BRINDES, ILERDA, PHARSALE ET THAPSUS
(suite).
Pendant que s'en allaient éperdus, et comme à la dé- césar poursuit
PoDU)é6
rive du Destin, les débris de la faction vaincue, pendant e n Egypte. que ceux qui voulaient encore combattre n'en trouvaient plus ni le lieu ni les moyens, César, toujours rapide dans la décision et l'action, quittait tout pour se lancer à la poursuite de Pompée, le seul de ses adversaires qu'il tînt pour un capitaine. Le faire prisonnier, c'eût été peut-être, et d'un seul coup, paralyser la moitié, et la moitié la plus redoutable du parti. Il franchit l'Hellespont avec quelques troupes : en route, avec sa frêle embarcation, il tombe au milieu d'une flotte pompéienne à destination de la Mer Noire * ; mais la nouvelle de la victoire de Pharsale Ta frappée de stupeur : il la capture tout entière ; puis, dès qu'il a pris en hâte les dispositions nécessaires, il se pré-
4 [Commandée par G. Cassius (VII. p. 180) : Suét. Cas. 63. — App. beU. civ. 2, 88. — Dio : 43, 6.]
cipite vers l'Orient, à la poursuite du fugitif. Ce dernier, échappé des champs de Pharsale, avait touché à Lesbos, pour y prendre sa femme et Sextus, son second ûls, gagné la Gilicie en longeant r Asie-Mineure, et s'était dirigé vers Chypre. Rien de plus aisé que d'aller rejoindre ses partisans à Gorcyre ou en Afrique. Mais, soit rancune contre les Aristocrates, ses alliés, soit prévision ou crainte de l'accueil qui l'attendait au lendemain de sa défaite et surtout de sa fuite honteuse, il aima mieux continuer sa route et quêter la protection du roi des Parthes au lieu de celle de Caton *. Tandis qu'il négocie avec les publicains et les marchands de Chypre, leur demandant de l'or et des esclaves, et qu'il arme déjà 2,000 de ces derniers, on lui annonce qu'Antioche s'est rendue à César. La route de la Parthie lui est fermée. Il change alors son plan et fait voile vers l'Egypte. Là, d'anciens soldats à lui remplissent les cadres de Tannée : la position, les ressources du pays, tout l'aidera à gagner du temps et à réorganiser la guerre.
51 et. j.-c. Après la mort de Ptolémée TAulète (mai 703), les enfants de celui-ci, Cléopdtre. sa fille, âgée de 46 ans, et son fils Ptolémée Dionysos, âgé de 40 ans, rois ensemble et époux de par la volonté paternelle, étaient montés sur le trône d'Alexandrie : mais bientôt le frère, ou plutôt Pothin, le tuteur du frère, avait expulsé la sœur; et celle-ci, réfugiée en Syrie, s'y préparait à rentrer les armes à la main dans ses états héréditaires. A cette heure, Ptolémée et Pothin étaient à Péluse avec toute l'armée égyptienne, gardant la frontière de l'Est. Pompée vint jeter l'ancre devant le promontoire Casius 2 , demandant au roi permission de descendre à terre. A la cour, on connaissait ^depuis longtemps la catastrophe de Phar-
1 [Dion ne croit pas à l'humiliant projet que tous les autres historiens ont prêté à Pompée (Dio. 13, 2).]
* [El Katieh, ou El Kas, à l'est de Péluse, au sud du lac Sirbonis (Sebaket-Bardoll),}
sale, et Ton voulait d'abord répondre par un refus; mais Théodotos, majordome du roi, fit observer que Pompée, ayant de nombreuses intelligences dans l'armée, ne manquerait pas d'y pratiquer la révolte. N'était-il pas plus sûr et plus avantageux, au regard de César, de saisir l'occasion de se défaire du fugitif? De telles et si puissantes raisons ne pouvaient manquer leur effet sur des politiques appartenant au monde grec d'alors. Aussitôt, le chef des troupes royales, Achillas, monte sur un canot avec . quelques anciens soldats de Pompée ; il l'accoste, l'invite à se rendre auprès du roi, et, comme l'on est sur les basfonds de la côte, à passer sur son bord. A peine Pompée y a mis le pied, qu'un tribun militaire, Lucius Septimius, le frappe par derrière, sous les yeux de sa femme et de son fils, qui, debout sur le pont de leur navire, assistent au meurtre, sans pouvoir rien ni pour sauver la victime MortdePompée. ni pour la venger (28 septembre 706). Treize ans avant, 48 et. j.-c. à pareil jour, Pompée, vainqueur de Mithridate, avait mené son triomphe dans la capitale romaine (VI, p. 304) ; et voici que l'homme paré depuis trente années du titre de Grand, voici que l'ancien maître de Rome vient finir misérablement sur les lagunes désertes d'un promontoire inhospitalier, assassiné par un de ses vétérans. Général de capacité moyenne, médiocre du côté de l'esprit et du cœur, le sort, démon perfide, Pavait accablé de ses constantes faveurs durant trente ans. Missions faciles autant que brillantes, lauriers plantés par d'autres et recueillis par lui seul, tout lui avait été donné, tout jusqu'au pouvoir suprême, mis en réalité sous sa main , et cela pour n'arriver qu'à fournir le plus éclatant exemple de fausse grandeur qu'ait connu l'histoire! Parmi tous les rôles lamentables, quel rôle plus triste que celui de paraître et n'être pas 1 Telle est la loi des monarchies ! A peine si, une fois en mille ans, il se lève au sein d'un peuple un homme, voulant qu'on l'appelle roi et sachant régner ! Vice fatal, inéluctable du trône 1 Or, s'il est vrai de dire
que nul plus que Pompée, peut-être, n'a offert ce contraste marqué entre l'apparence raine et la réalité, il ne saurait non plus échapper à la réflexion, quand elle s'arrête sur cet homme, que c'est lui qui ouvre, à vrai dire, la série des monarques de Rome, cétarea Egypte. Cependant César, toujours à la piste du vaincu, entrait dans la rade d'Alexandrie. Le crime était consommé déjà. il se détourna, sous le coup d'une émotion profonde, « quand l'assassin, montant à son bord, lui présenta la tête de ce Pompée, naguère son gendre, et durant si longtemps son associé dans le pouvoir, de ce Pompée enfin qu'il venait prendre vivant en Egypte. Quelle conduite il eût tenue à son égard, le poignard d'un assassin ne permet pas de le dire : mais, à supposer que les sentiments d'humanité, innés dans sa grande âme, n'y auraient pas gardé leur place à côté de l'ambition, et ne lui commandaient pas d'épargner les jours d'un ancien ami, son propre intérêt ne lui aurait-il pas conseillé de le réduire à l'impuissance autrement que par l'épée du bourreau 1 . Vingt ans durant, Pompée avait été le maître incontesté de Rome : quand elle a poussé d'aussi profondes racines, la souveraineté ne meurt point avec le souverain. Après Pompée, les Pompéiens restaient debout, encore compacts, ayant deux chefs à leur tête, Gnœus et Sextus, à la place de leur père incapable et usé, jeunes tous les deux, tous les deux actifs, le second même armé d'un réel talent. A la monarchie héréditaire de fondation nouvelle s'attachait l'excroissance parasite des prétendants héréditaires. A ce changement des rôles il était douteux qu'il y eût gain ; il y avait perte plutôt pour César *.
Cependant, celui-ci n'avait plus rien à faire en Egypte.
4 [On a vu plus haut, Vil, p. 344, que César mentionne sèchement la mort de Pompée (b. civ. 3, 104). Mais cf. Plut ad. Pomp. 80. — Cxs. 48: Lucan. 9. 109; et Val. Max, 5. 1. 10.]
1 [Pour tout ce récit, et le commencement de la guerre d'Alexandrie, voir Cœs. beU. civ. 3, 102-104.]
Romains et gens du pays, tous s'attendaient à le voir remettre à la voile, courir vers la province d'Afrique, qui restait à abattre, puis entamer aussitôt l'œuvre immense de réorganisation que lui léguait sa victoire. Mais lui, céur réorganise fidèle à sa propre tradition, et, en quelque point qu'il se v****** trouve du gigantesque empire de Rome, voulant vider sans délai et de sa personne toutes les questions pendantes, convaincu d'ailleurs qu'aucune résistance n'est à prévoir, ni de la part de la garnison romaine, ni de la part de la cour égyptienne, et pressé par le besoin d'argent, il débarque à Alexandrie , avec les deux légions ' qui l'accompagnent , lesquelles ne comptent plus que 3200 hommes et 800 cavaliers gaulois et germains. U prend quartier dans la citadelle royale : il ordonne le versement des sommes qui lui sont nécessaires, et se met à régler l'affaire de la succession au ; trône égyptien, sans prêter l'oreille à d'impertinente conseils. A entendre Pothin , en effet, absorbé qu'il est par tant de grands intérêts, César ne saurait les négliger pour des misères. En ce qui touche les peuples d'Egypte, il se montre équitable en même temps qu'indulgent. Ils ont prêté secours à Pompée : quoi de plus juste que de leur imposer une contribution de guerre ? Mais le pays est épuisé. César lui fait grâce et, donnant quittance de l'arriéré dû sur le traité de l'an 695 (VI, p. 344), dont moitié seulement a 69 av. j.-c. été payée, il ne réclame que 40,000 deniers (3,000,000 thaï. = 4 4, 250,000 fr.*). Au frère et à la sœur qui se disputent le trône, il ordonne de cesser les hostilités ; il leur impose son arbitrage et les mande devant lui pour recevoir sa sentence après la cause entendue. Ils obéirent. Déjà le jeune roi était là, dans sa forteresse : Gléopâtre arriva sans tarder. César, tenant la main au testament de l'Aulète, adjugea la couronne aux deux époux, frère et sœur : il fit plus, et annulant de son propre mouvement
4 [Plutarch. C*s. 48.1
l'annexion, naguère consommée, du royaume de Chypre (VI, p. 344), il le donna aux deux enfants puînés du roi défunt, Arsinoé et Ptolétnée le Jeune, à titre de secundogéniture.
