classe semblable ne pouvait exister dans un État à esclaves : ce qui peut ressembler et ressemble le plus en effet à une bonne classe moyenne, c"est le mélange des hommes d'affaires riches et des propriétaires qui sont assez peu cultivés ou assez supérieurement cultivés pour se contenter de leur sphère d'activité et se tenir à part de la vie publique. Parmi les hommes d'affaires, cette classe dans laquelle des affi^anchis et d'autres parvenus voulaient jouer les hommes de qualité, il n'y en avait pas beaucoup qui fussent assez sensés pour le faire. Un modèle de cette sorte était Titus Pomponius Atticus, qui est fréquemment mentionné dans les récits de cette époque. D acquit une immense fortune, tant par les vastes entreprises de fermage qu'il poursuivit en Italie et en Épire, que par ses affaires d'argent qui se ramifiaient à travers l'Italie, la Grèce, la Macédoine et l'Asie Mineure ; mais, en même temps, il continua à être un simple homme d'affaires, ne se laissa pas tenter par les honneurs, ni même parles transactions financières avec l'État ; il se tenait également éloigné de l'avarice étroite et du luxe écrasant de son temps (car sa table ne coûtait par jour que 100 sesterces (25 francs), et se contentait
d'une existence aisée qui combinait les charmes de la vie de la campagne et de celle de la ville, les plaisirs des relations avec la meilleure société de la Grèce et de Rome, et toutes les jouissances de la littérature et de Fart. Les propriétaires à l'ancienne mode étaient plus nombreux et plus solides. La littérature contemporaine a conservé, dans le portrait de Sextius Roscius, qui fut massacré au milieu des proscriptions de 673 (81), une peinture de ces gentilshommes campagnards [paterfamilias rusticmius); sa richesse, qui était estimée à 6,000,000 de sesterces (1,500,000 de francs), fut placée en treize propriétés; il les administrait en personne, systématiquement et avec enthousiasme; il allait rarement ou jamais dans la capitale, et quand il y allait, par ses manières rustiques, il ne contrastait pas moins avec le sénateur civilisé, que l'innombrable troupe de ses esclaves ruraux avec la suite élégante des grands de la capitale. Plus que les cercles de la noblesse avec leur culture cosmopolite et la classe mercantile, ces propriétaires, et les villes de province [municipia rusUcana) auxquelles ils donnaient le ton, conservaient les habitudes de leurs pères, comme leur pur et noble langage. L'ordre des propriétaires était considéré comme la fleur de la nation; le spéculateur, qui a fait sa fortune et qui désire figurer parmi les notables du pays, achète une propriété et cherche, sinon à devenir un gentilhomme, au moin^ à élever son Qls dans ces idées. Nous rencontrons les traces de cette classe de propriétaires partout oh se manifeste un mouvement national dans la politique, et oii la littérature fait quelque nouveau progrès : c'est chez eux que l'opposition patriotique à la nouvelle monarchie trouvait son plus ferme appui : c'est à cette classe qu'appartenaient Varron, Lucrèce, Catulle, et nulle part on ne voit se reproduire avec plus de netteté cette fraîcheur de la vie champêtre, que
vn. — Il
dans la gracieuse introduction du traité de Legibus^ que Cicéron composa au milieu du paysage d'Arpinum , laquelle est comme une verte oasis au milieu du désert stérile de ce volumineux et vide écrivain.
lies paavres — Mais la classe cultivée des marchands et l'ordre vigoureux des propriétaires étaient vaincus par les deux classes qui donnaient le ton à la société, la masse des mendiants, et les gens de qualité proprement dits. Nous n'avons pas de statistique qui indique les proportions relatives de la pauvreté et de la richesse à cette époque; nous pouvons cependant rappeler l'expression qu'un homme d'État romain employait cinquante années auparavant, en disant que le nombre de familles solidement riches parmi les citoyens romains ne s'élevait pas à plus de deux mille. Le corps des citoyens était devenu depuis ce temps bien diflerent ; mais de claires indications attestent que la disproportion entre les pauvres et les riches était demeurée au moins aussi grande. L'appauvrissement croissant de la multitude se montre trop bien dans son empressement à profiler des distributions de blé et à s'enrôler dans l'armée ; l'accroissement correspondant des riches est attesté expressément par un auteur de cette génération, lorsque, parlant des événements de l'époque de Marins, il cite une propriété de 2,000,000 de sesterces (500,000 francs) comme la richesse pour cette époque, et les renseignements que nous recueillons sur les propriétés des particuliers mènent à la même conclusion. Le richissime Lucius Domitius Ahénobarbus promit à vingt mille soldats quatre arpents de terre, pris sur ses propriétés : la terre de Pompée s'élevait à 70,000,000 de sesterces (17,500,000 francs) ; celle d'Ésope l'acteur à 20,000,000 (5,000,000;; Marcus Grassus le riche
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des riches, possédait au début de sa carrière 7,000,000 de sesterces (1.740,000 fr.), et en la terminant, après avoir donné au peuple des sommes énormes, il possédait encore 170,000,000 de sesterces (42,500,000 francs). L'effet d'une telle pauvreté et d'une telle richesse était de part et d'autre une désorganisation économique et morale extérieurement différente, mais au fond d'un semblable caractère. Si le pauvre ne pouvait être sauvé de la famine que par les secours de l'État, la conséquence nécessaire de cet état de choses, quoique, en réalité, il paraisse plutôt en être la cause, était qu'il se laissait aller ainsi à la paresse et à la bonne humeur de mendiant. Le plébéien romain aimait mieux le théâtre que l'ouvrage ; les tavernes et les mauvais lieux étaient tellement fréquentés que les démagogues trouvaient particulièrement leur compte en mettant dans leurs intérêts les propriétaires de ces établissements. Les jeux de gladiateurs, qui révélaient en l'aiguisant la pire démoralisation de l'ancien monde, étaient devenus si florissants qu'on retirait de grands bénéfices, rien qu'en vendant les programmes, et ce fut à cette époque que fut adoptée l'horrible innovation qui faisait dépendre la vie ou la mort du vaincu, non des lois du droit ou delà volonté du vainqueur, mais du caprice des spectateurs, et, suivant le signal donné, le vainqueur épargnait ou perçait son adversaire terrassé. Le commerce des lutteurs avait tellement gagné, et la liberté tellement perdu de valeur, que l'intrépidité et l'émulation qu'on ne trouvait plus sur le champ de bataille, ne manquaient jamais dans les armées des arènes, et quand la loi du duel l'exigeait, tout gladiateur se laissait massacrer sans rien dire et sans hésiter : enfin, souvent des gens se vendaient aux entrepreneurs pour être gladiateurs. Les plébéiens du cinquième siècle avaient aussi souffert de la faim, et n'avaient pas
pour cela vendu leur liberté ; et les jurisconsultes decette période ne se seraient pas prêtés à déclarer légal et valable le contrat également illégal et immoral par lequel cet esclave gladiateur consentait à se laisser enchaîner, fouetter, brûler ou tuer sans résistance, si les lois de l'institution le commandaient ainsi.
Chez les gens de qualité, on ne voit pas se produite de pareils faits, mais au fond la situation n'était ni guère différente, ni guère rûeilleure. L'aristocrate luttait avec le plébéien pour ne rien faire ; si l'un se couchait sur le pavé, l'autre restait au lit jusqu'au milieu du jour. L'extravagance, et une extravagance sans goût, prédominait. Elle se répandait dans la politique et dans le théâtre, et naturellement de manière à corrompre l'une et l'autre. La charge de consul était achetée à un prix énorme ; dans l'été de 700 (54), on paya le vote au premier degré seulement 10,000,000 de sesterces, (2,500,000 fr.), et tout le plaisir que l'homme d'éducation trouve au théâtre était gâté par le goût désordonné de la décoration. Les loyers paraissent avoir été quatre fois aussi chers que dans les villes de province : une maison y fut vendue 15,000,000 de sesterces (3,750,000 fr.) La maison de Marins Lépidus, consul en 676 (78), qui était, à l'époque d3 la mort de Sylla, la plus belle maison de Ptome, n'était pas, une génération après, la centième sur la liste des palais de Rome. Nous avons déjà mentionné l'extravagance qu'on déployait dans les maisons de campagne; nous voyons qu'on payait 4,000,000 de sesterces (1,000,000 de fr.) pour une de ces maisons qui était remarquable par ses viviers ; et les grands tout à fait fashionables devaient avoir au moins deux villas, l'une sur les montagnes de Sabine ou les monts Albains près de la capitale, et une seconde dans lôvoiainage des bains de mer de Campanie, et,, en.
outre, quand on le pouvait, un jardin immédiatement aux portes de Rome. Ce qui était encore plus irrationnel que ces pal lis de la campagne, c'était les palais des sépulcres, dont plusieurs, qui ont subsisté jusqu'à nos jours, attestent quelle massive maçonnerie il fallait aux Romains pour mourir suivant son rang. Les amateurs de chevaux et de chiens étaient nombreux ; 24,000 sesterces (6,000 fr.) étaient un prix ordinaire pour un bon cheval. On aimait aussi les mobiliers de luxe, une table de cyprès d'Afrique coûtait 1,000,000 de sesterces (250,000 fr.) ; les vêtements de pourpre ou de gaze transparente, accompagnés d'assortiments élégants préparés devant le miroir : l'orateur Hortensius fit, dit on, un procès en dommages-intérêts contre un collègue, parce qu'il avait fripé son vêtement dans la foule. On avait la passion des pierres précieuses et des perles qui prirent, pour la première fois alors, la place des parures d'or bien plus belles et bien plus artistiques. C'était déjà la pleine barbarie que de voir, au triomphe de Pompée sur Mithridate, le buste du vainqueur tissé en perles, et les sofas, et les bahuts et même les ustensiles de cuisine montés en argent. C'est dans un esprit semblable que les collectionneurs du temps arrachaient les médaillons artistiques des anciennes coupes d'argent pour les faire monter sur des coupes d'or. On voyageait aussi avec un luxe extrême. « Quand le gouverneur voyageait, dit Cicéron d'un de ses fonctionnaires pour la Sicile, ce qui n'était pas, bien entendu, en hiver, mais seulement au commencement du printemps et encore non le printemps du calendrier, mais la saison des roses, il se faisait porter, comme les rois de Bithynie, dans une litière à huit porteurs, reposant sur un coussin de dentelles de Malte, couvert de feuilles de roses, avec une couronne sur la tête et une autre au cou ; il portait à son
Bez un sachet de linge fin, rempli de roses, et il se faisait porter ainsi jusqu'à sa chambre. »
liO-xe de table — Mais aucun luxe n'était plus répandu que le plus grossier de tous, le luxe de la table. Tous les arrangements des villas et toute la vie de campagne étaient subordonnés au dîner ; nor seulement on avait des salles à manger différentes pour l'été et l'hiver, mais on servait à dîner dans la galerie de peinture, dans le fruitier, dans la volière, ou sur une plate-forme élevée dans le parc aux daims, et autour de laquelle, lorsque l'orphée du lieu paraissait en costume théâtral et faisait entendre ses accents, venaient se grouper les chevreuils et les sangliers bien dressés. Tel était le soin qu'on donnait à la décoration ; mais on n'oubliait pas pour cela les réalités : non seulement le cuisinier était un savant en gastronomie, mais le maître lui-même se faisait souvent le professeur de son cuisinier. Le rôti avait depuis longtemps fait place aux poissons de mer et aux huîtres ; le poisson de rivière d'Italie ne paraissait plus h cette époque sur les bonnes tables, et les friandises ainsi que les vins d'Italie passaient pour un régal vulgaire. A cette époque même, dans les festivals populaires, on distribuait outre le falerne d'Italie, trois sortes de vins étrangers, celui de Sicile, celui de Lesbos, et celui de Ghios ; tandis que du temps de la génération précédente, on se contentait de oaire passer, même aux grands banquets, une fois du vin de Crète ; dans le cellier de l'orateur Hortensius, on trouva une pro\ision de 10,000 jarres de vins étrang:ers. Il ne fallait pas s'étonner si les vignerons d'Italie commencèrent à se plaindre de la rivalité des vins des îles grecques. Aucun naturaliste n'a jamais scruté la terre et les mers avec plus de zèle pour y trouver de nouveaux animaux et de nouvelles plantes.
que les épicuriens de celte époque pour y trouver des raretés culinaires. On ne s'étonnait plus de voir un invité prendre de l'émétique après un banquet, pour éviter les conséquences d'une trop grande variété de mets placés devant lui. La débauche sous toutes les formes devint tellement systématique et savante qu'elle trouva des professeurs, qui vivaient des leçons qu'ils donnaient aux jeunes gens de qualité sur la théorie et la pratique du vice. Il est inutile de s'appesantir sur cette partie confuse, si monotone dans sa variété, d'autant moins que les Romains étaient loin d'être originaux sous ce rapport, et se contentaient de copier le luxe helléno -asiatique, en se montrant plus exagérés et plus stupides encore que leur modèle.
