‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 8 sur 12 · VII · texte numérisé non relu

VII

d'établir une bibliothèque grecque et latine dans la capitale eLnomma l'homme le plus savant de l'époque, Marcus Varron, principal bibliothécaire, cela impliquait évidemment le dessein d'ouvrir la monarchie cosmopolite à une littérature cosmopolite.

liang^agre. — Le développement du langage, dans le cours de cette période, prit le tour de la distinction entre le latin classique de la littérature cultivée et le langage vulgaire de la vie commune. Le premier était le résultat d'une culture exclusivement latine ; même dans le cercle des Scipions « le pur latin » était devenu chose rare, et la langue mère était parlée, non pas dans sa complète naïveté, mais en opposition avec le langage de la multitude. Cette époque commence par une remarquable réaction contre le classicisme qui avait été jusque-là exclusivement employé dans le langage élevé de la conversation et, par conséquent, aussi dans la littérature, réaction qui avait intrinsèquement et extrinsèquement une relation étroite avec la réaction semblable en Grèce. Précisément vers cette époque, le rhéteur et romancier Hégésias de Magnésie elles nombreux rhéteurs et lettrés d'Asie Mineure, qui s'attachèrent à lui, commencèrent à se révolter contre l'atticisme orthodoxe. Ils demandaient le libre cours du langage vulgaire, sans distinction, soit que le mot ou la phrase fût originaire d'Attique ou de la Carie et delà Phrygie; ils parlaient et écrivaient eux-mêmes, non pour la clique savante, mais pour le grand public. Il ne pouvait y avoir de discussion raisonnable quant au principe, mais, certainement, le résultat ne pouvait être meilleur que n'était le public d'Asie Mineure à cette époque, qui avait totalement perdu le goût du châtié et de la pureté, et ne cherchait que le brillant. Pour ne rien dire de l'art bâtard qui fut le résultat de cette décadence, particulièrement dans le roman et

dans l'histoire qui prit la forme du roman, le style de ces Asiatiques fut, comme on peut aisément le comprendre, abrupte et sans grâce, efféminé, plein de redondance et de clinquant, foncièrement vulgaire et affecté: «Tout homme qui connaît Hégésias, dit Gicéron, sait ce que c'est que le vide. »

Vulgrarisnie humain. — Cependant, ce nouveau style fit son chemin dans le monde romain. Quand la rhétorique élégante des Grecs, après avoir pénétré, à la fin de l'époque antérieure, dans Téducation latine, ût un pas de plus au commencement de l'époque présente et monta aux rostres en la personne de Quintus Hortensius 640-704 (114-50), le plus célèbre avocat de l'âge de Sylla, elle resta fidèle, même dans l'idiome latin, au nouveau goût qui dominait dans la Grèce ; le public romain qui ne connaissait plus la pure et chaste culture de l'âge des Scipions, applaudissait naturellement avec zèle l'innovateur qui savait donner au vulgarisme l'apparence d'une œuvre artistique. C'était un fait de grande importance. Comme en Grèce les batailles du langage étaient toujours livrées d'abord dans les écoles des rhétoriciens, à Rome le discours du barreau donnait, jusqu'à un certain point et même plus que la littérature, le type du style, et, en conséquence, on vit se combiner, comme de raison, avec la conduite du barreau, la prérogative de donner le ton à la manière fashionable de parler et d'écrire. Le vulgarisme asiatique d Hortensius chassa ainsi Te classicisme de la tribune romaine et en partie de la littérature ; mais la mode changea bientôt de nouveau en Grèce et à Rome.

li'éeole rliodienne. — En Grèce, c'était l'école rhodienne de rhétorique qui, sans revenir à la chaste sévérité du style attique, essayait un compromis entre

ce style et la mode moderne ; si les maîtres romains n'étaient pas trop difûciles pour la correction de détail dans le langage et la pensée, ils insistaient au moins sur la pureté du langage et du style, sur le choix des tours et des mots, et la modulation des périodes.

Cicéromani»iinc. — En Italie , ce fut Marcus Tullius Cicéron 648-711 (106-43) qui, après avoir suivi dans sa première jeunesse la manière d'Hortensius, revint à une méthode plus pure, après avoir entendu les maîtres rhodiens et par la portée naturelle de son génie, et se voua, dès lors, à la recherche de la pureté dans le langage, de l'arrangement périodique et des modulations dans les discours. Les modèles qu'il suivit sous C3 rapport, il les trouva surtout dans les cepcles de la haute société romaine qui avaient été peu ou point atteints par le vulgarisme ; et, comme nous l'avons dit, il y en avait encore, quoiqu'ils commençassent à disparaître. Le latin primitif et la bonne littérature grecque, quelque considérable que fût l'influence de la dernière, surtout dans le rythme oratoire, étaient, sous ce rapport, de peu d'importance : la pureté du langage n'était nullement une réaction de la langue du livre contre celle de la conversation, mais une réaction de la langue des classes cultivées contre la confusion et la vulgarité. César qui, même sous le rapport du langage, fut le plus grand maître de ce temps, exprima l'idée fondamentale du classicisme romain, lorsqu'il prescrivit que, dans le discours et le style, tout mot étranger fût évité, comme les rochers sont évités par le marinier ; le terme poétique ou oublié de l'ancienne littérature fut rejeté aussi bien que le terme vulgaire ou celui qu'on empruntait au langage de la vie commune, et particulièrement les mots grecs et les phrases qui, comme le prouvent les lettres de cette période, avaient, à un degré trèt étendu, péné-

tré dans le langage de la conversation. Néanmoins, le classicisme scolaslique et artificiel de la période cicéronienne était, auprès du goût des Scipions, ce que le repentir est à l'innocence, ou le français des classiques de Napoléon au français modèle de Molière et de Boileau ; tandis que l'ancien classique était né de la fraîcheur primesautière de la vie, le second recueillit pour ainsi dire le dernier soupir d'une race expirante. Il ne s'en répandit pas moins /rapidement. Avec la domination du barreau, la dictature du langage et du goût passa d'Horlensius h Gicéron, et les œuvres nombreuses et variées de celui-ci donnèrent à ce classicisme ce qui lui avait manqué jusque-là, des textes de prose innombrables. Gicéron devint ainsi le créateur de la prose classique moderne des Latins, et le classique romain reconnut en lui son maître exclusif ; ce fut au style et non à l'auteur et encore moins à l'homme d'État, que ces panégyriques extravagants, mais qui n'étaient pas purement un verbiage, s'adressaient ; et les représentants les mieux doués du classicisme, tels que Gésar et Gatullc, l'en accablèrent.

lia nouvelle poésie romaine. — On alla bientôt plus loin. Ge que Gicéron faisait en prose fut accompli dans la poésie, vers la fin de celte époque, par la nouvelle école romaine de poètes, qui se modela sur la poésie grecque à la mode, et dans laquelle l'homme le mieux doué fut Gatulle. Là aussi le langage élevé de la conversation chassa les réminiscences archaïques qui jusque-là avaient prévalu dans ce domaine, et comme la prose latine se soumit au rythme attique, la poésie latine se soumit graduellement aux pénibles lois du mètre alexandrin : aussi, depuis Gatulle, il n'est plus permis de commencer un vers et de terminer une phrase commencée dans le vers précédent par un mot monosyllabique ou dissyl-

labiqae qui n'ait pas un poids parliculier. A la longue, la science fit son chemin, fixa la loi du langage et développa sa règle qui ne fut plus déterminée par l'expérience, mais qui réclama le droit de déterminer l'expérience.

Science grammaticale. — Les terminaisons de déclinaison qui, jusque-là, avaient été en partie variables, furent maintenant fixées à jamais : ainsi les formes du génitif et du datif, qui, jusque-là, avaient marché côte à côte dans la quatrième déclinaison [senatuis et senatûs, senatui et senatu) furent fixées par César comme formes contractées {ûs et u). Dans l'orthographe, divers changements furent effectués, pour mettre le langage écrit plus d'accord avec le langage parlé ; ainsi, Vu au milieu des mots, comme maxumus, fut remplacé, suivant le précédent de César, par 1'/, et des deux lettres qui étaient devenues superflues, k et q, la première fut supprimée, et on proposa également la suppression de la seconde. Le langage fut, sinon stéréotypé, du moins en train de le devenir ; il ne fut pas encore, il est vrai, passivement dominé par la règle ; mais il sentit bientôt son influence. Quo cette action, en ce qui concernait la grammaire latine, dérivât principalement, pour l'esprit et la méthode, du grec, que même le langage latin fût directement rectifié en conformité avec le grec, cela est prouvé par le son de la finale s, qui, vers la fin de cette époque, avait reçu ad libitum quelquefois la valeur d'une voyelle, quelquefois celle d'une consonne, mais qui devint à cette époque une terminaison de consonne. Cette détermination du langage est le domaine propre du classicisme latin; décent manières différentes, et par cela même, d'autant plus significatives, on critiqua la règle, et la violation en fut vigoureusement réprimée par les coryphées du

classicisme, par Gicéron, par César, et même dans les poèmes de Catulle ; tandis que la génération plus ancienne s'exprimait avec vivacité contre la révolution accomplie dans le domaine du langage aussi bien que dans le domaine politique. Mais, tandis que le nouveau classicisme, c'est-à-dire le latin modèle gouverné par la règle et assimilé autant que possible au grec classique, et qui naquit d'une réaclion volontaire contre la vulgarité qui envahissait la haute Stoiété et même la littérature, acquit une fixité littéraire et une forme -systématique, le vieux latin ne quitta pas le champ de bataille. Non seulement nous le trouvons naïvement employé dans les œuvres d'écrivains secondaires qui n'ont pénétré que par hasard dans les rangs des auteurs, comme pour le récit de la seconde campagne de César en Espagne, mais nous le retrouvons plus ou moins accusé dans la littérature proprement dite, dans les mimes, dans les demi-romans, dans les écrits esthétiques de Varron ; et une circonstance significative, c'est qu'il se montrait dans le domaine le plus national de la littérature, et que les hommes vraiment conservateurs, tels que Varron, le prirent sous leur protection. Le classicisme était fondé sur la mort du langage italique, comme la monarchie sur la mort de la nationalité italique ; on comprend donc que les hommes en qui la république vivait encore continuassent à maintenir au langage vivant ses droits, et consentissent, en faveur de son caractère national, à oublier ses défauts- Aussi, on voit diverger en tous sens les tendances linguistiques de cette époque ; à côté de la poésie antique de Lucrèce apparaît la poésie essentiellement moderne de Catulle ; à côté des périodes habilement modulées de Gicéron vient la phrase de Varron, qui dédaigne systématiquement toute subdivision. Le domaine du langage représente fidèlement les divisions de cet âge.

