‹ Histoire romaine (volume 5)Chapitre 4 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

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Dans le lemps de la domination incontestée de Rome, les Grecs essayaient d'irriter les Romains, leurs maîtres, en attribuant la grandeur romaine à la fièvre qui avait emporté Alexandre de Macédoine, le 11 juin 431 (323). Comme le retour vers le passé n'était pas consolant, on se complaisait dans la pensée de ce qui aurait pu arriver, si le grand roi, comme c'était son intention lorsqu'il mourut, s'était tourné vers l'ouest, et avait disputé avec sa flotte l'empire de la mer aux Carthaginois, et avec ses phalanges l'empire de la terre aux Romains. Il n'est pas impossible qu'Alexandre ail nourri une pareille pensée, et on n'a pas besoin, pour se l'expliquer, de se dire qu'un autocrate, qui. a en abondance des vaisseaux et des soldats, ne peut guère donner de limites à son ambition militaire. Il était digne du grand roi grec de protéger les Siciliens contre Carlhage, les Tarentins contre Rome, et démettre un terme à la piraterie sur les deux mers; les ambassades italiques qui paraissaient en quantité innombrable à Babyionc, brut-

tiennes, lucaniennes, élrusques (1), lui donnèrent de fréquentes occasions de connaître ia situation de la péninsule et d'en tirer certaines conclusions. Cartilage, avec ses nombreuses relations dans l'Orient, avait dù attirer les regards du puissant roi, et vraisemblablement il était dans son intention de changer en un empire réel la domination nominale du roi de Perse sur la colonie syrienne. On voit quelles étaient les préoccupations de Cartilage par la présence d'un espion phénicien dans l'entourage intime d'Alexandre. Ce pouvaient élre des rêves ou des plans sérieux; mais le roi mourut, saus s'être occupé des affaires d'Occident, et toute pensée de ce genre fut ensevelie dans sa tombe. Pendant quelques années seulement, un Grec avait concentré entre ses mains toute la puissance intellectuelle de l'hellénisme et toute la force matérielle de l'Orient; avec sa mort, il est vrai, l'œuvre de sa vie, la fondation de l'Hellénisme en Orient, ne disparut. en aucune façon ; mais l'empire mal joint s'éparpilla, et au milieu des rivalités qui divisèrent les Étals formés de ses débris, la véritable destination de cet empire, la propagation de la civilisation grecque dans l'Orient, fut, sinon détruite, au moins affaiblie et obscurcie. Dans de semblables circonstances, ni les États grecs, ni les Étals égypto-asiatiques ne pouvaient penser à s'établir solidement dans l'Occident, ni à se tourner vers Carthage ou vers Rome. Les systèmes politiques de l'Orient et de l'Occident se

(t) Le fait que les Romains auraient également envoyé des ambassadeurs auprès d'Alexandre, à Babylone, repose sur le témoignage de Glitarque, (Plin. Hist. Nat. t III, 5-57), à qui les autres témoignages qui rapportent ce fait (Aristos et Asklepiade dans Arrien, VII, 15-5; Memnon, c. 25) ont été sans doute empruntés. Clitarque était du reste contemporain de ces événements; mais sa Vie d'Alexandre n'en est pas moins décidément plutôt un roman historique qu'une histoire ; et , dans le silence des biographes dignes de confiance (Arrien, A. A. 0., Tite-Live IX, 18), et vu les détails romanesques de ce récit, suivant lequel, par exemple, les Romains auraient envoyé une couronne d'or à Alexandre, et celui-ci aurait prédit la grandeur future de Rome, on ne peut s'empêcher de mettre cette narration au nombre des petites ornementations que Glitarque a introduites dans l'histoire. II. 6

