‹ Histoire romaine (volume 4)Chapitre 2 sur 15 · DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR

Pour achever ce travail à l'heure présente, il m'a fallu un tenace courage, et me faire violence à moi-même. J'ai écrit les dernières pages, j'ai recueilli les derniers éclaircissements joints au texte, au moment où l'Allemagne tout entière et de longue main préparée, se ruait sur le territoire de la France !

Je ne me sens point calme encore devant l'épreuve subie : nous sommes tout à nos maux !

Rentrons en nous-mêmes , et rappelons-nous donc que ces maux, nous les avons provoqués, que l'ennemi se levant contre nous, nous n'avons pas su nous défendre.

t II y a » dit Montesquieu (Grandeur et Décadence des Romains, c. vm), « des causes géné- » raies soit morales, soit physiques, qui agissent » dans chaque monarchie, l'élèvent, la main-

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» tiennent, ou la précipitent. Tous les accidens » sont soumis à ces causes, et si le hasard d'une » bataille, c'est-à-dire, une cause particulière, a » ruiné un État, il y avait une cause générale qui » faisait que cet État devait périr. ... En un » mot, l'allure principale entraîne avec elle tous » les accidents particuliers. »

Méditons éternellement ces lignes d'un penseur ! Cette fois encore , t l'allure principale » n'a-t-elle pas tout entraîné ? Guerre sans motif suffisant, déclarée et laissée à l'inhabile et flottante direction d'un seul : ignorance des ressources d'un ennemi supérieur en nombre, en armes, en organisation, et ce qui en de tels moments est vertu aussi forte que le patriotisme, en esprit de discipline : avant, pendant et après la guerre, hélas ! abandon de soi-même et des intérêts publics : plus d'indépendance et plus d'initiative : plus de sage examen, plus d'austère et opiniâtre résistance: légèreté trop souvent, vanité ou jactance, amour des jouissances futiles et sensuelles, docilité envers le maître, s'il s'en présente un, ou emportement à courir les aventures de la plus folle démagogie, sans souci ni de la dignité nationale, ni du lendemain !

Nous avons été à nous-mêmes nos pires ennemis : l'insurrection de Paris l'a proclamé de nouveau en caractères de sang et de feu i

Et cependant, ne perdons point courage ; sachons envisager nos désastres en face : et sachons y trouver la rude et profitable leçon de l'avenir.

Vengeons-nous d'abord en reconquérant les

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mâles vertus qui nous ont manqué, c La force prime le droit ! » s'est écriée la savante Allemagne : et selon le catéchisme de sa morale internationale, Alsaciens et Lorrains, elle marque nos frères au fer rouge de sa tyrannie, et les jette malgré eux dans le troupeau de ses peuples !

Pendant ce temps, notre auteur, M. Mommsen poussait, lui aussi, le cri de haro avec toute la cohue des professeurs germaniques ! M. Mommsen, qui jadis et tant de fois a usé de la libérale et franche hospitalité de notre pays, nous insultait, dans ses lettres aux Italiens 1 en un langage indigne d'un hôte, indigne d'un noble ennemi !

Ne relevons pas ce langage, et refoulons nos haines ! Vengeons-nous en allant outre Rhin reconquérir et la science française du xvi e siècle, qui y est détenue prisonnière, et ces armes qui ont aidé à nous vaincre : allons reprendre aux Allemands les enseignements vulgarisés chez eux ; lçs institutions qui habituent les peuples à la dignité personnelle, à la discipline, à l'esprit de devoir et de sacrifice, à la foi en tous les dogmes purs de la religion et de la patrie.

Les derniers jours de la République romaine, tels que les décrit M. Mommsen, sont un enseignement fécond : à ce titre, même à l'heure où nous sommes, je n'hésite plus à livrer ce dernier volume au public.

Nous avons attaqué : nous avons été frappés : à son tour l'ennemi s'est montré inique, grossier et

4 Agîi Italiani — Perseveranxa de Milan, et Secolo, 1870.

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cruel ; il a cyniquement foulé aux pieds ce droit des gens, qu'il faisait enseigner la veille dans toutes les chaires de ses professeurs ! Il nous a montré que, même à travers l'érudition, on peut retourner à la barbarie : le crime commis aura un jour sa Némésis !

Aux Français que l'Allemagne a violemment séparés de la France, à nous-mêmes qui leur tendons les bras, la vieille loi de Rome dicte notre conduite :

Adversus hostem aeterna auctoritas esto !

(Contre Pétranger revendication éternelle.)

Paris, Juin 1871.

Je n'ajoute rien à ce que j'écrivais, il y a un an, sous le coup d'une douleur qui ne s'amortit point !

Mais il convient de dire ici quelques mots de ces rumeurs qu'une certaine presse a colportées récemment contre M. Mommsen. En fait, M. Mommsen avait tout simplement écrit à MM. Renan et L. Rénier, de l'Institut (Inscriptions et Belles Lettres), et leur demandait si les c bonnes relations, » la paix étant faite (!), ne se pouvaient point rouvrir entre l'Institut de France et l'Académie de Berlin, et si notamment, cette dernière pouvait compter, comme par le passé, sur l'envoi du grand travail épigraphique préparé par M. Rénier, pour les provinces des Gaules et d'Afrique,

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travail ayant sa place marquée dans le Corpus Inscrip. Latin., en cours de publication.