Littérature. — Dans la littérature de cette époque, nous sommes frappés avant tout par l'accroisscment extérieur, en comparaison de l'époque précédente, de l'efîort littéraire à Rome. Il y avait déjà longtemps qu'avait cessé de fleurir dans l'atmosphère libre de l'indépendance civique l'activité littéraire des Grecs; mais elle dominait encore dans les institutions scientifiques des grandes villes et particulièrement des cours. Désormais dépendants de la faveur et de îa protection des grands, et chassés des anciennes demeures des muses, par l'extinction des dynasties de Pergame, de Cyrène, de Bithynie et de Syrie, et par la splendeur déclinante des Lagides, enfin devenus nécessairement, depuis la mort d'Alexandre, cosmopolites, et aussi étrangers parmi les Égyptiens et les SjTiens que parmi les Latins, les lettrés grecs tournèi^nL de plus en plus leurs yeux du côté de Rome. Parmi l'armée de serviteurs grecs dont s'entouraient à cette époque les Romains de qualité, le philosophe, le poète, l'auteur de mémoires jouèrent le principal rôle à côté du cuisinier, du page et du bouffon. Nous rencontrons des lettrés connus dans cette situation : l'Épicurien Philodemos, par exemple, était philosophe domestique chez Lucius Pison, consul en 696 (58), et amusait les intimes avec de fines épigrammes sur le rude épicuréisme de son patron. De tous côtés les représentants les plus notables de l'art et de la science grecque éraigrèrent en nombre toujours croissant à Rome, où le labeur littéraire était mieux rétribué que partout ailleurs. Parmi ceux qui sont ainsi mentionnés comme établis à Rome, nous trouvons le médecin Asclépiade, que le roi Mithridate essaya en vain d'attirer dans son service ; l'universaliste scientifique, Alexandre de Milet, surnommé Polyhistor ; le poète Parthénius de Nicée en Bithynie ; Posidonius d'Apamée en Syrie, également célèbre comme

voyageur, comme professeur, comme auteur, qui, à un grand âge, émigra en 703 de Rhodes à Rome, et d'autres. Une maison comme celle deLucius Lucullus était un siège de culture hellénique et un rendez-vous pour les lettrés helléniques, comme le musée alexandrin ; les ressources romaines et les curiosités helléniques s'étaient concentrées dans cette riche demeure, ainsi que d'incomparables collections de statues et de peintures par les premiers maîtres et les artistes contemporains, et on y trouvait une bibliothèque aussi considérable que m'agnifiquement arrangée, et 011 était accueilli tout homme cultivé, particulièrement les Grecs ; le maître de la maison se promenait souvent au milieu de ces magnifiques colonnades en causant sur la philologie ou la philosophie avec quelqu'un de ses savants hôtes. Sans doute, ces Grecs apportaient avec eux leurs riches trésors de civilisation, mais aussi leurs travers et leur servilité : l'un de ces savants errants, l'auteur de VArl de la flatterie, Aristodémus de Nysa (vers 700 (54), essaya de plaire à ses maîtres en soutenant qu'Homère était né à Rome. Autant prospérait à Rome l'art des lettrés grecs, autant l'activité littéraire et l'intérêt pour les choses de l'esprit croissait parmi les Romains euxmêmes, La composition grecque elle-même, que le goût sévère de l'âge des Scipions avait totalement proscrite, reprit vigueur. La langue grecque se parlait partout, et les traités grecs trouvaient un tout autre public que les Latins : aussi des Romains de haut rang tels que Lucius Lucullus, Marcus Gicéron, Titus Atticus, Quintus Scévola (tribun du peuple en 700 (54), comme les rois d'Arménie et de Mauritanie, écrivaient à l'occasion en prose et en vers grecs. Ces compositions grecques par des Romains restèrent cependant une production de second ordre et presque un amusement : les lettrés aussi bien que les partis

politiques de l'Ilalie étaient tous d'accord pour tenir strictement à la nationalité italique, en la laissant pénétrer plus ou moins par l'hellénisme. On ne pouvait se plaindre, au reste, de la stérilité nationale, au point de vue de la littérature. Il y avait un déluge de livres et de pamphlets de toute sorte, et surtout de poèmes. Les poètes y pullulaient comme à Tarse et h Alexandrie : les productions poétiques étaient devenues le péché de jeunesse des natures un peu riches, et on comptait comme heureux l'écrivain dont les vers de jeunesse pouvaient passer di^ns un miséricordieux oubli. Ceux qui entendaient cet art écrivaient sans difficulté en une séance leurs cinq cents hexamètres, et les grammairiens n'avaient rien à y reprendre, non plus que les lecteurs rien à y admirer. Le monde féminin prenait une part considérable à ces exercices littéraires : les dames ne se bornaient pas à la danse et à la musique, mais par leur entrain et leur esprit, elles gouvernaient la conversation, et parlaient excellemment sur la littérature grecque et latine ; et quand la poésie faisait le siège d'un cœur de jeune fille, la forteresse capitulait fréquemment en vers gracieux. Les bouts-rimés devenaient de plus en plus le jeu à la mode des grands enfants des deux sexes : des épîtres en vers, des exercices poétiques collectifs et des joutes entre amis étaient des divertissements de tous les jours, et vers la fin de cette époque, il s'ouvrit dans la capitale des institutions où on pouvait apprendre à faire des vers pour de l'argent. Par suite d'une large consommation de livres, l'organisation des manufactures de copies fut perfectionnée, et la publication put être entreprise avec une rapidité et un bon marché relatifs : la librairie devint un commerce respectable et lucratif, et les boutiques de libraire étaient fréquemment le rendez-vous des lettrés. La lecture étaient devenue une mode, une

manie même ; à table où les passe-temps plus grossiers n'avaient pas encore été introduits, on lisait régulièrement, et toute personne qui méditait un voyage oubliait rarement d'emporter une petite bibliothèque. L'officier supérieur vivait sous la tente avec quelque obscène roman grec, l'homme d'État dans le sénat avec un traité de philosophie. Les choses y étaient chez les Romains au point oii elles ont été et seront dans tout État où les citoyens lisent « depuis l'antichambre jusqu'au cabinet. » Le vizir parthe ne se trompait pas de beaucoup, quand il montrait aux ciLoyens de Séleucie les romans trouvés dans le camp de Grassus, et demandait s'ils regarderaient encore des gens qui lisaient de tels livres comme des adversaires formidables.

lie» classiques et les modernes. — La tendance littéraire de cet âge était variée, et il ne pouvait en être autrement, car le temps lui-même était partagé entre l'ancienne mode et la nouvelle. Les mêmes tendances qui luttaient dans le domaine politique, la tendance nationale italique des conservateurs et la tendance helléno-italique ou cosmopolite de la nouvelle monarchie, se rencontraient aussi dans le domaine littéraire. La première s'attachait à la vieille littérature latine qui, au théâtre, dans l'école et dans l'érudition, prenait de plus en plus le caractère classique. Avec moins de goût et des tendances de parti plus prononcées que l'époque des Scipions, Ennius, Pacuvius, et spécialement Plante, étaient maintenant portés aux nues. Les feuilles de la Sybille haussaient de plus en plus, à mesure qu'elles devenaient plus rares ; plus la nationalité devenait grande, plus grandissait la productivité des poètes du sixième siècle, et on la sentait vivement dans cette époque^ d'Épigonisme raffiné qui, en littérature comme en

politique, regardait le siècle des guerriers d'Hannibal comme l'âge d'or qui était maintenant passé sans retour. Sans doute, il y avait dans l'admiration des vieux classiques une portion sérieuse de ce convenu et de cette hypocrisie qui caractérisaient le conservatisme de cet âge, et, sur ce terrain, il y avait aussi des temporiseurs. Cicéron, par exemple, quoique l'un des principaux représentants de la prose moderne, révérait néanmoins la vieille poésie nationale avec presque aulaat de respect d'antiquaire qu'il en montrait pour la constitution aristocratique et la discipline auguraie : « Le patriotisme exige, le voyons-nous dire, . que nous aimions mieux lire une mauvaise traduction de Sophocle que l'original ». Tandis qu'ainsi les tendances littéraires modernes, asservies à la monarchie démocratique, comptaient de nombreux adhérents secrets, même parmi les admirateurs orthodoxes d'Ennius, il ne manquait pas non plus de juges hardis qui traitaient la littérature nationale avec aussi peu de respect que la politique sénatoriale. Non seulement ils ravivaient la critique de l'âge des Scipions et ne louaient Térence que pour rabaisser Ennius et surtout l'école d'Ennius, mais les hommes plus jeunes et plus hardis allaient beaucoup plus loin et se hasardaient déjà, quoique leur révolte ne s'adressât qu'à l'orthodoxie littéraire, à appeler Plante un grossier bouffon et Lucilins un mauvais forgeron de vers. Cette tendance moderne s'attacha non à la production littéraire nationale, mais à la littérature grecque, plus récente, ou ce qu'on appelait l'alexandrisme,

li'ale:s.anclrisme grec. — Nous ne pouvons éviter de parler aussi de cette restauration remarquable de la langue grecque et de lart hellénique : cela est nécessaire pour l'intelligence de la littérature romaine

de cette époque et des époques ultérieures. La littérature alexandrine était basée sur la décadence du pur idiome grec qui, depuis le temps d'Alexandre le Grand, était remplacé par un jargon inférieur qui tenait son origine du contact du dialecte macédonien avec les différentes tribus grecques et barbares ; ou, pour parler plus exactement^ la littérature alexandrine sortit de la ruine de la nation grecque en général ; elle devait périr et périt dans son individualité nationale pour établir la monarchie universelle d'Alexandre et l'empire de l'hellénisme. Si l'empire universel d'Alexandre avait continué à subsister, l'ancienne littérature nationale et populaire aurait été remplacée par une littérature hellénique cosmopolite, essentiellement nationalisée et appelée à la vie jusqu'à un certain point par le patronage royal, mais, en tout cas, gouvernant le monde ; mais comme l'État d'Alexandre fut morcelé après lui, les germes de littérature, qui y correspondaient, périrent rapidement. Néanmoins, la nation grecque, avec tout ce qu'elle avait possédé, sa nationalité, son langage, son art, appartenait au passé. C'était dans un cercle comparativement étroit non d'hommes lettrés (car ce cercle, à proprement parler, n'existait plus) mais d'hommes érudits, que la littérature grecque était aimée, même depuis qu'elle ne vivait plus, que le riche héritage qu'elle avait laissé était inventorié avec un plaisir mélancoJique ou un avide raffinement de recherche, et que le sens vivant de sympathie, ou une érudition morte, reprenait un semblant de vigueur. Cette productivité posthume constitue ce qu'on appelle l'alexandrisme. Elle ressemble exactement à cette littérature de savants qui, se tenant à part des nationalités romanes vivantes et de leur idiome vulgaire, vécut au quinzième et au seizième siècle, dans un cercle cosmopolite de philiWogues érudits : rejeton artificiel de

l'antiquité évanouie ; le contraste entre le grec classique et vulgaire de la période alexandrine est moins fortement marqué, mais n'est pas essentiellement différent de celui qui sépare le latin de Manutius de l'italien de Machiavel.