trouvaient en présence, sans pouvoir s'entre-choquer l'un l'autre, et en particulier Rome resta parfaitement étrangère aux péripéties de cette époque. Il ne put s'établir entre ces peuples que des relations économiques; ainsi, par exemple, l'État libre de Rhodes, le plus brillant champion de la politique commerciale de neutralité en Grèce, et par là l'intermédiaire universel du commerce dans un temps de guerre perpétuelle, fit, vers 448 (306), un traité avec Rome, naturellement un traité tel qu'il en peut exister entre un peuple marchand et les dominateurs des côtes de Cœre et de Campanie. L'enrôlement des mercenaires qui allaient du centre universel d'enrôlement de cette époque, la Grèce, en Italie et en particulier à Tarente, n'eut qu'une influence très-secondaire sur les rapports politiques des deux pays, par exemple sur ceux de Tarente avec sa métropole Sparte; en somme, ces enrôlements n'étaient que des affaires commerciales, et Sparte, quoiqu'elle fournit régulièrement aux Tarentins ses généraux dans les guerres d'Italie, n'était pas plus en lutte avec les Italiotes que, par exemple, dans la guerre de l'indépendance américaine, les États allemands avec l'Union, dont les adversaires achetaient chez eux des soldats. R dcp^fi ue Pyrrhus, roi d'Épire, n'était pas autre chose qu'un général d'aventure : il n'en était pas moins un chevalier errant, parce que sa généalogie remontait à Éaque et à Achille, et parce que, s'il avait eu un caractère pacifique, il aurait régné sur un petit peuple de montagnards, sous la suprématie macédonienne; il aurait tout au plus pu vivre et mourir daus une liberté isolée. On l'a souvent comparé à Alexandre de Macédoine; et, sous quelques rapports, la fondation d'un royaume grec d'Occident, dont le noyau aurait été l'Épire, la grande Grèce et la Sicile, qui aurait commandé les deux mers italiques et placé Rome et Carlhage au rang des peuples frontières barbares du système hellénique, qui aurait dominé eu un mol depuis le pays des Celles jusqu'à celui des Indiens, celait une pensée grande et habile comme celle qui avait fait traverser THellespont au roi de Macédoine. Mais

il y a plus qu'une différence de résultais entre les deux expéditions. Alexandre pouvait, avec son armée macédonienne qu'il menait à la baguette, disputer la prééminence au roi de Perse; mais le roi de l'Épire, qui était à peu près, en comparaison de la Macédoine, ce qu'est aujourd'hui la Hesse comparée à la Prusse, n'avait qu'une armée nominale, composée de mercenaires et d'alliés, dont le concours dépendait de combinaisons politiques hasardeuses. Alexandre entrait dans la Perse en conquérant; Pyrrhus arrivait en Italie comme général d'une coalition d'Étals secondaires; Alexandre laissait derrière lui ses États tranquilles par suite de la soumission absolue de la Grèce et grâce à la puissante armée qui y demeurait sous les ordres d'Antipaler; Pyrrhus ne pouvait compter, pour l'intégrité de ses États, que sur la parole d'un voisin peu sûr. Pour les deux conquérauls, leur pays devait nécessairement, si leurs plans réussissaient, cesser d'être le centre du nouvel empire ; mais il était plus praticable de transporter le siège de la puissance macédonienne à Babylone, que de fonder une dynastie militaire à Tarenle où à Syracuse. La démocratie des républiques grecques, quoiqu'elle fût une perpétuelle agonie, ne pouvait pas entrer dans les cadres étroits d'un État militaire; Philippe savait bien pourquoi il n'avait pas incorporé les républiques grecques à son royaume. Il n'y avait pas à redouter en Orienl une résistance nationale; il y avait là des nations dominantes et des nations asservies depuis longtemps, et le changement de despotes était, pour la masse des populations, indifférent et souvent même désiré. En Occident, on pouvait vaincre les Romains, les Samnites et les Carthaginois; mais il n'était au pouvoir d'aucun conquérant de changer les Ilalioles en fellahs égyptiens, ou de faire des paysans romains des barons grecs tributaires. Quand on considère la puissance personnelle, les alliés, la force des adversaires, le plan du Macédonien paraît vraiment praticable, celui de l'Épirote une entreprise impossible; l'un semble l'accomplissement d'une grande tâche historique, l'autre une erreur brillante; l'un la fondation d'un nouveau sys-

tème d'Étals et d'une nouvelle phase de la civilisation, l'autre un remarquable épisode historique. L'œuvre d'Alexandre lui a survécu, quoique le créateur en soit mort prématurément. Pyrrhus put voir de ses propres yeux la ruine de tous ses plans, avant que la mort l'emportât.

C'étaient deux grandes et intelligentes natures; mais Pyrrhus n'était que le premier général de sou temps, Alexandre en était le plus grand homme d'État, et si c'est le discernement entre le possible et l'impossible qui dislingue le héros de l'aventurier, Pyrrhus a aussi peu de droits à être comparé à son illustre parent, que le connétable de Bourbon à Louis XI.

Il s'est attaché cependant un prestige au nom de l'Épirole; un intérêt particulier, qui vient en partie de sa personnalité chevaleresque et attachante, en punie et surtout de cette circonstance qu'il a été le premier Grec qui ait rencontré les Romains sur un champ de bataille. Avec lui ont commencé ces relations entre Rome et la Grèce, sur lesquelles reposent tout le développement postérieur de la civilisation antique et une part considérable de la civilisation moderne. La lutte entre les phalanges et les cohortes, les mercenaires et l'année nationale, entre la royauté militaire et le gouvernement sénatorial, entre les talents individuels et l'énergie nationale; celte lutte entre Rome et l'hellénisme a été engagée pour la première fois dans les batailles de Pyrrhus contre les généraux romains; et quoique le parti vaincu ait fait souvent depuis un nouvel appel aux armes, toutes les batailles subséquentes n'ont fait que confirmer le premier arrêt. Quoique la Grèce ait succombé sur les champs de bataille comme sur la place publique, sa victoire n'a pas moins été décisive dans toute compétition étrangère à la politique, et ces luttes faisaient déjà pressentir que le triomphe de Rome sur les Hellènes serait tout autre que la défaite des Gaulois et des Phéniciens ; les charmes de Vénus ne commencèrent à s'exercer, que lorsque la lance l'ut brisée et que le casque et le bouclier furent mis de côté.