Dettes. — Plutus dévore ses enfants aussi bien que Saturne ; la rivalité pour toutes les superfluités de la vie élégante faisait tellement monter les prix, que ceux qui naviguaient avec le courant voyaient fondre les propriétés les plus considérables, et ceux qui, pour commencer leur réputation, ne prenaient part qu'aux divertissements nécessaires voyaient leur richesse solide et héréditaire rapidement ruinée. Les menées pour le consulat, par exemple, étaient la grande route ordinaire de la ruine pour les personnages de distinction, et on peut en dire autant du genre de construction et de tous les autres goûts agréables mais incontestablement ruineux. Les fortunes princières de cette époque n'avaient déjà eu. que des dettes également princières : César, vers 692 (62), déduction faite de son actif, devait 25,000,000 de sesterces (6,250,000 fr.) ; Marc-Antoine, à vingtquatre ans, 6,000,000 de sesterces (1,500,000 fr.), quatorze ans après, 40,000,000 de sesterces (10 millions de fr.) ; Curion, 60,000,000 de sesterces (15 millions de fr.) ; Milon 70,000,000 de sesterces (17,500,000
francs). Ces habitudes extravagantes du monde romain reposaient principalement sur le crédit ; ce qui le montre, c'est que le taux de l'intérêt fut subitement élevé de 4 à 8 p. c, lorsque les compétiteurs au consulat empruntèrent pour la compétition. L'insolvabilité, au lieu d'amener, à un moment donné, une assemblée de créanciers ou au moins une liquidation qui devait remettre les choses dans une situation nette, était généralement retardée autant que possible ; au lieu de vendre ses propriétés et surtout ses propriétés foncières, on continuait à emprunter et à montrer l'apparence de la richesse jusqu'au moment où la catastrophe était plus terrible et où la liquidation donnait un résultat pareil à celui de Milon, où les créanciers eurent un peu plus de 4 p. c. des sommes qu'ils avaient prêtées. Au milieu de cette transition rapide de la richesse à la banqueroute et de cette filouterie systématique, personne ne gagnait autant que le banquier, calme et froid, qui savait donner ou refuser le crédit. Les relations de débiteur à créancier revenaient ainsi au même point où elles en avaient été dans les plus mauvais temps des crises sociales du cinquième siècle ; les propriétaires romains ne gouvernaient leur terre que par la tolérance de leurs créanciers. Le créancier était tout puissant : les plus humbles d'entre les débiteurs paraissaient à sa suite comme des affranchis et ceux du plus haut rang ne parlaient et ne votaient dans le sénat que d'après son signal, ou bien ils étaient prêts à faire la guerre à la propriété elle-même, ou à intimider leurs créanciers par des menaces, ou à se débarrasser d'eux par les conspirations de la guerre civile. C'était sur ces relations qu'était basée la puissance de Grassus ; elles donnaient naissance aux insurrections de Ginna et surtout de Catilina, de Gœlius, de Dolabella, qui ressemblaient entièrement à des batailles entre ceux
qui ont et ceux qui n'ont pas et qui, un siècle auparavant, avaient agité le monde hellénique. Qu'au milieu d'une condition économique aussi vermoulue, toute crise politique ou financière occasionnât la confusion la plus épouvantable, c'est ce qu'on devait attendre des circonstances ; nous avons à peine besoin de mentionner que les phénomènes ordinaires, la disparition du capital, la dépréciation subite des propriétés apparurent au milieu de la guerre civile, comme au milieu de la guerre sociale et de la guerre de Mithridate.
Immoralité. — Dans de pareilles circonstances, la moralité et la vie de famille étaient traitées comme de vieux préjugés dans toutes les classes de la société. Être pauvre n'était pas seulement le plus grand malheur et le pire des crimes, mais le seul malheur et le seul crime ; pour de l'argent, l'homme d'État vendait son pays et le citoyen sa liberté ; le grade d'officier et le vote du juré s'achetaient à prix d'argent ; les femmes de qualité se vendaient comme des courtisanes ; les falsifications de titres et les parjures étaient devenus si communs que, dans un poète populaire de ce temps, le serment est appelé un remède contre les dettes. On avait oublié ce que c'était que l'honnêteté: une personne incorruptible était regardée non comme un honnête homme, mais comme un ennemi personnel. La statistique criminelle de tous les temps et de tous les âges fournirait difficilement un parallèle à l'horrible peinture de crimes, à la fois si rares, si horribles et si extraordinaires que nous dévoile le procès d'Aulus Gîuentius, dans l'une des familles les plus respectables de sa province.
Mais, tandis qu'au fond de la vie nationale, la gangrène gagnait de plus en plus, la surface était d'autant plus claire et plus brillante et revêtue d'un
vernis de manières polies et d'une bienveillance universelle. Le monde entier échangeait des visites, en sorte que dans les maisons de qualité, il était nécessaire d'admettre les personnes qui se présentaient au lever dans un ordre fixé par le maître ou parfois par le valet de service, et de donner audience aux plus notables, l'un après l'autre, tandis que le reste était admis par groupes ou en bloc, distinction que Cams Gracchus, qui fut aussi en cela le fondateur de la nouvelle monarchie, introduisit, dit-on. L'échange de lettres de politesse était répandu comme les visites : des messages d'amitié traversaient les continents et les mers entre des personnes qui avaient peu de relations et d'afîaires entre elles, tandis que les véritables lettres d'affaires étaient fort rares, excepté lorsque la lettre était adressée à une corporation. De même les invitations à dîner, les présents de jour de l'an, les fêtes domestiques avaient perdu leur véritable caractère et étaient devenues de véritables cérémonies publiques : la mort elle-même ne dispensait point le Romain de ces attentions envers ses innombrables voisins : pour mourir d'une manière tout à fait respectable, il fallait donner à chacun un souvenir. De même que dans certains cercles de notre monde mercantile, l'intimité des liens de famille et les amitiés avaient complètement disparu de Rome à cette époque ; les relations d'affaire et de monde s'en étaient approprié les formes, devenues vides, et l'amitié réelle avait fait place à son ombre. Ce n'était pas là un des moindres maux qui surnageaient aux proscriptions et aux guerres civiles de cette époque.
liCs fenii3ies. — Un trait également caractéristique de la brillante décadence de cette période était l'émancipation des femmes. Appointée vue économique, les femmes s étaient rendues depuIsTTongteitips
ANCIENNE RÉPUBLIQUE ET NOUVELLE MCK^ARGHIE 247
indépendantes. A l'époque actuelle, nous rencontrons (J'^s avocats spéciaux pour les femmes, qui prêtaient officieusement leur aide à de riches dames seules dans Tadministration de leurs affaires et la poursuite de leur procès, afin de les dominer par leur connaissance des affaires et des lois, et s'assurer ainsi des gages et . des legs plus importants que les autres hommes d'affaires. Mais ce n'était pas seulement de la tutelle des pères et des maris que les femmes se trouvaient émancipées. Les intrigues d'amour faisaient chaque jour de nouveaux progrès. Des danseurs [mi'mae) pouvaient rivaliser avec ceux d'aujourd'hui pour leurs succès ; leurs prima-donnas, les Gythéris et autres semblables souillaient jusqu'aux pages de l'histoire ; mais leur commerce, pour ainsi dire autorisé, était fort déprécié par le commerce libre des cercles aristocratiques. Les liaisons dans les plus illustres familles étaient devenues si fréquentes qu'il fallait un scandale exceptionnel pour faire le sujet des conversations publiques, le recours à la justice paraissant ridicule. Un scandale inouï, comme celui que produisit Publius Clodius en 693 (61), à la fête des femmes dans la maison du souverain pontife, quoique mille fois plus grave par ses circonstances que celui qui avait amené, cinquante ans auparavant, une série de sentences capitales, put avoir lieu presque sans enquête et sans punition capitale La saison des eaux, en avril, lorsque les affaires étaient suspendues et que le monde de qualité se réunissait à Baia et à Putéoli, présentait comme agréments principaux les relations licites ou illicites qui, avec la musique, le chant et les déjeuners élégants sur mer ou sur le rivage, animaient les voyages en gondole. Là, les femmes dominaient absolument, mais elles ne se contentaient pas de ce domaine qui leur appartenait légitimement ; elles faisaient aussi de la politique, paraissaient dans les
conférences de parti et prenaient part avec leur ^.rgent etleurs intrigues aux coteries du tem ps. Tous ceux qui voyaient ces hommes d'État femelles sur la scène de Scipion et de Gaton et, à leurs côtés, les jeunes élégants, à la peau fine, à la voîjT'Uélicaté, à l'allure molle, avec des parures et des cravates, des robes plissées et des sandales de femme qui les faisaient ressembler à des courtisanes, auraient pris en horreur ce monde contre nature, où les sexes semblaient av.oiiLÊiiangé-de-côleL.K)n peut juger des idées qui régnaient sur le divorce dans les cercles aristocratiques, parla conduite de leur meilleur et de leur plus moral héros, Marcus Gaton, qui n'hésita pas à se séparer de sa femme, à la requête d'un ami qui désirait l'épouser, et à la reprendre lorsque son ami fut mort^ Le célibat et les ménages sans enfants étaient devenus de plus en plus communs, surtout parmi les classes supérieures. Là, le mariage était regardé depuis longtemps comme un fardeau que les gens prenaient comme une charge commandée tout au plus par l'intérêt public, et nous voyons même chez Gaton et chez ceux qui partageaient ses sentiments régner la maxime à laquelle Polybe, un siècle auparavant, attribuait la décadence de la Grèce : que le devoir d'un citoyen est de ne pas éparpiller sa fortune et de ne pas avoir d'enfants. Qu'était devenu le temps où la désignation de « faiseur d'enfants » {proleiarius) était un terme d'honneur pour le Romain.
Dépopulation de l'Italie. — En conséquence d'une telle condition sociale, la race latine avait subi en Italie une diminution alarmante, et ses belles provinces étaient en proie soit à des émigrés parasites, soit à une complète désolation. Une portion considérable de la pop'jlation de l'Italie se réfugiait dans les contrées étrangères. Déjà l'ensemble de talent et de
puissance laborieuse qu'exigeait la nécessité de pourvoir de magistrats et de garnisons tout le domaine de la Méditerranée, dépassait les ressources de la péninsule, d'autant plus que les éléments ainsi dispersés étaient en grande partie perdus pour la nation. Plus la république romaine devenait un empire qui embrassait une masse de nations, plus l'aristocratie gouvernante perdait l'habitude de regarder l'Italie comme sa patrie exclusive, tandis que des hommes levés ou enrôlés pour le service, une portion considérable avait péri dans des guerres nombreuses, particulièrement dans la sanglante guerre civile, et qu'une autre partie s'était complètement rendue étrangère à la patrie par la longue durée du service qui se prolongeait quelquefois pendant toute une généi-ation. De même que le service public, la spéculation entraînait un grand nombre de propriétaires et presque tous les marchands hors de leur patrie, toute leur vie ou du moins une grande partie, et les habitudes démoralisantes du voyage les rendaient étrangers a l'existence civile dans cette même patrie et aux divers engagements de la vie de famille. Comme compensation, l'Italie obtint, d'une part, le prolétariat des esclaves et des affranchis, d'autre part, les industriels et les commerçants qui s'y rendaient de l'Asie Mineure, de la Syrie et de l'Egypte, qui florissaient principalement dans la capitale, et surtout dans les ports de mer d'Ostie, de Putéoli et de Brundisium. Dans la partie la plus grande et la plus importante de l'Italie, il n'^ avait pas même cette substitution de mauvais éléments aux bons; mais la population déclinait visiblement. Cela était particulièrement vrai des districts pastoraux, tels que l'Apulie, la terre promise de l'élevage des bestiaux, que les contemporains appellent la partie la plus déserte de l'Itahe, et de la région autour de Rome où la campagne devenait de plus en
plus désolée sous l'action réciproque constante d'une agriculture rétrograde et d'une maladie croissante. Labici, Gabii, Bovillœ, autrefois petites villes de province florissantes, étaient dans une telle décadence qu'il était difficile d'y trouver des représentants pour la cérémonie du festival latin. Tusculum, quoiqu'elle fût encore une des cités les plus importantes du Latium, était peuplée presque exclusivement par quelques familles de haut rang qui vivaient dans la capitale, mais qui gardaient leur droit de cité tusculane ; elle était très inférieure pour le nombre de ses citoyens ayant droit au vote, même aux plus faibles cités de l'intérieur de l'Italie. Le nombre d'hommes en état de porter les armes de ce district, sur lequel avait reposé la force défensive de Rome, avait si énormément diminué qu'on lisait avec étonnement et peut-être avec horreur les récits des guerres des Èques et des Volsques, qui semblaient fabuleuses en comparaison de l'état actuel. Les choses n'étaient pas partout en si triste état et surtout dans les autres portions de l'Italie centrale et de la Campanie : néanmoins, suivant la plainte de Varron, les cités autrefois populeuses de l'Italie étaient désolées.
li'Italie sons l'olig-arclaie. — C'est une peinture mélancolique que celle de l'Italie sous la domination de l'oligarchie. Il n'y avait rien pour pallier ou pour adoucir le contraste fatal entre le monde des mendiants et le monde des riches. Plus le contraste était évident, et plus on le sentait des deux parts, plus la richesse augmentait, plus se creusait l'abîme de la misère, et au milieu de ce monde mobile de jeu et de spéculation, on voyait des individus monter au pinacle et redescendre dans l'abîme avec une grande rapidité. Plus s'élargissait le fossé qui séparait ces •deux mondes intérieurement, plus ils se rapprochaient
dans l'annihilation delà \ie de famille, qui est encore le germe et le noyau de toute nationalité, dans le goût de la paresse et du luxe, dans l'économie sans substance, l'indépendance sans vigueur, la corruption qui ne différait qu'en degré, la démoralisation des criminels, le même désir de livrer bataille à la propriété. La richesse et la misère, étroitement alliées, chassaient les Italiens de l'Italie, et remplissaient la péninsule de bandes d'esclaves ou d'un silence effrayant. C'est une peinture terrible, mais qui n'est pas particulière à l'Italie ; partout où le gouvernement des capitalistes dans un État à esclaves s'est développé, il a désolé le monde de la même manière. Gomme les rivières se colorent de nuances différentes, tandis qu'un égout a toujours la même couleur, l'Italie de l'époque cicéronienne ressemble substantiellement à la Grèce de Polybe, et encore plus à la Garthage du temps d'Hannibal, où de même la toute-puissance du capital ruinait la classe moyenne, élevait le commerce et la grande propriété à la plus haute prospérité, et enfin menait à une corruption morale et politique revêtue d'un vernis d'hypocrisie. Tous les crimes dont le capital s'est rendu coupable envers les nations et les civilisations dans le monde moderne, restent inférieurs aux abominations des anciens États à esclaves» autant que l'homme libre, quelque libre qu'il soit, reste supérieur à l'esclave ; ce n'est que lorsque la semence de dragon de l'Amérique du nord mûrira que le monde aura des fruits semblables à recueillir.