li'alexandrisine romain. — L'Italie avait eu jusque-là peu de goût pour l'alexandrisme. Son époque d'éclat comparatif était la période qui précéda et qui suivit de près la première guerre punique ; cependant, Naevius, Ennius, Pacuvius, et généralement tout le corps des auteurs romains nntioD aux jusqu'à Varron et Lucrèce, dans toutes les branches de la production poétique, sans en excepter le poème didactique, s'attachaient non aux contemporains grecs et à leurs prédécesseurs immédiats, mais, sans exception, à Homère, Euripide, Ménandre et les autres maîtres de la littérature nationale de la Grèce. La littérature romaine n'avait jamais été originale et nationale, mais tant qu'il y eut un peuple romain, ses auteurs recherchèrent des modèles vivants et nationaux et copièrent, sinon les meilleurs auteurs, au moins des auteurs originaux. La littérature grecque, qui naquit après Alexandre, trouva ses premiers imitateurs romains, — car il faut à peine parler des tentatives du temps de Marins, — parmi les contemporains de Cicéron et de César, et alors l'alexandrisme se répandit avec une étrange rapidité. Des causes extérieures y contribuèrent. Le contact plus fréquent avec les Grecs, particulièrement les nombreux séjours des Romains dans les provinces helléniques et la réunion des lettrés grecs à Rome, formèrent naturellement un public, en Italie, pour la littérature grecque du jour, pour la poésie épique et élégiaque, les épigrammes et les contes milésiens. De plus, comme nous l'avons déjà fait remarquer, la poésie alexandrine avait sa

place dans l'instruction de la jeunesse italienne et rt^agissait d'autant plus sur la littérature latine que celle-ci avait toujours pour base une éducation hellénique. Nous trouvons même, sous ce rapport, une connexion directe entre la nouvelle littérature des Romains et celle des Grecs : Parthénius déjà mentionné, l'un des mieux connus parmi les élégiaques alexandrins, ouvrit vers 700 (54) une école de littérature et de poésie à Rome, et on a encore les morceaux choisis qu'il faisait lire à un de ses plus nobles élèves pour lui apprendre à faire des élégies latines, et qui sont d'une nature erotique et mythologique, selon les formules alexandrines bien connues. Mais ce ne furent pas uniquement des occasions accidentelles qui appelèrent à la vie l'alexandrisme romain ; ce fut, au contraire, un produit peut-être peu savoureux mais inévitable du développement politique et nutio- Qal de Rome. D'une part, de même que la Grèce Qnit par l'hellénisme, le Latium finit par le romaaismf>. : le développement national fui dépassé et nglouti dans l'empire méditerranéen de César, de nême que le développement hellénique dans l'empire Driental d'Alexandre. D'autre part, comme le nouvel mpire reposait sur le fait, que les ruisseaux puissants de la nationalité grecque et latine, après avoir ioulé parallèlement, étaient venus se confondre, la ittérature de l'Italie n'eut plus seulement à chercher es modèles en Grèce, mais dut se mettre au niveau le la littérature grecque du temps, ou en d'autres ermes, de l'alexandrisme. Avec le latin scolastiq^ie, .vec le nombre restreint de classiques, avec le cercle iroit dos urbani qui lisaient les classiques, la litléraure nationale des Latins était morte et finie ; on vit .aître à sa place une httérature impériale complète- Bment dégénérée, nourrie artificiellement, qui ne ortait d'aucune nationalité distincte, mais qui procla-

mait en deux langages l'évangile universel de l'humanité, et dépendait, au point de vue de l'esprit, complètement et sciemment, du vieil hellénisme, et au point de vue du langage, en partie de la Grèce, en partie de la vieille littérature romaine populaire. Gela n'était pas un progrès. La monarchie méditerranéenne de César était sans doute une grande, et, ce qui vaut mieux, une nécessaire création, mais elle avait été créée par une volonté arbitraire, et ne pouvait rien montrer naturellement de cette fraîcheur de vie populaire, de cette vigueur nationale exubérante, qui caractérisent les gouvernements plus naturels, et que l'État italien du sixième siècle avait encore possédées. La ruine de la nationalité italique, causée par la création de César, impliquaitla ruine delà littérature. Tout homme qui a la moindre idée de l'affinité étroite qui existe entre l'art et la nationalité laissera toujours Gicéron et Horace pour Caton et Lucrèce, et il n'y a qu'un point de vue de maître d'école en histoire et en littérature, puissant il est vrai, qui ait pu donner à l'époque de l'art qui commence avec la nouvelle monarchie, le nom d'âge d'or. Mais, tandis que l'alexandrisme romano -hellénique de l'âge de César et d'Auguste doit être considéré comme inférieur à la vieille littérature nationale, quelque imparfaite qu'elle fût, il n'en est pas moins aussi supérieur à l'alexandrisme grec, que l'œuvre durable de César à la création éphémère d'Alexandre. Nous aurons plus tard à montrer que la littérature du temps d'Au giiste, comparée à celle de la période de l'alexandrisme grec, était bien moins une littérature de philologues qu'une littérature de tout l'empire, et, par consé quent, elle avait une influence générale bien plus per-t manente et plus générale dans les cercles élevés quel l'alexandrisme grec.

liittératnre dramatique. La comédie et la

tragédîedîsparaisscnt. — Nulle part laperspective n'était plus lamentable que dans la littérature dramatique. La tragédie etia comédie s'étaient déjà, avant la présente époque, éteintes dans la littérature romaine nationale. On ne jouait plus de nouvelles pièces. Le public de l'époque de Sylla s'attendait à en voir ; car on sait qu'on reproduisit alors des comédies de Plante, en changeant les titres et les noms des personnages, et les directeurs disaient qu'il valait mieux voir une bonne pièce vieille qu'une mauvaise pièce nouvelle. Il n'y avait pas loin de là à cet abandon complet de la scène aux auteurs morts, tel que nous le voyons à l'époque de Gicéron, et auquel l'alexandrisme ne fit aucune opposition. Sa productivité dans cet ordre d'idées était moins que rien. La composition dramatique réelle fut toujours inconnue de la littérature alexandrine ; le drame bâtard qui avait été écrit d'abord pour être lu et non joué fut introduit en Italie, et, par suite, on vit bientôt naître l'école dramatique, qui domina à Rome comme à Alexandrie : la tragédie devint une maladie chronique de la jeunesse. Nous pouvons nous former une idée juste de la qualité de ses productions, en voyant que Quintus Gicéron, pour conjurer l'ennui des quartiers d'hiver en Gaule, composa quatre tragédies en seize jours.

lies mimes. — Les mimes, cette dernière production encore vivante de la littérature nationale, virent la farce atellane subir l'influence des moralités de la comédie grecque, que l'alexandrisme cultiva avec une plus grande vigueur poétique et plus de succès qi-'aucune autre branche de la poésie. Les mimes tiraient leur origine de danses de caractère au son de la flûte, qui avaient été longtemps en usage, et qui étaient exécutées en d'autres occasions, par

exemple pour recevoir des hôtes à. dîner, mais plu» spécialement au théâtre, dans les intervalles qui séparaient les actes. 11 n'était pas difficile de transformer ces danses, où le discours avait tenu une certaine place, par l'introduction d'une action mieux conduite, et d'un dialogue régulier, en petites coméd.ies qui n'étaient pas essentiellement distinctes de la comédie originaire et de la farce : la danse et les poses lascives inséparables de ce genre d'exercice continuèrent à y jouer un grand rôle, et les mimes, qui étaient plutôt destinés au parterre qu'aux loges, laissèrent de côté tous les effets scéniques qui avaient un peu d'idéal, tels que les masques et les costumes, et, ce ce qui était plus important, permirent aux femmes de représenter les persoAnages féminins. Ces nouvelles pièces, qui semblent avpir paru sur la scène de Rome, vers 672, firent bientôt disparaître l'arlequinade nationale à laquelle elles ressemblaient sous les rapports les plus essentiels, et furent employées comme intermède usuel et spécialertent comme pièce finale après les autres exécutions dramatiques. L'intrigue était encore plus médiocre, plus relâchée et plus absurde que dans l'arlequinade : si elle était bien conduite et bien mêlée, en sorte que le mendiant devînt à un moment donné un Grésus, et ainsi de suite, on ne cherchait pas querelle au poète qui, au lieu de délier le nœud, le coupait en morceaux. Les sujets étaient généralement des histoires d'amour, et dans le genre luxurieux, par exemple, le poète et le public sans exception prenaient parti contre le mari, et la justice poétique consistait à tourner la morale en ridicule. Le charme artistique dépendait complètement, comme dans les atellanes, de la peinture plus ou moins exacte des mœurs de la vie commune de tous les jours : les tableaux rustiques céjdaient le pas sur ceux des mœurs de la capitale, et

la charmante multitude de Rome, comme celle d'Alexandrie, dans la farce du même genre, était appelée à saluer son propre portrait. Beaucoup de sujets sont empruntés à la vie des commerçants ; on voit paraître inévitablement : le Foulon, le Cordier, le Teinturier, le Saunier, les Tisseurs, le Bandit; il y a aussi des genres de caractère : V Étourdi, le Dissolu, Y Homme aux 100,000 sesterces, ou bien des peintures de la vie étrangère, la Femme étrusque, les Gaulois, le Cretois, Alexandre, ou des descriptions des festivals populaires, les Compitalia, les Saturnalia, Anna Perenna, les Bains chauds, enfin des parodies mythologiques, telles que le Voyage aux enfers ou le Lac de VArveme. Des surnoms appropriés et de courts lieux communs qu'on retenait aisément étaient fort bien venus ; mais les choses les plus absurdes étaient les mieux reçues ; dans ce monde extravagant, on demande de l'eau à Bacchus et du vin à la nymphe des fontaines. Des exemples isolés d'allusions politiques, qui étaient auparavant si rigoureusement prohibées, se trouvent parfois dans ces mimes. En ce qui regarde la forme métrique, ces poètes se donnaient, comme ils le disent eux-mêmes, peu de peine pour la versification; le langage abondait, même dans les pièces destinées à la publication, en expressions vulgaires et en figures basses. Les mimes n'étaient en réalité que l'ancienne farce, avec cette différence, que les masques de caractère et la représentation permanente, ainsi que la vie rustique de VAtella, disparaissent et qu'on les voit remplacés par la vie de la capitale dans sa liberté sans limites et sa licence. Plus d'une pièce de ce genre était sans doute d'une nature fugitive et n'avait pas de prétention- littéraire; mais les mimes de Labérius, pleins de peintures piquantes de caractère, et qui, au point de vue du mètre et du langage, révélaient la main d'un artiste, maintinrent leur ter-

rain, et l'historien lai-même doit regretter de ne pouvoir plus comparer le drame de la république romaine expirante avec la comédie athénienne.