Le roi Pyrrhus était le fils d'un Éacide, du roi des Molosses c, h 7« e iS r r e et (pays de Janina), qui. reconnu par Alexandre comme parent et aD ?j7rhu$. de comme fidèle feudataire, avait été, après sa mort, enveloppé dans les troubles de la politique de famille, et y avait perdu son royaume et bientôt la vie, 441 (513). Son fils, alors âgé de six ans, avait été sauvé par le roi desTaulantiens d'Illyrie,Glaukias,etdans le cours des luttes pour la possession du trône de Macédoine, il avait été rétabli par Démétrius Poliorcète sur le trônede ses pères. 447 (507), puis Pavait perdu de nouveau par l'influence du parti opposé, 452 (502), et avait commencé son apprentissage politique comme prince exilé, à la suite des généraux macédoniens. Bientôt il sut se faire remarquer. Il fit, à la suite d'Anligone, la dernière campagne de ce général; l'ancien maréchal d'Alexandre avait beaucoup goûté ce soldat-né, auquel il ne manquait, selon le vieux guerrier, que les années pour être déjà le premier homme de guerre de son temps. La malheureuse batailled'Issusfilde lui un otageenvoyéà Alexandrie, à la cour du fondateur de la dynastie des Lagides, où, par sa conduite habile et ferme, et son caractère qui n'avait rien de la grossièreté militaire, il n'avait pas moins attiré l'attention de l'habile Ptolémée que celle des darnes de la cour, par sa beauté physique, à laquelle ne nuisaient en aucune façon son air un peu farouche et sa démarche hardie. A celte époque, l'adroit Démétrius se refit un nouveau royaume, et cette fois en Macédoine, avec l'intention, naturellement, de reformer par là une nouvelle monarchie d'Alexandre. Pour l'en empêcher, il fallait avoir l'air de l'y aider; et le Lagide, qui comprenait quel parti il pouvait tirer de l'ardeur du jeune Épirote, non-seulement fit plaisir à sa femme la reine Bérénice, mais servit mieux encore son propre dessein en donnant au jeune prince pour épouse sa belle-fille, la princesse Anligone, et en favorisant par son appui et son influence le retour de son « fils » chéri dans sa patrie, 458 (296). Après son retour dans ses États paternels, tout lui réussit bientôt; les braves Épirotes, les Albanais de l'antiquité, s'attachèrent avec une fidélité traditionnelle et une ardeur nouvelle

à cet ardent jeune homme, le « noble, » comme ils l'appelaient. Dans les troubles qui suivirent la mort deCassandre, en 457 (297), pour la possession du trône de Macédoine, le roi d'Épire agrandit ses États : petit à petit, il conquit les côtes de la mer avec les puissantes cités commerciales d'Apollonia et d'Epidamnos , les iles de Lissos et de Corcyre, et même une partie du territoire macédonien, et tint tète au roi Démétrius lui-même avec des forces bien inférieures, au grand étonnementdes Macédoniens eux-mêmes. Lorsque Démétrius perdit, par sa propre folie, le trône de Macédoine, on l'offrit à son chevaleresque voisin, le parent d'Alexandre, 467(287). En fait, personne n'était plus digne que Pyrrhus de porter le diadème royal de Philippe et d'Alexandre. Dans un temps de profonde décadence , où la grandeur et la bassesse commençaient à devenir indifférentes, le caractère loyal et pur de Pyrrhus brillait d'un vif éclat. Pour les paysans libres de la contrée proprement macédonienne, qui, quoique diminués et affaiblis, étaient encore loin de l'état d'abaissement moral et de mollesse que le régime des généraux avait introduit en Grèce et en Asie, Pyrrhus devait sembler un roi-né, lui qui, comme Alexandre, dans sa propre maison, tenait son cœur ouvert, au milieu d'un cercle d'amis, à toutes les pensées viriles , et qui avait banni loin de lui ces mœurs de sultan oriental si délestées en Macédoine; lui qui, comme Alexandre, passait pour le premier tacticien de son temps. Mais le sentiment national exagéré des Macédoniens, qui préféraient le plus pitoyable souverain macédonien au plus digne des étrangers ; l'inintelligente opposition des troupes macédoniennes contre tout général non macédonien, à laquelle succomba le plus grand général de l'école d'Alexandre, le Gardien Eumène, mit une fin rapide à la domination du prince épirole. Pyrrhus, qui ne pouvait gouverner avec le consentement des Macédoniens, et qui était trop magnanime pour s'imposer au peuple contre sa volonté, abandonna ce pays, après une royauté de sept mois, à son mauvais gouvernement national, et retourna à ses fidèles Épirotes, 467 (287); mais l'homme qui avait

