CHAPITRE III
La confédération italique, telle qu'elle était sortie des crises du naSi^de v« siècle, ou, en d'autres termes, l'État d'Italie réunissait sous l'hégémonie romaine les communautés urbaines et cantonales placées entre l'Apennin et la mer d'Ionie. Mais avant que le v° siècle fût terminé, ces frontières étaient déjà dépassées des deux côtés, et au delà de l'Apennin comme au delà de la mer, il existait des communautés italiques appartenant à la confédération. Au nord, la république avait, pour venger d'anciens et de nouveaux griefs, anéanti en 471 (385) les Sénonais celtiques, et au sud, dans la grande guerre fie 490 (364) à 513 (241), ils avaient chassé les Phéniciens de Pile de Sicile. Au nord, outre la colonie de citoyens de Sena, il y avait en particulier la ville latine d'Ariminum, au sud la communauté des Mamertins à Messana, toutes deux appartenant à la confédération dirigée par Rome; et comme toutes deux étaient, au point de vue national, d'origine italique, elles avaient part toutes deux aux droits communs et aux obligations communes de la confédération
italique. Celait peut-être la pression des circonstances présentes, plutôt qu'une politique à longue vue, qui avait motivé ces agrandissements; mais on comprend, au moins après les grands succès obtenus contre Carlhage, qu'une idée politique nouvelle et plus large ait fait son chemin dans le gouvernement romain : la configuration naturelle de la péninsule aurait suffi d'ailleurs à la suggérer. Au double point de vue poli tique et militaire, Rome avait raison de transporter sa fronlière du nord des Apennins, peu élevés et faciles à traverser, vers la puissante muraille de montagnes qui sépare le nord de l'Europe du midi, les Alpes, et de combiner avec la domination de l'Italie celle des mers et des Iles situées à l'ouest et à l'est de la péninsule; et comme l'expulsion des Phéniciens de la Sicile avait effectué la partie la plus difficile de la tâche, bien des circonstances se réunissaient pour en faciliter l'achèvement au gouvernement romain.
«fdé^âlïn Dans ' a mer Occidentale, qui occupait beaucoup plus les ïtade nuiie. |. eng Ja Adriatique, la position la plus importante était la grande île de Sicile, riche en productions et en ports, et dont la plus grande partie était tombée au pouvoir des Romains à la suite de la paix avec Garthage. Le roi Hiéron de Syracuse qui, dans les vingt-deux dernières années de la guerre, était resté inébranlable dans sa fidélité à l'alliance romaine, aurait eu droit à un agrandissement de territoire; mais, si la politique romaine n'avait entrepris la guerre que dans le dessein de ne tolérer que des États secondaires dans la péninsule, la conclusion de la guerre les avait décidés à garder la Sicile pour eux-mêmes. Hiéron dut se contenter de conserver dans son intégrité son territoire, c'est-à-dire, outre le district propre de Syracuse, les territoires de Elorus, Neetum, Acra, Leonlini, M égara et Tauromenium, et son indépendance dans ses relations extérieures, faute peut-être de prétexte qui permit de les lui enlever : il dut se réjouir de ce que la guerre entre les deux grandes puissances ne se fût pas terminée par le complet anéantissement de l'une d'elles, ce qui laissait au moins subsister la possi-
bililé de l'existence d'un pouvoir intermédiaire dans la Sicile. Dans le reste de Pile, et par conséquent dans la plus grande partie de beaucoup, à Pa norme, à Lilybée, à Acragas, à Messana, les Romains furent chez eux, regrettant seulement que la possession de celte belle île ne suffit pas pour convertir la mer Occidentale en un iac romain, ce qui ne pouvait se faire tant que la Sardaigne restait carthaginoise. Mais, bientôt après la conclusion de la paix, se pré- d< J-» [J^jj* senta la perspective inattendue d'enlever aux Carlhagiuois la seconde île de ta Méditerranée. En Afrique, immédiatement après la conclusion de la paix, mercenaires et sujets avaient fait cause commune pour se soulever contre les Phéniciens. C'était surtout le gouvernement carthaginois sur qui retombait la responsabilité de cette insurrection. Hamilcar n'avait pu, pendant les dernières années de la guerre, payer, comme auparavant, les mercenaires de Sicile sur ses propres ressources, et il avait vainement demandé qu'on lui envoyât de l'argent de Carlhage ; il pouvait, lui avait-on répondu , envoyer ses troupes à Carthage pour être dissoutes et payées. Il obéit; mais comme il connaissait les hommes à qui il avait affaire, il les embarqua prudemment par petits détachements, afiu que le gouvernement pùt les congédier par troupes ou les séparer, et il déposa son commandement. Mais toute sa prudence échoua, moins devant les caisses vides du trésor que devant la routine bureaucratique et l'inintelligence du gouvernement. On attendit que l'armée tout entière fût de nouveau réunie en Libye, et on voulut alors dimiuuer la solde qui avait été promise. Naturellement, une émeute éclata parmi les troupes, et la conduite hésitante et molle des autorités leur montra ce qu'elles pouvaient faire. Le plus grand nombre des soldats étaient originaires de districts gouvernés par Carlhage ou soumis à elle ; ils connaissaient les sentiments qu'avaient provoqués dans ces districts les exécutions officielles qui avaient suivi l'expédition de Régulus, et les taxes écrasantes dont on les avait chargés, et ils connaissaient aussi leur gouvernement, qui ne tenait jamais sa parole, et ne pardonnait
jamais; ils savaient ce qai les attendait s'ils se retiraient chez eux avec leur solde arrachée par rémeute. Depuis longtemps les Carthaginois avaient creusé la mine, et ils la remplissaient maintenant d'hommes qui ne pouvaient qu'y mettre te feu. La révolte se répandit, comme un fen follet, de garnison en garnison, de village en village; les femmes libyennes apportaient leurs parures, ponr payer la solde des mercenaires; un certain nombre de citoyens carthaginois, et parmi eux plusieurs des officiers les plus distingués de l'armée de Sicile, forent victimes de l'irritation de la multitude. Carthage fut bientôt assiégée de deux côtés, et l'armée, qui lit une sortie hors de la ville, fut complètement défaite par suite de rincapacilé de son général.