Béformcfi» de César. — Ces maux, qui écrasaient l'économie nationale de l'Italie, étaient dans leur essence irrémédiables, et ceux qui pouvaient être guéris ne pouvaient l'être que par le peuple et par le temps ; car le plus sage gouvernement est aussi incapable, que le plus habile médecin, de don-
ner de la fraîcheur à l'organisme, et, pour des maux enracinés, de faire plus que de détourner les accidents qui empêchent la nature d'exercer son action bienfaisante. La paisible énergie du nouveau gouvernement fournissait d'elle-même un semblable préventif ; car il aida à enlever les pires excroissances, telles que l'habitude de nourrir le proléttiriat, l'impunité des crimes, la vénalité des charges et divers autres maux. Mais le gouvernement pouvait faire quelque chose de plus que d'empêcher le mal. César n'était pas un de ces hommes ultra-prudents qui refusent de faire une digue à la mer, parce que peut-être aucune jetée ne peut empêcher quelque soudaine irruption de la marée. Il vaut mieux qu'une nation et son économie suivent spontanément le sentier prescrit par la nature ; mais voyant que Rome ét;ut sortie de ce sentier, César appliqua toute son énergie à ramener, par une intervention spéciale, la nation à son foyer et à la vie de famille, et à réformer l'économie nationale par loi et par décret.
Mesures coutre ceux qui avaient quitté l'Italie. — En vue d'empêcher l'émigration continuelle des Italiens, et de décider les gens de qualité et les marchands à s'établir dans leur patrie, non seulement on abrégea le temps du service, mais des hommes de rang sénatorial n'eurent plus la permission de sortir de l'Italie, excepté pour le service public, tandis que les autres Itahens qui avaient atteint l'âge de mariage de vingt à quarante ans, durent ne pas s'absenter de l'Italie pendant près de trois années consécutives. Ce fut dans le même esprit que César, dans son premier consulat, fonda la colonie de Capoue spécialement destinée aux pères qui avaient plusieurs enfants. Maintenant, comme empereur, il proposa des récompenses extraordinaires pour les
-pères de nombreuses familles, tandis que, comme juge suprême de la nation, il traitait le divorce et l'adultère avec une sévérité sans précédents dans l'histoire romaine. Il ne pensa pas qu'il fût au dessous de sa dignité de faire une loi détaillée sur le luxe qui, entre autres prescriptions, entravait l'extravagance des constructions, au moins dans une de ses formes les plus irrationnelles, celle des monuments funéraires ; il restreignit l'usage des robes de pourpre et des perles à certains temps, à certains âges, et à certaines classes, et les prohiba totalement pour les hommes faits ; il fixa un maximum pour la dépense de la table, et défendit directement plusieurs plats de luxe. De pareilles ordonnances n'étaient sans doute pas nouvelles ; mais ce qui était nouveau, c'était que le « maître de la morale » les fît strictement observer, fît surveiller les marchés de provisions par des inspecteurs salariés, et fît examiner les tables des grands par ses officiers, ordonnant de confisquer les mets défendus. Il est vrai que, par ces instructions théoriques et pratiques de modération que la nouvelle police monarchique donnait au monde fortuné, on n'arrivait guère qu'à empêcher le luxe de se montrer aussi ouvertement ; mais si l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu, dans de semblables circonstances un simple semblant de décence appuyé par des mesures de police était un commencement de progrès qui n'était pas à mépriser.
La crise de la dette. — Les mesures de César pour une réglementation meilleure des relations monétaires et agricoles de l'Italie étaient d'un caractère plus sérieux et promettaient de plus grands résultats. La première question avait rapport à des ordonnances temporaires qui concernaient la rareté de l'argent et la crise de la dette en général. La loi demandée à
grands cris sur le capital accumulé, et qui stipulait; qu'on ne devait jamais avoir en mains plus de 60,OOOl| sesterces (15,000 fr.) en espèces d'or et d'argent, nei fut probablement édictée que pour calmer l'indignation» du public acharné contre les usuriers ; la forme de, publication, qui s'appuyait sur la fiction d'une loii antérieure tombée en oubli, montre que César était! honteux de cette ordonnance, et elle dut être difficile- { ment appliquée. Une question beaucoup plus sérieuse fut la décision relative aux réclamations de dettes, dont l'abolition complète était demandée à César pari le parti qui portait son nom. Nous avons déjà dit qu'il n'accorda pas ce qu'on lui demandait ; mais on fit dès 705 (49) deux concessions importantes. D'abord, l'intérêt en retard fut supprimé, et ce qui avait été payé fut déduit du capital. Secondement, le créancier fut obligé d'accepter la propriété mobilière et immobilière du débiteur au lieu du paiement de la valeur estimée avant la guerre civile, et la dépréciation générale qu'elle avait occasionnée. La dernière disposition n'était pas déraisonnable : si le créancier devait être considéré de fait comme le maître de la propriété du débiteur pour la somme qui lui était due, il était sans doute convenable qu'il payât sa part de la dépréciation générale de la propriété. D'autre part, l'annulation des paiements d'intérêt faits et à faire, qui avait pour conséquence que les créanciera perdaient, outre l'intérêt, en moyenne 25 p. c. de ce qu'ils pouvaient réclamer comme capital au moment où la loi fut édic tée, n'était en réalité autre chose qu'une concession partielle de l'abolition réclamée avec tant de véhémence par les démocrates; et quelque mauvaise qu'ait pu être la conduite des usuriers, elle ne peut justifier l'abolition universelle et rétrospective de toutes les dettes sans distinction. Pour la comprendre, nous devons nous rappeler dans quelle situation se trouvait
!e parti démocratique relativement à la question d'intérêt. La prohibition légale du prêt h intérêt, extorquée par l'ancienne opposition plébéienne en 412, avait été dédaignée par la noblesse, qui contrôlait la procédure civile au moyen de la prélure, mais elle était restée depuis ce temps-là valide pour la forme, et les démocrates du septième siècle, qui se regardaient comme les continuateurs de cette ancienne agitation relative au privilège et à la position sociale, maintinrent l'illégalité des prêts à intérêt, de tout temps, et la firent valoir, au moins temporairement, dans la confusion de la période de Marius. 11 n'est pas croyable que César partageât les vues arrêtées de son parti sur la question d'intérêt; le fait que, dans son récit de l'afTaire de la liquidation, il mentionne l'ordonnance qui donnait la propriété du débiteur au créancier, mais se tait sur l'abolition de l'intérêt, est peut-être un aveu tacite de sa faute. Mais il était, comme tout chef de parti, l'esclave de son parti, et ne pouvait pas répudier directement les maximes traditionnelles de la démocratie dans la question d'intérêt : d'autant plus qu'il avait à décider cette question, non comme le conquérant tout-puissant de Pharsale, mais même avant son départ pour l'Èpire. Mais, tandis qu'il permettait plus qu'il ne conseillait cette violation de l'ordre légal et de la propriété, il faut le féliciter d'avoir résisté à cette demande d'annulation, et dire à son honneur que les débiteurs furent bien plus indignés de la concession, selon eux insuffisante, qui leur était accordée, que les créanciers n'en furent lésés, et qu'ils firent sous Caelius et Dolabella ces folles tentatives déjà mentionnées, et complètement inutiles, pour extorquer, par l'émeute et la guerre civile, ce qui leur avait été refusé.
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llioaTeazi:^ arëg^lemeuts sur la banqueroute.
— Mais César ne se contenta pas de soulager le débiteur un moment, il fit ce qu'il pouvait comme législateur pour abaisser l'effrayante omnipotence du capital. Avant tout, on proclama la grande maxime légale, que la liberté n'est pas un bien qui peut se mesurer avec la propriété, mais un droit éternel de l'homme, dont l'État ne p^at priver que le criminel et non le débiteur. Ce fut César qui, peut-être stimulé dans ce cas par la législation plus humaine de l'Egypte et de la Crète, particulièrement celle de Solon, introduisit dans la loi commune, oîi il a depuis gardé sa place, le principe diamétralement opposé aux maximes de l'ancienne législation sur les dettes. Suivant la loi romaine, le débiteur qui ne pouvait payer devenait l'esclave de son créancier. La loi Poetelia avait autorisé le débiteur, qui était devenu incapable de payer par suite d'embarras temporaires et non par une gêne foncière, à sauver sa liberté personnelle en cédant sa propriété ; néanmoins, pour l'homme réellement insolvable, ce principe de la loi, quoique sans doute modifié dans les points secondaires, était demeuré en substance selus changement pendant cinq cents ans ; la saisie des biens du créancier n'avait lieu qu'exceptionnellement, quand le débiteur était mort ou avait perdu ses droits de citoyen, ou ne pouvait pas être trouvé. Ce fut César qui donna le premier au débiteur insolvable ce droit sur lequel reposent nos règlements modernes sur la banqueroute, de céder sa propriété au créancier, qu'elle suffît ou non à le satisfaire, de manière à sauver dans tous les cas sa liberté personnelle, quoique avec une diminution de droits politiques, et de commencer une nouvelle existence financière, dans laquelle il ne pouvait être poursuivi pour des réclamations remontant à une époque antérieure eU a'ii n'avaient pas été comprises
dans la liquidation, s'il pouvait les payer sans ruine financière. Tandis que ce grand démocrate peut réclamer l'impérissable honneur d'avoir émancipé l'homme du capital, il tenta de plus d'imposer une limite de police au pouvoir extessif du capital par des lois sur l'usure, il n'essaya pas de désavouer l'antipathie démocratique pour les stipulations d'intérêts. Pour le commerce de l'argent en Italie, en tixa im montant maximum des prêts à intérêt pour chaque capitaliste ; ce maximun paraît avoir été proportionné à la valeur de la propriété foncière en Italie appartenant à chacun d'eux, et il se montait peut-être à la moitié de sa valeur. Les transgressions contre ce règlement furent, conformément à la procédure prescrite dans les lois républicaines sur l'usure, traitées comme des affaires criminelles et envoyées devant une commission spéciale du jury. Si ces règles étaient successivement appliquées, tout homme d'affaires italien serait obligé de devenir en même temps un propriétaire italien, et la classe des capitalistes, ne subsistant que par l'intérêt, devait disparaître complètement de l'Italie. Indirectement aussi, la catégorie non moins nuisible des propriétaires insolvables qui, en fait, n'exploitaient leurs biens que pour leurs créanciers, fut par ce moyen matériellement diminuée, attendu que les créanciers, pour continuer à prêter, étaient obligés d'acheter pour leur compte. Ce fait même prouve que César ne désirait en aucune façon renouveler simplement cette naïve prohibition d'intérêt que demandait le parti populaire, mais au contraire permettre l'intérêt dans de certaines limites. Il est très probable cependant qu'il ne se borna pas à l'obligation, qui s'appliquait seulement à l'Italie, d'un maximum d'argent à prêter, mais qu'il établit également des maximum d'intérêt. L'ordonnance, qui défendait de prendre plus de 1 p. c. par mois, ou de faire payer les intérêts des intérêts,
OU enfin de réclamer Judiciairement des arriérés d'intérêt pour une somme d'intérêt supérieure au capital, fut probablement introduite d'après ie modèle grécoégyplien, par LuciusLucullus, pour l'Asie Mineure, et y fut maintenue par ses meilleurs successeurs ; bientôt après, elle fut transférée à d'autres provinces par les édits des gouverneurs, et enfin une partie de ces décisions prit force de loi dans toutes les provinces, par un décret du sénat romain de 704 (50) Le fait, que ces ordonnances de Lucullus devinrent plus tard dos lois impériales et la base de la législation romaine et moderne sur l'intérêt, peut sans doute être attribué à une ordonnance de César.
Améliornlion d<^ rn^rioiiUiirc. — Concurremment avec ces tentatives pour réfréner l'ascendant du capital venaient celles qui tendaient h ramener l'agriculture dans le sentier qui était le plus avantageux pour la république Dans ce but, l'amélioration de la justice et de la police était très essentielle Jusque là, personne en Italie n'avait été sûr da sa vie ou de sa propriété mobilière ou immobilière; les condottieri romains, par exemple, quand leurs bandes n'aidaient pas à la politique delà capitale, volaient dans les forêts de l'Étrurie ou arrondissaient les propriétés de ceux qui les payaient par de nouvelles acquisitions ; mais César mit un terme à ces excès et, en particulier, la population agricole de toutes les classes dut éprouver le bienfait de ce changemen'. Les plans de César pour de grands travaux, qui n'étaient pas limités à la capitale, étaient un témoignage suffisant de ses intentions ; la construction, par exemple, d'une bonne grande route parles passes des Apennins vers l'Adriatique était destinée à stimuler le trafic intérieur d'^ l'Italie, et l'abaissem^ent di niveau du lac Fucin devait être avanla^t- u.\ aux ie:-
miers marses. Mais César chercha aussi par des mesures plus directes à influencer l'état de l'agriculture de l'Italie. Les éleveurs d'Italie furent obligés de prendre au moins un tiers de leurs pasteurs parmi les adultes libres, ce qui réfréna le brigandage et devint en même temps une source de gain pour la prolétariat libre.