A de puériles attaques qu'il valait mieux laisser tomber, M. Mommsen a cru devoir répondre, par une lettre, en date du 3 janvier dernier, adressée au rédacteur de la Gazette de Voss (Vossische Zeitung de Berlin). Je n'y relèverai pas les aménités ordinaires à notre adresse. À quoi bon, d'ailleurs? — À entendre M. Mommsen t il n'y a » plus en France d'opinion publique à laquelle » un savant allemand puisse faire appel ; . . . . et » quant aux assertions concernant les lettrés * d'Outre-Rhin, provenant de source française, » elles ne méritent pas plus créance que ces ins- » criptions Ligoriennes dont la critique a raison, » rien qu'en disant leur origine. 1 »

M. Mommsen se trompe, comme on se trompe infailliblement, à se montrer injuste. Il y a une opinion en France : le succès de son livre le prouve, comme aussi la haute estime où son nom y est tenu. Ses travaux historiques, épigraphiques, archéologiques et juridiques y sont constamment étudiés et appréciés à leur vrai mérite. Mais en honorant le savant, la critique conserve ses droits : jusqu'en Allemagne, les germanissimes à outrance eux-mêmes ont reproché à M. Mommsen certaines tendances, certaines opinions sur les hommes et

1 (Pirro Ligorio, célèbre architecte napolitain, plus fameux encore par ses impostures littéraires, a rempli 60 volumes manuscrits d'inscriptions fausses ou de documents fabriqués qui se sont glissés jusque dans les grands recueils de Muratori, Fabretti et autres).

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les choses de Rome, certains jugements prenant trop directement leur source dans la politique du temps présent, lui empruntant et ses passions, et ses expressions, et sa couleur. M. Gaston Boissier signalait hier (Revue des Deun-Mondes, 1 5 avril 1 872) dans Y histoire de la République romaine, c ces » principes qui nous ont été si rigoureusement » appliqués, et ces théories insolentes qui se sont » exprimées avec tant de hauteur après la vie- » toire. » M. Mommsen se plaindra sans doute aussi des sévérités de l'honorable professeur du collège de France ! Pour nous, nous n'y contredirons pas. Nous reconnaissons tout le premier que M. Mommsen, traitant de la Rome antique, y parle parfois comme si la Prusse en était encore à la revanche d'Iéna ; que souvent telles expressions injustifiables, telles allusions aux faits et aux hommes dés temps récents , y portent atteinte, dans son travail, à la calme majesté de l'austère histoire. Mais, en cela faisant, M. Mommsen, sachons-le bien, ne fait ni plus ni moins que de se laisser aller au courant qui emporte tous ou presque tous ses compatriotes. Pour n'en citer qu'un ou deux, qu'on lise Y Histoire du Temps de la Révolution de M. de Sybel, on y rencontrera la glorification du partage de la Pologne ! L'intérêt de la Prusse le voulait ! Et M. Droysen (Hist. de la Politique prussienne), est-ce qu'à toutes les pages de son livre, savant et intéressant à tant de titres, il ne s'abandonne pas à toutes les exaltations d'un patriotisme avide de conquêtes? Et M. Mommsen, lui-même, dès 1865, ne l'a-t-on

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pas entendu, lui, schleswicois prussianisé, prêcher à ses électeurs de la ville de Halle, et du cercle de la Saale, la théorie de l'annexion violente des duchés de Holstein et de Schlesswig? 1

Néanmoins, ayons le courage de lire les Allemands en dépit de leurs abus de pensée, de leurs fanfaronnades de langage, souvent ridicules, et de leurs plaidoyers audacieux en faveur de la force !

Que si M. Mommsen vous irrite souvent par sa crudité ironique, par son scepticisme politique trop conforme aux doctrines de la chancellerie prussienne ; que si M. de Bismark lui-même se pourrait reconnaître dans telle saillie dédaigneuse et insultante envers les peuples que Rome combat, ou envers les grands vaincus de l'aristocratie romaine, Cicéron, Gaton d'Utique et tant d'autres; que si, à aucun prix, nous ne saurions suivre notre auteur jusque dans sa complaisante et excessive apothéose de César ; que si, quand il pardonne au complice de Gatilina, au triumvir conspirateur, l'écrasement des libertés publiques accompli sous le prétexte de Y utilité universelle, nous savons reconnaître aussi qu'à côté de ces dogmes intolérables qui visent trop au temps présent et font tache sur le livre , il y a le livre lui-même : il y a l'auteur, qui demeure un grand érudit et un grand écrivain, qui, mieux que pas un de ses devanciers, a su comprendre et dérouler le tableau des institutions inimitables de la République romaine et celui des antiquités publiques et privées de la

* Sendschreiben an die WaMmœnner der St. Halle u. des Saalkreises (Circulaire aux Electeurs, etc.). Berlin, 1865.

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ville! Dans les pages de M. Mommsen, le peuple romain est debout encore et se meut sous nos yeux (movet lacertos) : grâce à une science ingénieuse autant que profonde, grâce à tous ces rapprochements inattendus et d'où jaillit la lumière, nous assistons à la vie politique de Rome, à son économie intérieure, au travail progressif de la civilisation latine, à révolution des mœurs, de la langue, de la littérature. Si bien qu'en fermant le volume, et qu'en dépit des impatiences suscitées par toutes ces dissonances, le lecteur se dit qu'il n'a point à se repentir d'avoir lu ; qu'il a appris , qu'il a été captivé, et qu'il y a là matière à d'utiles méditations, à d'utiles enseignements dont il convient que nous fassions notre profit !

Je n'en dis pas plus, et je persiste à croire qu'en mettant cet ouvrage sous les yeux de mes compatriotes, j'ai tenté une œuvre méritoire.

Paris. Mai 1872.

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