porté la couronne d'Alexandre , le beau-frère de Démélrius , le beau-fils des Lagides et d'Agalhoclès de Syracuse, le stralégiste accompli qui écrivait des mémoires et des dissertations scientifiques sur Part de la guerre, ne pouvait borner sa vie à examiner, à une époque déterminée de Tannée, les comptes du directeur des troupeaux royaux, et à recevoir de ses braves Epiroles les présents en bœufs et moutons; à se faire renouveler par eux, à l'autel de Jupiter, le serinent de fidélité, tandis qu'il répétait lui-même le serment d'observer les lois; enfin, à passer avec eux la nuit à boire à la prospérité commune. S'il n'y avait pas place pour lui sur le trône macédonien , il n'y en avait pas assez non plus en Épire pour qu'il y demeurât : il ne pouvait être que le premier, jamais le second. Ses regards se portaient doue au loin. Les rois qui se disputèrent le trône de Macédoine, divisés sur tout le reste, étaieut unanimes dans leur dessein de faire cause commune pour exclure leur dangereux voisin, et Pyrrhus était certain que ses fidèles compagnons de guerre le suivraient où il les conduirait. Les circonstances dans lesquelles se trouvait l'Italie semblaient rendre alors possible ce que, quarante ans auparavant, le parent de Pyrrhus, le cousin de son père, Alexandre d'Épire,el récemment son beau-père Agathoclès avaient rêvé ; Pyrrhus se décida donc à renoncer à ses desseins sur la Macédoine , et à fonder dans l'ouest une nouvelle royauté pour lui-même et pour la nation hellénique.

La trêve de guerre que la paix avec les Samniles en 464 (290) avait donnée à l'Italie, fut de courte durée; l'excitation à refaire une nouvelle ligue contre la prépondérance romaine vint cette fois des Lucaniens. Cette peuplade, dont l'attachement à Rome avait paralysé les Tarentins pendant la guerre samnite, et avait contribué essentiellement à la conclusion de cette guerre , avait reçu comme récompense les cités grecques situées sur son territoire, et, en conséquence, après que la paix avait été faite, ils s'étaient ligués avec les Brutliens pour réduire ces villes les unes après les autres. Les habitants de Thurii, attaqués à plusieurs reprises par le général

lucanien Slenius Slalilius et réduits à la dernière extrémité, prirent le même parti que les Gampaniens avaient pris jadis en demandant l'aide de Rome contre les Samniles, et naturellement en la payant du même prix : la perle de leur liberté et de leur indépendance; ils s'adressèrent au sénat romain et lui demandèrent secours contre les Lucaniens. Comme l'alliance des Lucaniens était devenue inutile aux Romains depuis la fondation de Venusia, les Romains accédèrent aux prières des Lucaniens, et enjoignirent à leurs alliés de quitter une ville qui s'était donnée aux Romains. Les Lucaniens et les Bruttiens, privés ainsi, par leurs alliés plus puissants, de leur part du butin commun, entrèrent en relations avec l'opposition samnito-tarentine, pour amener une nouvelle coalition des Ilaliotes, et, lorsque les Romains les firent avertir par une ambassade, ils mirent les envoyés en prison, et commencèrent la guerre avec Rome par une nouvelle attaque contre Tburii, vers 469(285), tandis qu'ils excitaient en même temps, non-seulement les Samnites et les Tarenlins, mais les Italioles du nord, les Étrusques, les Ombriens, les Gaulois à s'unir avec eux pour la guerre d'indépendance.