Quand les Romains virent ainsi leur ennemi détesté, et encore très- redouté, enveloppé dans un danger plus grand qu'aucun de ceux qu'avait causés la guerre avec Rome, on commença à regretter de plus en plus le traité de 515 ÇUi), qui, s'il n'avait pas été fait trop précipitamment, passait du moins pour tel aux yeux de tous, et on oublia bientôt à quel point Rome avait été alors épuisée, tandis que Carthage était pleine de ressources. La pudeur empêchait de faire ouvertement alliance avec lesrebeMes : en fait, néme, on donna, par exception, anx Carthaginois la permission de lever en Italie des mercenaires pour cette guerre, et on défendit aux marins italiotes toute relation avec les Libyens. Mais on peut douter que Rome ail agi sérieusement dans ces actes de bonne amitié; car, en dépit de tout, les rapports entre les insurgés d'Afrique et les marins Romains continuèrent, et lorsque Hamilcar, que le danger extrême avait fait de nouveau placer à la téte de l'armée carthaginoise, eût saisi et fait emprisonner un certain nombre de capitaines italiotes compromis dans ces affaires, le Sénat romain intercéda pour eux auprès du gouvernement carthaginois, et obtint leur mise en liberté. Les insurgés eux-mêmes paraissaient reconnaître dans tes Romains leurs alliés naturels; les garnisons sardes, qui comme le reste de l'armée carthaginoise s'étaient déclarées pour l'insurrcc-
tion, offrirent de livrer file aux Romains, quand ils se virent hors d'état de la défendre contre les attaques des indomptables montagnards de l'intérieur ; vers 515 (239); des propositions semblables furent faites par la ville d'Utique, qui avait pris de même part à la révolte, et qui était maintenant réduite à la dernière extrémité par les armes d'Hamilcar. Cette dernière proposition fut repoussée par les Romains, sans doute parce qu'en l'acceptant, ils se seraient trouvés hors des frontières naturelles de l'Italie et par conséquent plus loin que le gouvernement romain n'était disposé à aller : au contraire, ils écoulèrent les propositions des révoltés de Sardaigne, et reçurent de leurs mains la portion de la Sardaigne qui avaitélé entre les mains des Carthaginois, 516(238). Dans cette circonstance plus que dans l'affaire des Mamertins, les Romains méritèrent le reproche qu'une nation grande et victorieuse n'avait pas dédaigné de fraterniser avec un ramassis de mercenaires, de partager avec eux les dépouilles, et n'avait pas eu assez de désintéressement pour préférer à un gain momentané la conduite que suggérait la justice. Les Carthaginois, dont les troubles étaient précisément à leur apogée au moment de l'occupation de la Sicile, gardèrent provisoirement le silence sur cette injustifiable violence; quand le danger fut éloigné, contre toute attente et probablement contre l'espérance des Romains, par le génie d'Hamilcar et que Carthage eut replacé l'Afrique sous sa complète domination, 51 7 (237), on vil paraître à Rome des ambassadeurs carthaginois, pour réclamer la restitution de la Sardaigne. Mais les Romains, peu disposés à lâcher leur proie, répondirent par l'exposition d'une foule de griefs pour des injures imaginaires ou qui du moins n'avaient aucun rapport à la circonstance présente, et qu'ils prétendirent avoir été infligées par les Carthaginois aux négociants romains, et ils se hâtèrent de déclarer la guerre (1). On vit là se déployer dans toute son
(1) On ne peut mettre en doute que la renonciation aux îles situées entre la Sicile et l'Italie, spécifiée par le traité de 513 (241) ne comprenait pas la cession de la Sardaigne, mais on ne peut pas précisément prouver que les Romains aient
impudeur le principe suivant lequel tout ce qu'où a le pouvoir de faire en politique est légitime. Un juste ressentiment devait décider les Carthaginois à accepter la guerre; si Catuius avait insisté cinq ans auparavant sur la cession de la Sardaigne, la guerre aurait probablement suivi son cours. Mais à cette époque, lorsque les deux îles étaient perdues et la Libye frémissante, et que l'État était réduit à la dernière extrémité par une guerre de vingt-quatre ans avec Home , et une guerre civile de cinq ans sans interruption, il fallait se soumettre. Ce ne fut qu'après des supplications répétées, et après que les Phéniciens se furent engagés à payer, pour les préparatifs de guerre faits si élourdiment, une rançon de 1,200 lalents (7,500,000 fr.), que les Romains renoncèrent, à contre-cœur, à la guerre. Ainsi, Rome acquit sans effort la Sardaigne, à laquelle elle ajouta la Corse, l'antique possession étrusque, dans laquelle, depuis la dernière guerre peut-être, étaient restées quelques garnisons romaines. Cependant, les Romains se bornèrent, comme l'avaient fait les Carthagiuois, à occuper en Sardaigne, et encore plus dans la sauvage Corse, les côtes de la mer. On continua avec les indigènes de l'intérieur une guerre incessaule, ou plutôt une chasse à I homme : on tes poursuivait avec des chiens, et ceux qui étaient pris étaient envoyés au marché des esclaves ; mais on ue parvint pas à une soumission sérieuse. Ce n'était pas pour l'ile elle-même qu'on l avait occupée, mais pour la sécurité de l'Italie. Depuis qu'elle possédait les trois grandes iles, la confédération pouvait dire que la mer Tyrrhénienue était à elle.
^ïSmt" L'acquisition des iles de la mer Italique occidentale introduisit
des possessions
dans l'administration politique de Rome une distinction qui, suivant toute apparence, naquit de simples considérations de convenance accidentelle, mais qui u'en a pas moins été de la plus grande importance dans la suite des temps; la distinction entre le gouvernement des possessions de terre ferme et celui des posses-
donné ce prétexte pour occuper l'île trois ans après la paix. S'ils l'avaient fait, ils auraient simplement ajouté une folie diplomatique à leur effronterie politique.
sions transmarines, ou, pour employer une expression qui devint habituelle, la distinction entre l'Italie et les provinces. Jusque-là, les deux premiers magistrats de la communauté, les consuls n'avaient pas eu de limites dans leur champ d'action, et leur juridiction s'était étendue aussi loin que le gouvernement romain lui-même. Il va de soi qu'en fait ils se partageaient les fonctions, et qu'ils étaient liés dans leur juridiction par les règlements antérieurs; ainsi, la juridiction sur les citoyens romains devait, dans tous les cas, être laissée au préteur , et dans les communautés latines, on dans les autres communautés autonomes, les traités existants devaient être respectés. Les quatre questeurs qui, depuis 4-87 (267), se partageaient l'Italie, ne limitaient pas, au moins dans la forme, le pouvoir consulaire, attendu qu'en Italie comme à Rome ils n'étaient conservés que comme des suppléants dépendant des consuls. Il semble que ce mode d'administration ait été également appliqué aux territoires conquis sur Carlhage, et que la Sicile comme la Sardaigne aient été pendant quelque temps gouvernées par des questeurs, sous la surveillance des consuls ; mais on dut bientôt se convaincre qu'il était indispensable d'avoir des magistrats particuliers pour les possessions d'outre-mer. De même qu'on avait été obligé d'abandonner la concentration de la juridiction romaine entre les mains des préteurs, lorsque la république s'était agrandie, et d'envoyer des juges suppléants dans les districts les plus éloignés, il fallut renoncer de même à la concentralion administrative et politique dans la personne des consuls. Pour chacune des nouvelles provinces d'outre-mer , c'esl-à dire la Sicile et la Sardaigne augmentée de la Corse, on nomma un consul auxiliaire qui, en titre , était inférieur au consul et égal au préteur, mais qui, d'ailleurs, comme autrefois le consul, avant l'institution de latprélure, était dans sa sphère d'action commandant en chef, magistrat principal et juge suprême. L'administration directe des finauces fut seule enlevée à ces nouveaux fonctionnaires,
de même qu'elle avait été dès l'abord enlevée aux consuls; un IL 18
ou plusieurs questeurs tes accompagnaient ; ils étaient, sous tous les rapports, sous leur dépendance, et étaient considérés officiellement, pour ainsi dire, comme des fils de la maison chez les préteurs, mais ils étaient spécialement chargés d'admiuistier les finances, et devaient rendre compte de leur administration au Sénat, quand ils quittaient leur charge. Organisation , Cette dittëreuce dans l'administration du pouvoir suprême était
de» provinces.