Spectacle drnmatiqnc. — En face de la décadence dramatique, le goût des grands spectacles et des pompes de la scène allaient de pair. Les représentations dramatiques avaient une place régulière dans la vie publique, non seulement de la capitale, mais même de- villes de province : Pompée fit construire à Rome un théâtre permanent, et la coutume campanienne de mettre une tente sur le théâtre pour protéger acteurs et spectateurs pendant la représentation, qui autrefois avait lieu en plein air, fut, à cette époque, introduite à Rome. Comme à cette époque, en Grèce, ce n'était pas la pléiade plus que pâle des dramatiques alexandrins, mais le drame classique, et surtout la tragédie d'Euripide, qui se maintenaient au théâtre malgré les progrès du jour pour les exhibitions théâtrales : à Rome, au temps de Gicéron, les tragédies d'Ennius, de Pacuvius, et d'Accius, et les comédies de Plante étaient les représentations les plus recherchées ; tandis que les premières avaient été antérieurement remplacées par les comédies plus délicates, mais inférieures au point de vue du goût, de Térence, Roscius et Varron, ou, en d'autres termes, l'art dramatique et l'érudition d'antiquaire contribuèrent à lui assurer une sorte de résurrection semblable à celle que Shakespeare reçut de Garrick et de Johnson ; mais Plante lui-même eut à souffrir de la susceptibilité dégénérée et de l'impatience d'un auditoire gâté par des farces courtes et grossières, en sorte que les directeurs de théâtre se trouvaient obligés d'excuser la longueur des comédies de Plante et même de faire des coupures et des changements. Plus la provision de pièces était limitée, plus l'activité

de la direction et de la troupe ainsi que l'intérêt du public se préoccupaient de la représentation scénique des pièces. Il n'y avait guère à Rome de profession plus lucrative que celle de l'acteur et de la danseuse de premier ordre. La propriété princière de l'acteur tragique Ésope a déjà été mentionnée : son contemporain plus célèbre encore, Roscius, évaluait son revenu annuel à 600,000 sesterces (150,000 francs), et la danseuse Dyonisia estimait le sien à 200,000 sest. (50,000 fr.). A la même époque, on dépensait des sommes énormes en décorations et en costumes : parfois, on voyait des convois de six cents mules traverser la scène, et l'armée du théâtre était employée à représenter devant le public un tableau des nations vaincues pai" Pompée en Asie. La musique qui accompagnait le chant des chœurs avait une importance plus grande : « Gomme le vent soulève les vagues, dit Varron, le joueur de flûte habile soulève les esprits des auditeurs par les mille modulations de la mélodie. » La musique s'habitua à une mesure plus rapide, et obligea par là le musicien à une action plus vive. Le dilettantisme musical et dramatique se développa : l'habitué reconnaissait tous les airs à la première note, et connaissait les textes par cœur : toute faute de musique ou de récitation était sévèrement censurée par l'auditoire. L'état de la scène romaine nous rappelle le théâtre français moderne, comme le mime romain correspond aux tableaux légers des pièces du jour ; rien n'étant trop beau ni trop laid pour l'un ou pour l'autre, nous voyons fleurir également la tragédie et la comédie classique, que l'homme cultivé est obligé d'admirer ou au moins d'applaudir. La multitude est satisfaite, quand elle rencontre sa propre image dans la farce ; elle admire la farce , elle admire la pompe décorative et reçoit l'impression générale d'un monde idéal dans le drame j

l'homme d'une culture plus distinguée s'occupe au théâtre non de la pièce, mais de la représentation dramatique. De plus, l'art du comédien oscillait, comme en France, entre la chaumière et le salon. D n'était pas extraordinaire de voir les danseuses romaines rejeter, au finale, leur robe de dessus et danser toutes nues pour plaire au public ; mais, d'autre part, aux yeux du Talma romain, la perfection de l'art était, non la vérité, mais la symétrie.

Annales» en vers. — Dans la poésie récitative, on continuait à avoir des annales en vers, à la façon] d'Ennius ; mais nous en trouvons une critique assez vraie dans le vœu qu'il met dans la bouche de sa maîtresse : d'offrir à Vénus le plus mauvais des poèmes héroïques en sacrifice, si elle consent à arracher son amant à la poésie politique, pour le ramener dans ses bras. En vérité, dans le domaine entier de la poésie récitative, à cette époque, la vieille tendance nationale n'est représentée que par une seule œuvre remarquable qui, cependant, est en même temps un des produits poétiques les plus imposants de la littérature romaine. C'est le poème didactique de Titus Lucrétius Garus, 655-699 (99-55) « de Natura'r rum », dont l'auteur appartenant à la meilleure société de Rome, mais ne prenant aucune part à la vie publique, soit à cause de la faiblesse de sa santé ou par dégoût, mourut à la fleur de son âge, peu avant que la guerre civile éclatât. Comme poète, il se rattacha à Ennius et, par conséquent, à la littérature grecque classique. Il se détourne avec indignation de « l'hellénisme creux » de son temps, et fait profession, de tout son cœur et de toute son âme, d'être un élève des maîtres grecs, et la gravité religieuse de Thucydide trouva un écho dans une des parties les mieux connues de ce poème romain. Comme Ennius emprunte la sagesse à Épi-

charme et Évhémère, Lucrèce emprunte la forme de son poème à Empédocle « le trésor le plus glorieux de l'île fortunée de Sicile, » et quant au fond, il le tirf> de toutes les paroles d'or que renferment les écrits d'Épicure qui « éclipse autant tous les autres sages que le soleil éclipse les étoiles. » Gomme Ennius, Lucrèce dédaigne la mythologie dont l'alexandrisme écrasait la poésie, et ne demande à son lecteur que la connaissance des légendes courantes. En dépit du purisme moderne qui repoussait de la poésie les mots étrangers, Lucrèce préfère se servir, comme l'avait fait Ermius, d'un mot grec expressif que d'un mot latin faible et obscur. La vieille allitération, l'absence d'un ordre régulier entre les parties du vers et celles du discours, et généralement les anciens modes d'expression et de composition, se trouvent encore fréquemment dans les rythmes de Lucrèce, et quoiqu'il traite le vers avec plus de mélodie qu'Ennius, ses hexamètres ne se scandent pas, comme ceux de l'école poétique moderne, avec une grâce semblable au murmure d'un ruisseau, mais avec une grave lenteur, semblable à celle de l'or en fusion. Au point de vue philosophique et pratique, Lucrèce s'appuie complètement sur Ennius, le seul poète indigène qu'il célèbre. La confession de foi du chantre de Rudies :

Ego Deum genus esse semper dixi et dicam coelitum^ Sed eos non curare opiner quid aget humanum genus !

est le programme même de Lucrèce, et il n'a pas tort, par conséquent, de donner son poème comme la continuation de celui d'Ennius.

finnius at noster cecinit, qui primus amœno Detulit ex Helicone perenni fronde coroaam Per geutes Italcis hoininum quse clara clueret.

Pour la dernière fois, le poème de J^^ucrèce est plein de cet orgueil, de cette gravité poétique du sixième siècle, dans lequel, au milieu des images du redoutable Carthaginois et du glorieux Scipion, le poète se trouvait plus à l'aise dans son siècle dégénéré. Sa propre poésie « coulant avec grâce de la source abondante de sa pensée » lui paraît, comparée aux autres poèmes, « comme le chant rapide du cygne, comparé au cri du corbeau. » Son cœur se gonfle, au son de ses mélodies, de l'espoir d'une gloire immortelle, comme Ennius défend aux hommes à qui il a donné, du fond de son âme, un avant-goût des champs enflammés, « de gémir sur sa tombe, qui recouvre un barde immortel ».

C'est une fatalité remarquable que cet homme de talent extraordinaire, très supérieur, pourl'originalitédes dons poétiques, àpresque tous, sinon à tous ses contemporains,soit venuà une époque oùil se sentait étrangeret isolé, et se soit trompé si singulièrement dans le choix de son sujet. Le système d'Épicure, qui fait de l'univers un grand concours d'atomes, et qui tente d'expliquer l'origine et la fin du monde ainsi que les problèmes de la nature et de la vie, par un système purement mécanique, était, sans doute, moins absurde que la transformation historique des mythes, essayée par Évhémère et, après lui, par Eanius ; mais ce n'était pas un système ingénieux et nouveau, et la tâche de développer en poésie cette mécanique du monde était de telle nature, qu'un poète ne pouvait dépenser son art el sa vie sur un sujet plus ingrat. Le lecteur philosophique censure, dans le poème de Lucrèce, l'omission des plus beaux points du système, la manière superficielle dont les controverses sont présentées, la division défectueuse, les répétitions fréquentes, de même que le lecteur poétique se plaint de voir les mathématiques mises en vers et rendant

ainsi une portion du poème absolument illisible. En dépit de ces incroyables défauts, devant lesquels tout homme de médiocre talent aurait inévitablement succombé, ce poète put se flatter d'avoir cueilli dans ce désert une couronne telle que les muses n'en avaient jamais donnée, et ce n'était en aucune façon de sitaples comparaisons occasionnelles, les descriptions de puissants phénomènes naturels et de passions plus puissantes encore, qui valurent au poète cette couronne. Le génie qui éclate dans la peinture de la vie, comme la poésie de Lucrèce, se rattache à son incrédulité, qui se présentait comme la victoire de la vérité et, par conséquent, avec la pleine vigueur de sa poésie, en opposition avec la foi dominante de l'hypocrisie ou de la superstition.

Humana ante oculos fœde cum vita jacerel In terris oppressa gravi sub relligione, Quae caput a cœli regionibus ostendebat Horribili super aspectu mortalibus instans Primum granis homo mortalis tendere contra. Est oculos ausus primusque obsistere contra. Ergo vivida vis animi pervicic, et extra Processit longe flammantia maenia mundi A tque omne immensum peragravit mente animoque.