,J En effet, la ligue étrusque se souleva, et appela de nombreux mercenaires gaulois; l'armée romaine, que le préteur Lucius Csecilius conduisit au secours des Arétins demeurés fidèles, fut anéantie sous les murs de celte ville par les mercenaires sénonais , et le général succomba lui-même avec treize mille soldats, 470(284). Les Sénonais comptaient parmi les alliés de Rome; les Romains leur envoyèrent uue ambassade pour réclamer contre cette situation, qu'ils avaient prise, de mercenaires contre Rome, et pour demander la remise gratuite des prisonniers romains. Mais, sur l'ordre du chef des Sénonais, Britomaris, qui avait à venger sur les Romains la mort de son père, les Sénonais mirent à mort les envoyés romains, et prirent ouvertement le parti des Étrusques. Tout le nord de l'Italie, Étrusques, Ombriens, Gaulois, était en armes contre Rome; il pouvait en résulter de graves conséquences, si les contrées méri-

dionales saisissaient l'occasion, et se déclaraient contre Rome, dans le cas où elles ne l'auraient pas encore fait. En fait, les Samniies, toujours disposés à se soulever pour 1a liberté, paraissent avoir déclaré la guerre aux Romains; mais, affaiblis, et enfermés comme ils l'étaient de toutes parts, ils ne pouvaient être que médiocrement utiles à la ligue, et Tarente temporisa, suivant son habitude. Tandis que chez leurs adversaires on faisait des ligues, ou traitait pour les subsides, on levait des mercenaires, les Romains agissaient. Les Senonais eurent bientôt a apprendre ce qu il en coûtait de vaincre des s*non«i». les Romains. Le consul Publius Cornélius Dolabella retourna avec une puissante armée dans leur pays ; tout ce qui ne fut pas passé au fil de Tépée fut chassé de la contrée, et celle peuplade fut rayée du nombre des nations italiques, 471 (285). Pour une nation habituée, comme les Sénonais, à vivre du produit de ses troupeaux, une émigration en masse était chose praticable; et sans doute ce furent ces Sénonais, expulsés d'Italie, qui formèrent ces hordes gantoises qui bientôt envahirent le territoire danubien, la Macédoine, la Grèce et l'Asie Mineure. Les plus proches voisins des Sénonais et leurs frères de race, les Boïens, effrayés et irrités par une catastrophe si rapide, s'unirent à l'instant avec les Étrusques , qui continuaient encore la guerre, et dont les mercenaires gaulois luttaient encore contre Rome, non plus comme des soldats de fortune, mais comme des vengeurs désespérés de leur patrie; une armée étrusco-gauloise considérable se dirigea sur Rome, pour venger sur la - capitale l'anéantissement de la nation sénonaise, et rayer le nom de Rome de la surface de la terre plus complètement que ne l'avait fait jadis un roi des mêmes Sénonais. Mais , au moment où elle passait le Tibre, dans le voisinage du lac Vadimon, l'armée unie fut complètement défaite par les Romains, 471 (285). Lorsque, l'année suivante encore, ils eurent livré, sans un plus heureux résultat, un nouveau combat près de Populonia, les Boïens abandonnèrent leurs alliés, et firent la paix pour leur propre compte avec les Romains, 472 (282). Ainsi, le membre le plus dangereux de la

ligue, le peuple gaulois était vaincu en particulier, avant que la ligue fût entièrement formée, et Rome avait désormais le champ libre pour se tourner contre l'Italie méridionale, dans laquelle, entre 469 (285) et470 (284), la guerre n'avait pas été conduite avec beaucoup de vigueur. La petite armée romaine avait eu pendant ce temps bien de la peine à se maintenir dans Thurii contre les Sénouais et les Bruttiens, lorsque enfin, en 472 (282), le consul Gaius Fabricius Lucinus, avec une armée nombreuse, parut devaut la ville, la délivra, baliil les Lucauiens dans une sanglante rencontre, et fit prisonnier leur général Slalilius. Les petites villes grecques, qui n'étaient pas d'origine dorienne , et qui reconnaissaient dans les Romains leurs sauveurs, se rendirent volontairement à eux; des garnisons romaines restèrent dans les places les plus importantes, à Locre, Crolone, Thurii, et particulièrement à Rhegium, sur laquelle les Carthaginois semblaient aussi avoir des projets. Rome avait très-décidément l'avantage. L'anéantissement des Sénonais avait mis entre les mains des Romains une grande partie du littoral de l'Adriatique. On se hâtait, sans doute en considération des haines qui couvaient sous la cendre à Tarente, et de l'invasion déjà imminente des Épirotes, de s'assurer de ces côtes ainsi que de la mer Adriatique. On avait, vers 471 (283), placé une colonie de citoyens daus le port de Sena(Sinigaglia), qui avait été jusqu'alors la capitale du district sénonais, et, en même temps, une flotte romaine quitta la mer Tyrrhénienne pour se rendre dans les eaux orientales, évidemment pour stationner dans l'Adriatique, et y protéger les possessions romaines.