la seule distinction légale qui existât entre les possessions continentales et celles d'où lie-mer. Les priucipes d'après lesquels Rome avait organisé ses territoires d'Italie furent, du reste, appliqués aussi aux districts extra-italiques. Naturellement, ces communautés avaient perdu leur indépendance dans les relations extérieures. Quaut aux rapports intérieurs, aucun habitant de la province ne pouvait y acquérir de propriété hors des limites de son propre district, ni même peut-être y contracter un mariage valide. D'autre part, le gouvernement romain toléra, au moins en Sicile, l'organisation fédérative des cités, qui ne présentait guère de danger, et même les assemblées générales de Sicile avec leur droit inoffensif de pétition et de doléance(l). Dans le système monétaire, il n était pas praticable de déclarer d'un seul coup que le cours romain était le seul type valable dans toutes les îles; mais il semble avoir obtenu, dès l'abord, un cours légal ; et, au moins, en général, le droit de battre monnaie avec les métaux précieux parait avoir été enlevé aux villes de la Sicile romaine (2). D'autre part, uon-seu-
(1) Cette assertion est justifiée d'une part par le témoignage des « Siculi » contre Marcellus (Tit.-Liv., XXVI, 26, suiv.), de l'autre par les pétitions collectives de toutes les cités siciliennes (Cic. Verr., H, 42, 102, 45, 144, 50, 446; III, 88, 204); enfin par l'analogie connue (Marquardt, Manuel, 3, 4, 267). De ce qu'il n'y avait pas de commercium entre les différentes cités, il n'en faut pas conclure qu'il n'y avait pas de concilium. ^
(2) Le droit de frapper des monnaies d'or et d'argent ne fut pas monopolisé aussi strictement par Rome dans les provinces qu'en Italie, évidemment parce que la monnaie d'or et d'argent frappée d'après le type non romain y était de moindre importance. Mais dans les provinces aussi, les hôtels des monnaies ne durent, on
lement la propriété foncière fut respectée dans toute la Sicile; car propriété, le principe, que la terre placée en dehors de l'Italie tombait par le droit de la guerre aux mains des Romains, était encore inconnu aux Romains ; mais les communautés siciliennes et sardes conservèrent, en général, leur gouvernement particulier et une certaine autonomie. Les constitutions démocratiques furent partout mises de côté, et dans toutes les villes la puissance fut livrée aux mains des consuls qui représentaient l'aristocratie urbaine; de plus, les communautés de Sicile, au moins, furent obligées d'instituer une espèce d évaluation générale correspondant au cens romain qui se faisait tous les cinq ans ; c'était là le résultat nécessaire de la subordination au Sénat romain, qui n'aurait pas pu gouverner avec des ecclesiœ grecques, et sans la surveillance des ressources financières et militaires des communautés dépendantes; le même système fut suivi, du reste, sous tous les rapports dans les territoires italiques.
Mais auprès de cette égaillé essentielle de droits, on vit s'établir Sium?. entre les communautés italiques d'une part et lescitésd'outre-merde l'autre une distinction pratique, il est vrai, mais très-importante dans ses effets. Les communautés d'outre-mer ne fournissaient pas de contingent ûxe à l'armée ou à la flotte (1), et elles perdirent le droit de porter les armes, au moins en ce sens que leurs soldats ne pouvaient être employés que sur l'appel des préteurs romains pour la défense de leur propre pays, et que le gouvernement romain était libre d'envoyer à son gré des troupes italiques dans les iles. Au lieu de contingent, ou payait à Rome le dixième des produits agricoles de la Sicile,
général, frapper que des monnaies de cuivre ou de petites monnaies d'argent ; les communautés même les mieux traitées de la Sicile romaine, telles que les Mamertini, les Kentoripini, les Alaetini, les Segestani, et les Panormitains même ne battaient que de la monnaie de cuivre.
(1) Cela est impliqué dans l'expression de Hiéron (Tit.-Liv., XXII, 37); il savait, dit-il, que les Romains n'employaient que de l'infanterie et de la cavalerie romaines et latines, et qu'ils admettaient tout au plus • les étrangers » dans les troupes légères.
et une taxe de cinq pour cent sur la valeur de tous les articles de commerce exportés des ports de Sicile, ou qu'on y importait. Ce n'était pas là au fond une mesure nouvelle. Les impôts levés par le roi de Perse et la république de Carthage avaient le même caractère que cette dime, et, en Grèce même, une taxe semblable avait été pendant longtemps associée, sur le modèle oriental, avec la tyrannie, et parfois même avec l'hégémonie. Les Siciliotes en particulier avaient longtemps payé la dime, soit à Syracuse, soit à Carthage, et avaient longtemps levé des droits de douane pour le compte des autres : « Nous avons, dit Cicéron, reçu les cités de Sicile dans notre clientèle et notre protection, en les laissant continuer à vivre sous la même loi qui les avait gouvernées jusqu'alors, et elles ont obéi à la république romaine de la même manière qu'elles avaient obéi jusque-là à leurs propres maîtres. » On doit tenircomptedecela; mais continuer une injustice, c'est la commettre. Appliqué non pas aux sujets, qui ne faisaient que changer de maîtres, mais à leurs nouveaux maîtres, l'abandon du principe à la fois sage et maguanime de la politique romaine, suivant lequel Rome ne devait accepter de ses sujets que le service militaire, et jamais une compensation pécuniaire, cet abandon eut une importance fatale, eu comparaison de laquelle tout allégement dans les impôts et dans la manière de les lever, non plus que toutes les exceptions de détail, n'avaient aucune valeur. De telles exceptions étaient faites, sans doute, en différentes circonstances. Messana fut admise directement dans la confédération des togati, et, comme les cités grecques d'Italie, fournit son contingent à la flotte romaine. Un certain nombre d'autres cités : Segesta et Halikiœ, qui, les premières parmi les villes carthaginoises de Sicile, avaient passé à l'alliance romaine, Kentoripa, ville intérieure de l'Est, qui avait pour mission de surveiller le territoire de Syracuse tout voisin (1), sur la côte nord Alœsa, qui, la première des villes
(1) Ceci est prouvé par un simple regard jeté sur la carie, et aussi par la disposition exceptionnelle remarquable qui permettait aux Kentoripiui de s'établir sur
grecques libres, s était attachée aux Romains; surtout Panormos, jusque-là capitale de la Sicile carthaginoise, et destinée à continuer d'être celle de la Sicile romaine, si elle ne fut pas admise dans la confédération militaire d'Italie, reçut avec d'autres faveurs l'immunité des tributs et de la dime, de sorte que sa situation, au point de vue financier, était plus favorable même que celle des communautés italiques. Les Romains appliquèrent aussi à la Sicile la vieille règle de leur politique, en subdivisant les communautés dépendantes en plusieurs classes, avec des privilèges différents; mais les communautés de Sicile et de Sardaigne occupèrent, en somme, une position non d'alliance dépendante, mais de sujétion tributaire bien caractérisée.