Distribution de terres. — Dans la questionagraire, César qui déjà, dans son premier consulat, avait été en situation de la régler, fut plus judicieux que Tibérius Gracchus et ne chercha pas à rétablir le système des fermiers à tout pri.x, môme au prix d'une révolution dirigée contre la propriété ; en véritable homme d'État, il considérait la sécurité de la propriété, ou de ce qui était regardé comme tel par le public, comme la première et la plus inviolable de toutes les maximes politiques, et c'était seulement dans les limites tracées par cette maxime qu'il chercha è élever le prix des petits fermages italiens, qui lui apparaissaient comme une question vitale pour la nation. Dans les circonstances où on se trouvait, il y avait à faire encore beaucoup pour lui. D'autre part,. César, après avoir, à sa manière strictement économique, qui ne tolérait ni profusion ni négligence, même sur une petite échelle, institué une commission de vingt membres pour la révision générale des titres de propriété de l'Italie, destina toute la terre domaniale de l'Italie (renfermant une portion considérable des terres qui étaient dans les mains des corporations spirituelles, mais qui appartenaient légalement à l'État) à être distribuée à la façon des Gracques, en tant qu'elle était propre à l'agriculture. Les pâturages d'été en Apulie et d'hiver chez les Samnites, appartenant à l'État, restèrent sa propriété, et ce fut au moins le dessein de l'empereur, si ces domaines ne suffi
saient pas, de se procurer la terre dont on avait besoin, par l'achat de propriétés en Italie sur les fonds publics. Dans le choix des nouveaux fermiers, on s'occupa surtout des vétérans, et le fardeau qu'imposait la levée à la mère patrie fut, jusqu'à un certain point, changé en bienfait, lorsque César rendit au prolétaire, qui en faisait partie comme recrue, ce qui lui revenait, quand il était devenu vétéran; il est remarquable aussi que les communautés latines ravagées, tels que Véies et Gapène, paraissent avoir été spécialement pourvues de nouveaux colons. En décidant que les nouveaux propriétaires n'auraient pas le droit d'aliéner pendant vingt ans les terres qu'ils avaient reçues, César trouvait un milieu heureux entre la concession complète du droit d'aliénation qui aurait bientôt remis une grande partie des terres aliénées entre les mains des capitalistes, et les restrictions permanentes à la liberté du commerce des terres que Tibérius Gracchus et Sylla avaient établies, tous deux également en vain.
Amélioration du sv^itënie niauicipaB. —
Enfin, tandis que le gouvernement s'appliquait ainsi énergiquement à éloigner les éléments morbides et à raffermir les éléments sains de la vie nationale de l'Italie, les nouveaux règlements relatifs au système municipal, lequel s'était récemment développé en sortant de la crise de la guerre sociale, à côlé de l'économie sociale, devaient communiquer à la nouvelle monarchie absolue la vie communale qui était compatible avec ce système, et donnaient une action plus vive à la lente circulation des plus nobles éléments de la vie publique. Les principes dominants des deux ordonnances municipales publiées en 705 pour la Gaule cisalpine, et en 709 pour l'Italie, et dont la dernière amena la loi fondamentale, sont
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probablement d'abord la stricte purification des corporations urbaines de tous les éléments immoraux, tandis qu'on ne trouve encore aucune trace de police politique ; secondement, la restriction la plus complète de la centralisation et la plus grande liberté de mouvement dans les communautés auxquelles on réserva dès lors l'élection dps magistrats et une juridiction civile et criminelle limitée. Les ordonnances générales de police, elles que les restrictions au droit d'association, vinrent, ii est vrai, se joindre à celles-là. Telles furent les ordonnances par lesquelles César essaya de réformer l'économie nationale de l'Italie. Il est aisé à la fois de montrer leur insuffisance, en voyant qu'elles laissèrent subsister un grand nombre de maux, et de prouver même qu'elles eurent un effet fâcheux en imposant des restrictions, dont plusieurs furent vivement ressenties, à la liberté du commerce. Il est encore plus aisé de montrer que les maux de l'économie nationale italique étaient généralement incurables. Mais en dépit de ces erreurs, l'homme d'État pratique admirera le chef-d'œuvre et le maître. Ce n'était pas une œuvre médiocre, dans des circonstances où un homme comme Sylla, désespérant du remède, s'était contenté d'une réorganisation extérieure, de saisir le mal à sa source et de lutter avec lui, et nous pouvons aisément conclure que César, avec ses réformes, arriva aussi près du but qu'il était possible à un homme d'État romain d'y arriver. Il ne pouvait attendre et n'attendait pas de ces réformes la régénération de l'Italie, mais il chercha au contraire à y atteindre d'une manière toute différente, pour l'intelligence de laquelle il est nécessaire d'examiner la condition des provinces telles que César les trouva.
Provinces. — Les provinces que César trouva existantes étaient au nombre de 14 : sept européen-^
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nés, l'Espagne ultérieure et citéricure, la Gaule transalpine, la Gaule italique avec l'Illyrie, la Macédoine avec la Grèce, la Sicile, la Sardaigne avec la Corse ; cinq asiatiques : l'Asie, la Bithynie et le Pont, la Cilicie avec Chypre, la Syrie, la Crète ; et deux africaines, la Cyrénaïque et l'Afrique. A ces provinces César en ajouta trois nouvelles par l'érection des nouveaux gouvernements de la Gaule lyonnaise et de la Belgique et en constituant l'Italie en une province séparée.
Dans l'administration de ces provinces, le désordre oligarchique atteignit un point qui, malgré bien de notables exemples en ce genre, dépasse tout ce qu'on a jamais vu, au moins dans l'Occident, et qu'il semble impossible, d'après nos idées, de pouvoir surpasser. Certainement la responsabilité n'en incombe pas aux Romains seuls. Presque partout avant leur époque, les Grecs, les Phéniciens et les Asiatiques avaient vu le despotisme enlever aux nations le sens du droit et de la liberté qui avaient prévalu dans d'autres temps. Il était certainement regrettable que tout provincial accusé fût obligé, quand on l'exigeait, de paraître personnellement à Rome pour répondre en son nom ; que le gouverneur romain intervînt à plaisir dans l'administration de la justice et le gouvernement des communautés dépendante;,, prononçât des sentences capitales et annulât les actes du conseil municipal ; que dans le cas de guerre, il traitât la milice comme il lui plaisait, et souvent d'une manière infâme, comme, par exemple, lorsque Cotta, au siège d'Héracléa Pontica assigna à la milice tous les postes de danger pour sauver les Italiens, et, voyant que le siège ne marchait pas à son gré, fit trancher la tête aux ingénieurs. Il était certainement regrettable qu'aucune règle de moralité ou de justice pénale ne fût plus obligatoire pour les administrateurs ro-
mains et pour leur suite, et que des injures violentes, des rapts et des assassinats fussent prodigués dans les provinces avec ou sans le prétexte de la loi. Mais ce n'était pas chose nouvelle au moins; partout on s'était accoutumé à être traité comme des esclaves, et, dans la suite du temps, on s'occupait peu de savoir si on avait pour tyran cruel un surveillant carthaginois, un satrape syrien ou un proconsul romain. Le bienêtre matériel, la seule chose à peu près dont se souciassent les provinciaux, était bien moins troublé par de pareils événements qui, quoique nombreux en proportion du nombre des tyrans, n'affectaient que des individus isolés, que par des exactions financières qui frappaient sur tous et qui n'avaient jamais été poursuivies avec une pareille énergie. Les Romains donnaient une preuve effrayante de leur habileté financière dans ces circonstances. Nous avons déjà essayé de décrire le système romain d'oppression provinciale dans ses fondements modestes et normaux aussi bien que dans sa croissance et sa corruption qui, naturellement, ne faisait que s'accroître. Les taxes ordinaires devenaient beaucoup plus oppressives par la manière inégale dont elles étaient distribiiées et par 1^ système absurde qui présidait à la levée, que parleur importance. Quant au fardeau des garnisons, les hommes d'État romains étaient eux-mêmes d'avis qu'une ville souffrait presque autant quand une armée romaine y prenait ses quartiers d'hiver, que lorsqu'un ennemi la prenait d'assaut. Tandis que la taxation dans son caractère originel avait été une indemnisation du fardeau delà dépense militaire entreprise par Rome, et que la communauté payant tribut avait ainsi le droit de demeurer exempte du service ordinaire, le service de garnison, comme on le voit pour la Sardaigne, pesait en majeure partie sur les provinciaux, et même dans les armées ordinaires,
outre d'autres devoirs, tout le fardeau du service de la cavalei'ie retombait sur eux. Les contributions extraordinaires demandaient des sacrifices sans ou presque sans compensations pour profiter au prolétariat de la capitale : les coûteux et fréquents armements maritimes et les défenses des côtes pour réfréner les pirateries ; la tâche de contribuer aux œuvres d'art, aux combats de bêtes ou à d'autre? exigences du luxe absurde des Romains pour le théâtre et la chasse, étaient presque aussi fréquents qu'oppressifs et incalculables. Une seule circonstance peut montrera quel point les choses étaient poussées. Pendant les trois années de l'administration de Gains Verres en Sicile, le nombre des fermiers de Léontini était tombé de 84 à 32, à Motya de 187 à 86, à Herbita de 252 à 120, à Argyrium de 250 à 80 ; en sorte que dans quatre des districts les plus fertiles de Sicile, 59 p. c. des propriétaires préféraient laisser leurs champs en friche que de les cultiver sous ce régime. Ces propriétaires, comme le prouve leur petit nombre, n'étaient pas du tout des petits fermiers mais des planteurs respectables et en majeure partie des citoyens romains.
Dans les États clients, les formes de la taxation étaient un peu différentes, mais le fardeau était encore pire, s'il était possible, depuis qu'outre les exactions des Romains venaient celles des cours du pays. En Cappadoce et en Egypte, le fermier aussi bien que le roi étaient banqueroutiers : le premier ne pouvait satisfaire lo collecteur des taxes, l'autre, le créancier romain. Ajoutez à celales exactions proprement dites, non seulement du gouverneur lui-même mais aussi de ses amis, dont chacun se figurait qu'il avait pour ainsi dire un mandat sur le gouverneur et le droit de revenir de sa province un homme enrichi. L'oligarchie romaine ressemblait sous ce rapport à
une bande de voleurs et accomplissait le pillage des provinciaux selon le système des affaires ; les membres habiles de la bande ne faisaient pas les délicats, car ils avaient, en fait, à partager les dépouilles avec les avocats et les jurés, et plus ils volaient, plus ils le faisaient impunément. La notion de l'honneur dans le vol était développée ; le grand voleur regardait ie petit avec mépris et celui-ci en faisait de même pour le simple voleur; ceux qui, par hasard, avaient été condamnés, étaient fiers du chiffre des sommes qu'ils étaient accusés d'avoir extorquées. Telle était la conduite, dans les provinces, des successeurs des hommes qui avaient été accoutumés à ne rapporter de leur administration que les remercîments de leurs sujets et l'approbation de leurs concitoyens,
lies capitalistes romains dans les pro -rinces — Mais ce qui était encore pire, s'il est possible, et encore moins sujet au contrôle, c'était le mal commis par les hommes d'affaires d'Italie au miheu des malheureux provinciaux. Les portions les plus lucratives de la propriété foncière et toutes les affaires commerciales et monétaires étaient concentrées dans leurs mains. Les propriétés des légions transmarines, qui appartenaient aux grands d'Italie, étaient exposées, de la part des régisseurs, à toutes les misères de l'administration, et ne voyaient jamais leurs propriétaires; excepté peut-être les parcs de chasse, qu'on trouvait à cette époque dans la Gaule transalpine avec des superficies de près de huit lieues carrées. L'usure florissait plus que jamais. Les petits propriétaires d'Illyrie, d'Asie et d'Egypte administraient leurs propriétés, même au temps de Varron, presque comme esclaves débiteurs de leurs créanciers romains ou non romains, tout comme les plébéiens des anciens temps pour les patriciens II se
présentait des cas où le capital était prêté même aux communautés urbaines à 4 p. c. par mois. Il n'était pas rare de voir un homme d'affaires, énergique et influent, obtenir du sénat le titre d'envoyé ou celui d'offlcier, nommé parle gouverneur, et, s'il était possible, obtenir des hommes à son service pour veiller aux soins de ses affaires; un témoin honorable raconte un cas où l'un de ces honorables banquiers, ayant à faire valoir une réclamation pressante contre la ville de Salamis, dans l'île de Chypre, séquestra tout le conseil municipal dans la maison de ville, jusqu'à ce que cinq d'entre eux fussent morts de faim.