Béroite Cependant une tempête se formait sans bruit. Alexan-
drie, non moins que Rome, était une des capitales du monde, à peine inférieure à la ville italienne par le nombre de ses habitants, mais la devançant de beaucoup par le mouvement commercial, le génie industriel, le progrès scientifique et des arts. Au sein du peuple, le sentiment national était yivace, Remportant à de mobiles ardeurs, à défaut d'esprit politique, et suscitant à toute heure, comme chez les Parisiens de nos jours, les furieuses révoltes de la rue. Qu'on se figure la colère de ce peuple, à la vue d'un général romain tranchant du potentat dans le palais des Lagides et jugeant les rois du haut de son prétoire ! Mécontents qu'ils étaient de cette sommation péremptoire relative à l'ancienne dette égyptienne et de cette intervention du Romain dans un litige où le gain de la sentence, assuré d'avance à Gléopâtre, lui fut en effet adjugé, Pothin et son royal pupille envoyèrent à la monnaie, avec force ostentation, les trésors des temples et la vaisselle d'or du palais, pour les fondre. La pieuse superstition des Égyptiens s'en blessa. La magnificence de la cour alexandrine était fameuse dans le monde. Le peuple s'en parait comme d'une richesse à lui. A la vue des sanctuaires dépouillés et de la vaisselle de bois placée désormais sur la table royale, il entra en fureur. Et l'armée d'occupation ellemême, à demi dénationalisée par son long séjour en Egypte, par les nombreux mariages entre les soldats romains et les filles du pays, comptant dans ses rangs un grand nombre de vétérans de Pompée et de transfuges italiens, anciens criminels ou anciens esclaves, cette armée murmurait contre César, dont les ordres avaient entravé son action à la frontière de Syrie; elle murmurait contre une poignée d'orgueilleux légionnaires. Déjà la
foule attroupée quand César prenait terre, quand les haches romaines entraient dans le palais des rois : déjà les meurtres nombreux consommés sur les légionnaires dans les rues de la ville, lui indiquaient assez en quel péril extrême il allait se trouver, noyé qu'il était avec sa petite armée au milieu de ces masses irritées. Les vents du nord régnaient alors : se rembarquer devenait chose difficile, et le signal donné de monter sur les vaisseaux eût dégénéré vite en signal d'insurrection. Partir, d'ailleurs, sans mettre à fin son entreprise, n'était point dans les habitudes de César. Aussitôt il appelle des renforts d'Asie, gardant jusqu'à leur arrivée les apparences de la plus entière sécurité. Jamais on n'avait mené au camp plus joyeuse vie que durant ce séjour dans Alexandrie, et quand la belle et artificieuse reine, gracieuse envers tous, prodiguait les séductions à l'adresse de son juge, César, à son tour, affectait l'oubli de ses hauts faits pour ne plus songer qu'à ses victoires galantes l . Prologue joyeux à la veille d'un sombre drame ! Tout-à-coup , amené par Achillas, et, ce qui fut vérifié plus tard, mandé par Tordre secret du roi et de son tuteur, le corps romain d'occupation entre dans Alexandrie. Dès qu'ils apprennent qu'il n'est venu que pour attaquer César, tous les Alexandrins font avec lui cause commune. Mais César, avec cette pré- césar sence d'esprit qui absout presque sa témérité, rassemble à Ale » ndri «« tout son monde épars sans perdre un seul moment , met la main sur le petit roi et ses ministres, se barricade dans le château et dans le théâtre voisfn, et, comme il ne peut mettre en sûreté la flotte égyptienne stationnée dans le grand port au-devant de ce théâtre, il la brûle et envoyé des
« [Plut. (Cxs. 49) raconte qu'elle se fit porter à son insu dans sa chambre, et se donna bientôt à lui. — V. Lucan. 10, 74.
« Sanguine Thessalicx cladis perfusus adulter <c Admisit Venerem curis et miscuit armis... »
— Voir sur la beauté de Cléopâtre, ce qu'en dit Plutarch. Anton. 27. — cf. Dio. 43, 53.]
embarcations pour occuper l'île de Pharos et la tour du fanal qui commande la rade. 1 Du moins, il a conquis un poste restreint, mais sûr, de défense, où lui arriveront facilement et les vivres et les renforts. En même temps, il donne ordre à ses lieutenants en Asie-Mineure de lui expédier au plus vite des vaisseaux et des soldats. Les peuples sujets plus voisins, Syriens et Nabatéens, Cretois et Rhodiens, sont mis de même en réquisition. Pendant ce temps, l'insurrection s'était étendue sans obstacle sur toute l'Egypte. Les révoltés obéissaient à la princesse Arsinoé et à l'eunuque Ganimède, son confident. Ils étaient maîtres de la plus grande partie de la ville. On se battit dans les rues. César ne put ni se dégager ni même gagner jusqu'aux eaux douces du Maréotis, derrière la place, où il eût voulu s'abreuver et lancer ses fourrageurs. Les Alexandrins, d'autre part, ne surent ni vaincre les assiégés, ni les détruire par la soif : bien qu'ils eussent jeté l'eau de la mer dans les canaux du Nil qui alimentaient le quartier du Romain, celui-ci, par une chance inattendue, ayant fait creuser des puits dans le sable du rivage, y trouva encore de l'eau potable 2 . Le voyant inexpugnable du côté de terre, les assiégeants songèrent à détruire sa flotille et à le couper du côté de la mer, d'où lui venaient ses vivres. L'île du Phare et le môle qui la reliait à la terre ferme partageaient le port en deux moitiés , à l'est et à l'ouest, ces deux moitiés communiquant entre elles par deux arches percées en travers de la digue. César était maitre
1 [C'est dans cette première bataille des rues qu'aurait brûlé la Bibliothèque des Ptolémées. Là périrent, selon Sénèque (de traitquill. 9), environ 400,000 volumes. — Le troisième livre des Comment sur la guerre civile se termine par l'occupation de l'Ile du Phare (3. 112). La suite du récit appartient à l'œuvre à'Oppius ou d'Hirtius (Suet. ne sait déjà plus lequel : Cœs. 56) de Bell. Alexandr.]
* [PareU fait s'est renouvelé au siège d'Alexandrie, en 1801. — Les Anglais assiégeants coupèrent le canal d'eau douce : la garnison française y suppléa par l'eau des puits.]
de l'île et du port de Test, tandis que les Alexandrins occupaient celui de l'ouest et le môle : mais ses vaisseaux, l'ennemi n'ayant plus de flotte, entraient et sortaient librement *. Les Alexandrins, après avoir sans succès tenté d'envoyer des brûlots du port de l'ouest dans le bassin oriental, rassemblèrent les débris de leur arsenal, et, mettant une petite escadre en mer, ils voulurent attaquer les navires de César au moment où ceux-ci se montrèrent, traînant à la remorque des transports et une légion amenée de lWsie- Mineure 2 . Mais ils avaient affaire aux marins excellents de Rhodes, qui les battirent. A peu de temps de là, ils s'emparent de l'île du Phare et réussissent à barrer aux grands navires l'entfée du goulet étroit et rocheux du port oriental 8 . La flotte césarienne, à son tour, dut stationner en pleine rade : les communications des assiégés avec la mer ne tenaient plus qu'à un fil. Attaqués tous les jours par les forces maritimes croissantes de l'ennemi, leurs vaisseaux ne pouvaient ni refuser le combat, quoique inégal, le port intérieur leur étant fermé depuis la prise de l'île, ni tirer au large : abandonnant la rade, ils eussent livré César à l'investissement complet du côté de la mer. En vain les intrépides légionnaires, aidés par les habiles marins de Rhodes, l'emportent dans cent combats quotidiens , les Alexandrins s'acharnent, infatigables, et renouvellent ou augmentent
1 |V. la description topographique d'Alexandrie, par Bonamy, Mémoires de l'Acad. des inscr. et belles-lettres, t. 9. — V. Dict. geogr. de Smith, v° Alexandria, et plan, p. 96.]
* [La bataille navale eut lieu à la pointe de Chersonnèse, à 6 ou 7 lieues, vers le couchant, d'Alexandrie.]
* L'enlèvement de l'Ile était raconté sans doute dans le fragment détruit du Commentaire sur la guerre d'Alexandrie (bell. Alex. 12), là même où était aussi décrit un second combat naval , où périt écrasée la flotte égyptienne déjà repoussée à Ghersonnèse. On vient en effet de voir que César, dès le début de la guerre, avait occupé le Phare (ô. civ. 3, 112. bell. Alex. 8). Le Môle au contraire avait toujours été occupé par l'ennemi, puisque César ne communiquait avec l'Ile que par eau.
leur armement. Il faut que César se batte quand il leur plaît de l'attaquer : Tienne une seule défaite , il sera aussitôt complètement investi. Sa perte est presque certaine, à moins de reconquérir l'île à tout prix. Une double attaque, avec les bateaux du côté du port, avec les navires du côté de la mer, la lui rendit en effet, et avec elle toute la partie inférieure du môle. Par son ordre, ses soldats s'arrêtèrent au second pont : là il voulut fermer le passage par un mur avec escarpe tournée vers la ville. Mais voici qu'au plus fort du combat, sur les travaux mêmes, les Romains ayant abandonné le point où le môle joignait l'île, un corps égyptien y aborda soudain, assaillit à dos les légionnaires et les marins, les mit en désordre et les jeta en masse à la mer. Beaucoup furent repêchés par la flotte; le plus grand nombre périt. La journée coûta 400 soldats et plus de 400 hommes de mer. Partageant le sort des siens, César s'était de sa personne réfugié sur son vaisseau, qui coula à fond sous le poids des fuyards, et le général n'échappa qu'en gagnant une autre embarcation à la nage *. Quoi qu'il en soit, et malgré les pertes subies, on avait reconquis l'île et le môle, jusqu'au premier pont du côté de la terre ferme : la partie était sauvée. L'année Enfin s'annoncèrent les secours tant attendus. Mithridate ^arrive™ ^ e Pergame, habile capitaine, élevé à l'école de Mithrid'Asie- Mineure, date Eupator dont il se vantait d'être le fils naturel, arrivait de Syrie par la route de terre, avec une armée faite de toutes pièces : Ityréens du prince du Liban (VI, p. 284), Bédouins de Jamblique, fils de Sampsikérame (Ibid.), Juifs conduits par le ministre Antipater (Ibid., p. 293), enfin, et pour le plus grand nombre, contingents des principicules et des cités de Gilicie et de* Syrie. Mithridate se montre devant Péluse et l'occupe heureusement le jour même : puis, voulant éviter les contrées coupées et difficiles du Delta, il remonte au-dessus du
1 [Dio.. 43 40. Suet. Cxs. 64; et Gaes. bell. Alex. 21.]