Jl est vrai que cette distinction profonde entre les cités qui four- L , nissaient des contingents et celles qui payaient tribut, ou qui, du F moins, ne fournissaient pas de contingent, ne coïncidait pas exactement, au point de vue légal, avec la distinction entre l'Italie et les provinces. Des communautés d'outre-mer pouvaient appartenir à la confédération italienne; les Mamertins, par exemple, étaient sur le pied d'égalité avec les Sabelliens italiques, et il n'y avait même pas d'obstacle légal qui empêchât l'établissement de nouvelles communautés avec les droits latins en Sicile el en Sardaigne aussi bien que dans les territoires situés en deçà des Apennins. Des cités du continent, pouvaient être privées du droit de porter les armes et devenir tributaires : cela était déjà arrivé pour certains districts celtes du Pô, et ce système fut fort étendu dans la suite des temps. Mais, en réalité, les cités qui fournissaient des contingents eurent une situation aussi prépondérante sur le continent que les cités tributaires dans les îles ; et tandis que Rome ne songeait pas à faire des établissements italiques dans la Sicile, avec sa civilisation hellénique, ou dans la Sardaigne, elle avait sans doute
tons les points île la Sicile. Ils avaient besoin, comme espions romains, de la plus yraude liberté de mouvement. Eu outre Kentoripa paraît avoir été au premier rang des cités qui passèrent à Rome.
dès lors résolu non-seulement de soumettre la contrée barbare entre l'Apennin et les Alpes, mais aussi, à mesure que les conquêtes avançaient, d'y établir de nouvelles communautés d'origine italique, avec les droits latins. Ainsi, les possessions d'outre-mer ne furent pas seulement réduites à un état de sujétion, mais destinées à rester éternellement sujettes; tandis que le territoire officiel récemment assigné aux consuls, ou, ce qui est la même chose, le territoire continental des Romains, devait devenir une Italie plus étendue, qui irait des Alpes à la mer Ionienne. Au premier abord, il est vrai, cette conception essentiellement géographique de l'Italie ne coïncidait pas complètement avec la conception politique de l'Italie confédérée : elle était sous un rapport plus large, sous un autre plus étroite. Mais dès lors les Romains considérèrent tout l'espace qui atteignait les Alpes comme Yltalia, c'est-à-dire le domaine présent ou futur des togati , et comme cela exista et existe encore dans l'Amérique du Nord, la frontière fut provisoirement désignée au point de vue géographique, jusqu'au moment où le terrain serait également occupé au point de vue politique par l'extension de la colonisation (1).
(1) Cette distinctiou entre l'Italie comme continent romain ou province consulaire d'une part et le territoire d'outre-mer ou province prétorienne de l'autre apparaît déjà dans le VI e siècle, appliqué de manière diverse. La règle religieuse, suivant laquelle certains prêtres ne pouvaient pas quitter Rome (Val. Max., 1,1,2) fut interprétée sans doute en ce sens qu'ils ne devaient pas traverser la mer. (Tit.-Liv., Ép. XIX, 37, 51; Tac. Ann. 111, 58, 71; Cic. Phil. XI, 8, 18; Conf. Tit.-Liv., XXVIII, 38, 44, ep., 59). La distinction apparaît plus clairement encore dans l'interprétation qu'on proposa, en 544, de l'ancienne règle : que le consul ne pouvait nommer le dictateur que sur le sol romain, en ce sens que le sol romain comprenait toute l'Italie (Tit.-Liv., XXVII, 5). L'érection du district celte placé entre les Alpes et l'Apennin eu une circonscription particulière, distincte du territoire consulaire et régulièrement sujette à un magistrat spécial, fut l'ouvrage de Sylla. Il ne faut pas naturellement objecter, à ce point de vue, que déjà au vi« siècle la Gaule ou Ariminum était souvent désignée sous le nom de province (provintia), appartenant ordinairement à l'un des consuls. Provincia, comme on le sait, désignait dans l'ancien langage non pas ce que nous appelons maintenant province, c'csl-à-dire un espace particulier assigné comme circonscription à un
EXTENSIOxN DE L'ITALIE A SES FRONTIÈRES NATURELLES. 283
Dans la mer Adriatique, à l'entrée de laquelle la colonie puis* santé et dès longtemps préparée de Brundisium avait enfin été fondée pendant la guerre avec Carthage, 510 (244), la suprématie de Rome avait été dès l'abord incontestée. Dans la mer Occidentale, Rome avait dû écarter ses rivales ; dans la mer Orientale, les querelles des Grecs amenèrent les choses au point que tous les Étals de la Péninsule durent rester impuissants ou Tétaient en effet. Le plus important de ces Etats, la Macédoine avait été, sous l'influence de l'Égypte, repoussée de la mer Adriatique supérieure par les Éloliens, comme du Péloponèse par les Achéens, et était à peine en état de protéger les frontières du nord contre les Barbares. Uue preuve du désir qu'avaient les Romains d'abaisser la Macédoine et son allié naturel le roi de Syrie, et de leur étroite alliance avec l'Égypte pour cet objet, c'est l'offre remarquable qu'à la fin de la guerre avec Carthage, ils firent au roi Ptolémée III Évergète, de l'aider dans la guerre qu'il faisait, à cause du meurtre de Bérénice, contre Seleukus II Kallinikos de Syrie , et dans laquelle, vraisemblablement, la Macédoine avait pris parti pour ce dernier. Eu général, les relations de Rome avec les États helléniques devinrent plus intimes; le Sénat négociait déjà avec la Syrie, et intercéda auprès de Seleukus, dont nous venons parler, en faveur desTroyens, leurs frères d'origine.
Il n'y eut aucune intervention directe de Rome dans les affaires des puissances orientales, tant que Rome n'en eut pas besoin pour ses desseins. La ligue achéenne qui avait été coupée dans sa fleur par l'étroite politique de coterie d'Aralus, la république de lansquenets des Étoliens, le royaume de Macédoine en décadence suffisaient à s'abaisser réciproquement, sans que l'intervention romaine fût nécessaire; et les Romains évitèrent les acquisitions
magistrat principal permanent, mais simplement les fonctions assignées au magistrat particulier par la loi, le décret du Sénat, ou par convention, et, en ce sens, il était certainement permis à l'un des consuls d'entreprendre le gouvernement de l'Italie du Nord : ce fut même dans un temps la règle.
d'outre-mer avec autant de soin qu'ils les recherchèrent plus tard. Lorsque les Acarnaniens, faisant valoir le prétexte que, seuls de tous les Grecs, ils n'avaient pas pris part à la destruction de Troie,demandèrent aux descendants d'Énée de les défendre contre les Étoliens, le Sénat essaya une médiation diplomatique; mais lorsque les Étoliens eurent répondu à leur façon bizarre, l'intérêt d'antiquaire n'alla pas jusqu'à décider les sénateurs à entreprendre une guerre par laquelle ils débarrasseraient la Macédoine de son ennemi héréditaire; vers 515 (239).