A ces deux modes d'oppression, dont chacun était par lui-même intolérable et qui se complétaient l'un l'autre, s'ajoutaient les calamités générales, dont le gouvernement romain était aussi, en grande partie, au moins indirectement responsable. Dans les différentes guerres, une grande masse de capitaux était enlevée au pays, et une masse plus considérable encore était délruile par les barbares et quelquefois par les armées romaines. Grâce au peu de valeur de la propriété romaine el à l'absence de police maritime, les brigands et les pirates pullulaient partout. En Sardaigne et dans l'intérieur de l'Asie Mineure, le brigandage était endémique ; en Afrique et dans l'Espagne ultérieure, il devint nécessaire de fortifier tous les bâtiments construits en dehors des limites des villes. Le mal terrible de la piraterie a déjh été décrit sous d'autres points de vue. Les panacées du système prohibitif, qu'employait le gouverneur romain quand la rareté de l'argent ou la famine arrivait, n'atteignaient pas ce danger. Les affaires communales étaient partout embarrassées, outre le mal général, par des désordres et par les fraudes des officiers publics.
liit couditiou des proviuccs en gréaôzral. —
Quand de pareilles souffrances affligeaient les communautés et les individus, non temporairement, mais pour des générations entières, d'une oppression inévitable, certaine et toujours croissante, la meilleure économie publique ou privée ne pouvait que céder, et la plus incroyable misère ne pouvait manquer de s'étendre sur toute la nation, du Tage à l'Euphrate : « Toutes les cités, dit un traité publié en 684 (70), sont ruinées; » la même vérité est spécialement attestée en ce qui concerne l'Espagne et la Gaule narbonnaise, les provinces qui étaient, économiquement parlant, dans la même situation. Dans l'Asie Mineure, les villes comme Samos et Halicarnasse étaient presque vides ; l'esclavage leur semblait un paradis, comparé avec ces tourments auxquels les provinciaux libres succombaient, et même les patients Asiatiques étaient devenus, suivant les descriptions des hommes d'État romains, fatigués de la vie. » Quand on veut approfondir les abîmes où l'homme peut tomber, en infligeant des maux cruels comme en les subissant, on peut faire l'énumération des exactions que pouvaient se permettre les grands de Rome et que pouvaient supporter les Grecs, les Syriens et les Phéniciens. Les hommes d'État romains convenaient publiquement et franchement que le nom romain était incroyablement odieux dans toute la Grèce et l'Asie ; et quand les citoyens d'Héracléa Pontica, dans une occasion, mirent à mort tous les collecteurs des taxes romains, on ne pouvait regretter qu'une chose, c'était que de pareilles exécutions n'arrivassent pas plus souvent.
Cénar et les provinces. — Les grands riaient du nouveau maître qui allait en personne inspecter ses « fermes » l'une après l'autre ; en réalité, la condition des diiférentes provinces demandait toute la
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gravité et toute la ssigesse de l'un de ces hommes rares qui rachètent le nom de roi du reproche d'être regardé par les nations comme un exemple remarquable d'insuffisance humaine. Les blessures reçues ne pouvaient être guéries que par le temps ; César eut soin de les guérir et d'en prévenir les effets. Le système de l'administration fut complètement remanié. Les proconsuls de Sylla et les propréteurs avaient été dans leurs provinces essentiellement souverains et n'étaient en pratique sujets à aucun contrôle; ceux de César étaient les partisans disciplinés d'un maître grave qui, du centre de son pouvoir, avait avec ses sujets des relations plus naturelles et plus tolérables que tous ces petits tyrans qui changeaient tous les ans. Les gouvernements étaient encore sans doute distribués entre les consuls qui se retiraient annuellement et seize préteurs ; mais comme l'imperator en nommait huit directement, et que la distribution des provinces dépendait entièrement de lui, elles étaient, en réahté, distribuées par l'imperator. Les fonctions des gouverneurs furent aussi restreintes en pratique. La surintendance de l'administration de la justice et le contrôle administratif des communautés resta entre ses mains; mais leur commandement fut paralysé par le nouveau commandement suprême de Rome, et la levée des taxes fut dorénavant confiée, même dans les provinces, à des officiers impériaux; en sorte que le gouverneur fut entouré d'un étut-major auxiliaire qui dépendait absolument de l'imperator, en vertu soit des lois de la hiérarchie militaire, soit des lois plus strictes encore de la discipline domestique. Tandis que jusque-là proconsul et questeur avaient paru comme les membres d'une bande de brigands envoyée pour lever des contributions, les magistrats de César étaient là pour protéger le faible contre le fort, et au lieu de l'ancien contrôle plus qu'inutile des tribunaux éques-
très ou sénatoriaux, ils devaient répondre, pour leur propre compte, à la barre d'un monarque juste et sévère. La loi sur les exactions, dont César, dans son premier consulat, avait déjà rendu les dispositions plus sévères, fut appliquée par lui contre les principaux gouverneurs de provinces avec une rigueur ineîiorable qui dépassait même parfois la lettre de la loi ; et les officiers des taxes, s'ils se permettaient une injustice, devaient la payer à leur maître, comme leâ esclaves et les affranchis, suivant la cruauté de la loi domestique. Les charges -publiques extraordinaires furent réduites à une proportion raisonnable et aux nécessités actuelles ; les charges ordinaires furent naturellement réduites. Nous avons déjà mentionné l'intelligente réglementation des taxes : l'extensiun des "exemptions de tribut, l'abaissement général des taxes directes, la limitation du système des dîmes à l'Afrique et à la Sardaigne, l'abolition complète des intermédiaires étaient des réformes bienfaisantes pour les provinciaux. ■Gésa^r, dit-on, d'après l'exemple d'un dé ses plus grands prédéces-seurs démocratiques, Sertorius, désirait délivrer les sujets du fardeau des.garnisons et oijliger les soldats à élever des campements permanents ressemblant à des villes ; mais cette assertion ne peut être prouvée; mais il était au moins, après avoir échangé le rôle d'un prétendant pour celui d'un roi, homme à ne pas abandonner le sujet au soldat, et ce fut en persévérant dans cet esprit que ces successeurs créèrent des camps militaires et les convertirent en villes qui formèrent des points de ralliement pour la-civilisation de l'Italie au milieu des districts barbares de la frontière.
Influence sur le isystème «les capitalistes.
— 11 y avait une tâche beaucoup plus difficile que celle de corriger les irrégularités ofûcieiles, c'était de
délivrer les provinciaux de Tascendant oppressif du capital romain, dont le pouvoir ne pouvait être directement brisé sans l'emploi de moyens qui étaient encore plus dangereux que le mal. Le gouvernement ne pouvait pour le moment qu'abolir des abus isolés, comme lorsque César défendit de donner le titre d'envoyé d'État pour un but financier et punit les actes de violence manifestes et l'usure palpable par une rigoureuse application des lois pénales générales et des lois sur l'usure, qui s'étendaient aussi aux provinces ; mais on ne pouvait attendre une cure plus radicale du mal que par la prospérité renaissante des provinciaux, sous une meilleure administration. Des dispositions temporaires pour soulager les embarras des provinces particulières avaient été publiées dans plusieurs occasions récentes. César lui-même avait, en 694, étant gouverneur de l'Espagne ultérieure, assigné aux créanciers deux tiers du revenu de leurs débiteurs, sur lesquels ils devaient ainsi se payer eux-mêmes. Lucius Lucullus, lorsqu'il était gouverneur d'Asie Mineure, avait directement annulé une portion de l'arriéré de l'intérêt qui avait augmenté outre mesure, et, pour le reste, il avait assigné aux créanciers un quart du produit des terres de leurs débiteurs, ainsi qu'une proportion équitable des bénéfices produits par la location des maisons et le travail esclave. Nous ne savons pas expressément ^ César, après la guerre civile, institua aussi des liquidations générales de dettes dans les provinces ; cependant, d'après ce que nous avons fait remarquer et ce qu'on fit pour l'Italie, il est difficile de douter que César n'ait également dnngé ses efforts en ce sens ou au moins que celte réforme n'ait fait partie de ses plans.
Tandis qu'ainsi l'imperator, autant qu'il le pouvait, soulageait les provinciaux de l'oppression que t'ai-
•saient peser sur eux les magistrats et les capitalistes de Rome, on pouvait s'attendre avec la même certitude à voir le gouvernement, auquel il donnait une vigueur nouvelle, contenir les barbares des frontières et disperser les flibustiers sur terre et sur mer comme le soleil levant disperse les nuages. Quoique les vieilles blessures saignassent encore, on vit naître avec César l'aurore d'une époque plus tolérable, le L^emier gouvernement intelligent et humain qui eût paru depuis des siècles, et une politique de paix qui ne reposait pas sur la lâcheté, mais sur la force. Les sujets eurent au moins autant de raison que les meilleurs Romains de pleurer sur le cercueil de leur grand libérateur.
lies commencements de l'État belléno-ita* lîque. — Mais cette abolition des abus existants n'était pas le but principal de la réforme provinsiale de César. Dans la république romaine, suivant les vues de l'aristocratie et de la démocratie, les provinces n'avaient été, ainsi qu'on les appelait, que des propriétés de campagne du peuple romain, et elles étaient exploitées et travaillées en conséquence. Les provinces devaient disparaître en tant que provinces, afin de préparer pour la nation helléno-italique renouvelée une patrie nouvelle et plus spacieuse, dont les parties constitutives ne devaient plus être, comme elles avaient été jusqu'alors, indépendantes les unes des autres ; la nouvelle existence de cette patrie renouvelée, cette vie plus franche, plus large, plus grande, pouvait contrebalancer les douleurs et les chagrins d'une nation pour laquelle il n'y avait plus de ressources dans la vieille Italie. Ces idées, comme on le sait, n'étaient pas nouvelles. L'émigration de .'Italie dans les provinces, qui avait continué depuis dés siècles, avait préparé, à l'iasu des émigraats eux-
mêmes, la voie pour une semblable extension de l'Italie. Le premier qui décida systématiquement les Italiens à s'établir au-delà des limites de l'Italie fut Gaius Gracchus, le créateur de la monarchie romaine démocratique, lauteur des conquêtes transalpines, le fondateur des colonies de Carlhage et de Narbo. Le second homme de génie produit par la démocratie romaine, Quintus Sertorius, commença à initier les barbares occidentaux à la civilisation latine ; il donna à la jeunesse noble d'Espagne le vêtement romain, l'obligea à parler latin et à recevoir la culture italienne dans l'institution fondée par lui à Osca. Lorsque César prit le gouvernement, une nombreuse population italienne, qui manquait cependant de stabilité et de concentration, existait déjà dans toutes les provinces et les États clients. Pour ne rien dire des villes italiennes, en Espagne et dans la Gaule méridionale, nous n'avons qu'à rappeler les nombreuses bandes de citoyens levés par Sertorius et Pompée en Espagne, par César en Gaule, par Juba en Numidie, par le parti constitutionnel en Afrique, en Macédoine, en Grèce, en Asie Mineure et en Crète ; la lyre latine, mal accordée sans doute, sur laquelle, dès le temps de la guerre de Sertorius, les bandes de Corduba chantaient les louanges des généraux romains, et les traductions de la poésie grecque, estimées surtout pour l'élégance du langage, furent publiées, peu après la mort de César, par le Transalpin Publius Térentius Varron, qui fut le premier poète romain de talent né hors de l'Italie
D'autre part, la tusion réciproque du caractère latin et du caractère hellénique était, on peut le dire, aussi ancienne que Rome. A l'occasion de l'union de l'Italie, la nation latine conquérante s'était assimilé toutes les autres nationalités conquises, si ce n'est l'âiément grec, qui avait été reçu dans son intégrité
et tel qu'il se trouvait. Partout où se rendait le légionnaire romain, le maître d'école grec, conquérant, lui aussi, à sa manière, le suivait : nous voyons de bonne heure des maîtres grecs distingués établis sur le Guadalquivir, et le grec enseigné en mtrne temps que le latin à l'institut d'Osca. La culture romaine la plus élevée n'était, en fait, que la proclamation du grand Évangile des mœurs et de l'arl grec dans l'idiome latin ; le Grec ne pouvait guère protester contre la modeste prétention des vainqueurs qui proclamaient leur civilisation aux barbares de l'Orient, dans le langage même des Grecs. Déjà partout le Grec, et là précisément oti le sentiment national était le plus pur, aux frontières menacées par la dénationalisation barbare, à Marseille par exemple, sur la côte septentrionale de la mer Noire, sur l'Euphrate et sur le Tigre, on en appelait à Rome comme protectrice et vengeresse de l'hellénisme ; et, en fait, la fondation de villes par Pompée dans l'extrême Orient reprenait, après une interruption de plusieurs siècles, l'œuvre bienfaisante d'Alexandre.
L'idée de l'empire helléno-italique avec deux langues et une seule nationalité n'était pas nouvelle : autrement elle n'aurait été qu'une erreur ; mais la faire passer de l'état de projet flottant à une conception suivie, d'efforts primitifs à une conception sûre et définitive, telle fut l'œuvre du troisième et du plus grand des hommes d'État démocrates de Rome.