point de partage des eaux du Nil par la route de Memphis, où ses troupes rencontreront des auxiliaires dévoués parmi les Juifs établis dans la contrée. De leur côté, mettant à leur tête leur petit roi Ptolémée, que César leur avait rendu un jour, dans l'espoir de s'en faire un instrument de conciliation, les Égyptiens avaient aussi remonté le Nil avec une armée et se montraient en face de Mithridate, sur la rive droite du fleuve. Ils l'atteignirent audessous de Memphis, au lieu dit le Camp Juif (Vicus Judœorum), entre union et Héliopolis (Matarieh). Mais ils avaient affaire à un ennemi expert dans la stratégie et la castramétation romaines : le combat tourna contre eux, et Mithridate, traversant le fleuve, entra dans Memphis. Au même instant César, averti de rapproche de son allié, embarquait une partie de son monde, gagnait la pointe du lac Maréotique, à l'ouest d'Alexandrie, et le contournant, puis arrivant au fleuve, marchait à la rencontre de l'armée de secours du Haut-Nil. La jonction se fit sans que l'ennemi tentât rien pour l'empêcher. César alors entra dans le Delta, où le roi s'était retiré, dispersa Bataille du nu. du premier choc son avant-garde, malgré l'obstacle d'un profond canal qui la couvrait, puis aussitôt donna l'assaut à son camp. Ce camp était au pied d'une hauteur entre le Nil, dont une étroite chaussée le séparait, et des marais presque infranchissables. Les légionnaires attaquent de front et de flanc le long de la chaussée, pendant qu'une division tourne la hauteur et la couronne à l'improviste. La victoire est complète : le camp est pris ; tout ce qui ne périt pas par l'épée se noie dans le Nil, en cherchant à gagner la flotte royale. Là aussi meurt le jeune roi : fuyant sur un canot chargé de monde, il disparaît dans les eaux de son fleuve natal. Aussitôt le combat fini, César, à la tête de sa cavalerie, revient droit sur Alexandrie, qu'il prend à revers, par le côté même où les Égyptiens étaient maîtres de la place. La population le reçoit en habits de deuil, à genoux, apportant ses idoles et im-
plorant la paix. Quant aux siens, le voyant revenir en vainqueur par une autre route, ils l'accueillent avec un indicible enthousiasme. 11 tenait dans ses mains le sort de la cité qui avait osé contrecarrer les desseins du maître
Linsurrection du monde, et l'avait mis lui-même à deux doigts de sa
i Ato^rie. P erte •' m&îs, toujours habile politique et toujours oublieux des injures, il traite les Alexandrins comme il a fait des Massaliotes. Il leur montre leur cité ravagée par la guerre, leurs riches magasins à blé, leur bibliothèque, la merveille du monde, et tous les autres grands édifices détruits lors de l'incendie de la flotte ; il leur enjoint de ne songer dorénavant qu'aux arts de la paix et qu'à panser aujourd'hui les blessures qu'ils se sont faites. Aux Juifs établis dans la ville il n'octroye que les droits et franchises dont jouissent déjà les Grecs, et au lieu de cette armée romaine d'occupation nominalement mise dans la main du roi égyptien naguère, il installe dans la capitale une garnison véritable, formée de deux des légions qui campaient en Egypte, et d'un troisième corps appelé de Syrie : cette armée aura son chef indépendant, qu'il se réserve de nommer. Il choisit pour ce poste de confiance l'homme à qui son humble extraction ne permet pas les abus, Bufio y bon soldat, simple fils d'affranchi. Gléopâtre régnera, sous le protectorat de Rome, avec son autre jeune frère Ptolémée. Quant à la princesse Arsinoé, comme elle pourrait être un prétexte à l'insurrection chez les Orientaux, amoureux de la dynastie, indifférents pour le monarque, elle sera conduite en Italie. Chypre enfin est annexée à la province de Cilicie l .
lm événements Si mince qu'elle fût en elle-même, et de si loin qu'elle ie C 8é-ôî!i ^ ratta cbât aux événements généraux de l'histoire 2 alors
à Alexandrie, concentrée dans le monde et l'empire romains, l'insurrection d'Alexandrie avait eu son influence non douteuse,
* [Bell. Alex. 1-23.]
• [Sine partibus bell%m. Flor. 4. 2.]
arrêtant dans sa course l'homme qui était tout en toutes choses, et sans qui rien ne pouvait ni se préparer ni se dénouer. D'octobre 706 à mars 707, force fut à César 48-47 av. j.-c. de laisser là tous ses projets pour combattre la populace d'une seule ville, à l'aide de quelques Juifs ou Bédouins *. Déjà se faisaient sentir les effets du gouvernement personnel. On était en monarchie : et le monarque n'étant nulle part, un épouvantable désordre régnait en tous pays. À l'égal des Pompéiens, les Gésariens manquaient à ce moment d'un guide suprême : partout les choses étaient abandonnées au hasard ou au talent de quelque officier
subalterne.
César, en quittant r Asie-Mineure, n'y comptait plus Défection
d'ennemi derrière lui. Son lieutenant, l'énergique Gnœus e ac *' Domitius Calvinus 2 , avait ordre de reprendre à Pharnace ce que celui-ci avait sans mandat enlevé aux alliés de Pompée. Despote entêté et présomptueux comme son père, Pharnace refusait la restitution de l'Arménie. 11 fallut marcher contre lui. Des trois légions formées des captifs de Pbarsale que César lui avait données, Calvinus déjà en avait expédié deux en Egypte : il combla rapidement ses vides avec une légion levée parmi les Romains domiciliés dans le Pont, avec deux autres encore, exercées à la romaine, que lui prêta Déjotarus. Il prit le chemin de la Petite-Arménie. Mais l'armée du roi du Bosphore, éprouvée dans cent combats livrés aux riverains de la mer Noire, se montra la plus forte. Le choc eut lieu près c&ivim» battu de Nicopolis, où les recrues pontiques de Calvinus furent S0U8 Nic °P° l18 taillées en pièces. Les légions galates prirent la fuite : seule, la vieille légion romaine se fît jour, non sans quelques pertes. Loin de reconquérir la Petite-Arménie, Cal-
4 [Antipater l'Iduméen avait fourni à Mithridate un renfort de 3,000 Juifs, auxquels s'étaient jointes des bandes d'Arabes de Syrie et du Liban. — V. suprà, p. 10 (Jos. Ann. Jud. 14. 8).]
2 [Celui qui a figuré dans la campagne de Macédoine (VII. pp. 139, et 309). 1
Victoire de César à Ziéla.
Arrangements en Asie-Mineure.
vinus ne put empêcher Pharnace de s'emparer de ses États héréditaires du Pont et d'écraser du poids de ses colères et de ses cruautés de sultan les malheureux habitants iïAmisos (hiver de 706-707) *. Enfin César arrive en Asie-Mineure et lui fait savoir qu'en n'envoyant point de secours à Pompée il a bien mérité sans doute, mais qu'un tel service n'est point en rapport avec le dommage qu'il cause aujourd'hui à l'Empire. Il faut donc qu'avant tous pourparlers il évacue la province du Pont et restitue ce qu'il a dérobé. Pharnace se dit prêt à obéir : d'ailleurs, sachant que César a hâte de s'en retourner en Occident, il ne fait pas mine de bouger. Il ne sait pas que ce que César entreprend, toujours il l'exécute. Sans plus négocier, en effet, César prend la légion qu'il a amenée d'Alexandrie, les soldats de Calvinus et de Déjotarus, et marche droit au camp royal de Ziéla. Les Bosphoriens, dès qu'ils l'aperçoivent, traversent audacieusement un ravin profond en montagne qui défendait leur front, et, remontant l'autre pente, courent aux Romains. Les légionnaires étaient occupés à l'œuvre du campement : il y eut un instant d'hésitation dans les rangs. Mais bientôt les invincibles vétérans se rassemblent, donnent l'exemple de l'attaque générale, et la victoire est complète (2 août 707). En cinq jours la campagne est finie : bonne fortune inestimable, alors que chaque minute coûtait cher 2 ! César confie la poursuite du vaincu réfugié dans Sinope à son frère illégitime, au brave Mithridate de Pergame, lequel, en récompense du secours apporté naguère en Egypte, recevra la couronne du royaume Bosphorien à la place de Pharnace. Quant aux affaires de Syrie et d'Asie- Mineure, elles sont promptement réglées à l'amiable : les
* [Bell. Alex. 34-41.]
s [C'est cette campagne étonnamment rapide que César aurait racontée en trois mots fameux : veni, vitjiiy vici. Plut. Cxs. 50. — Suet. Cxs. 37.]
alliés de César s'en vont richement dotés, ceux de Pompée sont rudement éconduits ou payent de larges amendes. Quant à Déjotarus, le plus puissant parmi les clients pompéiens, il est réduit à son domaine héréditaire, l'étroit canton des Tolissoboïes. Ariobarzane, roi de Gappadoce (VI, p. \ 94-24 3), lui succède dans la Petite-Arménie, et l'investiture du tétrarchat des Trocmes , qu'il avait aussi usurpé, est conférée au nouveau roi du Bosphore, lequel est issu de la lignée royale du Pont du côté paternel, et du côté maternel d'une des familles princières de Galatie l .