Le fléau de la piraterie lui-même qui, dans un tel étal de choses, dominait presque exclusivement sur la côte de l'Adriatique, et dont le commerce italien avait beaucoup à souffrir , fut supporté par les Romains avec une patience merveilleuse, patience qui venait directement de leur aversion radicale pour la guerre maritime et du triste état de leur marine. Mais, à la fin, le fléau devint trop fort. Avec le concours de la Macédoine, qui ne trouvait plus l'occasion de continuer son ancienne fonction de protectrice du commerce grec contre les corsaires de l'Adriatique en faveur de ses ennemis, les maîtres deSkodra avaient décidé les tribus illyriennes, c'est-à-dire les populations qui correspondent à peu près aux Dalmates, aux Monténégrins et aux Albanais du nord actuels, à entreprendre en commun des expéditions de piraterie sur une grande échelle : avec des escadres complètes de leurs fins voiliers, navires à deux rangs de rames, les fameux vaisseaux liburniens, les lllyriens poursuivirent la guerre contre tout ce qui paraissait sur la mer ou sur les côtes. Les établissements grecs de ces parages, les villes insulaires de Issa (Lessa) et Pharos (Lésina), les puissantes villes cêtières d'Epidamnos (Durazzo) et d'Apollonia (au nord d'Avlone sur TAous) eurent en particulier à souffrir, et furent à plusieurs reprises assiégés par les Barbares. Mais plus au sud encore, les corsaires s établirent à Phœniké, la ville la plus florissante de l'Épire : en partie volontairement , en partie par contrainte, les Épirotes et les Acarnaniens entrèrent dans une alliauce
contre nature avec les flibustiers étrangers : la côte devint dangereuse jusqu'à Elis et Messène. C'est en vain que les Étoliens et les Achéens rassemblèrent tout ce qu'ils avaient de vaisseaux, pour arrêter ce fléau : dans une bataille en pleine mer, ils furent battus par les pirates, aidés de leurs alliés grecs; la flotte des corsaires put même à la fin s'emparer de la riche et importe île de Corcyre (Corfou). Les plaintes des marins italiotes, les supplications des anciens alliés de Rome, les Apolloniates, les prières pressantes des Isséens assiégés, obligèrent enfin le Sénat romain à envoyer au moins des ambassadeurs à Skodra. Les frères Gaius et Lucius Coruncanius allèrent demander au roi Agron de mettre fin à ce fléau. Le roi répondit que, selon le droit public des Illyriens, la piraterie était un trafic légal, et que le gouvernement n'avait pas le droit d'empêcher la flibusterie ; à quoi Lucius Coruncanius répondit que dans ce cas Rome s'occuperait de perfectionner la législation des Illyriens. A cause de cette réponse, peu diplomatique, il faut l'avouer, les deux ambassadeurs furent massacrés, sur l'ordre du roi, à ce que prétendirent les Romains, tandis qu'ils retournaient dans leur patrie, et l'extradition des meurtriers fut refusée. Le Sénat n'avait plus le choix des moyens. Au printemps de 525 (229), parut devant Apollonia uue flotte de deux cents vaisseaux contre skodra. de ligne, portant à bord une armée de débarquement. Les corsaires s'évanouirent devant cette flotte, tandis que l'armée démolissait les repaires des pirates ; la reine Teula , qui , après la mort de son époux Agron, avait pris les rênes du gouvernement au nom de son fils miueur Pinnès, assiégée dans sa dernière retraite, dut accepter les conditions que Rome dicta. Les tyrans de Skodra furent resserrés au nord comme au sud , dans leurs étroites frontières primitives, et durent renoncer à commander non -seulement à toutes les villes grecques, mais aussi aux Ardisei de Dalmatie, aux Parthini d'Epidamnos, aux Atintani de l'Épire septentrionale, au sud de Lissos (Alessio, entre Scutari et Durazzo) ; aucun vaisseau armé, et jamais plus de deux vaisseaux non armés ne devaient
m HISTOIRE ROMAINE.
paraître ensemble. La suprématie maritime de Rome sur l'Adriatique fut pleinement reconnue et de la manière la plus recommandable et la plus durable par cette rapide et énergique repression de Acquisition la piraterie. Mais on alla plus loin , et on s établit solidement sur
de territoire , .
en iiiyrie. |a côte orientale. Les Illyriens de Skorira devinrent tributaires des Romains; on établit comme dynaste dépendant de Rome et son allié sur les îles Dalmates et sur les côtes, Demetrius de Pharos, qui avait passé du service de Teuta à celui des Romains. Les villes grecques de Kerkyra, Epidamnos, Apollonia et les communautés des Alintani et des Parthini, furent attachées à Rome par les liens peu pénibles de la symmachie. Ces acquisitions sur la côte orientale de la mer Adriatique n'étaient pas assez étendues pour nécessiter la création d'un proconsul; à Kerkyra et peut-être dans d'autres territoires, il semble qu'on ait envoyé des gouverneurs de rang secondaire, et la haute surveillance de ces possessions parait avoir été également confiée aux magistrats qui gouvernaient l'Italie (1). Ainsi, comme la Sicile et la Sardaigne, les plus importantes stations maritimes de l'Adriatique étaient soumises aux Romains. Gomment aurait-il pu en être autrement? Rome avait besoin d'une bonne station navale dans l'Adriatique supérieure, et ses possessions sur le rivage italique ne la lui assuraient pas; les nouveaux 'créée**!?"" alliés, particulièrement les villes de commerce grecques, voyaient
Macedome. j ans | eg ft oma j ns leurs sauveurs , et firent sans doute ce qu'elles
(t) On trouve dans Polybc, XXII, 15, 6 (mal traduit par Titc-Live, XXXVIII, 11, Conf., XLIi, 37) un commandant romain résidant à Kerkyra, et dans Tite- Lîve, XLIII, 9, un à Usa. Nous avons de plus l'analogie du prœfectus pro Ugato msularum Baliarum (Ovelli, 732) et du gouverneur de Pandataria (C. J. N. 3528). La règle paraît avoir été en général, dans le gouvernement romain, de ne pas envoyer de prœfecti sénatoriaux dans les îles éloignées. Ces « lieutenants * présupposent en ce cas l'existence d'un magistrat suprême qui les nomme et les surveille; et cette suprême magistrature doit avoir été, à cette époque, les consuls. Plus tard, depuis la création des provinces de Macédoine et de Gallia Cisalpina, le gouvernement appartint à un de ces deux gouverneurs; le territoire proprement dit, dont il est ici question, le noyau de la province romaine subséquente d'Ulyrie, appartenait, on le sait, en partie au district administratif de César.
purent pour s'assurer d'une manière durable leur puissante protection ; dans la Grèce proprement dite , non-seulement personne n'était en état de s'y opposer; mais l'éloge des libérateurs était sur toutes les lèvres. On peut se demander s'il y avait plutôt pour les Grecs à se réjouir qu'à rougir , en voyant qu'au lieu des dix vaisseaux de ligne de la ligue achéenne , l'État le plus guerrier de la Grèce, deux cents voiles barbares étaient entrées dans leurs ports, et avaient résolu d'un seul coup le problème qui regardait proprement les Grecs, et devant lequel ils avaient si misérablement échoué. Mais si les Grecs étaient honteux de voir que le salut de leurs compatriotes vint de l'étranger, ils acceptèrent au moins de bonne grâce cette délivrance ; ils ne manquèrent pas d'admettre solennellement les Romains dans l'amitié de la nation grecque, en les faisant entrer aux jeux Isthmiques et aux mystères d'Eleusis.