Le poète s'étudiait donc à renverser les dieux, comme Brutus avait renversé les rois, et à arracher la naturel «ses maîtres rigoureux». Mais ce n'était pas contre le trône depuis longtemps renversé de Jupiter qu'étaient dirigées ces paroles de flamme ; comme Ennius, Lucrèce combat principalement les religions étrangères etles super-stiLions de lamultitude, l'adoration de la grande déesse et la divination enfantine des Étrusques. L'horreur et l'antipathie de ce monde terrible, dans lequel et pour lequel écrivait ce poète, ont suggéré ce poème. Il a été composé à cette

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triste époque oïl le gouvernement de l'oligarchie avait élé renversé et où celui de César n'était pas encore établi, dans ces années mélancoliques pendant lesquelles on attendait avec angoisse la guerre civile. Si nous croyons discerner dans son allure brusque et inégale l'attente d'une révolution imminente, nous ne devons pas oublier, en considérant le point de vue sous lequel il examinait les hommes et les choses, au milieu de quels hommes et en vue de quels événements se plaçait ce point de vue. En Grèce, à l'époque d'Alexandre le Grand, c'était un dicton courant, et qui répondait au sentiment réel des plus honnêtes gens, que le plus grand bonheur était de ne pas naître et, à défaut de celui-là de mourir. De toutes les pensées possibles pour une âme délicate et poétique à l'époque de César, la plus noble, la plus élwée était que c'était pour l'homme un bienfait que d'être déliwé de la croyance de l'immortalité de l'âme et, par suite, de la crainte de la mort et des dieux, croyance qui s'empare des hommes comme celle de l'obscurité s'empare des enfants dans une chambre sombre ; comme le sommeil de la mort est plus salutaire que le tumulte du jour, la mort, le repos éternel de toute espérance et de toute crainte, est préférable à la vie, car les dieux du poète eux-mêmes ne sont rien et n'ont rien qu' un éternel et bienheureux repos ; les châtiments de l'enfer tourmententl'homme, non après sa vie, mais pendant son cours, par les passions dn cœur soulevé; la tâche de l'homme est d'élever son âme à l'indifférence, de ne pas estimer la pourpre plus que le chaud vêtement porté à la maison, de rester dans les rangs de ceux qui obéissent, plutôt que dans la foule confuse des candidats au gouvernement, de s'asseoir suc les gazons auprès des ruisseaux plutôt que de prendre part, sous les lambris dorés du riche, à de somptueux repas. Cette tendance philosophico-

pratique est la véritable essence idéale du poème de Lucrèce, et la sécheresse de son exposition physique n'est qu'une broderie sur le fond qu'elle n'écrase pas. C'est essentiellement sur cette donnée que repose la sagesse comparative et la vérité de ce poème. L'homme qui, par respect pour ses prédécesseurs et un zèle réellement sans parallèle dans ce siècle, prêchait une pareille doctrine et l'embellissait des séductions de l'art, peut être appelé à la fois un grand citoyen et un grand poète. Le poème didactique de Nalura rerum, tout en provoquant la censure, est demeuré une des étoiles les plus brillantes dans le ciel un peu pauvre de la littérature latine, et c'est avec raison que le plus grand des philosophes allemands s'imposa comme dernier et suprême travail de rendre lisible le poème de Lucrèce.

I^a poésie élég^anfe em Grèce. — Lucrèce, quoique sa vigueur poétique aussi bien que son art aient été admirés par ses contemporains, demeura cependant, quoiqu'il fût venu dans les temps nouveaux, un maître sans élèves. Dans la poésie élégante des Grecs, d'autre part, il ne manquait pas d'élèves qui travaillaient à rivaliser avec les maîtres alexandrins. Avec un grand tact, les mieux doués des poètes alexandrins évitaient les grandes œuvres et les œuvres de pure poésie, le drame, l'épopée, la poésie lyrique ; leurs œuvres les plus agréables étaient, comme chez les poètes latins, des travaux de courte haleine, et particulièrement ceux qui confinaient aux formes de l'art pur ; plus spécialement encore leur domain'', était -între la poésie récitative et la chanson. On écrivait de nombreux poèmes didactiques. Les petits poèmes semi-héroïques, semi-érotiques, étaient fort en faveur, particulièrement une sorte d'élégie amoureuse et érudite qui prévalut dans cet automne

de la poésie grecque, et qui est caractéristique de ses origines philologiques ; le poète entremêlait plus ou moins arbitrairement la description de ses propres sentiments principalement amoureux avec des effusions épiques, empruntées à la légende grecque. Les chants de fête étaient manufacturés avec beaucoup de talent et de rapidité ; en général, grâce au défaut de sentiment poétique spontané, le poème d'occasion dominait et spécialement Tépigramme, dont les alexandrins produisirent d'excellents spécimens. La pauvreté des matériaux, et le défaut de fraîcheur dans le langage et dans le rythme, ces vices inévitables d'une littérature qui n'est pas nationale, on cherchait à les dissimuler soas la bizarrerie des sujets, la prétention des phrases, le fini et l'artifice de la versification, et généralement sous un appareil d'érudition et de dextérité techniques.

Tel était l'Évangile qui était prêché aux enfants romains de cette époque, et ils venaient en foule l'écouter et le pratiquer ; déjà, vers 700, les poèmes d'amour d'Euphorion et la poésie alexandrine de même nature formaient la lecture ordinaire et le texte de déclamation de la jeunesse cultivée. Il se produisit une révolution littéraire, mais elle ne donna d'abord que des fruits prématurés et sans saveur. Le nombre des poètes à la nouvelle mode s'appelait légion ; mais la poésie était rare, et Apollon était obligé, lorsque tant de gens gravissaient le Parnasse, d'abréger la besogne. Les longs poèmes ne valaient jamais rien, et les courts peu de chose. Même dans cet âge de littérature, la poésie du jour était devenue une incommodité publique ; il arrivait quelquefois qu'un ami envoyait à son ami, comme plaisanterie, un monceau de mauvais vers qui sortaient de la boutique d'un libraire, et dont la valeur était trahie par l'élégante reliure et par la beauté du papier. Un public réel, dans

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le sens où une littérature nationale a un public, manquait aux Alexandrins romains, comme à ceux de Grèce ; c'était tout à fait une poésie de coterie ou plutôt des coteries, dont les membres étaient étroitement unis, se moquaient des intrus, lisaient et critiquaient entre eux les nouveaux poèmes, et parfois, à la manière alexandrine célébraient les productions heureuses en vers, cherchant à se procurer, par des compliments de coterie, une renommée de mauvais aloi. Un maître distingué de httérature latine, fort actif lui-même dans cette direction nouvelle, Valérius Caton, paraît avoir exercé une sorte de patronage scolastique sur les hommes les plus distingués de ce cercle et avoir prononcé la décision finale sur la valeur relative des poèmes. Comparés avec les modèles grecs, ces poètes montrent un manque de liberté et, quelquefois même, une docilité d'enfant ; un grand nombre de leurs productions doivent avoir été simplement les fruits austères d'une poésie d'école encore occupée d'apprendre et qui n'est pas encore arrivée à maturité. Au point de vue de la langue et de la mesure, ils demeurèrent attachés aux modèles grecs avec bien plus de servilité que la poésie latine nationale, et ils atteignirent certainement une plus grande correction et une plus grande netteté dans le langage et dans la mesure, mais ce fut aux dépens de la flexibilité et de l'ampleur de l'idiome national. En ce qui concerne les sujets, sous l'influence soit de modèles efféminés, soit d'un âge immoral, les ihèmes d'amour prédominèrent ; mais les abrégés favoris des Grecs furent aussi fréquemment traduits, tels que le traité d'astronomie d'Aratus par Gicéron, et soit à la fin de cette période, soit plutôt au commencement de la suivante, le manuel géographique d'Ératosthène par Publius Varron et le manuel physico-médical de Nicander car Émilius Macer. Il ne faut pas s'étonner,

ni regretter que de cette armée de poètes peu de noms aient survécu, et même ces noms sont-ils plutôt mentionnés comme curiosité et comme ayant été grands autrefois : ainsi l'orateur Quinius Horlensius, avec ses « cinq cent mille lignes » d'une ennuyeuse obscurité, et un poète plus souvent mentionné, Laevius, dont X Érotopœgnia produisit un certain effet par ses mètres compliqués et sa phraséologie affectée. Le petit poème épique de Smyrna par Gaius Helvius Ginna, quoiqu'il ait été fort loué de son temps par la coterie, peint, tant dans son sujet — l'amour incestueux d'une fille pour son père — que dans les neuf années qu'il coûta à son auteur, les pires caractères de ce temps.

On ne trouve d'exception agréable que parmi les poètes de l'école qui sut combiner avec l'élégance et la souplesse des formes les éléments nationaux qui existaient encore dans la vie républicaine, particulièrement dans celle des villes de province. Pour ne rien dire de Labérius et de Varron, cette description s'applique spécialement aux trois poètes, déjà mentionnés, de l'opposition républicaine, Marcus Furius Bibaculus, Gaius Licinius Galvus et Quintus Valérius Catullus. Des deux premiers, dont les écrits ont péri, nous ne pouvons former que des conjectures ; pour les poèmes de Gatulle, nous pouvons encore nous former un jugement. Quant à la nature du sujet, elle est empruntée aux Alexandrins. Nous trouvons dans sa collection des traductions de pièces de Callimachus, et ce sont non les meilleures, mais les plus difficiles. Parmi les pièces originales, nous rencontrons des poèmes élégants bien tournés, tels que les Galli-ïambiques, ultra-artificiels, à la louange de la déesse phrygienne ; et le poème même, au reste si magnifique, des noces de Thétis, a été artificiellement gâté par l'insertion, digne des Alexandrins, de la com-

plainte d'Ariane, dans le poème principal. Mais, à côté de ces morceaux d'école, nous rencontrons les mélodieuses lamentations de l'élégie véritable, le poème festal dans la pleine pompe de l'exécution individuelle et presque dramatique, surtout les délicates descriptions de la vie sociale élégante, les agréables et fort peu chastes aventures d'amour, dont le charme consiste en partie dans les jeux et les mystères de l'amour, la joyeuse vie de la jeunesse avec les coupes pleines et la bourse vide, les plaisirs du voyage et de la poésie, l'anecdote de ville à la mode de Rome ou plutôt de Vérone et la plaisanterie humoristique dans le cercle familier des amis. Mais non seulement Apollon touche la lyre du poète, il en a aussi l'arc et les flèches. La pointe ailée du sarcasme n'épargne ni le faiseur de vers, ni le provincial qui corrompt le langage ; mais il ne frappe personne plus fréquemment et plus rudement que les potentats, par lesquels la liberté du peuple est mise en danger. Les mètres courts et joyeux, souvent animés par un refrain gracieux, sont d'un art accompli et, cependant, dégagés de cette douceur constante qui sent la manufacture. Ces poèmes nous conduisent alternativement aux vallées du Nil et du Pô ; mais le poète est incomparablement plus chez lui, en Italie. Ils reposent sur la donnée alexandrine, mais on y discerne les sentiments distinctifs d'un citoyen et, en fait, d'un citoyen des districts ruraux ; le contraste de Vérone avec Rome ; le contraste des seigneurs municipaux avec les grands seigneurs de Rome, qui maltraitent ordinairement leurs amis humbles ; ce constraste était probablement ressenti avec plus de vivacité que partout ailleurs dans la patrie de Catulle, la florissante et comparativement vigoureuse Gaule cisalpine. Les plus magnifiques de ses poèmes réfléchissent les douces peintures du lac de Garde, et un homme de

la capitale aurait difficilement écrit un poème empreint du profond pathétique qui éclate dans celui qu'il a consacré à la mort de son frère, ou l'hymne original pour le mariage de Manlius et d'Aurunculéia. Catulle, quoiqu'il s'appuie sur les maîtres alexandrins et qu'il vive au milieu de la coterie élégante de ce temps, n'était pas seulement un savant réel au milieu des savants médiocres ou mauvais de son temps, mais il était lui-même aussi supérieur à ses maîtres que le citoyen d'une communauté libre d'Italie à l'homme de lettres cosmopolite de la Grèce. La vigueur de création et les intentions de haute poésie lu? sont étrangères ; c'est un poète merveilleusement doué et gracieux, mais non un grand poète, et ses poèmes ne sont, comme il les appelle lui-même, que « des plaisanteries et des bagatelles ». Cependant, lorsque nous voyons ses contemporains éleotrisés par ces pièces fugitives et les critiques du siècle d'Auguste le caractérisant, avec Lucrèce, comme le poète le plus important de l'époque, ses contemporains, aussi bien que ses successeurs, étaient dans le vrai. La nation latine n'a pas produit de poète dans lequel la substance artistique et la forme apparaissent dans une perfection aussi symétrique que chez Catulle, et, en ce sens, la collection des poèmes de Catulle est certainement la plus parfaite que puisse montrer la poésie latine.