Les nations g^ouvernantes. — La première et la plus essentielle condition pour le nivellement politique de l'empire était la préservation et l'extension des deux nations destinées à une domination collective, et l'absorption aussi rapide que possible des races barbares, ou qu'on appelait barbares, qui existaient à côté d'elles. Dans uu certain sens, nous pourrions sans
doute nommer, avec les Grecs et les Romains, une troisième nationalité, qui rivalisait avec elles d'ubiquité, dans le monde de cette époque, et qui n'était pas destinée à jouer un rôle insignifiant dans le nouvel État de César. Nous parlons des Juifs. Ce peuple remarquable, flexible et pourtant tenace, était, autrefois comme aujourd'hui, partout et jamais chez lui, et il était partout et nulle part puissant. Les successeurs de David et de Salomon n'avaient guère plus de signification pour les Juifs de cet âge que Jérusalem pour ceux de notre temps ; la nation trouvait sans doute pour son unité religieuse et intellectuelle un point de ralliement dans le petit royaume de Jérusalem ; mais la nation elle-même consistait non seulement en sujets des Hasmonéens, mais en une foule innombrable de Juifs dispersés dans tout lempire parthe et l'empire romain, Dansl'intérieur des cités d'Alexandrie spécialement et de Cyrène, les Juifs formaient des communautés administrativement et même localement distinctes, à peu près semblables aux « quartiers des Juifs » de nos villes, mais avec une position plus libre et surveillés par un « maître du peuple » comme juge supérieur et administrateur. La population juive était nombreuse à Rome avant l'époque de César, et les Juifs vivaient en confraternité : on voit par la remarque d'un auteur de cette époque, qu'il était dangereux pour un gouverneur d'offenser les Juifs dans sa province, parce qu'il pouvait être sûr d'être sifflé après son retour par la populace de la capitale. Même à cette époque, l'affaire prédominante des Juifs était le commerce : le commerçant juif allait partout avec le marchand conquérant, de même qu'il accompagna plus tard le Génois et le Vénitien, et le capital affluait partout entro ios mains du marchand juif et du marchand romain. A cette époque, nous rencontrons aussi l'antipathie particulière des Occidentaux pour cette race si profondément orientale et ses coutumes et
opinions exotiques. Le judaïsme, quoiqu'il ne lût pas le trait le plus riant dans cette peinture peu agréable du mélange des nations, n'en était pas moins un développement historique dans la suite naturelle des temps, et l'homme d'État ne pouvait ni l'ignorer ni le combattre ; César, au contraire, comme son prédécesseur Alexandre, le favorisait autant qu'il le pouvait, avec une juste appréciation des circonstances. Tandis qu'Alexandre, en posant les fondements du judaïsme alexandrin, avait fait presque autant pour cette nation que David lui-même en construisant le temple de Jérusalem, César, lui, favorisa les intérêts des Juifs d'Alexandrie et de Rome par des faveurs spéciales et des privilèges, et protégea en particulier leur culte spécial contre les prêtres grecs et romains. Les deux grands hommes n'avaient pas naturellement l'intention de placer la nationalité juive sur le même pied que celle des Italiens et des Italo-Hellènes. Mais le Juif, qui n'a pas, comme l'Occidental, recula boîte de Pandore de l'organisation politique, et qui est, en définitive, indifférent pour l'État, qui, de plus, répugne autant à renoncer à l'essence de sa nationalité qu'il est prêt à la concilier avec toute autre, et à se faire, dans une certaine mesure, aux habitudes étrangères, le Juif semblait fait tout exprès pour un État qui devait s'élever sur les ruines de cent cités vivantes, et s'animer de l'esprit d'une nationalité abstraite et dès l'origine affaiblie. Dans l'ancien monde aussi, le judaïsme était un utile levain de cosmopolitisme et de décomposition nationale, et devait devenir, en cette qualité, un membre privilégié dans l'État césarien, dont la politique n'était autre chose que la cité du monde, et dont la nationalité était l'humanité.
aellémsine. — Mais les nationalités latines et helléniques continuèrent à être exclusivement les élô-
ments positifs de la nouvelle cité. L'état spécialement italique de la république était désormais fini ; mais quand on disait que César ruinait l'Italie et Rome pour transférer le centre de l'empire vers l'Orient grec, et faire d'Ilion ou d'Alexandrie sa capitale, c'était un bavardage, assez concevable mais absurde, de la noblesse frondeuse. Au contraire, dans les organisations de César, la nationalité latine retenait toujours l'ascendant ; on le voit dans ce fait même, qu'il fit toutes ses ordonnances en latin, quoique celles qui étaient destinées aux nations qui parlaient grec fussent, en même temps, publiées en grec. En général il détermina les relations des deux grandes nations dans sa monarchie, comme ses prédécesseurs républicains les avaient arrangées dans l'Italie unie : la nationalité hellénique était protégée partout où elle existait, l'italique fut étendue autant que les circonstances le permettaient, et l'héritage des deux races qui devaient être absorbées lui fut destiné; cela était nécessaire, parce qu'une entière égalisation des éléments grecs et latins dans l'État aurait, suivant toute probabilité, occasionné en peu de temps, la catastrophe que le Bysantisiiie amena quelques siècles plus tard ; l'élément grec était supérieur à l'élément latin, non seulement au point de vue intellectuel, mais encore par sa force numérique, et il avait, au sein de l'Italie elle-même, dans les multitudes d'Hellènes ou de demi-Hellènes, qui émigraient de force ou volontairement, un nombre infini d'apôtres, insignifiants en apparence, mais dont J'influence ne pouvait être estimée trop haut. Pour ne parler que du plus remarquable de ces phénomènes, la domination exercée par les domestiques grecs sur leur maîtres est aussi ancienne que la monarchie. Le premier, dans cette liste longue et peu attrayante, est le domestique confidentiel de Pompée, Théophane de Mytilène, c^ui, par
son pouvoir sur son faible maître, contribua probablement plus qu'aucun autre à faire éclater la guerre entre Pompée et César. Ce ne fut pas tout à fait sans raison qu'il fut, après sa mort, traité par ses concitoyens avec les honneurs divins ; il commença peut-être le gouvernement des valets de chambre de la période impériale, qui était, en fait, une domination des Grecs sur les Romains. Le gouvernement avait, en conséquence, toute raison de ne pas encourager par son action directe l'extension de l'hellénisme, au moins dans l'Occident, mais l'élément grec, partout oii il existait, fut préservé et protégé. Quoique les crises politiques pussent suggérer à l'imperator l'idée de démolir les fortes colonnes de l'hellénisme dans l'Occident et dans l'Egypte, Massalia et Alexandrie ne furent ni détruites ni dénationalisées. Si la Sicile ne fut pas simplement débarrassée des dîmes, mais vit ses cités investies du droit de cité latine, lequel devait plus tard se transformer en une égalisation complète de l'Italie, le dessein de César n'était pas sans doute de la latiniser, mais d'attacher cette île glorieuse, que la nature avait destinée moins à être une contrée voisine de l'Italie que la plus belle de ses provinces, à l'association des cités italiques, qui recherchaient leur nationalité italique, comme Naples et Rhégium.
liatinisme. — D'autre part, le gouvernement favorisa l'élément latin par la colonisation et la latinisation vigoureuse de plusieurs points du royaume. Le principe, — résultat sans doute d'une mauvaise combinaison de la loi formelle et de la force brutale, mais qui était inévitablement nécessaire pour qu'on pût traiter librement les nations destinées à être détruites, — que le sol de toutes les provinces qui n'était pas cédé par un acte spécial du gouvernement à des cités ou à des particuliers était la propriété de
l'État, et que le détenteur actuel n'avait qu'une propriété aléatoire et révocable, ce principe fut maintenu par César, et, d'une théorie de parti, il devint le principe fondamental de la loi monarchique. La Gaule devait attirer naturellement, la première, l'attention dans l'extension de la nationalité romaine. La Gaale cisalpine obtint complètement, ce qui était déjà le privilège d'une grande partie de ses habitants, l'égalisation politique avec la contrée dominante, par l'admission des cités transpadanes dans l'union civique de Rome, que la démocratie regardait comme accomplie depuis longtemps, et à laquelle César mit la dernière main. En pratique, cette province s'était complètement latinisée pendant les quarante années qui s'étaient écoulées depuis la concession des droits de cité latine. Les exclusifs pouvaient tourner en ridicule l'accent traînant des Celtes latins, et trouver qu'il manquait quelque chose des grâces de la capitale à rinsubrien et au Vénitien qui, comme le légionnaire de César, s'était fait avec son épée une place au forum et même au sénat. Néanmoins, la Gaule cisalpine, avec sa population agricole, serrée, était même, au temps de César, une contrée italique et demeura pendant des siècles le véritable asile des manières et de la civilisation italiques ; les maîtres de la littérature italique ne trouvaient, il est vrai, nulle part autant d'encouragement et d'approbation. Tandis que la Gaule cisalpine se noyait ainsi dans l'Italie, la place qu'elle avait occupée jusque-là fut prise par la vieille province transalpine, qui était devenue, par suite des conquêtes de César, au lieu d'une province frontière, une province intérieure, et qui, par son voisinage ainsi que par son climat, était plus propre qu'aucune autre région à devenir en temps utile une terre italique. Là, principalement, suivant la vieille tendance des établissements transma^ns de la démocratie
romaine, se dirigea le courant de l'émigration italienne. Ce fut là que l'ancienne colonie de Narbo fut renforcée par de nouveaux colons et que quatre nouvelles colonies de citoyens furent instituées àBiterrae (Béziers), non loin de Narbo, à Arelate (Arles) et Arausio (Orange) sur le Rhône, et au nouveau port de mer Forum Julii (Fréjus), tandis que les nouveaux noms qui leur étaient assignés conservaient la mémoire des braves légions qui avaient annexé la Gaule septentrionale à l'empire. Les cités qui n'avaient pas fle colons paraissaient avoir été romanisées, comme la Gaule transpadane antérieurement, par la concession des droits latins : Nemausus (Nîmes) en parficalier, comme centre du territoire pris aux Massaliotes par suite de leur révolte contre César, devint, de village massaliote, une cité urbaine latine, et reçut un territoire considérable et même le droit de battre monnaie. Tandis que la Gaule cisalpine passait ainsi de la période préparatoire à la complète égalité avec l'Italie, la province narbonnaise arrivait à la période préparatoire; de même qu'auparavant, dans la Gaule cisalpine, les cités les plus considérables avaient la franchise complète et le reste des droits latins.
Dans les autres régions non grecques et non latines de l'empire, qui étaient encore plus éloignées de l'influence de l'Italie et de l'atelier de la civilisation, César se borna à l'établissement de plusieurs centres pour la civilisation italique, comme Narbo avait été jusque-là en Gaule, aûn, par ce moyen, de préparer les voies à une complète égaJisation. Ces fondations préliminaires eurent lieu dans toutes les provinces de l'empire, à l'exception de la plus pauvre et de la moins importante de toutes, la Sardaigne. Nous avons déjà dit comment César procéda dans la Gaule septentrionale : la langue latine y fut généralement reconnue, quoiqu'elle ne fût pas encore employée
dans toutes les relations publiques, et la colonie de' Noviodunum (Nyon) s'éleva sur le lac Léman et fut la ville la plus septentrionale possédant une constitution latine.
En Espagne, qui était probablement à cette époque la contrée la plus peuplée de l'empire romain, les colons césariens, autant que nous en pouvons juger^ n'étaient établis que dans l'important port de mer d'Emporiœ, à côté de l'ancienne population. D'autre part, l'ancienne et riche cité mercantile de Gadès, dont le système municipal avait été remodelé par César, lorsqu'il était préteur, conformément aux circonstances, obtint maintenant de l'imperator le droit complet des municipes italiques et devint, ce que Tusculum avait été en Italie, la première cité extra-italique, non fondée par Rome, qui fut admise dans l'union civique de Rome. Quelques années après, des droits semblables furent conférés à d'autres cités espagnoles, et les droits de cité lapine, sans doute, à un plus grand nombre encore.
Carthag^e. — En Afrique, le projet que n'avait pu réaliser Caius Gracchus fut mis à exécution, et au lieu où s'était élevée la cité des ennemis héréditaires de Rome, 3,000 colons italiens et un grand nombre de fermiers résidant sur le territoire carthaginois furent établis : la nouvelle colonie de Vénus, la Garthage romaine, s'éleva avec une grande rapidité, grâce aux circonstances favorables que présentait sa situation. Utique, qui avait été jusque-là la capitale et la première ville latine de la province, avait, dans une certaine mesure, reçu, dans la concession des droits latins, une compensation à la restauration de son antique rivale. Dans le territoire numide nouvellement annexé à l'empire, l'importante Girta et les autres cités assignées au condottiere romain Publius Sittius
pour lui-même et ses troupes, obtinrent les droits des colonies militaires romaines. Les majestueuses cités provinciales que la folie absurde de Juba et des survivants du parti constitutionnel avait changées en ruines ne se relevèrent pas aussi rapidement qu'elles avaient été réduites en cendres, et plus d'un site désolé rappela, longtemps après, cette époque fatale ; mais les deux nouvelles colonies juliennes, Garthage et Girta, devinrent et continuèrent à être les centres de la civilisation africano-romaine.
Corinthe. — Dans la contrée désolée delà Grèce, César, outre d'autres plans tels que l'institution d'une colonie romaine à Buthrotum (en face de Gorfou), s'occupa surtout de la restauration de Gorinthe. Non seulement on y conduisit une nombreuse colonie de citoyens, mais on fit un plan pour traverser l'isthme, de manière à éviter la dangereuse circumnavigation du Péloponèse et faire passer tout le trafic entre l'Italie et l'Asie par le golfe Gorinthien-Saronique. Enfin, dans l'extrême Orient grec, le monarque fonda des établissements italiques : sur la mer Noire, par exemple, à Héraclée et à Sinope, que les colons d'Italie se partageaient, comme à Emporiae, avec les anciens habitants ; sur la côte de Syrie, dans la ville importante de Bérytos, qui; comme Sinope. obtint une constitution italique, et même en Egypte, oii une station romaine fut établie sur l'île du phare qui dominait la rade d'Alexandrie.
Par ces dispositions, la liberté municipale d'Italie se répandit dans les provinces d'ua? manière bien plus étendue qu'antérieurement. Les cités complètes, c'est-à-dire toutes les villes de la province cisalpine et les cités de citoyens, et les municipes épars dans la Gaule transalpine et ailleurs, furent sur un pied égal avec celles de l'Italie, en ce sens qu'elles adminis-
traient leurs propres affaires et exerçaient une juridiction limitée ; tandis que d'autre part les procès plus importants venaient devant les autorités romaines compétentes, régulièrement au gouverneur de la province. Les cités latines autonomes pour la forme et les autres cités émancipées, y compris celles de la Gaule rarbonnaise, toutes celles de Sicile, en tant qu'elles n'étaient pas des cités de citoyens, et un nombre considérable de villes dans les autres provinces, non seulement eurent une administration libre, mais probablement aussi une juridiction illimitée ; en sorte que le gouverneur ne pouvait intervenir qu'en vertu de son contrôle administratif, qui était, il est vrai, fort arbitraire. Sans doute, même avant cette époque, il y avait eu des cités de droit complet dans les^rovinces des gouverneurs, telles que Aquileia, Ravenne, Narbonne, et des provinces de gouverneurs, telles que la Gaule cisalpine, avaient consisté en cités de constitution italique ; mais c'était sinon au point de vue légal, au moins au point de vue politique, une innovation singulièrement importante que celle qui faisait une province exclusivement peuplée de citoyens romains, et d'autres qui promettaient d'être telles.