La Macédoine se tut; elle n'était pas en état de protester par les armes, et dédaigna de le faire par des paroles. On ne rencontra aucune résistance; mais, néanmoins, en prenant pour elle la clef de la maison de son voisin, Rome s'était créé un ennemi dont on pouvait attendre, quand il aurait repris ses forces ou rencontré une occasion favorable, qu'il saurait bien un jour rompre le silence. Si l'habile et énergique roi Anligone Doson avait vécu plus longtemps, il eût déjà ramassé le gant qui lui était jeté; car, lorsque quelques années plus tard le dynaste Démétrius de Pharos se fut soustrait à la domination romaine, et eut, d'accord- avec les Istriens, recommencé, malgré les traités, la piraterie, et soumis les Atintani, reconnus indépendants par les Romains, Anligone fit alliance avec lui, et les troupes de Démétrius combattirent dans l'armée d'Antigone à la bataille de Sellasia, 552 (222). Mais Anligone mourut (hiver de 533-534(221-220) ; son successeur, Philippe, encore enfant, ne put empêcher le consul Lucius ^Emilius Paulus d'attaquer l'allié de la Macédoine, de détruire sa capitale, et de l'exiler de son propre pays, 535 (219).
Sur le continent de l'Italie proprement dite, au sud de l'Apennin, régnait une paix profonde depuis la chute de Tarente; la guerre de six jours avec Falerii, 515 (241), n'est guère qu'une curiosité. Mais vers le nord, entre le territoire de la confédération et la frontière naturelle de l'Italie, la chaîne des Alpes, il y avait encore de vastes territoires qui obéissaient imparfaitement aux Romains. Au delà des Apennins, ils ne possédaient qu'un petit espace entre l'OEsis au-dessus d'Ancône, et le Rubicon au-dessous de Cesena (1 ), à peu près les provinces actuelles de Forli et d'Urbino. Au sud du Pô se maintenait encore la puissante peuplade celte des Boïens (de Parme jusqu'à Bologne); près d'eux, à l'est, les Lingones; à l'ouest (dans le duché actuel de Parme), les Anari, deux petits cantons, probablement clients des Boïens, remplissaient la plaine. Là où celle-ci finissait, commençaient les Ligures qui, mêlés à quelques peuplades celtes, et établis sur l'Apennin au-dessus d'Arezzo e( de Pise, occupaient la région des sources du Pô. La plaine, au nord du Pô, était occupée dans sa partie orientale, à peu près de Vérone jusqu'à la côte, par les Vénètes, peuplade qui u'appartenait pas à la race celtique et qui était probablement d'origine illyrienne; entre ceux-ci et les montagnes de l'ouest étaient établis les Cenomani (vers B rescia et Crémone), qui frayaient peu avec les Celles, et se mêlaient beaucoup aux Vénètes, et les Insubres (près de Milan, la plus considérable des peuplades celtes d'Italie, et qui était en communication continuelle, non-seulement avec les communautés celtes répandues dans les vallées des Alpes, et avec celles qui étaient étrangères aux Celtes, mais aussi avec les cantons celles situés au delà des Alpes. Les portes des Alpes, le puissant fleuve, navigable sur près de cent lieues, la plus grande et la plus fertile plaine de l'Europe civilisée était alors, comme auparavant, entre les mains des ennemis héréditaires du nom italiole qui, quoique
(1) Selon les investigations récentes les plus sérieuses faites dans les localités, le Rubicon est le Fiumicino près de Savignano, qui cependant a maintenant changé de lit dans la partie supérieure de son cours.
humiliés et affaiblis, étaient cependant à peine nominalement dépendants, et restaient des voisins inquiétants, persévérant dans leur barbarie, et répandus par petites agglomérations dans ces plaines spacieuses, continuaient à paitre leurs troupeaux et à piller. On devait s'attendre à ce que les Romains se hâtassent de s emparer de ces régions; d'autant plus que les Celtes oublièrent bientôt leurs défaitesdanslescampagnesde471(283),472(282),etcommencèrent à se remuer de nouveau, et que, ce qui était encore plus inquiétant, les Celtes transalpins recommencèrent à se montrer au sud des Alpes. En fait, les Boïens avaient déjà, en Tannée 516(238), renouvelé la guerre, et leurs chefs Atis et Galatas, sans doute sans mandat de l'assemblée du peuple, avaient sommé les Transalpins de faire cause commune avec eux. Ces derniers avaient répondu en nombre à l'appel, et dans Tannée 518, une armée celtique, comme Rome n'en avait pas vu depuis longtemps, campa devant Ariminum. Les Romains, beaucoup trop faibles en ce moment pour chercher le combat, conclurent un armistice, et laissèrent, pour gagner du temps, des envoyés des Celtes aller à Rome, pour traiter de la cession d'Ariminum : on aurait dit que les temps de Brennus étaient revenus. Mais une circonstance imprévue mit fin à la guerre, avant qu'elle fût réellement commencée. Les Boïens, peu satisfaits de leurs alliés qu'ils n'avaient pas appelés et craignant pour leur propre territoire, eurent des différends avec les Transalpius : les deux années celtes en vinrent aux mains, et après que les chefs des Boïens eurent été assassinés par leurs propres soldats, les Gaulois transalpins retournèrent dans leurs cantons. Cette défection livrait les Boïens aux Romains, et il dépendait de ceux-ci de les expulser comme les Sénones, ou au moins de les refouler jusqu'au Pô : ils préférèrent leur accorder la paix en échange d'une cession de territoire, 518 (236). La raison de celle condescendance vint sans doute de ce qu'on attendait alors la reprise de la guerre avec Cartilage; mais lorsque la cession de la Sardaigne eut éloigné cette perspective, la politique bien entendue commandait aux Romains
de prendre possessiou des territoires qui s'étendaient jusqu'aux Alpes aussi rapidement el complètement que possible, et, en conséquence, l'appréhension conlinuelle que les Celtes avaient de celte invasion romaine était suffisamment justifiée. Cependant les Romains ne se hâtèrent pas; de sorte que les Celtes commencèrent eux-mêmes la guerre, soit que les assignations de terres romaines sur la côle orientale, 522 (232), quoique n'étant pas proprement dirigées contre eux, les eussent inquiétés, soit qu'ils fussent persuadés qu'une guerre avec les Romains pour la possession de la Lombardie était inévitable ; soit que, ce qui parait le plus vraisemblable, le peuple impatient des Celles fût déjà fatigué de l'inaction et désirât commencer une nouvelle expédition. A l'exception des Cenomani, qui étaient alliés aux Vénètes et se déclarèrent pour les Romains, tous les Celtes d'Italie se réunirent, et ou vit se joindre à eux les Celtes de la vallée supérieure du Rhône, ou du moins une bande nombreuse d'aventuriers de ce pays, commandés par Concolitanuset Aneroeslus (1). Les généraux celles marchèrent sur l'Apennin avec cinquante mille fantassins et vingt mille cavaliers ou soldats combattant sur des chariots, 529 (225). Les Romains ne s'attendaient pas à une attaque de ce côté, et n'avaient pas compté que les Celtes, négligeant l'attaque des places fortes sur la côle orientale, et la protection de leurs frères, marcheraient directement sur la capitale. Peu de temps auparavant, une horde celtique sem-