Mais, pendant le séjour de César en Egypte, de graves Guerre événements s'étaient aussi passés en lllyrie. Depuis plu- ^ £& sieurs siècles, la côte dalmate était un point malade dans et mT teri ** l'empire. On se souvient que les habitants, au cours même du proconsulat de César, s'étaient montrés ouvertement hostiles (VII, p. 415). A l'intérieur, depuis la campagne de Thessalie, on ne rencontrait que débris de Pompéiens encore en armes. D'abord Quintus Cornifîcius (VII, p. 342), avec les légions venues d'Italie, avait tenu tout le monde en bride, habitants du pays et réfugiés, et, dans cette rude et difficile région, il avait su pourvoir à l'entretien de ses troupes. Et quand l'énergique Marcus Octavius, le vainqueur de Guricta (VII, p. 283), s'était montré dans les eaux dalmatiques avec une escadre de navires pompéiens, pour y combattre les adhérents de César et sur mer et sur terre, le même Cornifîcius, s'aidant des vaisseaux et dès ports des Jadestins (Zarà), avait pu se main- % tenir et même, dans plus d'un combat naval, remporter quelques avantages. Mais voici venir le nouveau lieutenant de César, Aulus Gabinius, rappelé d'exil (VII, p. 160). Il amenait en lllyrie (hiver de 706-707) 45 cohortes et *8-*7. 3,000 cavaliers par la voie de terre., Loin de s'en tenir à la méthode qui avait réussi à son prédécesseur, la guerre
• [Bell. Alex. 34-41. 65-78-1
vin 2
Défaite de Gabinius.
de détail et d'escarmouches ne suffit plus au hardi et actif général : malgré les rigueurs de la saison, il se lança dans la montagne avec toutes ses forces. Les temps mauvais, les approvisionnements difficiles, et l'énergique résistance des Dalmates éclaircirent bientôt ses cadres : il lui fallut battre en retraite. Assailli par l'ennemi, ignominieusement défait, il atteignit Salone à grande peine avec les restes d'une armée la veille puissante. Il mourut à peu de temps de là. Presque toutes les villes de la côte se soumirent à Octavius et à sa flotte ; et quant à celles qui tinrent encore pour César, Salone, Epidauros [Rar gusavecchia), investies du côté de la mer par les navires octaviens, serrées de près à terre par les Barbares, il semblait qu'elles dussent succomber, entraînant dans leur capitulation les débris des légions enfermées dans les murs de la première. A ce moment, Publius Vatinius commandait les dépôts de César à Brindes (VII, p. 439). Il ramasse, à défaut de navires de guerre, de simples bateaux ordinaires qu'il munit d'un éperon ; il y fait monter les soldats qui sortent des hôpitaux. Son énergie tire bon parti de cette escadre improvisée. Il livre le victoire navale combat aux Octaviens, supérieurs à tous égards, sous le vent de l'île de Tauris (Torcula, entre Lésina et Cursola). Là, la* bravoure du chef et des légionnaires supplée encore une fois à l'insuffisance de la flotte. Les Césariens remportent une éclatante victoire. Marcus Octavius abandonne les mers d'Iltyrie et se dirige sur l'Afrique (printemps de 707). Les Dalmates lutteront opiniâtrement durant deux ans encore, mais la lutte ne sera plus qu'une guerre locale de montagnes. Quand César arrive d'Orient, déjà, grâce aux vigoureuses mesures prises par son lieutenant, tout danger a disparu l .
En Afrique, la situation était des plus compromises. On se souvient que, dès le début de la guerre civile, le
de Vatinius à Tauris.
[Bell. Alex. 42-47.]
parti constitutionnel y avait absolument pris le dessus. Depuis, ses forces n'avaient fait que croître. Jusqu'à la i* coalition bataille de Pharsale, le roi Juba avait, à lui seul presque, w reorg * n ■*• gouverné les affaires et détruit Curion (VII, p. 238). Ses rapides cavaliers , ses innombrables archers étaient le nerf de l'armée. Enfin, le lieutenant de Pompée, Attius Varus, ne jouait auprès de lui qu'un rôle subalterne, tellement qu'il avait dû lui livrer les soldats de Curion qui s'étaient rendus à lui, et assister passif à leur exécution ou à leur envoi dans l'intérieur de la Numidie (VII, p. 279). Mais tout change après la bataille de Pharsale. Nul homme notable du parti pompéien, si ce n'est Pompée lui-même, n'a songé un seul instant à fuir chez les Parthes (VII, p. 327, et supra p. 4). On n'adopta pas davantage la pensée de tenir la mer en réunissant toutes les flottes : l'expédition de Marcus Octavius en Illyrie n'était qu'un acte isolé et ne tirant point à conséquence. En grande majorité, républicains et pompéiens se tournèrent vers l'Afrique, seul point où l'on pouvait encore honorablement et constitutionnellement offrir le combat à l'usurpateur (VII, p. 326). Là se réunirent peu à peu les débris de l'armée dispersée de Pharsale, les garnisons de Dyrrachium, de Gorcyre et du Péloponèse, et ce qui restait de la flotte d'IUyrie : là se remontrèrent et Metellus Scipion, l'un des deux généraux en chef, les deux fils de Pompée, Gnaeus et Sextus, l'homme politique des républicains, Marcus Caton *, quelques bons capitaines, Labiénus, Afranius, Pétréius, Octavius et d'autres encore. Si l'émigration avait perdu de sa force, le fanatisme avait grandi dans ses rangs. Gomme auparavant les prisonniers faits sur César, ses envoyés parlementaires même sont mis à
4 La traversée de Caton et de Gnaeus Pompée , de Corcyre à Cyrène, et leur marche pénible au travers de la Petite-Syrte, forment dans la Pharsale de Lucain (1. 9), un intéressant épisode, dont le fond vrai, attesté par Plutarque (Cat. min> 56 et s), a été embelli jusqu'au miracle par ce poète.
mort, et Juba, en qui les haines de l'homme de parti s'associent à la cruauté furieuse de l'Africain semi-barbare, tient à maxime que toute cité suspecte de sympathie envers César doit être détruite et brûlée, ville ethabitants. Ainsi qu'il a dit, il agit ; témoin le sac de la malheureuse Vaga y non loin d'Hadrumette l . Utique, la capitale de la province, florissante à l'égal de Garthage au temps jadis, et sur qui depuis longues années les rois numides jettent un œil jaloux, Utique est menacée d'un sort pareil. Mais Caton s'interpose énergiquement, et grâce à lui il n'est pris contre elle que les mesures justifiées d'ailleurs par les sentiments notoires de sa population envers César 2 .
Pendant ce temps, ni celui-ci ni aucun de ses lieutenants n'ayant tenté quoi que ce soit en Afrique, la coalition s'y réorganise tout à Taise, politiquement et militairement. Et d'abord il fallait pourvoir au commandement en chef, vacant par la mort de Pompée. Le roi Juba n'eût point été fâché de se continuer dans la position prépondérante qu'il avait eue sur le continent jusqu'à la bataille de Pharsale. Est-ce qu'il était encore le simple client de Rome ? N'était-il pas plutôt un allié sur le pied d'égalité, un protecteur même ? N'avait-il point osé frapper le denier romain d'argent, à son nom et à ses insignes , poussant ses prétentions jusque-là qu'il voulait revêtir seul la pourpre dans le camp, invitant les généraux italiens à y déposer le paludamentum ? 5 Métellus Scipion réclamait aussi le commandement suprême : Pompée, en Thessalie, ne l'avait-il pas tenu pour son collègue , plutôt il est vrai par déférence envers son beau-père que par raison militaire ? Attius Varus le réclamait à son tour. Il avait le gouvernement de la province d'Afrique (gou-
* [Bell. Afr. 74. Juba en fit massacrer tous les habitants, la livra au pillage, et la détruisit.]
• [Plutarch. Cat. min. 57. — Dio, 43, 57.] 8 [Bell. Afr. 57.]
vernement usurpé, il est vrai l ) ; et c'était en Afrique qu'on allait faire la guerre. Enfin, à consulter l'armée, on eût choisi le propréteur Marcus Caton. Et l'armée avait manifestement raison. Caton était le seul homme qui, pour une telle mission, possédât le dévouement, l'énergie et l'autorité nécessaires. Il n'était point homme de guerre, il est vrai. Mais ne valait-il pas mieux mille fois avoir à la tête de Farmée un simple citoyen, non officier, s'accommodant aux circonstances et laissant faire ses capitaines en sous-ordre, qu'un général de talents non encore éprouvés, comme Varus, ou que tel autre notoirement incapable, comme Métellus Scipion ? Quoi qu'il en soit, Scipion fut nommé, et Caton entre tous influa sur le choix. Non qu'il s'estimât inférieur à la tâche, ou que sa vanité lui fît trouver mieux son compte à rester à l'écart qu'à prendre en main Yimperium : non qu'il aimât ou estimât Scipion. Loin de là, il y avait de l'hostilité entre eux. Général malhabile aux yeux de tous, l'alliance de Pompée seule avait pu jeter quelque reflet sur le consulaire. Une seule et unique pensée dirigea Caton. Dans son entêtement formaliste, et dût la République périr, il se cramponnait à la règle du droit, plutôt que de sauver la patrie en sortant de la loi. Déjà, après Pharsale, se rencontrant à Corcyre avec Cicéron nanti de Yimperium en sa qualité de proconsul revenant de Cilicie, il s'était offert de remettre à ce dernier, en raison de son titre légalement supérieur, le commandement de l'île et des troupes. Une telle condescendance avait fait le désespoir du malheureux avocat, qui maudissait mille fois ses lauriers cueillis dans YAmanus : elle avait fait l'étonnement de tous les Pompéiens, même des moins avisés 2 . Aujourd'hui que tout est en
« rvil. pp. 244. n. 2 : 276, n. 1.]