Poèiues en prose. — Enfin, la poésie en prose commence à cette époque. La loi de l'art, à la fois réfléchie et spontanée, qui avait été observée jusque-là, et qui veut qu'à un sujet poétique réponde la mesure poétique, céda devant le mélange de toutes les formes de l'art, qui est un des traits les plus significatifs de celle époque. On ne peut parler des romans ; cependant, le plus fameux historien de l'époque, Siseana,

ne jugea pas indigne de lui de traduire en latin les contes milésiens d'Aristide ; c'étaient, cependant, des nouvelles licencieuses de l'espèce la plus stupide. Un phénomène plus remarquable et plus agréable du domaine limitrophe entre la poésie et la prose fut la collection des écrits esthétiques de Varron, qui n'était pas seulement le représentant le plus important de l'érudition philologico-historique, mais l'un des poètes les plus fertiles et les plus intéressants dans les belleslettres. Né d'une gens plébéienne qui habitait la Sabine, mais qui appartenait depuis deux cents ans au sénat romain, élevé dans l'ancienne discipline et le plus strict décorum, et, déjà au commencement de cette époque, arrivé à sa maturité, Marcus Térentius Varron de Reate appartenait naturellement, en politique, au parti constitutionnel et prenait une part honorable et énergique à ses actes et à ses souffrances. Il le défendit tant en littérature, quand il combattit la première coalition, le « monstre à trois têtes », que dans une guerre plus sérieuse, lorsqu'il servit dans l'armée de Pompée, comme commandant de l'Espagne ultérieure. Lorsque la cause de la république fut perdue, Varron fut destiné par le conquérant à être le bibliothécaire de la bibliothèque qui devait être formée dans la capitale. Les troubles de la période suivante ramenèrent le vieillard dans le tourbillon, et ce ne fut que dix-sept ans après la mort de César, dans la 89" année de sa vie si bien occupée, que la mort l'emporta. Les écrits esthétiques, qui lui ont fait un nom, étaient de courts essais, les uns en simple prose et pour les sujets plus sérieux, les autres, esquisses humoristiques, entremêlées d'effusions poétiques. Les premières étaient les dissertations philosophico-historiques [Logistorici), les autres les satires ménippées. 11 ne suivit, ni dans ce cas ni dans l'autre, les modèles latins, et les satires de Var-

ron ne ressemblaient en aucune façon à celles de Lucilius. En fait, la satire romaine, en général, n'était pas un genre déterminé, mais indiquait simplement qu'elle ne pouvait être classée dans aucun genre reconnu ; en conséquence, la poésie satirique prenait entre les mains des poètes distingués un caractère différent et particulier. Ce fut plutôt dans la poésie grecque préalexandrine que Varron trouva des modèles pour ses poèmes sérieux, aussi bien que pour ses œuvres esthétiques plus légères ; pour les graves dissertations, dans les dialogues d'Héraclide d'Héraclia sur la mer Noire ; pour les satires, dans les écrits de Ménippe de Gadara, en Syrie. Le choix était significatif. Héraclide devint auteur en lisant les dialogues philosophiques de Platon ; il avait, en s'attachant à leur forme brillante, complètement perdu de vue la partie scientifique et fait de la mythologie poétique le sujet principal ; il était un auteur de beaucoup de lecture, mais rien moins qu'un philosophe. Ménippe n'était pas plus philosophe, mais le représentant le plus complet de cette philosophie dont la sagesse consistait à nier la philosophie et à ridiculiser les philosophes, la sagesse cynique de Diogène ; maître comique d'une sagesse sérieuse, il prouvait par des exemples et des dictons, qu'excepté la vie honnête, tout était vain au ciel et sur la terre, et rien de plus vain que les disputes de ces soi-disant sages. Ce furent là les vrais modèles de Varron, homme plein d'une indignation et d'une ironie toute romaine contre ces temps déplorables ; il ne manquait nullement de talent plastique, mais, lorsqu'il se trouvait en face de quelque chose qui n'avait pas l'apparence d'un fait palpable, mais d'une idée ou d'un système, il était absolument stupide et peut-être le moins philosophe des Romains antiphilosophes. Mais Varron n'était pas un élève servile, il prit en

gros l'inspiration et la forme d'Héraclide et de Ménippe ; mais il avait une nature trop individuelle et trop foncièrement romaine, pour ne pas donner à ses créations imitatives une indépendance complète. Pour ses dissertations sérieuses, dans lesquelles une maxime morale ou tout autre sujet d'intérêt général est traité, il dédaignait d'imiter les contes milésiens, comme l'avait fait Héraclide, et il ne voulait pas présenter au public des histoires enfantines, telles que celle d'Abaris et de la jeune fille ressuscilée, après avoir été morte sept jours. Il n'empruntait que rarement la forme des mythes plus nobles de la Grèce, comme dans l'essai intitulé Oreste ou de la FoUe ; l'histoire lui fournissait ordinairement un thème plus noble, particulièrement l'histoire contemporaine de son pays ; en sorte que ces essais devenaient, comme on les appelait, des Laudationes de Romains estimés, particulièrement des coryphées du parti constitutionnel. Ainsi, la dissertation concernant la paix étfiit en même temps une biographie de Métellus Pius, le dernier de la brillante série des généraux du sénat ; celle qui était intitulée le Culte des dieux; était en même temps destinée à conserver la mémoire de l'illustre souverain pontife, Caius Curion ; l'essai sur le Destin se rattachait à Marins; celui sur l'histoire, à Sisenna, le premier des historiens de cette époque ; celui sur les Commencements de la comédie romaine, à Scaurus. qui donnait au peuple des spectacles princiers ; le Traité sur les nombres était consacré au banquier lettré Atticus. Les deux Essais philosophiques historiques, Lxlius ou de l Amitié et Caton ou la Vieillesse, que Cicéron écrivit probablement sur le modèle de celui de Varron, peuvent nous donner une idée approximative de la manière semi didactique, semi-narrative Je VarroiL

Satires ménippées de Varron. — La satire ménippée fut traitée par Varron avec une égale originalité de forme et de sujet; le mélange hardi de prose et de vers est étranger à l'original grec et tout le fond est essentiellement romain, on pourrait dire une saveur du sol sabin. Ces satires, comme les essais déjà indiqués, traitent quelque thème moral ou autre adapté au grand public, ainsi qu'on le voit par les

titres : Colwnnx HercullS, icepi AôÇuç ; Eupev i] AoTrà; rè nù/xa, izspï TeyajixïjxoTwv ; est Modus matulge, Trep't Msôiîç :

Papiapapx, izepi 'Eyxwptîwv. La forme plastique, qui peut se prêter à ce genre, est rarement empruntée à l'histoire- nationale, comme dans la satire Serranus iztpl Ap-)^cf.tps(7iMv. Le monde cynique de Diogène joue naturellement, d'autre part, un grand rôle ; nous rencontrons le Kuvi(7(7&)/3, le Kvvoppr)Tmp, 1 'Ittttoxuwv, le Kuvo(?i- (îaa>ca)itx6v et d' autres du même genre. La mythologie est aussi mise à contribution dans un but comique ; nous trouvons un Prométhée, un Ajax Stramenticius, un Hercules Socraticus, un Sesqueulixes, qui avait erré non pas dix, mais quinze ans. Les contours de l'œuvre dramatique ou romantique se découvrent encore dans les fragments de certaines pièces, telles que le Promet hée libre, le Sexagessis, le Manius ; il paraît que Varron souvent, peut-être régulièrement, racontait le conte comme lui étant arrivé ; par exemple, dans le J7an«w.«, les personnages vont chez Varron et discourent avec lui « parce qu'il est connu comme un faiseur de livres». Quant à la valeur poétique de cet ouvrage, nous ne pouvons plus nous en faire une idée ; nous rencontrons encore dans un fragment des esquisses charmantes, pleines d'esprit et de fraîcheur. Ainsi, dans le Prométhée libre, le héros, après avoir délié ses chaînes, ouvre une manufacture d'hommes, dans laquelle Chrysosandalos demande pour son compte une jeune fille de lait et de la cire la plus

pure, telle que les abeilles milésiennes la récoltent sur diverses fleurs, jeune fille sans os et sans muscle , sans peau et sans cheveux, pure , pâle , douce, tendre , charmante. L'esprit de cette poésie est la polémique, non la polémique de parti, telle que Lucilius et Catulle l'ont pratiquée, mais l'antagonisme moral, général, du vieillard grave contre le jeune homme débordé et pervers, du savant vivant au milieu de ses classiques contre la poésie moderne vile et errante, ou tout au moins blâmable dans ses tendances, du bon citoyen de l'ancien type contre la nouvelle Rome dans laquelle le Forum, pour employer le langage de Varron, était une porcherie, et Numa, s'il revoyait sa cité, n'y trouverait pas la trace de ses sages règlements. Varron faisait dans la lutte constitutionnelle ce qui lui semblait le devoir d'un citoyen, mais son cœur n'était pas avec ces agitations de parti. « Pourquoi, dit-il dans une occasion, me faites-vous sortir de ma vie tranquille, pour me faire entrer dans votre sentine de sénat. » Il appartenait au bon vieux temps, où la conversation sentait les oignons et l'ail, mais où le coeur était sain. Sa guerre contre les ennemis héréditaires du vrai esprit romain, les philosophes grecs, n'était qu'un aspect de cette vieille opposition à l'esprit des nouveaux temps ; mais il résultait de la nature de la philosophie cynique et du Lejnopérament de Varron, que la satire ménippée cinglait particulièrement les oreilles des philosophes et leur donnait une alarme proportionnée ; ce n'était pas sans palpitations que les serines philosophes du temps offraient à «l'homme sévère » leurs nouveaux traités. La philosophie n'est pas un art. Avec la dixième partie du mal que se donne un maître pour former un esclave à devenir boulanger, il deviendrait un philosophe ; sans doute, quand on a à apprécier le boulanger et le philosophe, l'artiste en pâte vaut cent fois le philosophe. Singu-,

lières gens que ces philosophes I II y a en qui demandent que les corps soient ensevelis dans le miel ; heureusement leur désir n'est pas écouté, car où trouve rait-on du vin de miel? Un autre croit que les hommes naissent de la terre comme le cresson ; un troisième a imaginé un adversaire de la terre (KoapiuTopùvïj) par lequel la terre doit être un jour détruite.