(1) Ceux-ci, que Polybe appelle « Celtes des Alpes et du RhAne, » et qui, en raison de leur caractère d'aventuriers militaires, sont appelés Gesatae (lansquenets), sont appelés Germani dans les Fastes Capitolins. Il est possible que les annalistes contemporains n'aient mentionné que les Celtes, et que ce fut la spéculation historique de l'âge de César et d'Auguste, qui décida les éditeurs des Fastes à les appeler « Germains. » Si, d'autre part, la mention des Germains dans les Fastes était basée sur des documents contemporains, auquel cas ce serait la plus ancienne mention de ce nom, nous devons la considérer comme désignant non les races germaniques connues plus tard sous ce nom, mais une horde celtique, et cette hypothèse a d'autant plus de droit à être adoptée, que, suivant les vues des meilleurs philologues, le nom Germant n'est pas d'origine germaine, mais celtique, et signifie proprement « crieurs. »
blable avait fondu sur la Grèce : le danger élait sérieux, et le paraissait plus encore qu'il ne Tétait. L'idée que cette fois la destruction de Rome était inévitable et que le sol romain élait fatalement destiné à devenir la proie des Gaulois , était même tellement répandue à Rome dans la multitude, que le gouvernement ne trouva pas au-dessous de sa dignité de combattre l'absurde superstition de la * multitude par un acte encore plus absurde, en faisant ensevelir vivants sur le Forum romain, un homme et une femme gauloise. Ils faisaient en même temps de plus sérieux préparatifs. Des deux armées consulaires, dont chacune comptait environ vingt-cinq mille fantassins et douze mille cavaliers, l'une était sous Gaius Atilius Régulus en Sardaigne, l'autre sous Lucius iEmilius Papus, près d'Ariminum : elles reçurent toutes deux Tordre de se porter le plus rapidement possible vers TÉtrurie menacée. Les Celtes avaient déjà été obligés de laisser chez eux une garnison, pour faire face aux Génomanes et aux Vénètes, alliés de Rome ; alors, le contingent des Ombriens reçut Tordre de s'avancer des montagnes vers la plaine des Boïens, et d'y faire tout le mal possible à l'ennemi sur son propre sol. Le contingent étrusque et sabin devait occuper les Apennins, et, s'il était possible, barrer le passage, jusqu'à ce que les troupes régulières pussent arriver. Par toute l'Italie, qui dans celte occasion reconnut en Rome son champion, on enrôla les hommes en état de porter les armes, et on réunit des vivres et des munitions.
Tout cela, cependant, demandait du temps. Les Romains, cette fois, s'étaient laissé surprendre, et il était trop tard pour sauver TÉtrurie. Les Celtes trouvèrent l'Apennin à peine gardé, et pillèrent sans combat les riches plaines du territoire toscan, qui, depuis longtemps, n'avaient pas vu d'ennemis. Bientôt ils furent près de Clusium, à trois jours de marche de Rome, lorsque l'armée d'Arimiuutn, commandée par le consul Papus, paruldans leur plaine, tandis que la milice étrusque, qui, après que les Gaulois avaient traversé l'Apennin, s'était réuuie sur leurs derrières, suivait la
marche de l'ennemi. Ud soir, que les deux armées étaient déjà campées, et que les feux du bivac étaient allumés, l'infanterie celle se remit en marche, et fil retraite vers la route de Fsesulae (Fiesole); la cavalerie occupa les postes avancés pendant la nuit, et suivit le corps d'armée principal le lendemain matin. Lorsque la milice toscane, qui avail campé très-près de l'ennemi, s'aperçut de son départ, elle s'imagina que l'ennemi était dispersé, et se hàla de le poursuivre. Les Gaulois avaient compté sur ce résultat; leur infanterie, qui s'était reposée et qui était rangée en ordre, attendit, sur un terrain de son choix, la milice romaine, qui arriva fatiguée de sa longue marche et eu désordre. Six mille hommes tombèrent après un combat acharné, et le reste de la milice, qui avail été obligé de se retirer sur une hauteur, aurait certainement péri, si l'armée consulaire n'avait paru en temps opportun. Cela décida les Gaulois à retourner vers leur pays. Leur plan habilement combiné d'empêcher la réunion des deux armées romaines, et d'anéantir séparément la plus faible, n'avait réussi qu'à moitié; ils songèrent d'abord et avant tout à mettre en sûreté leur riche butin. Pour avoir des marches plus faciles, ils se dirigèrent du district de Chiusi, où ils se trouvaient, à la côte basse, et suivaient le rivage, lorsqu'ils rencontrèrent un obstacle inattendu. C'étaient les légions sardes qui avaient débarqué près de Pise, et qui, arrivées trop tard pour empêcher le passage de l'Apennin, s'étaient mises immédiatement eu marche et avançaient le long de la côte dans uuc direction contraire à celle des Gaulois. Auprès de Telamon (à l'embouchure de TOmbrone), ils rencontrèrent l'en-, nemi. Tandis que l'infanterie romaine avançait en ordre serré sur la grande roule, la cavalerie, conduite par le consul Gaius Atilius Régulus en personne, faisait un mouvement de côté pour prendre les Gaulois en flanc et pour informer le plus tôt possible l'autre armée, commandée par Papus, de son arrivée. Un terrible combat de cavalerie s'engagea, et plus d'un brave Romain y périt avec Régulus lui-même ; mais celui-ci u avait pas sacrifié sa vieen vain ; son
but élait atteint. Papus eut connaissance du combat et comprit la situation des choses ; il mil à la hâte en ordre ses légions, et l'armée celte l'ut enveloppée des deux côtés par les Romains. Elle prit courageusement ses dispositions pour le double combat, les Gaulois Transalpins et les Insubres contre les troupes de Papus ; les Tanusci des Alpes et les Boiens contre les légions sardes; le combat de cavalerie se poursuivit à part sur le flanc. Les . forces n'étaient pas inégales, et la position désespérée des Gaulois les obligeait à une résistance acharnée. Mais les Transalpins, qui n'étaient habitués qu'au combat de près, reculèrent devant les traits des tirailleurs romains; dans le combat singulier, la trempe supérieure des armes romaines donna le désavantage aux Gaulois; enfin, une attaque de flanc de la cavalerie romaine victorieuse décida la journée. Les cavaliers celtes échappèrent ; l'infanterie, enfermée entre la mer et les trois armées romaines, n'avait aucun moyen de salut. Dix mille Celtes avec leur roi Goncolitanus furent faits prisonniers, quarante mille restèrent sur le champ de bataille; Anerœstus et sa suite s'étaient, suivant la coutume celtique, donné eux-mêmes la mort.