Les Tarenlins, depuis le traité de 450, avaient vécu en paix avec Rome. Ils avaient regardé la longue agonie des Samniles , l'anéantissement des Sénonais; ils avaient laissé fonder Venusia, Hatria, Sena, et occuper Thurii et Rhegium sans faire uue réclamation. Mais lorsque la flotte romaine, dans son trajet de la mer Tyrrhénienne dans l'Adriatique, stationna dans les eaux de Tarente et jeta l'ancre dans le port de la ville amie, l'amertume longtemps amassée

R u pture

déborda ; les anciens traités qui défendaient aux vaisseaux de guerre des Romains de naviguer, à l'est, au delà du promontoire de Lacinium, furent rappelés par les meneurs du peuple dans rassemblée des citoyens; la multitude se rua sur les vaisseaux romains, qui, surpris comme par des pirates, succombèrent après uue lutte acharnée. Cinq vaisseaux furent pris, et leur équipage fut mis à mort ou vendu en esclavage; l'amiral romain était tombé dans le combat. L'inintelligence excessive et l'immoralité de la foule pouvaient seules expliquer de pareils procédés. Les traités dont il s'agissait appartenaient à une époque depuis longtemps oubliée ; il est évident du moins qu'ils n'avaient plus aucun sens depuis la fondation d'Hatria et de Sena , et que les Romains étaient entrés dans le golfe, sur la foi de l'alliance actuelle ; les Romains avaient d'ailleurs le plus grand intérêt , comme le prouve la suite des circonstances, à ne pousser en aucune façon les Tarentins à une déclaration de guerre. Si les hommes d'État deTarente voulaient déclarer la guerre aux Romains, ils ne faisaient que ce qu'ils auraient dû faire depuis longtemps, et s'ils avaient la prétention d'appuyer leur déclaratiou de guerre non sur un motif réel , mais sur une violation de forme des traités, on ne peut rien trouver à y objecter; car la diplomatie de tous les temps a toujours trouvé audessous d'elle de dire simplement les choses simples. Mais qu'au lieu d'enjoindre à l'amiral de se relirer, on ail surpris la flotte à main armée, c'était à la fois une folie et une barbarie, une des plus inqualifiables barbaries d'une civilisation où le sentiment moral a abandonné le gouvernail, et où règne la pure anarchie, sans doute pour nous prémunir contre celte croyance puérile, que la civilisation peut déraciner la bestialité dans la nature humaine. Et comme si ce n'était pas assez de cet acte d'héroïsme, les Tarentins surprirent Thurii, dont la garnison romaine, par suite de cet investissement, fut obligée de capituler (hiver de 472-3 (282-5), et les Thuriniens, qui si souvent avaient été abandonnés par les Tarentins eux-mêmes aux Lucaniens par traité, et qui ainsi avaient dù

nécessairement se livrer à Rome , payèrent chèrement leur défection du parti hellénique en faveur des Barbares. Tentative» Ces Barbares se conduisirent avec une modération dont on a lieu

de paix.

de s étonner de la part d'un peuple si puissant, et en face de tels griefs. Il était de l'intérêt de Rome de maintenir la neutralité de Tarenle aussi longtemps que possible, et les hommes influents du sénat firent rejeter la proposition qu'uue minorité irritée avait présentée, celle de déclarer la guerre aux Tarentins immédiatement. La continuation de la paix fut offerte du côté de Rome aux conditions les plus modérées qui pussent se concilier avec l'honneur romain : libération des prisonniers, reddition de Thurii, enfin, extradition des auteurs de la surprise de la flotte. C'est avec ces propositions qu'uue ambassade romaine partit pour Tarenle, 473 (281), pendant que, pour appuyer ses paroles, une armée romaine entrait dans le Samnium sous le consul Lucius Emilius. Les Tarentins pouvaient, sans rien compromettre de leur indépendance, accepter ces conditions, et vu le peu d'esprit militaire de la cité mercantile, on pouvait à bon droit compter, à Rome, qu'un accommodement serait possible. Mais la tentative faite pour conserver la paix échoua, soit par suite du refus des Tarentins, qui pensaient qu'il valait mieux alors que jamais repousser par les armes la domination romaine, soit simplement par suite de la turbulence de la populace, qui avec la véritable indiscipline grecque, s'en prit, d'une manière indigne, à la personne des envoyés. Le consul pénétra alors sur le territoire de Tarenle; mais au lieu de commeucer immédiatement les hostilités, il offrit de nouveau la paix aux mêmes conditions, et lorsque l'inutilité de celle tentative fut constatée, il commença par ravager les champs et les propriétés et battre les milices urbaines; mais il renvoya sans rançon les prisouniers de distinction, et on ne renonça pas à l'espérance de voir, par suite de la pression de la guerre, le parti aristocratique reprendre le dessus dans la ville, et consentir à la paix. La cause de celte longanimité venait de ce que les Romains