* [Plut. Cic. 39. — C'est alors que Sextus Pompée, furieux de la lâcheté de Cicéron, l'avait voulu faire mettre à mort. L'intervention de Caton le sauva, et il s'alla cacher en Italie, sans suivre les Pompéiens, ni en Afrique, ni ailleurs. 11 demeura à Brindes, attendant
n LIVRE V, CHAPITRE X
feu, il obéit encore aux mêmes principes. Lorsqu'il s'agit du généralat suprême, il en décide comme de la propriété de quelque champ à Tusculum , et Scipion est nommé. De sa propre voix, Gaton a écarté la candidature de Varus et la sienne *. Seul d'ailleurs il s'est énergiquement opposé à la prétention de Juba : il lui a fait sentir que la noblesse romaine ne vient point à lui en suppliante, comme s'il était le grand-roi des Parthes : elle ne sollicite point l'assistance d'un protecteur; elle commande encore, et c'est le concours d'un sujet qu'elle exige. Les forces romaines rassemblées en Afrique étaient considérables : Juba dut baisser le ton. Il n'en sut pas moins obtenir de Scipion le payement de ses troupes sur la caisse des Italiens; et, en cas de victoire, on lui promit la cession de la province africaine.
Cependant, aux côtés du nouveau général on revoyait le sénat des « Trois-Cents, » qui ouvrait ses séances à Utique, et complétait ses rangs éclaircis en s'adjoignant les chevaliers les plus notables et les plus riches. Grâce au zèle de Caton. principalement, les armements étaient poussés aussi vivement que possible. Affranchis, Lybiens, tous les hommes valides étaient enrôlés dans les légions : il ne resta bientôt plus de bras à l'agriculture, et les champs demeurèrent en friche. Les résultats obtenus ne laissèrent pas que d'être considérables. L'armée comptait maintenant quatorze légions de grosse infanterie, dont deux anciennement formées par Varus; huit autres avaient rempli leurs cadres avec les réfugiés pompéiens, avec des recrues levées dans la province : enfin, Juba avait quatre légions armées à la romaine. La grosse cavalerie, com-
te bon plaisir du vainqueur, vacillant dans ses résolutions, gêné par le manque d'argent, en correspondance avec Antoine et Dolabella. Enfin César rentre en Italie : Cicércn le voit, en est bien reçu, ^t s'en va à sa villa de Tusculum, puis de là à Rome (ad Alt. 11, 7. 8. 10, 13).] * [Plut. Cat. mm. 57. - App. b. civ. 2, 87. — Dio. 13, 57.]
posée des Celto-Germains amenés par Labiénus, et de gens de toute provenance, comptait -1600 hommes, non compris les cavaliers royaux armés à la romaine. Quant aux troupes légères, elles se composaient d'une innombrable multitude de Numides, montés sans mors ni bride, armés de simples javelots, d'un corps de sagittaires à cheval, et d'un vaste essaim d'archers à pied. Enfin, Juba menait avec lui 420 éléphants. Puis venait la flotte de Varus et de Marais Octavius, qui comptait 55 voiles. L'argent manquait : on y pourvut à peu près par une contribution volontaire que s'imposa le sénat : moyen d'autant plus fructueux que les plus riches capitalistes d'Afrique avaient été faits sénateurs. Les munitions de toutes sortes et les vivres étaient emmagasinés en quantités énormes dans les forteresses susceptibles d'une bonne défense, en même temps qu'on les tenait loin de tous les lieux ouverts. L'absence de César, l'état mauvais des esprits dans ses légions, l'Espagne et l'Italie en fermentation, tout donnait motif d'espérer ; et, comptant sur une victoire prochaine, on oubliait la défaite de Pharsale. Nulle part autant qu'en Afrique le temps perdu sous Alexandrie ne se faisait payer cher. Si César y fût accouru au lendemain de la mort de Pompée, il y eût trouvé une armée affaiblie, désorganisée, éperdue ; aujourd'hui elle était debout, ressuscitée par l'énergie de Caton, aussi nombreuse que dans les champs de Thessalie, conduite par des chefs de renom et munie de son général régulièrement constitué *.
Il semblait qu'une mauvaise étoile influât désastreuse- Mouvement» jment sur les affaires de César en Afrique. Avant de «n Espagne.
1 [Aussi le parti aristocratique et constitutionnel était-il plein d'espoir, et relevait la tête, et à Rome, et en Italie. « Les nouvelles » d'Afrique sont tout différentes de ce que tu me l'écrivais; on y » est très-ferme, très-préparé. En outre l'Espagne, l'Italie sont mal » disposées pour lui : ses légions n'ont ni la même vigueur, ni le » même bon vouloir : à la ville, ses affaires sont perdues ! » Ainsi s'exprime Cicéron dans une lettre de février 707 (ad AU. 11, 10).] 49 av. j.-c.
s'embarquer pour l'Egypte, il avait ordonné tant en Espagne qu'en Italie les mesures et les préparatifs commandés par les besoins de la guerre qui renaissait audelà de la Méditerranée. Mais tout avait tourné à mal. Selon ses instructions, son lieutenant dans la province espagnole du sud, Quintus Cassius Longinus (VII, p. 220) , devait passer avec quatre légions en Afrique , appeler à soi Bogud, roi de la Mauritanie occidentale *, et marcher avec lui sur la Numidie et l'Afrique. Mais cette armée de renfort comptait dans ses rangs bon nombre de natifs espagnols et deux légions entières , jadis pompéiennes : dans la province, les sympathies étaient pour Pompée, et d'ailleurs Cassius, par ses façons tyranniques d'agir, n'était rien moins que propre à apaiser les mécontentements. Les choses en vinrent jusqu'à la révolte. Déjà tout ce qui se prononçait contre le lieutenant de César levait ouvertement les aigles pour la cause adverse : déjà le fils aîné de Pompée, Gnœus, profitant de l'occasion favorable, quittait l'Afrique et gagnait la péninsule! Cassius fut désavoué à temps par les principaux césa-
4 La géographie politique de l'Afrique du nord-ouest, en ces temps, est fort confuse. Après la guerre de Jugurtha, Bocchus, roi de Mauritanie, avait possédé, ce semble, tout le territoire depuis la mer de l'Ouest, jusqu'au havre de S aida e (Maroc et Algérie, — Saldae : Bougie, V, p. 117, n. 1). Non qu'il n'y ait eu à côté des rois mauritaniens quelques princes, indépendants ou vassaux, appartenant à d'autres maisons, et régnant sur de minces territoires, ceux de Tingis (Tanger) par ex., qu'on a rencontrés déjà (Plut. Sèrtor. 9), et qu'il convient d'identifier sans doute avec les Leptasta de Salluste (Hist. 31, éd. Kritz), et les Mastanesosus de Gicéron (in Vatin. 5, 12). Jadis Syphax avait pareillement régné sur maint prince vassal (App. Pun. 10) ; et au temps même où nous sommes, Cirta, dans la Numidie, voisine des Etats Mauritaniens, obéissait à un prince du nom de Massinissa, avant probablement Juba pour suze- 82 av. j.-c. rain (App. 6. c. 4, 54). Vers 672, le trône de Bocchus est occupé par 49*. un Bocut ou Bogud (V. p. 341), son fils peut-être. Après 705, le
royaume parait partagé entre Bogud, roi dans la partie ouest, et Bocchus, roi dans l'est. C'est à ce partage que se réfèrent les désignations ultérieurement suivies : royaurhe de Bogud, ou de Tingis; et royaume de Bocchus ou de 161 (César ée : Plin. hist n. 5, 2. 19. — Cf. bell. Afr. 23).
TflAPSUS 25
riens : le lieutenant de la province du nord, Marcellus Lepidus, intervint et rétablit les affaires. Gnœus Pompée arriva trop tard : il s'était amusé en route à une vaine tentative sur la Mauritanie ; et quand apparut Gains Trebonius (VII, p. -148) , envoyé par César à son retour d'Orient pour relever Gassius Longinus (automne de 707), 47»*. j-c. il ne rencontra partout qu'obéissance. En attendant, la révolte avortée en Espagne avait paralysé l'expédition à destination d'Afrique : rien n'avait été fait pour empêcher la réorganisation des républicains ; bien plus, appelé luimême avec ses troupes au secours de Longinus dans la péninsule, Bogud, l'ami de César, n'avait pas pu, de son côté, contrecarrer son voisin de Numidie x .
Des événements plus graves encore surgirent dans RévoiumMtair© lltalie du sud, où César avait concentré les troupes qu'il m cm*»!». voulait emmener en Afrique. Là se trouvèrent réunies en grande partie les vieilles légions qui, dans les Gaules, l'Espagne et la Thessalie, avaient bâti les assises du trône futur. Mais leurs victoires n'avaient point fait leur esprit meilleur, et leur longue oisiveté dans la Basse-Italie avait détruit la discipline. En leur demandant des efforts presque surhumains, dont les conséquences ne se voyaient que trop à leurs rangs éclaircis, leur général avait jeté dans ces cœurs de fer un ferment de mécontentement. Le temps et le repos aidant, l'explosion devait avoir lieu un jour ou l'autre. Or, depuis plus d'un an, le seul homme qui leur en imposât était comme perdu dans les régions lointaines ; leurs propres officiers les craignaient bien plus qu'ils n'en étaient craints, et fermaient les yeux devant les excès et les désordres commis par eux dans leurs quartiers. Quand arriva l'ordre de s'embarquer pour la
4 [Sur cet épisode espagnol, avant-coureur de la grande lutte qui finira à Munda : bell. Alex. 48-64. — Dio. 44. 15, 16 et s. — Cassius quittant l'Espagne avec les trésors mal acquis, alla s'échouer et périr aux bouches de l'Èbre. bell. Alex. 64.]