Postremo, nemo segrotus quicquam somniat

Tarn infandum, quod non aliquis dicat philosophus.

11 est amusant de remarquer comment une longue barbe (ce qui veut dife un stoîque étymologiste) pèse soigneusement tous les mots dans sa balance d'orfèvre : mais il n'est rien qui surpasse la querelle des philosophes, une vraie séance de boxe qui l'emporte sur toutes les représentations d athlètes. Dans le satire Marcopolis, mpi àpy-nç, lorsque Marcus créa pour lui-même une cité ténébreuse, selon son cœur, les choses, comme dans la comédie athénienne, tournèrent bien pour le paysan et mal pour le philosophe : le Geler Sï svo; )./5fx,M«Toç Xôyoç, fils d'Antipater le stoîque, cogne sur le crâne de son adversaire avec le marteau» évidemment le dilemme philosophique. Avec cette tendance morale et polémique et ce talent pour la personnifier dans des expressions caustiques et pittoresques — qui, comme la tournure de dialogue adoptée dans ses livres sur l'économie, écrits dans sa quatre-vingtième année, ne l'abandonnèrent jamais, même dans son extrême vieillesse, — Varron combinait heureusement une science incomparable des mœurs et du langage nationaux ; il le montra dans les ouvrages philologiques de sa vieillesse, comme renseignement; mais ses satires la révèlent dans sa plénitude et sa fraîcheur. Varron était, dans le meilleur sens du mot, un antiquaire romain qui, par une ob-

ervation personnelle bien longue, connaissait son lays dans son originalité antique, aussi bien que dans 'état de transition et de dispersion, et il avait com- )lété et approfondi sa science de première main par me recherche soigneuse des archives historiques et ittéraires. Son insuffisance partielle, au point de vue iu jugement rationnel et de la science, dans le sens jue nous attachons à ce mot, était compensée par sa îlaire intuition des choses et la poésie qui l'animait. 1 ne cherchait ni les remarques d'antiquaire, ni les nots hors d'usage et poétiques, mais il était lui-même m homme du vieux temps et presque un rustique ; es classiques de son pays étaient ses compagnons 'avoris et familiers. Gomment bien des détails des aQceurs de ses ancêtres, qu'il aimait par-dessus tout et ^u'il connaissait à fond, n'auraient-ils pas pénétré dans ses écrits, et comment son langage n'abondecait-il pas en proverbes grecs et latins, avec de bons vieux mots conservés dans le langage de conversatixDn des Sabins, avec des réminiscences d'Ennius, de Lucilius et surtout de Plante? Nous ne pouvons juger iu style en prose des écrits esthétiques de la première période de Varron, d'après son livre sur le langage, écrit dans sa vieillesse, et probablement pubïié dans un état incomplet et dans lequel, certainement»^ les oaembres de phrase sont arrangés d'une manière oute spéciale ; mais, nous avons déjà fait remarquer que Varron rejetait en principe la recherche d'un style clair et des périodes attiques, et ses essais esthétiques, quoiqu'ils soient vierges de toute enflure et du clinquant vulgaire, étaient, cependant, écrits d'une façon peu classique et en phrases plutôt décousues quhabiîement jointes ensemble par des liens de régularité. Les morceaux poétiques insérés dans ses écrits prouvent, d'autre part, que leur auteur savait combiner les mètres les plus variés avec autant de ta-

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lent qu'aucun des poètes à la mode, mais qu'il avait le droit de se classer parmi ceux à qui un dieu avait donné vc de bannir les soucis du cœur par les chants et les poésies sacrées ». Les esquisses de Varron ne créèrent pas plus une école que les poèmes didactiques de Lucrèce ; outre les causes générales qui s'y opposèrent, il faut remarquer que leur cachet individui'l était inséparable du grand âge, de la rusticité et de la science particulière de l'auteur. Mais la grâce et l'esprit des satires ménippées qui paraissent avoir été, en nombre et en importance, bien supérieures à ses œuvres plus sérieuses, captivèrent ses contemporains aussi bien que ceux de leurs successeurs qui avaient quelque goût pour l'originalité et l'esprit national ; et nous-mêmes, qui ne pouvons plus les lire, nous comprenjons par les rares fragments qui ont été préservés comment l'écrivain c savait rire et plaisanter avec modération «, et comm3 le dernier souffle du vieil esprit romain expirant, comme la dernière poussée de la poésie latine nationale, les satires de Varron méritèrent .^ue le poète, dans son testament poétique, recommandât ses «enfants ménippéens» à tout homme « qui avait à cœur la prospérité de Rome et du Latium», et ils gardent, en conséquence, une place honorable dans la littérature comme dans l'histoire du peuple italien.

Composition liisCorique. — L'étude critique de l'histoire, à la façon dont les Grecs avaient écrit l'histoire nationale dans la période classique, et dont Polybe avait écrit l'histoire du monde, ne se développa jamais à Rome. Même dans le domaine qui lui convenait le mieux, le récit des événements contemporains ou récents, iln'y eut que des tentatives plus ou moins rarss ; dans l'époque spéciale qui va de Sylla à César, les œuvres peu importâmes, qu'avait

produites l'époque précédente avec Antipater et Asel lius, furent à peine égalées.

Sisenna. — Le seul ouvrage remarquable qui appartienne à ce domaine, et qui date de cette époque, est l'histoire des guerres sociale et civile par Lucius Cornélius Sisenna, préteur en 676 (78). Ceux qui l'avaient lue affirment qu'elle dépassait de beaucoup, pour la vivacité et l'intérêt de la narration, les vieilles chroniques sèches, mais elle était écrite d un style tout à fait incorrect et, qui dégénéra bientôt en puérilité; et, en effet, les fragments qui nous sont parvenus dénotent un goût particulier pour la description de l'horrible et contiennent une foule d'expressions nouvelles et empruntées au langage delà conversation. Lorsqu'on ajoute que le modèle adopté par l'auteur, ou pour mieux dire le seul historien qu'il ait connu, est Clitarque, l'auteur d'une biogra phie d'Alexandre qui oscille entre l'histoire et la fiction, à la manière du demi-roman qui porte le nom de Quinte-Gurce, nous n'hésiterons pas à reconnaître dans le célèbre traité historique de Sisenna, non un produit de la critique historique originale, mais le premier essai en latin de cette mixture hybride d'histoire et de roman, si appréciée chez les" Grecs, avec le désir de rendre le récit des faits aussi vivant et aussi intéressant que possible, au moyen de détails fictifs, ce qui fait une œuvre à la fois insipide et menteuse, et nous ne nous étonnerons pas de voir que le même Sisenna traduisit les romans grecs à la mode.

Annales de la cité. — Il va de soi-même que le spectacle est encore plus lamentable, quand on regarde les annales de la cité et celles du monde. Le goût toujours croissant des recherches d'antiquaire pouvait faire espérer que le récit, couramment admis,

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serait ratitié par les documenls et autres sources authentiques, mais cette espérance fut trompée. Plus on creusait, plus on apercevait quelle rude tâche c'était que d'écrire une histoire critique de Rome. Les difficultés mêmes que rencontraient l'investigation et la narration étaient immenses ; mais les obstacles les plus dangereux qu'on rencontrait n'étaient pas de nature littéraire. L'histoire primitive conventionnelle de Rome, telle qu'on l'avait racontée et crue pendant au moins dix générations, était intimement mêlée avec la vie civile de la nation, et, cependant, dans toute investigation sincère et complète, non seulement il fallait modifier les détails, mais il fallait renverser tout l'édifice, comme pour l'histoire des Francs avec son roi Pharamond et celle des Bretons avec Arthur. Un érudit, à opinions conservatrices, tel que Varron, ne voulait pas mettre la main à une œuvre pareille, et un hardi libre-penseur, s'il l'avait entreprise, aurait soulevé chez tous les bons citoyens un cri de réprobation contre le pire des révolutionnaires qui voulait arracher au parti constitutionnel jusqu'à son passé. Ainsi le travail de la philologie et de l'érudition empêchait d'écrire l'histoire plutôt qu'il n'y aidait. Varron et les hommes sagaces, en général, abandonnèrent, comme impossible, la tâche d'écrire les annales de Rome ; tout ce qu'ils purent faire ce fut de disposer, comme Titas Pomponius Atticus, les listes des magistrats et des gentes sous forme de simples tableaux, ce qui donna à la chronologie synchronique gréco-romaine la forme conventionnelle, sous laquelle elle est arrivée à la postérité. Mais la manufacture de chroniques ne cessa pas ses travaux; elle continua de fournir son contingent en prose et en vers pour cette grande bibliothèque, écrite par l'ennui et pour l'ennui, tandis que les fai-' seurs rtç livres, qui étaient en parlie des afTranchis,

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ae s'occupèrent en aucune façon d'érudition propreooent dite. Ceux de ces écrits, dont nous savons le aom, car aucun n'a été conservé, paraissent non eulement avoir été d'une valeur secondaire, mais ivoir été l'objet d'une falsification intéressée. Il est vrai que la chronique de Quintus Claudius Quadrigarius, vers 676 (78), était écrite à la vieille manière, mais en bon style ; il avait cherché au moins une louable brièveté dans le récit des temps fabuleux. Caius Licinius Macer, frère du poète Galvus et zélé démocrate, avait prétendu, plus qu'aucun autre chroniqueur, aux recherches originales et à la critique, mais ses Ubri liniei et ses autres travaux sont d'une valeur fort douteuse, et c'est probablement à lui qu'il faut faire remonter les interpolations, destinées à donner à toutes les annales un caractère démocratique et qui, pratiquées sur une vaste échelle, paraissent avoir passé de lui aux annalistes postérieurs. Enfin, Valérius Antias surpassa tous ses prédécesseurs en prolixité et en puérile imagination. La falsification des dates fut pratiquée par lui-même dans l'histoire récente, et l'histoire primitive de Rome ne fit que changer d'insipidité entre ses mains; ainsi, le récit de la manière dont le sage Numa, sur le conseil de la nymphe Égérie, se saisit des dieux Paunus et Picus en les enivrant, et la magnifique conversation que le même Numa entretient avec Jupiter ne peuvent être trop recommandés aux amateurs de l'histoire légendaire de Rome, s'ils veulent bien les croire au moins en substance. C'eût été une merveille si les romanciers grecs de cette époque avaient laissé échapper de pareils matériaux qui semblaient faits pour eux. En fait, il ne manquait pas de lettrés grecs qui faisaient l'histoire romaine en romans ; c'était, par exemple, une composition de ce genre que les cinq livres a sur Rome », d'Alexander Polyhistor,

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que nous avons déjà mentionné parmi les lettrés grecs, vivant à Rome, mélange hétéroclite de tradition banale et de fiction triviale, particulièrement erotique. Ce fut vraisemblablement le premier qui remplit les 500 ans qui manquaient pour faire accorder ensemble la chute de Troie avec la fondation de Rome, en faisant une liste de rois sans histoire, tels qu'en fabriquèrent les chronologistes égyptiens et grecs ; car ce fut \Taisemblablement lui qui lança dans le monde les rois Aventinus et Tibérinus et la gens albine des Silvii, que les temps postérieurs ne manquèrent pas d'affubler de noms, de périodes de règne, et, pour les mieux désigner, d'un portrait.