Ainsi disparut la première grande distinction politique qui séparait l'Italie des provinces, et la s.8Conde, suivant laquelle ordinairement il n'y avait pas de troupes italiennes en Italie, tandis qu'elles étaient stationnées dans les provinces, était également sur le point de disparaître ; des troupes étaient mamtenant stationnées là oîi il y avait une frontière à défendre, et les commandants des provinces où cela ne se passait pas ainsi, telles que.Narbonne et la Sicile, n'étaient officiers que de nom. Le contraste formel entre l'Italie et les provinces, qui avait en tout temps dépendu d'autres distinctions, continua certainement à subsister ; l'Italie était la sphère de la juridiction
civile et des consuls et des préteurs, tandis que les provinces étaient des districts sous la juridiction de la loi martiale, et sujets aux proconsuls et aux propréteurs ; mais la procédure conforme à la loi civile et à la loi martiale avait été longtemps pareille, et les différents titres de magistrats avaient peu de signiûlion, depuis que l'imperator était au dessus de tout. Dans toutes ces différentes fondations et ordonnances municipales, qu'on peut attribuer pour le plan, sinon pour l'exécution, à César, on voit apparaître un système défini. L'Italie fut convertie, de maîtresse des peuples sujets, en mère de la nation italo-hellénique renouvelée. La province cisalpine, complètement assimilée à la mère patrie, était une promesse et une garantie que, dans la monarchie de César, comme dans les temps meilleurs de la république, tout district latinisé pouvait espérer être placé sur le pied d'égalité avec ses aînés et avec la mère patrie ellemême. Les terres avoisinantes, la Sicile grecque et le midi de la Gaule, qui devenaient rapidement latins, étaient sur le seuil de l'égalisation politique et nationale avec l'Italie. A un degré moins avancé de préparation se trouvaient les autres provinces de l'empire, dans lesquelles, de même que dans la Gaule méridionale Narbo était une colonie romaine, les grandes cités maritimes, EmporicB, Gadès, Carlhage, Corinthe, Héracléa P^"tica, Sinope, Béryte, Alexandrie, étaient devenues des cités italiques ou helléno-italiques, centres de civilisation romaine, dans l'Orient grec, piliers fondamentaux de l'égalité future de toutes les parties de l'empire. Le gouvernement de la cité de Rome sur les rivages de la Méditerranée était fini : à sa place se formait le nouvel État méditerranéen, et son premier acte fut de payer les deux grands outrages que cette cité avait commis envers la civilisation. Tandis que la destruction des deux plua
grands march(^s du commerce dans les domaines de Rome marquait le point saillant auquel le protectorat delà cité romaine dégénéra en tyrannisalion politique sur les terres sujettes et en exaction financière, la prompte et brillante restauration de Garthage ou de Corinthe marqua la fondation de la nouvelle grande république, qui devait préparer les régions de la Méditerranée à l'égalité nationale et politique, à l'union dans un État homogène. César pouvait avec raison ajouter au nom illustre de la cité de Corinthe celui de : honneur à César (Laus Julio).
Org;^anisation da nouvel empire. — Tandis que le nouvel empire uni p'-enait un caractère national, qui manquait d'individualité et qui était plutôt un produit inanimé de l'art qu'une création de la nature, il avait besoin d'unité dans ces institutions qui expriment la vie générale des nations, dans la constitution et l'administration, dans la religion et la jurisprudence, la monnaie, les poids et mesures: les diversités locales s'associaient parfaitement à l'union essentielle. Sous tous ces rapports," nous ne pouvons parler que du point de départ, car la formation définitive de la monarchie de César en unité politique fut l'œuvre de l'avenir, et tout ce qu'il fit fut de poser les fondements d'une œuvre qui devait durer des siècles. Mais on peut reconnaître encore les lignes que ce grand homme traça, et il est plus agréable de le suivre sur ce terrain que dans sa tâche de reconstruire l'édifice sur les ruines des nationalités.
Cens de l'eiupire. — Quant à la constitution et à l'administration, nous avons déjà fait remarquer ailleurs les éléments les plus importants de la nouvelle unité, la transition delà souveraineté du conseil municipal de Rome à la domination exclusive de la
monarchie méditerranéenne ; la conversion de ce conseil municipal en conseil suprême impérial représentant l'Italie et les provinces, et surtout le transfert, maintenant commencé, de l'organisation municipale italienne aux cités provinciales. Ce dernier travail, la concession des droits latins, puis romains, aux cités mêmes pour l'admission à l'État uni, amena nécessairement une organisation municipale commune. Sous ce rapport seulement, ce travail ne pouvait être retardé. Le nouvel empire avait absolument besoin qu'il pût placer entre les mains du gouvernement, en un instant, les bases principales de l'administration, les proportions de la population et de la propriété dans les différentes cités, en d'autres termes, le cens corrigé. D'abord, on réforma le cens de l'Italie. Jusque-là, chose étrange à dire, il avait toujours eu lieu dans la capitale au grand ennui des citoyens et à la plus grande difficulté des affaires. Suivant l'organisation de César, pour l'avenir, quand il y avait un cens dans la communauté romaine, on devait faire enregistrer en même temps, par la plus haute autorité des communautés laïques, le nom de tout citoyen municipal, celui de son père ou de celui qui l'avait affranchi, son district, son âge, sa propriété, et ces listes devaient être fournies aux censeurs romains assez tôt pour les mettre en état de compléter en même temps la liste générale des citoyens romains et de la propriété romaine. C'était l'intention de César d'introduire de semblables institutions dans les provinces ; cela est attesté en partie par la mesure et le cadastre de tout l'empire ordonnés par César, en partie par la nature même de l'organisation ; car elle fournissait réellement les moyens nécessaires pour se procurer, dans les communautés italiques comme dans les communautés non italiques de l'État, les renseignements nécessaires pour l'administration centrale. Évidemment même en ce cas, l'intention de César était do
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revenir aux traditions des premiers temps républicains et de rétablir le cens de l'empire qui avait été établi par l'ancienne république, comme il l'avait fait pour l'Italie, en étendant d'une manière analogue l'institution de la censure urbaine, avec les termes fixes et les autres règles essentielles aux communautés sujettes d'Italie et de Sicile. Cette institution avait été une des premières que l'aristocratie avait laissée tomber, et, de cette manière, elle avait enlevé h l'autorité suprême toute donnée générale quant aux hommes et aux taxes qu'elle avait à sa disposition et, par conséquent, toute possibilité d'un contrôle effectif. Les indications encore existantes et les rapports des choses prouvent irréfragablement que César faisait despréparatifs pour recommencer le cens général qui avait été oublié pendant des siècles.
Belig^ion de l'empire. — Nous avons à peine besoin de dire que dans la religion et la jurisprudence, on ne pouvait si>oger au nivellement ; cependant, avec toute la tolôi^ance possible pour les croyances locales et les statuts municipaux, le nouvel État avait besoin d'un culte commun qui fût d'accord avec la pensée italo-bellénique et un code général de Icie supérieur aux statuts municipaux. Il en avait besoin et, en fait, ces choses existaient déjà. Dans le champ de la religion, les hommes avaient passé des siècles à fusionner ensemble le culte italique et hellénique, soit en adoptant extérieurement, soit en arrangeant intérieurement les différentes conceptions de dieux ; et, grâce à ce caractère flexible des dieux d'Italie, il y avait peu de difficulté à transformer Jupiter en Zeus, Vénus en Aphrodite, et de même toutes les idées essentielles de la foi latine en leur contre-partie hellénique. La religion italo-hellénique était faite de toutes pièces dans ses traits principaux ; même sous ce rapport, on
sentait qu'on avait dépassé le point de vue exclusivement romain, et qu'on avait marché vers la quasinationalité italo-hellénique ; cela est prouvé par la distinction faite dans la théologie, déjà mentionnée, de Varron entre les « dieux » ordinaires, c'est-à-dire ceux reconnus par les Romains et les Grecs et les dieux spéciaux de la cité romaine.
Ijoî de Tempire. — En ce qui concerne le domaine de la loi criminelle et de la loi de police, où le gouvernement intervient plus directement et oti les nécessités sont atteintes par une législation judicieuse, il n'y avait pas de difficulté à effectuer par la voie de l'action législative ce degré d'uniformité matérielle qui était certainement, dans cet ordre d'idées, nécessaire à l'unité de l'empire. De même dans la loi civile, où l'initiative appartient aux relations commerciales et la forme intérieure seule au législateur, le code de l'empire uni, que le législateur n'aurait certainement pas pu créer, s'était naturellement développé par les relations commerciales. La loi urbaine des Romains était encore légalement basée sur l'incorporation de la loi nationale contenue dans les Douze Tables. Des lois postérieures avaient apporté diverses améliorations de détail appropriées aux temps, parmi lesquelles la plus importante était probablement l'abolition de la vieille coutume qui faisait commencer un procès par la déclaration uniforme des deux parties et qui fut remplacée par l'instruction iaite par le magistrat présidant à chaque jury [formula) ; mais, en somme, a législation populaire n'avait fait qu'entasser sur ces fondements vénérables un chaos interminable de lois spéciales depuis longtemps tombées en désuétude et qui ne pouvaient être comparées qu'à la législation anglaise. Les tentatives faites pour leur donner une forme scientifique avaient
certainement contribué à dégager les sentiers tortueux de la loi civile, et avaient jeté quelque lumière sur le chemin ; mais il n'y avait pas de Blackstone romain qui pût remédier à un défaut fondamental, c'est-àdire qu'un code urbain composé quatre siècles aupavant et augmenté de ses suppléments sans ordre dût servir de loi h un grand État. Les relations commerciales s'étaient créé un remède. Le commerce conti-nuel entre Romains et non-Romains était devenu depuis longtemps à Rome une loi internationale particulière {Jus gentnon), c'est-à-dire un corps de maximes spécialement relatives aux affaires commerciales, et suivant lesquelles des juges romains prononçaiont un jugement quand la cause ne pouvait être décidée ni par la loi romaine, ni par la loi locale, et ils avaient été obligés, laissant de côté les particularités de la loi romaine, phénicienne, hellénique, et les autres, de revenir aux idées communes de droit qui sont à la racine de toutes les relations commerciales. La formation de la loi nouvelle eut lieu sur cette base. Tout d'abord comme règle des rapports légaux des citoyens romains entre eux, elle substituait en fait à la vieille loi urbaine, qui était devenue inutile en pratique, un nouveau code basé en substance sur un compromis entre la loi nationale de/s Douze Tables et le droit des gens. '
On resta fidèle à la première, quoique naturellement avec les modifications adaptées au temps, pour les lois du mariage, de la famillC; de l'héritage ; tandis que dans tous les règlements qui concernaient les rapports de propriété, par conséquent pour le droit de propriété et les contrats, la loi internationale était la règle ; dans ces affaires, on avait emprunté diverses réglementations à la loi provinciale locale, telle que la législation sur l'usure et l'institution des hypothèque». Pai' qui til cuiiuueûL cette innovation intelli-
gente fut introduite, si elle le fut tout d'un coup ou graduellement, par un ou par plusieurs auteurs, ce sont des questions auxquelles nous ne pouvons donner une solution satisfaisante ; nous savons seulement que cotte réforme, comme cela était naturel, vint d'abord du tribunal de Rome, qu'elle fut comprise dans les instructions publiées chaque année par le pj'œtor urbanus, relativement aux maximes les plus importantes de la loi qui devaient être observées dans le cours de l'année qui commençait alors {edictum annuum perpetuwn prsetoris urbam),ei que, quoique diverses mesures préparatives puissent avoir été prises avant cette époque, ce fut seulement alors qu'elles atteignirent leur but. Le nouveau code fut théorique et abstrait, en tant que le point de vue légal romain avait perdu ses particularités nationales dont on avait conscience : mais elle était en même temps pratique et positive, en tant qu'elle ne tombait pas dans le clair-obscur de l'équité générale ou même dans le pur néant de la soi-disant loi de nature, mais était appliquée par des fonctionnaires particuliers pour des cas prévus et suivant des règles fixes, et avait reçu non seulement en théorie, mais encore en pratique, une réalisation dans l'édit urbain. Ce code correspondait en substance aux besoins du temps, en tant qu'il donnait des formes plus appropriées à l'accroissement du commerce et pour la procédure légale, pour l'acquisition de la propriété et la conclusion des contrats. Enfin, il était devenu la loi complémentaire dans toute l'étendue de l'empire romain, et, tandis que les statuts locaux restaient en vigueur pour les relations lé^les qui n'étaient pas directement commerciales, ainsi que pour les transactions locales entre des membres du même district légal, les relations qui avaient trait à la propriété entre les sujets de l'empire, appartenant à des districts différents,
furent réglées sur la marche de l'édit romain, quoiqu'il ne eût pas applicable de jure en ces cas, soit en Italie, soit dans les provinces. La loi de l'édit urbain avait aussi, à cette époque, la même situation qu'occupe la loi romaine dans notre développement politique ; elle est comme celle-ci, autant que les contrastes peuvent être combinés, en même temps abstraite et positive ; elle se recommandait également, en comparaison avec le code primitif, par des formes flexibles pour les relations, et prit sa place auprès des statuts locaux comme loi universelle auxiliaire. Mais le développement du droit romain avait un avantage essentiel sur le nôtre en ce que la législation dénationalisée apparaissait, non comme chez nous, prématurée et artificielle, mais en temps utile et en conformité avec les lois de la nature.