Sicile et d'échanger les délices des cantonnements de l'Italie du sud contre les fatigues et les épreuves d'une troisième campagne, épreuves qui devaient ne le céder en rien à celles des guerres d'Espagne et de Thessalie, le soldat rompit la bride trop longtemps lâchée, puis serrée soudain. 11 refusa d'obéir, exigeant d'abord la remise des cadeaux promis. Les lieutenants envoyés par César furent reçus avec des injures et même à coups de [pierre 1 . On leur promit accroissement de largesses, mais rien ne put arrêter la révolte. Les légionnaires, soulevés en masse, marchèrent sur Rome, où ils voulaient exiger de César en personne le payement des sommes promises. Quelques officiers se mirent en travers de la route et voulurent lutter contre l'émeute : ils furent massacrés 2 . Le péril était grand. César plaça aux portes de la ville les soldats peu nombreux qu'il avait sous la main (avant tout il fallait parer aux menaces de pillage) : puis, se montrant à l'improviste devant les bandes furieuses, il leur demanda ce quelles voulaient. «Notre congé 1 » s'écrièrentelles. Le congé est donné sur l'heure, a Pour ce qui est » du donativum que je vous devais au jour de mon » triomphe, » ajouta le général, « et des assignations de » terres que je vous ai promises, vous les viendrez de- » mander quand je triompherai dans Rome avec le reste » de mes soldats ; mais, comme de juste, vous ne ferez » point partie du cortège , vous que je congédie ! » Les mutins ne s'attendaient point au tour que prenaient les choses. Convaincus qu'ils étaient nécessaires à César
4 [Legio XII ad quam primum Sulla vemt, lapidUms egisse hominem dicitur. Cic. ad AU. 11, 21.]
s [La révolte avait commencé pendant que César était en Orient encore. — César avait envoyé à Antoine, son lieutenant à Rome, ordre de réduire les mutins par la menace ou lès promesses, mais les efforts d'Antoine et de ses officiers avaient été vains : ils avaient chassé Sallusle (l'historien), et tué deux prétoriens sénateurs, Cosconius et Galba (Dio. 13, 52. — App. b. civ. 2, 92). Enfin César 47 uv. J.-c. rentra dans Rome (septembre 707), et mit un terme à la sédition.]
pour son expédition d'Afrique, ils n'avaient réclamé la mission que pour se faire payer à bon prix leur maintien sous les aigles. Trompés d'abord par la pensée que sans eux on ne pouvait rien, incapables de rentrer d'euxmêmes dans la juste voie et de mener à bien la négociation, d'abord mal entamée : honteux, comme hommes, en face de Yimperator esclave de sa parole envers ses légionnaires même : infidèles en face du dictateur généreux qui leur donne encore au-delà de ce qui était promis: comme soldats, profondément émus à cette pensée qu'ils assis-, teront, simples spectateurs, à la fête triomphale menée par leurs camarades d'armes ; à ce mot de quirites (citoyens) que César leur a jeté au lieu de l'appellation militaire (commilitones)) à ce mot qui résonne étrangement à leurs oreilles et abolit d'un seul coup toute la gloire guerrière de leur passé, ils retombent sous l'irrésistible charme. Muets et hésitants, ils s'arrêtent ; mais bientôt, tous et d'un cri, ils sollicitent leur grâce : « qu'il leur » soit permis de s'appeler toujours les soldats de » César I » Leur chef se fait prier, puis enfin il pardonne : mais les meneurs perdront un tiers de l'honoraire triomphal. L'histoire ne sait point de plus beau coup de maître, ni de victoire morale plus grande et plus complète ! i
L'émeute militaire des vétérans n'en eut pas moins ses cé^r en Afrique. conséquences fâcheuses, en retardant considérablement l'ouverture des opérations de la campagne en Afrique. Quand César arriva à Lilybée, où devait s'embarquer
* [Cf. VII. p. 296. Déjà à Plaisance, en 706, César avait eu re- 48 av. J.-C. cours aux mêmes moyens d'autorité.] Suet. Cxs. 59, 60. App. b. c. 2, 92-94. Selon Lucain, 5, 237 et s., c'est lors de la révolte de la 9 e légion, à Plaisance, que César aurait dit le mot fameux : Quirites! Mais Suétone et Appien semblent mieux informés. Quoi qu'il en soit, César garda longtemps rancune à ses soldats, et au cours même des opérations de la campagne, il leur rappelait encore leur faute, en même temps qu'il punissait plusieurs de leurs officiers (Bell. Afr. 64).]
l'armée, les dix légions désignées pour l'expédition n'y étaient point, à beaucoup près, au complet ; et les soldats les meilleurs avaient encore les plus longues étapes à faire. Il ne se trouvait là réunies que six légions à peine, dont cinq de formation nouvelle, avec les navires de ligne et les transports nécessaires. César mit aussitôt à
47 av. j.-c. la mer (le 25 décembre 707, selon le calendrier ancien ; le 8 octobre, environ, selon le calendrier julien). La flotte ennemie , redoutant les tempêtes, alors régnantes, de l'équinoxe, avait atterri au rivage dans la Baie carthaginoise, sous l'île A'jEgimure l . Elle ne fit rien pour empêcher la traversée vers la cote d'Afrique. Mais les mêmes orages ne laissèrent pas que de disperser l'escadre césarienne, et quand son chef aborda enfin non loin d'Hadrumette (Sousa), il ne put déployer sur le rivage que trois mille hommes, recrues toutes neuves pour la plupart, et quelque 450 chevaux. La ville était fortement gardée : il tenta de l'enlever , mais sans succès. Plus heureux ailleurs, il se rendit maître de deux autres villes, peu éloignées l'une de l'autre, Ruspina [Sahalil, près de Sousa) et Leptis-la-Petite. Il s'y retranche sans délai, mais s'y sentant peu en sûreté, il fait remonter sa petite cavalerie sur les navires , bien pourvus d'eau et prêts à remettre à la voile. 11 veut pouvoir à toute heure se rembarquer au cas où l'ennemi le viendrait attaquer avec des forces supérieures. Il n'eut point à le faire. Ses vaisseaux battus par la tempête rejoignirent à temps (3 janvier 46. 708). Dès le lendemain, comme le blé lui manquait à la
suite des dispositions prises par les Pompéiens, il se lança avec trois légions dans l'intérieur du pays : mais, non combat loin de Ruspina, il est attaqué en pleine marche par les
de Ruspina. k an( i es <j e Labiénus, accouru pour le rejeter à la mer. Celui-ci n'avait que de la cavalerie et des archers : César n'avait presque que de l'infanterie régulière. Ses légion-
4 [Zowamow % à l'entrée du golfe de Tunis.]
de César.
naires se virent tout à coup enveloppés et livrés sans défense à une grêle de traits. Impossible de joindre l'ennemi. Enfin, en se déployant, il parvint à dégager ses ailes ; et une audacieuse aggressive sauva l'honneur de ses armes. Il n'en fallut pas moins battre en retraite. Si Ton n'avait point eu Ruspina tout près, le javelot maure eût accompli peut-être sur ce champ de bataille la même œuvre désastreuse que naguère l'arc des Parthes devant Carrhes. La journée avait montré à César toutes les diffi- situation cultes de la campagne actuelle : il ne voulut plus exposer à de tels combats* les légionnaires trop novices et s'affolant de peur en face de cette tactique inusitée : il attendit ses légions vétéranes et s'occupa, entre temps, à rétablir tant bien que mal l'équilibre compromis par la supériorité écrasante des armes de jet chez l'ennemi. Il ramasse sur sa flotte tous les hommes dont il peut faire des cavaliers légers ou des archers, et les réunit à son armée de terre. Le profit était mince. Mais, chose plus efficace, il sut pratiquer d'habiles diversions, soulevant contre Juba les hordes nomades des Gétules, le long des pentes de l'Atlas, du côté du sud, et à l'entrée du Sahara. Jusque chez elles avait porté le contre-coup des luttes de Marius et de Sylla : elles haïssaient le nom de Pompée, qui leur avait alors imposé la suzeraineté des rois numides (V, p. 342) ; et d'avance elles se montraient favorables à l'héritier du puissant héros dont le souvenir, depuis les guerres de Jugurtha, était resté vivant <Jans ces contrées 2 . Ailleurs les rois de Mauritanie, Bogud à Tingis, Bocchus àJôl, rivaux naturels de Juba, étaient restés de tout temps les alliés fidèles de César. Enfin, sur les frontières des royaumes de Juba et de Bocchus, chevauchait à la tête de ses bandes le dernier des Catilinariens, ce Publius Sittius de Nucérie(VI, p. 334), jadis trafiquant italien,
* [Bell. Afr. 1-18.] •[Bell. Âfr. 32. 35. 56.57.]
puis banqueroutier, et qui un jour, il y avait de cela dixhuit ans, s'improvisant partisan en Mauritanie, s'était conquis, à la faveur des affaires troublées de la Lybie, et un nom et une armée. Il s'unit à Bocchus, et tous deux tombent sur le pays numide. Ils occupent l'importante place de Cirta. Pris entre deux feux, attaqué à la fois au sud et à l'ouest par les Gétules et les Maures, force est bien à Juba d'envoyer contre eux une partie de son armée \. Quoi qu'il en soit, César n'était point libre encore. Ses troupes étaient ramassées sur un espace d'un mille carré (2 lieues carrées). Si la flotte pouvait fournir du blé pour les hommes, les chevaux manquaient de fourrage : on souffrait dans le camp, comme Pompée avait souffert devant Dyrrachium. En dépit des efforts de César, ses troupes légères restaient démesurément inférieures à celles de Tannée pompéienne ; et même avec ses vétérans il lui était à peu près interdit de prendre l'offensive et de pénétrer dans l'intérieur du pays. Que Scipion s'y enfonçât ou abandonnât les villes des côtes, et peutêtre allait s'ouvrir devant lui la perspective d'une victoire pareille à celle du vizir d'Orodès sur Crassus, ou de Juba sur Curion. A tout le moins il traînait la guerre en longueur. Tout conseillait ce plan de campagne, au premier examen ; et Caton , qui n'était rien moins qu'un stratégiste, le prônait lui-même, s'offrant à passer en Italie avec un détachement choisi, pour y appeler les républicains aux armes. Par ces temps d'excitation et de troubles, une telle entreprise avait ses chances de succès. Mais Caton n'avait que son avis et non Yimperium. Le général en ehef, Scipion, décida que la guerre se maintiendrait dans la région des cotes. Résolution funeste, puisqu'on abandonnait ainsi les avantages promis par une autre et sûre méthode, plaçant la lutte sur un théâtre où régnait une fermentation dangereuse, en même temps que dans
4 [Bell. Afr. 25.]