Ainsi, de divers côtés le roman historique des Grecs s'introduisit dans l'historiographie romaine, et il est plus que probable que la portion la plus notable de ce que nous sommes habitués à appeler aujourd'hui la tradition des temps primitifs de Rome, provient de sources aussi respectables que l'Amadis de Gaule et les romans de chevalerie de Fouqué, ce qui est bien propre à édifier ceux qui aiment le bizarre en histoire et qui savent regarder par le côté comique la piété que certaines gens ont encore pour le bon roi Numa. Une nouveauté dans la littérature romaine de cette époque, c'est l'apparition d'une histoire universelle ou, pour parler plus correctement, d'une histoire synchronique de la Grèce et de Rome. Cornélius Népos publia, le premier, avant 700 '54), une chronique universelle et une collection générale de biographies, arrangées suivant certaines catégories, des Romains distingués dans la politique ou la littérature, ou tout au moins d'hommes qui exerçaient de l'influence sur l'histoire romaine ou grecque. Ces œuvres sont de même nature que les histoires universelles que les Grecs composèrent pendant longtemps, et ces chroniques grecques uni-

verselles, telles que celle de Kastor, beau-fils du roi Déjotarus, terminée en 698 (56), commença désormais à comprendre l'histoire romaine qui, jusque-là, avait été négligée. Ces ouvrages tentaient, comme celui de Polybe, de substituer l'histoire du monde méditerranéen à l'histoire locale : mais ce qui, chez Polybe, était le résultat d'une grande et profonde conception et d'un sentiment historique profond était plutôt, dans ses chroniques, le produit des exigences pratiques de l'école et de l'instruction personnelle. Ces chroniques générales, traités d'instruction scolastique ou manuels de recherche, et toute la littérature qui s'y rattache, et qui devint considérable aussi dans la langue latine, peut à peine compter dans la composition artistique de l'histoire, et Népos lui-même, en particulier, était un simple compilateur que ne distinguait ni le talent ni même un plan symétrique.

L'historiographie de cette époque est certainement remarquable et a un haut degré caractéristique, mais elle est loin d'être agréable ainsi que l'âge lui-même. La pénétration réciproque des littératures grecque et latine ne se voit nulle part mieux que dans le domaine de l'histoire ; ici, les deux littératures se mirent de bonne heure à l'unisson dans la forme comme au fond, et la conception d'une histoire helléno-italique comme unité, conception dans laquelle Polybe devança tellement son temps, était maintenant comprise de tous les enfants à l'école. Mais, tandis que l'état méditerranéen avait trouvé une histoire avant d'avoir conscience de sa propre existence, aujourd'hui qu'il y était parvenu, il ne se trouvait, ni parmi les Grecs ni parmi les Romains, un homme qui pût en donner une expression convenable. « Il n'y a pas, dit Gicéron, de composition historique à Rome » et, autant que nous pouvons en juger, ceci n'est que la simple vérité. L'érudit était éloigné d'écrire l'his-

toire, l'historien de l'érudition ; la littérature historique oscille entre le livre de classe et le roman. Toute espèce d'art pur, épopée, drame, poésie lyrique, histoire, sont sans valeur dans ce monde sans valeur; mais, dans aucun domaine, la décadence de l'époque cicéronienne ne se réfléchitavec plus de clarté que dans l'historiographie.

lia littérature historique. — La littérature historique de second ordre nous donne, d'autre part, à cette époque, au milieu d'autres productions insignifiantes et oubliées , un traité de premier ordre, les Mémoires de César, ou plutôt le rapport militaire du général démocratique au peuple, dont il tenait son mandat. La partie la plus achevée de ces Mémoires, la seule qui fut publiée par l'auteur et qui raconte la guerre des Gaules jusqu'en 702 (52), est évidemment destinée à justifier, autant que possible, devant le public, l'entreprise inconstitutionnelle de César, conquérant un grand pays et augmentant sans cesse son armée dans ce but, sans instruction de l'ciutorité compétente; elle fut évidemment écrite et publiée en 703 (51), lorsque l'orage éclata contre César à Rome, et qu'il fut appelé à renvoyer son armée et à répondre de sa conduite. L'auteur de cette relation écrit, comme il le dit lui-même, complètement en officier, et évite soigneusement d'étendre son rapport militaire au compte-rendu périlleux de l'organisation et de l'administration Son traité incidentel et partial, mis sous la forme de traité militaire, est un morceau d'histoire dans le genre des Bulletins de Napoléon, mais il n'est pas et ne devait pas être une œuvre historique dans le vrai sens du mot; la forme objective, qu'adopte le récit, est celui du magistrat et non de Thistorien. Mais, sous cette forme modeste, l'ouvrage est magistral et cultivé, plus qu'aucun autre

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dans toute la littérature romaine. Le récit est toujours élevé et jamais sec, toujours simple et jamais négligé, toujours vivant et jamais tendu ni affecté. Le langage est complètement pur d'archaïsme et de vulgarité, le type de Vurbanitas moderne. Dans les livres sur la guerre civile, on semble découvrir que l'auteur avait désiré éviter la guerre et qu'il ne le put pas, et peutêtre aussi que dans l'âme de César, comme dans toute autre, la période de l'espérance fut plus pure et plus fraîche que celle de l'exécution ; mais, dans tout le traité sur la guerre des Gaules, on voit régner une sérénité brillante, un charme simple, qui n'est pas moins unique dans la littérature que César dans l'histoire.

Correspondance. — On peut ranger dans le même genre le^ lettres échangées entre les hommes d'État et les lettrés de cette période, qui furent soigneusement rassemblées et publiées dans l'époque suivante ; ainsi la correspondance de César, de Gicéron, de Calvus et d'autres. On peut encore mieux les comprendre au nombre des oeuvres littéraires, mais cette littérature de correspondance était une riche mine de recherche historique ou autre et le plus fidèle miroir d'une époque où tant d'excellentes choses du temps passé, tant d'ardeur, d'habileté et de salut s'évanouirent en fumée.

La littérature des journaux, dans le vrai sens du mot, n'exista jamais à Rome ; la guerre littéraire continua à se renfermer dans le pamphlet et dans la coutume, généralement répandue à cette époque, d'annoter les avis destinés au public dans les endroits fréquentés, au crayon ou à la plume. D'autre part, des personnes subordonnées étaient employées à noter les événements du jour et les nouvelles de la ville pour les personnes de qualité absentes, et César, dès

son premier consulat, prit des mesures pour la publication immédiate de comptes rendus des séances du sénat. De ces journaux particuliers des nouvellistes à un sou et de ces rapports officiels naquit une sorte de journal pour la capitale [acta diurna) dans lequel le résumé des affaires discutées devant le peuple ou dans le sénat, les naissances, morts et autres événements de même nature étaient rapportés. Ce fut une source précieuse pour l'histoire, mais elle resta sans signification politique littéraire proprement dite.

Disconrs. — A la littérature historique subsidiaire appartient de droit la composition des discours. Le discours, écrit ou non, est de sa nature éphémère et n'appartient pas à la littérature ; mais comme le rapport et la lettre, et même plus facilement, il peut être compris, par suite de l'importance du moment et de la puissance de l'esprit qui y a donné naissance, parmi les trésors permanents de la littérature nationale. Ainsi, à Rome, les notes de discours d'une portée politique, prononcés devant les citoyens ou les jurés, avaient longtemps joué un grand rôle dans la vie publique et^ de plus, les discours de Caius Gracchus, en particulier, étaient légitimement comptés parmi les écrits classiques de Rome. Mais, à cette époque, on vit se produire partout un changement singulier. La composition des discours politiques déclina comme la politique elle-même. Le discours politique, à Rome, comme généralement dans les anciens gouvernements, atteignit son point culminant feans les discussions devant les citoyens ; là, l'orateur n'était pas enchaîné, comme dans le sénat, par des considérations de corps et des formes gênantes ou. comme dans les plaidoiries judiciaires, par les intérêts, étrangers à la politique, de l'accusation et de la défense ; là, seulement, son cœur pouvait s'enfler orgueilleusement de-

vant le grand et puissant peuple romain, suspendu à ses lèvres. Mais tout cela était fini. Ce n'est pas qu'il y eût iaute d'orateurs ou de publications de discours prononcés devant les citoyens ; au contraire, la composition politique ne faisait que s'accroître et on se plaignait constamment à table que l'hôte ennuyât ses invités, en leur faisant lire devant eux ses derniers discours. Publius Glodius fit publier, comme pamphlets , ses discours prononcés devant le peuple, comme Gains Gracchus ; mais, deux hommes peuvent faire la même chose sans produire le même effet. Les chefs les plus importants de l'opposition, particulièrement César, ne parlaient pas souvent aux citoyens et ne publiaient pas les discours qu'ils prononçaient ; ils cherchaient, pour leurs écrits politiques fugitifs, une autre forme que La forme des conciones et, sous ce rapport, les écrits à la louange de la censure de Caton sont particulièrement remarquables. Ceci s'explique aisément. Gains Gracchus s'était adressé aux citoyens, maintenant on s'adressait à la populace, et le discours était à la mesure de l'auditoire. On ne doit pas s'étonner si l'auteur politique de quelque valeur méprisait une forme qui impliquait qu'il avait adressé ses paroles à la foule assemblée au forum. Tandis que la composition oratoire perdait son ancienne valeur littéraire et politique de même que toutes les branches de littérature qui étaient un produit naturel de la vie nationale, on vit naître alors une littérature singulière de plaidoiries non politiques. Jusque-là, les Romains n'avaient jamais eu l'idée que le discours d'un avocat était destiné, non seulement aux juges et aux parties, mais encore à l'édification littéraire des contemporains et de la postérité ; aucun avocat n'avait écrit et pubhé ses plaidoiries, à moins que ce ne fût en même temps des plaidoiries politiques et destinées, par cette raison, à circuler comme des écrits

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