De voulaient pas jeter la ville dans les bras du roi d'Épire. Les desseins de Pyrrhus sur l'Italie n'étaient plus un mystère. Une ambassade larentioe avait déjà été envoyée à ce prince, et était revenue sans résultat; il demandait plus que la cité ne pouvait accorder. Il fallait se décider. On était bien convaincu de la nécessité d'échapper aux Romains; mais il n'y avait que le choix entre la paix avec Rome, que les Romains étaient encore disposés à accorder à des conditions modérées, et un traité avec Pyrrhus aux conditions imposées par le roi, c'est-à-dire le choix entre la suprématie romaine et la tyrannie d'uu soldat grec. Les partis se balançaient ^"luiRT 1 ' dans la ville. A la fin le parti national l'emporta : une circonstance v contribua, avec le désir fort naturel d'avoir au inoins un Grec plulôtqu'un Barbare pourmaitre, si l'on ne pouvailéviter un maître; ce fut la crainte inspirée aux démagogues par la pensée que Rome, en dépit de la modération exigée par la situation des choses, lie prendrait pas sur elle de laisser échapper l'occasion de punir les infamies commises par la populace tarentine. La ville traita donc avec Pyrrhus. Celui-ci eut le commandement suprême des troupes tarentines et des autres Italioles soulevés contre Rome, et de plus le droit de tenir garnison dans Tarenle. Il va de soi que la ville devait supporter les frais de la guerre. Pyrrhus s'engageait, par contre, à ne pas rester en Italie au delà du temps nécessaire, probablement sous la réserve tacite qu'il serait seul juge du temps nécessaire. Les prises devaient être entièrement à sa disposition. Tandis que les envoyés tarentins, sans doute les chefs du parti de la guerre, étaient en Grèce, les dispositions avaient changé dans la ville pressée par les Romains: le commandement suprême était déjà tombé aux mains d'Agis, dévoué aux intérêts romains, lorsque le retour. des envoyés rapportant le traité conclu avec Pyrrhus, et accompagnés de son ministre intime Cinéas, r^mit aux affaires le parti de la guerre. Les rênes furent saisies avec plus de vigueur, et des hesitatious déplorables cessèrent. Dans l'automne dc473 (281), ^pJrrC le général de Pyrrhus, Milon, aborda avec trois mille Ëpirotes

et occupa la citadelle de la ville au commencement de Tannée 474 (280); il fut suivi du roi lui-même, après une traversée dans laquelle la tempête lui enleva beaucoup de vaisseaux. Il amenait à Tarente une armée considérable, mais fort mélangée, composée en partie de troupes de son pays, Molosses, Thesproliens, Ghaoniens, Ambraciotes, en partie d'infanterie macédonienne et de cavalerie thessalienne, que le roi Ptolémée de Macédoine lui avait louées par traité, enfin de mercenaires éloliens, acaruaniens, athamaniens : en tout, cette armée comptait vingt mille phalangites,deux mille archers, cinq cents frondeurs, trois mille cuvaliers et vingt éléphants, par conséquent presque autant que l'armée avec laquelle, cinquante ans auparavant, Alexandre avait traversé l'Hellespont. Les affaires

et la ^coalition.

de la coalition n étaient pas au mieux quand le roi arriva. Le consul romain, il est vrai, lorsqu'il avait vu paraître devant lui les soldats de Milon au lieu delà milice tarenliue, avait renoncé à attaquer Tarente, et avait fait retraite sur TApulie; mais à l'exception du territoire de Tarente, les Romains dominaient à peu près sur toute l'Italie. Nulle part dans la basse Italie, la coalition n'avait une armée sous les armes, et dans la haute Italie elle-même, les Étrusques qui étaient encore en armes n'avaient éprouvé que des défaites dans la dernière campagne, 473 (281). Les coalisés, avant que le roi s'embarquât, lui avaient confié le commandement de leurs troupes réunies, et avaient déclaré pouvoir ranger en bataille une armée de trente-cinq mille fantassins et de vingt mille cavaliers : la réalité contrastait misérablement avec ces belles paroles. L'armée, dont le commandement suprême était donné à Pyrrhus, était encore à créer, et provisoirement, on n'avait guère que les ressources de Tarente sur lesquelles on pût compter pour cela. Le roi ordonna la levée d'une armée de mercenaires italiens avec l'or de Tarente, et exerça au service militaire les citoyens capables de porter les armes. Ce n'était pas ainsi que les Tarentins avaient compris le traité. Ils avaient prétendu acheter la victoire à prix d'argent, comme uue marchandise quelconque ; c'était, à leurs