Projet de codiGcation par César. — Tel était l'état de la loi, telle que César la trouva. Quand il proposa le plan d'un nouveau code, il est facile de deviner quelles furent ses intentions. Ce code ne pouvait comprendre que la loi de citoyens romains et ne pouvait être un code général pour l'empire, que comme un code d'une nation dominante peut devenir de lui-même la loi urbaine dans toute l'étendue de l'empire. Dans la loi criminelle, si le p^an y touchait, il n'y avait besoin que d'une révision et d'une appropriation des ordonnances de Sylla. Dans la loi civile, pour un État dont la nationalité était à proprement dire l'humanité tout entière, la forme normale et la seule possible était de donner à l'édit urbain, qui avait déjà été intronisé par le commerce légal, la sécurité et la précision de la loi écrite. Le premier pas vers ce progrès avait été la loi Cornélia en 687, lorsqu'elle enjoignait au juge de s'en tenir aux maximes qu'il avait posées au commencement de sa magistrature et
de ne pas introduire arbitrairement une autre loi ; réglementation qui peut être comparée avec celle de la loi des Douze Tables, et qui devint aussi significative pour la fixation de la loi urbaine que celle-ci pour fixer la loi primitive. Mais, quoique après la loi Comélia, l'édit ne fût plus subordonné au juge, mais le juge légalement subordonné à l'édit, et quoique le nouveau code eût politiquement dépossédé l'ancienne loi urbaine dans l'usage judiciaire comme dans Tinstruction légale, tout juge urbain était encore libre, en entrant en charge, d'altérer absolument et arbitrairement l'édit, et la loi des Douze Tables, avec ses additions, l'emportait encore pour la forme sur l'édit urbain, en sorte que dans chaque cas individuel de collision, la règle, devenue caduque, devait être mise de côté par l'interférence arbitraire <i\i magistrat et par conséquent, à strictement parler, par la violation de la loi. L'application subsidiaire de l'édit urbain à la cour du proetor peregrinus de Rome et dans les différentes judicatures provinciales était entièrement soumise au caprice du magistrat qui présidait. Il était évidemment nécessaire d'exécuter définitivement la vieille loi urbaine dans tout ce qui n'était pas entré dans la nouvelle et de mettre des bornes aux altérations arbitraires que lui faisait subir chaque juge, peut-être aussi de régler les applications subsidiaires à côté de la loi locale. C'était le dessein de César, lorsqu'il fit le plan de ce code, car il n'aurait pu en être autrement. Le plan ne fut pas exécuté, et ainsi ce fâcheux état de transition dans la jurisprudence romaine se perpétua jusqu'à ce que cette réforme nécessaire fût accomplie six siècles après, et alors imparfaitement, par l'un des successeurs de César, l'empereur Justinien.
Enfin, pour la monnaie et les poids et mesures, l'égalité entre les systèmes latin et hellénique était
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depuis longtemps en progrès. Elle était très ancienne en ce qui concernait la déiinilion des poids et mesures de capacité et de longueur, indispensables pour le trafic et le commerce, et, pour le système monétaire, elle avait succédé de près à l'introduction de la monnaie d'argent. Mais ces anciennes égalisations n'étaient pas suffisantes, parce que, dans le monde hellénique lui-même, les systèmes métriques et monétaires subsistaient côte à côte ; il était nécessaire et conforme sans doute au plan de César d'introduire partout dans l'empire uni, autant que cela était possible, l'argent romain, les mesures romaines et les poids romains, de manière à ce qu'ils fussent seuls employés dans les relations officielles et que les systèmes non romains fussent réservés pour les relations locales ou assimilés au système romain. L'action de César no se reconnaît cependant que dans deux parties, les plus importantes de cette œuvre, le système monétaire et le calendrier.
Le système monétaire romain était basé sur les deux métaux précieux et en rapport direct pour tous deux, l'or étant donné et reçu au poids et l'argent sous forme de monnaie ; mais, en pratique, par suite des relations commerciales transmarines, l'or l'emportait de beaucoup sur l'argent. Si l'acceptation de l'argent n'était pas, à une époque antérieure, obligatoire dans l'empire, cela est incertain ; dans tous les cas, l'or non frappé prit la place de la monnaie impériale dans tout le territoire romain, d'autant plus que les Romains avaient prohibé la fabrication de la monnaie d'or dans toutes les provinces et les États clients et que le denarius s'était naturalisé, en dehors de l'Italie, dans la Gaule cisalpine, l'Espagne, la Sicile et diverses autres contrées, particulièrement dans l'Occident. Mais la fabrication impériale commence avec César. De même qu'Alexandre, César
signala la fondation de la nouvelle monarchie, embrassant le monde civilisé, en faisant que le seul métal qui pût former un étalon universel obtfnt le premier rang dans la fabrication. L'étendue qui fut donnée à la fabrication de la nouvelle pièce d'or césarienne (25.70), suivant la présente valeur de l'argent-, est montrée par ce fait que, dans un seul trésor, enseveli sept ans après la mort de César, on trouva 80,000 de ces pièces. Il est vrai que les spéculations financières peuvent avoir exercé une influence collatérale sous ce rapport. Quant à la monnaie d'argent, la domination exclusive du denarius romain dans tout l'Occident, qui avait été déjà préparée, fut définitivement établie par César, lorsqu'il ferma à jamais la seule monnaie occidentale qui rivalisât avec celle de Rome pour la circulation de l'argent, celle de Marseille. La fabrication de la monnaie d'argent ou de cuivre fut encore permise à un certain nombre de communautés occidentales : des trois quarts de déifier furent frappés^ par quelques communautés latines de la Gaule méridionale, des demi-deniers par quelques communautés latines de la Gaule septentrionale, de petites monnaies de cuivre en différentes circonstances, même après l'époque de César, par des communes de l'Occident. ; mais cette petite monnaie fut partout frappée suivant le type romain et l'acceptation n'en tut probablement obligatoire que dans les relations locales. César ne paraît pas s'êtxe préoccupé plus que l'ancien gouvernement de ramener à 1 unité le système monétaire de l'Orient ; or, de grandes masses d'argent brut qu'on laissait facilement se perdre et tomber hors d'usage, et même jusqu'à un certain point, en Egypte, une monnaie de cuivre qui équivalait à lotre papier-monnaie, étaient en circulation, et les cités commerciales de la Lysie auraient beaucoup souiferl du manqua de leur ancienne monnaie natio-
nale correspondant à la circulation raésopotamienne. Nous voyons s'établir là une organisation suivant laquelle le denarius avait partout un cours légal et était le seul intermédiaire de la comptabilité officielle, tandis que les monnaies locales ont un cours dans leur ordre limité, mais suivant un tarif qui leur était défavorable, comparé au denarius. Ceci ne fut sans doute pas établi en une fois et peut même avoir précédé César ; mais c'était, dans tous les cas, le complément essentiel de l'organisation de César, relativement à la fabrication de la monnaie dont la nouvelle pièce d'or trouva son modèle immédiat dans la pièce également lourde d'Alexandre et fut probablement spécialement destinée à la circulation de l'Orient.
lia Réforme do calendrier.— A cela se joignit la réforme du calendrier. Le calendrier républicain qui, par un étrange anachronisme, était le vieux calendrier décemviral, était, par une combinaison mathématique vicieuse et par la mauvaise administration, arrivé à devancer le temps vrai de soixante-sept jours entiers ; en sorte, par exemple, que le festival de Flore était célébré le 11 juillet au lieu du 28 avril César mit fin pour toujours à cet abus et, avec l'aide du mathémacien grec Sosiginès, il introduisit l'année du fermier d'Italie, réglée suivant le calendrier égyptien d'Eudoxus, ainsi qu'un système rationnel d'intercalation pour l'usage religieux et officiel ; tandis que, dans le même temps, le commencement de l'année au 1" mai de l'ancien calendrier fut aboli et que la date du 1" janvier, fixée comme le terme pour le changement des magistrats suprêmes et qui, par suite, avait depuis longtemps prévalu dans la vie civile^ devint la période du calendrier pour le commencement de l'année. Les deux changements furent intronisés le 1*'' janvier 709 de Rome, 45 av. J.-C, et par là, s'éta-
î)lit l'usage du calendrier césarien, ainsi nommé d'après son auteur, et qui, longtemps après la chute de la monarchie de César, demeura la loi du monde civilisé et l'est même encore dans l'ensemble. Gomme commentaire, on ajouta, dans un édit détaillé, un calendrier stellaire, emprunté aux observations astronomiques des Égyptiens, et transféré avec peu d'adresse, il est vrai, à l'Italie, et qui fixa le lever et le coucher des astres nommés, suivant les jours du calendrier. Dans ce domaine, les Grecs et les Romains devaient donc se rencontrer aussi sur le pied d'égalité.
César et ses oeuvres. — Tels furent les fondements de la nouvelle monarchie de Gésar. Pour la seconde fois, à Rome, la question sociale était arrivée à une crise, où l'antagonisme semblait être et était en effet inévitable et irréconciliable. Dans la première occasion, Rome avait été sauvée par le fait que l'Italie s'était noyée dans Rome, et Rome dans l'Italie, et, dans la nouvelle, Rome demeure agrandie, changée ; le vieil antagonisme, s'il n'avait pas été réconcilié, s'était du moins fort affaibli. Gette fois Rome fut encore sauvée, parce que les contrées de la Méditerranée se noyèrent dans Rome ou se préparèrent à s'y noyer ; la guerre entre les Italiens pauvres et riches, qui, dans la vieille Italie, ne pouvait se terminer que par la destruction de la nation, n'avait plus de champ de bataille ni de sens dans l'Italie des trois continents. Les colonies latines comblèrent l'abîme qui menaçait d'engloutir la cité romaine au cinquième siècle : l'abîme plus large encore du septième siècle fut comblé • parles colonisations transmarines de Gaius Gracchus et de Gésar. Pour Rome seule, l'histoire non seulement accomplit des miracles, mais elle les renouvela et guérit deux fois la crise intérieure, qui, dans l'Étati
lui-même, était incurable, en régénérant l'État. 11 y avait sans cloute beaucoup de corruption dans cette régénération ; comme l'union de l'Italie fut accomplie sur les ruines des nations samnite et étrusque, la monarchie méditerranéenne se construisit sur la ruine des États innombrables et des tribus jadis vivantes et vigoureuses ; mais ce fut une corruption qui engendra une renaissance, dont une part a survécu jusqu'à nos jours. Ce qu'on renversa pour construire, c'étaient des nationalités secondaires qui avaient été depuis longtemps désignées pour la destruction par la main niveleuse de la civilisation. César, partout où il détruisit, ne fit que prononcer le verdict de l'histoire ; mais i! défendit les germes de la civihsation tels qu'il les trouva, dans son propre pays comme au milieu de la nation choisie des Hellènes. Il sauva et renouvela l'élément romain ; et, non seulement il épargna l'élément grec, mais, avec le même génie indépendant qu'il appliqua à la rénovation de Rome, il entreprit la régénération des Grecs, et reprit l'œuvre interrompue du grand Alexandre, dont l'image, comme nous pouvons le penser, n'était jamais absente de l'âme de César. Il résolut les deux grandes tâches, non seulement côte à côte, mais l'une par le moyen de l'autre. Les deux grands traits essentiels de l'humanité, le développement général et individuel, l'État et la civilisation, autrefois réunis en embryon chez ces anciens Grecs- Italiens qui faisaient paître leurs troupeaux au sein d'une simplicité primitive, loin des côtes et des îles de la Méditerranée, s'étaient séparés, lorsque se fit la division des Italiotes et des Hellènes, et restèrent . isolés pendant des siècles. Maintenant lo descendant dd prince troyen et de la fille du roi du Latium créa, avec un État qui n'avait pas de civilisation distincte et une culture cosmopolite, un nouvel ensemble, dans lequel l'État et la culture §e rejoignaient pour pro'
duire une moisson riche et bénie dans une sphère appropriée à leur union.
Nous avons esquissé l'œuvre que conçut César et que la postérité, retenue pendant des siècles dans les sentiers tracés par ce grand homme, essaya de poursuivre, sinon avec intelligence et énergie, du moins d'accord avec les intentions du maître illustre. Il n'y avait rien de fini, et beaucoup de traits étaient à peine ébauchés. Il faudrait rivaliser de génie avec un pareil homme, pour dire si le plan était complet; mais nous ne voyons pas de défaut essentiel dans ce que nous avons sous les yeux, chaque pierre de' l'édifice suffirait à rendre un homme immortel, et cependant toutes contribuent à former un tout harmonieux. César gouverna comme roi de Rome pendant cinq ans et demi, à peine la moitié da règne d'Alexandre : dans l'intervalle de sept grandes campagnes qui ne lui permirent pas de rester quinze mois en tout dans Rome, il régla les destinées du monde pour le présent et l'avenir, depuis l'établissement d'une frontière entre la civilisation et la barbarie jusqu'à la suppression des mares d'eau delà capitale, et il garda assez de temps et de possession de lui-même pour suivre au théâtre les pièces couronnées et pour décerner la couronne au vainqueur avec des vers improvisés. La rapidité et la précision avec lesquelles le plan fut exécuté prouvent qu'il avait été médité de longue main et étudié dans toutes ses parties, ce qui ne les empêche pas d'être aussi merveilleuses que le plan lui-même. Les traits principaux lurent esquissés, et le nouvel État fut défini pour la suite du temps qui pouvait seul le compléter. César pouvait dire que son œuvre était complèle ; c'est ce qu'il entendait sans doute, quand il disait qu'il avait vécu assez longtemps. Mais précisément parce que l'édifice était immense, le maître y ajouta pendant sa vie, pierre sur pierre, ave^lamême
habileté et la même élasticité laborieuse, comme s'il-. ne devait pas avoir de lendemain. Il travailla, et créa, comme jamais mortel ne le fit, et comme ouvrier et créateur, après vingt siècles, il est resté dans l'imagination des peuples comme le premier, le seul, l'empereur César.