l'armée même engagée contre César l'esprit était généralement mauvais. L'effroyable tyrannie d'une conscription à outrance, les approvisionnements partout enlevés, les petites localités ravagées, et par dessus tout cela la pensée qu'on s'enchaînait à une cause étrangère et d'avance perdue, avaient suscité chez les indigènes un sentiment d'amertume contre ces républicains de Rome, venus en Afrique pour y livrer leurs derniers combats désespérés, et ce sentiment s'était changé en haine terrible quand on les avait vus agir par la terreur contre des villes simplement suspectes d'indifférence (p. 20). Aussi les cités africaines, dès qu'elles purent l'oser, se déclarèrent-elles pour César : les Gétules et les Lybiens, adjoints aux légions ou aux auxiliaires d'armes légères, désertèrent presque tous. Scipion n'en persista pas moins dans son plan, avec cette obstination qui est le propre de l'inintelligence. Parti d'Utique avec toutes ses troupes, il marcha sur les villes de Ruspina et de Petite-Leptis, que César avait occupées , jeta de fortes garnisons au nord dans Hadrumète, au sud dans Thapsus (sur le cap Bas ed Dimds), et, réuni à Juba qui accourait avec toutes les bandes qui lui restaient disponibles, ses frontières garnies, il offrit à plusieurs fois la bataille à l'ennemi. Mais César avait son parti pris d'attendre ses légions vétéranes. Celles-ci débarquèrent les unes après les autres, et quand elles débouchèrent sur le champ de bataille, Scipion et Juba n'étaient plus en goût d'en venir aux mains : César, trop faible en cavalerie légère, ne pouvait les y contraindre. Deux mois presque se passèrent en marches et contremarches, en escarmouches dans les environs de Ruspina et de Thapsus : on se battait pour la découverte de quelque silo (ou fosse à grains cachée selon l'usage du pays) 1 ,
' [Est in Africa consuetudo incolarum ut in agris et in omnibus fere villis sub terra specus condendi frumenti gratia clam habeant. Bell Âfir. 65. 67. 73. H en est encore de même aujourd'hui.]
do Thapsus.
pour le placement de quelque poste avancé. Les chevaulégers de l'ennemi obligeaient César à tenir les hauteurs, à couvrir ses flancs de lignes retranchées : à la longue et dans ces combats pénibles ou sans résultat, ses jeunes soldats s'étaient faits à la tactique de leurs adversaires. Dans ce nouveau capitaine-instructeur, prudent, soigneux, et donnant de sa personne la leçon à ses gens, nul ne reconnaissait plus, ami ou ennemi, l'ancien et impétueux général des campagnes passées : mais, qu'il temporisât aujourd'hui, comme autrefois il s'était précipité à l'attaque, il n'en restait pas moins le maître merveilleux, toujours égal à lui-même *.
Bataille Enfin, ses derniers renforts le rejoignirent. Aussitôt
il s'élance sur Thapsus, par une marche de flanc. Nous avons vu que Scipion y avait mis une forte garnison, première et énorme faute et qui livrait à l'adversaire un point d'attaque commode ! Il en fît bientôt une seconde et non moins désastreuse, en courant au secours de la place, en allant offrir à César la bataille si longtemps souhaitée, si sagement refusée, et cela sur un terrain où l'infanterie légionnaire allait retrouver son décisif avantage. Donc un jour on vit se développer le long du rivage, en face du camp césarien, les armées de Scipion et de Juba,les deux premières lignes prêtes à en venir aux mains, la troisième occupée elle-même à planter le camp. A la même heure, la garnison de Thapsus préparait une sortie. Pour repousser celle-ci, il suffit des gardes du
4 [On peut lire dans le Journal de Bell. Âfr. les longs et assez peu intéressants détails de cette guerre d'escarmouches et de batailles non décisives (Bell. Afric. 19-79). Elle avait d'ailleurs sa grande importance, en permettant à César d'attendre ses légions arrivant une à une, de se maintenir sur la côte sans danger d'être enveloppé ou affamé, et enfin de façonner ses recrues. — Sous ce dernier rapport, il faut lire le chap. 71 : « Cœsar... copias suas non ut imperator exercitum veteranum..., sed ut lanista tirones gladiatores condocefacere , etc.... Il fait venir d'Italie jusqu'à des éléphants pour enseigner l'art de les combattre : ibid. 72.]
retranchement de César. Quant à ses légionnaires, rien n'échappait à leur coup-d'œil expérimenté. Ils constatèrent aussitôt chez l'ennemi l'incertitude des mouvements, l'ordonnance mal unie de ses divisions ; et pendant qu'il travaille encore à son agger, sans attendre le signal de leur général, ils forcent un trompette à sonner l'attaque, et se précipitent sur toute la ligne, César galopant à leur tête, après qu'il a vu son monde s'ébranler. L'aile droite, emportée en avant des autres corps, jette l'épouvante, à coups de balles de fronde et de traits, parmi les éléphants de Juba (ce fut là la dernière grande bataille où on les ait employés). Les énormes bêtes reculent sur le corps d'armée. Les cohortes placées à l'avant des Pompéiens sont hachées, leur aile gauche se disperse, et toute leur ligne se renverse et se débande. La défaite se change en un immense désastre, d'autant que le nouveau camp des vaincus n'était point encore achevé et que l'ancien était trop loin. César les enlève l'un après l'autre, presque sans résistance. Le gros de l'armée battue jeta ses armes et demanda quartier : mais les soldats de César n'étaient plus ces soldats qui, jadis, aux alentours d'Ilerda, avaient su se refuser au combat avant l'heure, ou qui à Pharsale traitaient honorablement un ennemi sans défense. La longue habitude des guerres civiles , les colères mal apaisées de la révolte récente, engendrèrent de terribles conséquences à Thapsus. Que si l'hydre contre laquelle luttaient les Césariens se redressait chaque jour avec des forces nouvelles ; que si l'armée de César avait dû se lancer d'Italie en Espagne, d'Espagne en Macédoine, de Macédoine en Afrique ; si le repos tant souhaité n'arrivait jamais, la faute, aux yeux du soldat et non sans quelque raison, la faute n'en était-elle point dans la mansuétude intempestive du général? Le soldat s'était promis de réparer le tort de son chef: il se montra sourd aux prières de ses concitoyens désarmés, sourd aux ordres de César et de ses capitaines. Cinquante" mille cadavres gisaient VIll 3
dans les champs de Thapsus, et parmi eux bon nombre d'officiers césariens (leurs propres hommes les avaient tués parce qu'on les savait hostiles en secret à la monarchie nouvelle). Ainsi le soldat achète son repos. L'armée victorieuse ne comptait pas plus de 50 morts *. caton à utiqne. Après la catastrophe de Thapsus, la guerre d'Afrique était finie, de même qu'un an et demi avant, la guerre avait pris fin en Orient au lendemain de Pharsale. Gaton, en sa qualité de commandant d'Utique, y. convoqua le sénat, y exposa l'état des moyens de défense, et laissa à l'assemblée à décider s'il convenait de se soumettre, ou si Ton aimait mieux lutter jusqu'au dernier homme, conjurant ses amis de voter et d'agir, non pas chacun pour soi, mais tous pour chacun. Plusieurs inclinaient vers le parti le plus hardi : on ouvrit l'avis d'une manumission d'office de tous les esclaves , mais Gaton y voyait une atteinte illégale à la propriété privée. On proposa alors un appel patriotique aux maîtres. Mais un acte de vigoureux désintéressement n'était point du goût des grands trafiquants d'Afrique, qui faisaient la majorité dans ce concile : on décida la capitulation. A ce moment entraient dans la ville Faustus Sylla 2 , le fils du régent, et Lucius Afranius (VII, p. JJ4, 420, 264). Us ramenaient une forte division de cavalerie des champs de Thapsus. Gaton alors de faire une nouvelle tentative ; mais, comme ils voulaient, pour tenir dans la place, qu'on commençât par massacrer tous les habitants inutiles à sa défense, il
4 [Bell, Afr. 79-87. L'auteur du Journal fait remarquer avec beaucoup de soin (85) les efforts faits en vain par César pour empêcher l'effusion du sang, à la fin de la bataille.]
1 [Faustus Corn» Sylla, fils du dictateur par sa quatrième femme 88 av. J.-C. Metella : né en 666. A la mort de son père, il eut Lucullus pour tuteur. Cicéron, préteur, le protégea contre les revendications des partis. Il accompagna Pompée en Asie, escalada le premier la mu- 63. raille du temple à Jérusalem (691). Il fut successivement questeur
et augure, épousa une fille de Pompée, et fit à sa suite la campagne de Macédoine. Après Pharsale, il était venu en Afrique.]
s'y refusa net, aimant mieux, sans coup férir, laisser tomber au pouvoir de la monarchie l'asile suprême des républicains, que de déshonorer par un meurtre en masse les derniers jours de la république. Moitié par l'ascendant de son autorité, moitié par le sacrifice généreux de sa fortune personnelle , il arrête les fureurs d'une soldatesque déchaînée déjà contre les malheureux habitants d'Utique ; à ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas s'en remettre à la clémence de César, il procure les moyens de fuir; à ceux qui restent il procure les moyens d'une capitulation, la moins désastreuse qui soit possible : puis, quand il s'est assuré qu'il ne peut sa mon. plus être utile, il se tient pour déchargé de son office, il se retire dans son cubiculum, et se perce le sein de son épée i.