Le triomphe était complet, et les Romains étaient bien décidés A £XU° 9 n u? à rendre impossible le retour de semblables invasions par la sou- \"X? r P e? mission complète des Celtes en deçà des Alpes. Les Boïens se rendirent sans résistance Tannée suivante 530 (224) après les Lingons, et l'année d'après 531 (223), les Anari imitèrent leur exemple; par là toute la plaine jusqu'au Pô se trouva entre les mains des Romains. La conquête de la rive septentrionale coûta de plus rudes combats. Gaius Flaminius traversa le fleuve sur le territoire nouvellement acquis des Anari (vers Plaisance), 531 (223); mais dans sa traversée, et surtout lorsqu'il s'établit sur le rivage opposé, il subit de telles pertes, et se trouva, avec le fleuve à dos, dans une situation si périlleuse, qu'il capitula avec l'ennemi pour se retirer sain et sauf; les Insubres eurent la folie d'y consentir. A peine
s'était-il échappé, qu'il rentra de nouveau dans le canton des il. 19
Ce no ma ni et les entraîna avec lui sur le territoire des Insubres. Ceux-ci comprirent trop lard ce qui allait se passer; ils tirèrent du temple de leur déesse les étendards d'or, qu'on nommait les « immobiles, » et présentèrent la bataille aux Romains avec toute leur armée, forte de cinquante mille hommes. La position des Romains était périlleuse; ils étaient établis sur un fleuve (peut-être l'Oglio), séparés de leur patrie par le territoire ennemi et obligés de s'en reposer, pour l'assistance dans le combat comme pour leur ligne de retraite, sur la fidélité incertaine desCenomani. Il n'y avait pas cependant deux partis à prendre. On plaça les Gaulois qui combattaient dans les rangs romains sur la rive gauche du fleuve; sur la rive droite, en face des Insubres, on plaça les légions, et on rompit les ponts, pour n'avoir, au moins, rien à craindre, sur les derrières, d'alliés équivoques.
Il est vrai que, par celle disposition, le fleuve leur coupait la retraite, qu'ils ne pouvaient effectuer qu'à travers l'armée ennemie. Mais la supériorité des armes romaines et de la discipline romaine assura la victoire ; l'armée se fit jour en combattant ; la lactique romaine avait une fois de plus réparé les fautes stratégiques. La victoire appartenait aux soldats et aux officiers, non au général, qui ne triompha que par la faveur du peuple et contre la décision fort légitime du sénat. Les Insubres auraient volontiers accepté la paix, mais Rome demandait une soumission sans conditions, et on n'en était pas encore là. Ils cherchèrent à se soutenir avec l'aide de leurs compatriotes du Nord et avec trente mille mercenaires levés dans ce pays et joints à leur propre milice, ils allèrent, l'année suivante, à la rencontre des deux armées consulaires qui étaient passées du territoire cénoman dans le leur, 552 (222). Il se livra encore plus d'un rude combat ; dans une diversion que les Insubres firent contre la forteresse romaine de Claslidium (Gasteggio, audessous de Pavie), sur la rive droile du Pô, le roi gaulois Virdumarus péril de la main du consul Marcus Marcellus. Mais après une bataille d'abord à moitié gagnée par les Celles, mais décidée
à la fin en faveur des Romains, le consul Guseus Scipio prit d'assaut la capitale des Insubres, Mediolanum, et ce succès, joint à la prise de la ville de Comum, mit fin à la résistance. Les Celtes L * t™"**" d'Italie se trouvaient ainsi complètement vaincus, et de même TomâLÎ' qu'auparavant les Romains avaient montré aux Grecs la différence qui existait entre la puissance maritime des Romains et celle des Grecs , ils venaient de prouver qu'ils étaient en étal de garder les portes de l'Italie contre les incursions, autrement que la Macédoine ne défendait l'accès de la Grèce, et qu'en dépit de toutes les dissensions intérieures, l'Italie était aussi unie contre l'ennemi national que la Grèce était divisée.
La frontière des Ajpes était atteinte, en ce sens que toute la plaine du Pô était, ou bien sujette des Romains, ou, comme le territoire cénoman et vénète, possédée par des alliés dépendants : il fallait cependant du temps pour tirer les conséquences de celle victoire et pour romaniser le pays. On s'y prit de diverses manières. Dans les montagnes du nord-ouest de l'Italie et dans les districts éloignés entre les Alpes et le Pô , on toléra en somme les anciens habitants; les nombreuses soi-disant guerres qui furent soutenues, par exemple, contre les Ligures, d'abord en 516 (238), paraissent avoir été plutôt des chasses aux esclaves , et quoique souvent les cantons et les vallées se soumissent aux Romains, la domination n'était ordinairement là qu'un vain nom. L'expédition dirigée contre l lstrie, 333(221) parait n'avoir eu elle-même d'autre but que d'anéantir les derniers repaires des pirates de l'Adriatique et d'établir le long de la côte , entre les conquêtes italiques et les possessions romaines situées sur l'autre rivage , une communication continentale. Au contraire, les Celles des contrées situées au sud du Pô étaient voués sans ressource à la destruction; car, grâce au lien relâché qui unissait les nations celtiques , aucun des cantons du Nord ne prenait parti, sauf à prix d'argent, pour leurs compatriotes d'Italie, et les Romains voyaient en ceux-ci non-seulement l'ennemi national , mais les usurpateurs de leur héritage naturel. La vaste
assignation de terres de 522 (232) avait déjà rempli de colons romains le territoire situé entre le PicenumetAriminum;on alla plus loin dans cette voie, et il n'était pas difficile de chasser et de déraciner du sol une population à demi barbare, ne connaissant qu'à moitié l'agriculture, et qui ne possédait pas les villes fermées. La grande chaussée du Nord, qui vraisemblablement avait été menée depuis quatre-vingts ans par Olricoli jusqu'à Narni, et prolongée peu de temps auparavant jusqu'à la forteresse nouvellement fondée de Spoletium, 514(240), fut encore en 534 (240), sous le nom de voie Flaminienne, continuée jusqu'à la côte par la ville de marché nouvellement établie de Forum Flaminii (près de Foligno), par le passage de Furlo, et de là le long de la côte de Fanum (Fano) à Ariminum. Ce fut la première roule artificielle qui traversa l'Apennin et réunit les deux mers italiques. On se hâta de couvrir de villes romaines les fertiles territoires nouvellement acquis. Déjà on avait fondé sur le Pô lui-même la solide forteresse de Placentia (Plaisance), pour couvrir le passage du fleuve; déjà on avait établi Crémone sur la rive gauche, et on avait beaucoup avancé la construction des murs de Mutina (Modène) sur le territoire conquis sur lesBoïens du côté de la rive droite; on faisait même déjà des préparatifs pour de nouvelles assignations de terre et pour continuer la grande voie , lorsque des événements inattendus vinrent empêcher les Romains de continuer à recueillir les fruits de leurs succès.