Des autres chefs qui restaient, bien peu s'échappèrent. Mort Les cavaliers qui avaient fui du champ de bataille allé- SpubSeaina. * rent donner dans les bandes de Sittius, qui les tua ou fit captifs : Afranius et Faustus Sylla furent livrés à César, et, comme il n'ordonnait point leur exécution immédiate, les vétérans s'insurgèrent et les taillèrent en pièces. Métellus Scipion (VII, p. J66, 309), le général en chef, tomba de même, avec la flotte de la faction vaincue, au
* n faut lire dans Plut. (Cat. min. 58 et 59. —cf. Dio 44, 10-11. — App. Bell. civ. 2, 98-99), et dans le journal de Bell. afr. 88) le récit de cette mort tragique. Elle a une incontestable grandeur. Cet homme qui, désespérant de sa patrie, met ordre à ses affaires, publiques et privées, prend soin de faire embarquer tous ceux pour les jours desquels il peut craindre ; puis qui se met tranquillement au bain, soupe, disserte avec son philosophe « sur la liberté du sage » ; se couche, et, enfin, se tue après avoir lu le traité de Platon sur VImmortalité de l'âme, cet homme, dis-je, meurt en vrai stolque. — 11 ne fut pas un génie , sans doute, et M. Mommsen le lui reproche aigrement ; mais il fut un grand et noble caractère. Cicéron ne pouvait mieux faire que louer une telle mort (ruse, 1, 30. De off. 1, 3t.— cf. Senec, ep. 24, 67, 71, 95. — S. Augustin lui oppose et lui préfère celle de Régulus, qu'il trouve plus sublime. Gela est juste. La fin de Régulus n'est pas un suicide. (Aug. de Civit. Dei, 1, 24.)
pouvoir des croiseurs deSittius, et se jeta sur son épée au moment où on mettait la main sur lui. Juba, que l'événement n'avait point trouvé non préparé, s'était promis, le cas échéant, de mourir en roi. Il avait fait dresser un bûcher immense sur la place de sa ville de Zama : il y voulait anéantir lui, ses trésors et tous les habitants. Mais ceux-ci n'entendaient point servir, aux dépens de leur vie, à la décoration des funérailles du Sardanapale africain; et quand, échappé du massacre, il se montra devant la ville en compagnie de Marcus Pétréius, il en trouva la porte close. A ces natures dépravées par l'excès des jouissances sensuelles et de l'orgueil, il faut, même à l'heure de la mort, les fêtes et l'orgie. Juba, avec son compagnon, se rendit à l'une de ses villas. On lui servit un riche banquet : puis, après et pour en finir, il arrangea un duel entre lui et Pétréius. Le vainqueur de Catilina périt de sa main , et force lui fut alors de se faire tuer par un esclave (VU, p. 26*) i.
Quelques notables pourtant avaient eu la vie sauve. Labiénus et Sextus Pompée rejoignirent Gaïus, le frère aîné de celui-ci, en Espagne. Gomme autrefois Sertorius avait fait, ils allaient chercher dans les mers et les montagnes de la Péninsule à moitié soumise, à moitié indépendante, l'asile suprême ouvert à la piraterie et au brigandage.
Arrangements Cependant César, sans rencontrer désormais de résistance, mettait ordre à toutes choses en Afrique. Ainsi que Curion l'avait proposé naguère, le royaume de Massinissa cesse d'exister. La région de l'Est, ou le pays de Sétif, est réuni au royaume de la Mauritanie orientale, sous Bocchus (V, p. -147, n. \ , et supra p. 24, n. 4), et Bogud, le fidèle roi de Tingis, reçoit aussi d'amples agrandissements. Cirta (Gonstantine) et le pays environnant, occupés avant, sous la suzeraineté de Juba, par un prince du nom de
« \BelL afr., 91-96. — App. B. civ., 2. 100.]
en Afrique.
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Massinissa et par son fils, Arabion l , sont donnés au condottiere Publius Sittius, qui s'y établira avec ses bandes à demi romaines 2 . En même temps, ce district, avec la plus grande et de beaucoup la plus fertile partie de l'ancien royaume numide, est réuni sous le nom d'Afrique neuve (Africa nova) à l'ancienne province africaine 3 ; et quant à la défense du littoral contre les hordes nomades du désert, que Rome avait jadis départie à un roi client, elle est prise en charge par le monarque nouveau, aux frais de l'empire.
Ainsi, après quatre ans de durée, la lutte entre Pompée l» Monarchie et les républicains, d'une part, et César de l'autre, se a Taincu * termine par la complète victoire du dictateur. Non , certes , que la monarchie n'ait été fondée que sur les champs de bataille de Pharsale et de Thapsus. Elle date de l'heure où Pompée et César coalisés ont établi leur commune suprématie, renversant de fond en comble l'ancienne constitution aristocratique. Mais les baptêmes sanglants du 9 août 706 et du 6 avril 708 avaient mis fin 48-46 av. j.-c. à ce gouvernement à deux, contraire à l'essence même de la monarchie, et le monarque nouveau y puisait la consécration et la reconnaissance formelle de son pouvoir. On verra bien encore surgir des insurrections de prétendants ou des conjurations républicaines appelant de nouvelles
1 [Le nom d'Arabion ne se rencontre qu'ici dans l'histoire : Dio. 48, 22. App. Bell, civ., 54, 83.]
* Les inscriptions locales offrent des traces nombreuses de cette colonisation. Sans cesse on y lit les noms des Sittiens : dans la petite localité de Milev, autrefois romaine, on rencontre même l'appellation de Colonia sarnensis (Renier, lnscript. 1254, 2323, 2324), dérivée évidemment du nom du dieu du Sarnus, le fleuve de Nucérie (patrie de Sittius) (Sueton. Rhetor. 4).
8 [Avec Crispas Sallustius (l'historien) pour proconsul, pour le malheur de cette môme province. Salluste la pilla impudemment et y couronna sa renommée de malhonnête homme. — Bell. afr. 97. Dio. 43, 9, dit qu'il fut placé là « soi-disant pour commander, en « réalité pour voler ! » (Xoyy (J-ev âpxstv, Ipycp Se dtyeiv ts xai 9*pciv.)]
secousses ; on verra la révolution peut-être, ou même la restauration : mais c'en est fait à jamais de l'antique et libre république et de sa vie non interrompue durant cinq cents ans : dans toute l'étendue du vaste empire de Rome, Fin la monarchie s'asseoit désormais sur la légitimité du fait Répabifqne. accompli. Le combat pour la constitution a cessé. C'est Marcus Gaton qui le proclame quand, à U tique, il se perce de son épée. Depuis longues années le premier dans la mêlée parmi les défenseurs de la république légale, il a persévéré même alors qu'il n'a plus l'espoir de vaincre. Aujourd'hui, combattre n'était même plus possible : la république, fondée par Marcus Brutus, était morte, morte sans retour : que restait-il à faire aux républicains icibas ? Le trésor enlevé, les hommes de garde avaient leur congé : comment les blâmer s'ils rentraient dans leurs foyers? Dans la mort de Gaton il y eut plus grande noblesse et plus haute intelligence que dans tout le reste de sa vie. Caton n'était rien moins qu'un grand homme : mais, si court de vue, si maladroit, si ennuyeux et stérile que fût le personnage, avec toute l'emphase de ses fausses phrases qui en firent, dans son siècle et dans tous les temps, le type idéal du républicanisme vide et le héros favori de ceux qui spéculent sur le mot de république, encore était-il le seul à représenter dignement, courageusement le système déchu, à l'heure de l'agonie ! Et, comme devant la vérité sincère, le mensonge le plus habile tombe; comme, enfin, dans la nature humaine toute grandeur et toute beauté gît, non dans la prudence, mais dans l'honneur, il convient de dire que Caton a rempli dans l'histoire un plus grand et plus beau rôle que nombre d'hommes infiniment supérieurs à lui par les dons de l'esprit. Gaton était un fou, je le veux: mais sa folie rehausse le sens profond et tragique de sa mort. C'est parce qu'il est fou, que Don Quichotte est une figure tragique. Quelle émouvante péripétie ! Sur ce théâtre du monde ancien, où passèrent et agirent tant de sages, tant de
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grands hommes, fallait-il donc qu'un maniaque vînt dire l'épilogue? Mais Caton n'est point mort en vain. Protestation frappante et terrible de la république contre la monarchie, le dernier républicain sortait de scène quand arrivait le nouveau roi : devant sa protestation se déchiraient comme toiles d'araignée toutes les soi-disant institutions modérées dont César enveloppait son trône: devant elle se mettait à nu le mensonge hypocrite de ce schiboleth de la réconciliation des partis, de cette prétendue égide protectrice de la souveraineté césarienne. La guerre impitoyable que le spectre de la république légitime a menée pendant des siècles contre la monarchie impériale, de Gassius et Brutus à Thraséas et à Tacite, et plus loin encore, la guerre des complots et des belles-lettres, ne sont autres que le legs de Caton mourant à son ennemi. C'est de Caton que les opposants républicains tiendront leur attitude de gens de haute caste, leur rhétorique transcendante , leur austérité ambitieuse , leurs opinions sans espoir et fidèlement nourries jusqu'à la mort. A peine il n'est plus, que celui qui, de son vivant, ne fut pour eux le plus souvent qu'un jouet et qu'une cause de dépit, ils le transfigurent et l'honorent en saint. Mais de tous les hommages qu'il reçut, le plus grand sans doute fut l'hommage involontaire de César. Tandis que pour tous les autres, pompéiens et républicains, César n'avait qu'indulgence dédaigneuse, pour Caton il fit exception ; il le poursuivit jusqu'au tombeau de cette vigoureuse haine que les politiques d'action ressentent d'ordinaire contre leurs adversaires dans le champ de l'idée, adversaires dangereux autant qu'impossibles à atteindre K
1 [V. supra, p. 35, n. 1. — César eût-il fait mourir Caton, s'il l'eût vu tomber dans ses mains ? Cela n'est pas à croire. En arrivant à Utique et en apprenant sa mort, il s'écria que le stoïcien lui avait dérobé le bonheur de pardonner à son plus noble et plus obstiné ennemi! Il frappa d'ailleurs de fortes amendes sur les villes qui lui avaient résisté, Thapsus, Hadrumette, Leptis, Thysdra,
etc. (Bell. afr. 97), et sur les compagnies de marchands, et vendit à l'encan le butin fait sur Juba dans Zama.
A côté des sources antiques, le journal de Bell, afr,, et les documents historiques fournis par Appien, B. civ., 2 ; par Dion Cassius, 43, et par Plut. (Cxs. et Cat. min.), sans compter les détails que l'on peut glaner dans Suétone (Ca?s.), dans les lettres de Cicéron, dans Velleius, Florus, et ailleurs encore, le lecteur curieux des choses de la guerre d'Afrique pourra consulter avec intérêt : 1* l'étude spéciale que Guischardt a consacrée à cet épisode important des guerres de César (Mémoires milit. sur les Grecs et les Romains, t. 2, Berlin, 1774); — 2° le Précis de Napoléon I", déjà plusieurs fois eKé par nous.