yeux, une violation du contrat, que de les obliger à combattre pour eux-mêmes. Plus les citoyens setaient réjouis, au moment de l'arrivée de Milon, d'être débarrassés de la garde pénible des portes, plus ils se rangeaient maintenant avec répugnance sous les drapeaux du roi; il fallait menacer de la mort les récalcitrants. Le résultât donnait déjà raison au parti delà paix, et déjà des négociations étaient entamées avec Rome, ou allaient l'être. Pyrrhus, préparé à une pareille résistance, traila la ville comme une ville conquise; les soldats furent casernés dans les maisons, les assemblées du peuple et les nombreux cercles (ow<xtn<x) furent suspendus, les théâtres fermés, les promenades closes, les portes gardées par des sentinelles épiroles. Un certain nombre de personnages de distinction furent envoyés comme otages au delà des mers ; d'autres se dérobèrent à un sort pareil, en s'enfuyant à Rome. Ces mesures énergiques étaient nécessaires, puisqu'il était impossiblede compter, sous aucun rapport, sur les Tarentins ; le roi put en6n, rassuré sur la possession de la puissante ville, commencer les opérations de la campagne.

A Rome ou savait fort bien quelle bataille ou allait avoir à li- préparatifs*

Rome.

vrer; et tout d'abord, pour assurer la fidélité des sujets, on mit des garnisons dans les villes sur lesquelles on ne pouvait pas compter ; on s'assura des chefs du parti de l'indépendance, là où cela fut jugé nécessaire, ou bien on les exécuta ; c'est ce qui arriva, par exemple, à un certain nombre de sénateurs de Préneste. On fit de grands efforts pour la guerre ; on leva un impôt militaire, on exigea le contingent entier dû par les sujets et par les alliés, et on appela même sous les armes les prolétaires qui avaient été exemptés spécialement du service militaire. Une armée romaine resta en réserve dans la ville. Une seconde se retira en arrière, en c ^X s n iSs D Élrurie, sous le consul Tiberius Coruneauius, et occupa Voici et Volsinii. Le corps principal fut naturellement appelé dans la basse Italie; on dissimula, autant qu'on le put, la marche, pour atteindre encore Pyrrhus dans le voisinage de Tarente et l'empé-

cher d'unir à ses troupes les Samniles et les autres peuples de l'Italie méridionale appelés aux armes. Uue digue contre les incursions du roi devait se trouver formée par les garnisons des villes grecques de l'Italie méridionale. Une révolte des troupes qui gardaient Rhegiu m— c'étaient huit cents Campaniens et quatre cents Sidicins, sous lesordres du Campanien Décius,— enleva auxRomains celle puissante ville, sans la faire tomber aux mains de Pyrrhus. Si d'un côté la haine nationale des Campaniens contre Rome contribua à ce soulèvement militaire, d'autre part Pyrrhus, qui avait passé la mer pour protéger les Grecs, ne pouvait guère comprendre dans la coalition des troupes qui avaient assassiné leurs hôtes de Rhegium dans leurs maisons, de sorte que ces iroupes restèrent isolées, en étroite alliance avec leurs frères et compagnons de troubles , les Mamertins , c'est-à-dire les mercenaires campaniens d'Agathoclès, qui s'étaient emparés de la même manière de la ville de Messana, et qui mirent à sac les villes grecques voisines, Crolone, où ils massacrèrent la garnison romaine, et Kaulonia, qu'ils détruisirent. Les Romains réussirent, par contre, avec un faible corps d'armée, qui resta sur la frontière de la Lucanie et avec la garnison de Venusia, à empêcher la réunion des Lucaniens et des Samniles avec Pyrrhus, tandis que le corps principal, composé, à ce qu'il semble, de quatre légions, et s'é levant ainsi, avec un nombre correspondant de iroupes de la ligue, à au moins cinquante mille hommes, marcha à la rencontre de Pyrrhus, sous le commandement du consul Publius Laevinus.

d ,B»««»jj Pyrrhus, pour proléger la colonie tarentine d'Héraclée, située entre cette ville et Paudosia (1), s'était rais en marche avec ses iroupes et celles de Tarente, 474 (280). Les Romains, sous la protection de leur cavalerie, forcèrent le passage du Liris, et engagèrent la lutte par un vigoureux et heureux combat de cavalerie :

(1) Auprès de l'Anglona actuelle, et qu'il ne faut pas confondre avec la ville du même nom plus connue dans le voisinage de Cosenza.

le roi, qui menait lui-même ses troupes, recula, et les cavaliers grecs, mis en désordre par l échée de leur général, abandonnèrent le champ de bataille aux escadrons ennemis. Pendant ce temps là Pyrrhus se mettait à la téle de son infanterie, et engageait de nouveau la lutte. Sept fois les légions et la phalange se heurtèrent, et la victoire ne se décidait pas. Ce fut alors que tomba Mégaclès, un des meilleurs officiers du roi, et comme il avait porté, dans celle chaude journée, l'armure de Pyrrhus, l'armée crut, pour la seconde fois, que sou chef avait péri : les rangs commençaient à fléchir, Lœvinus pui croire que la victoire lui appartenait et il jeta sa cavalerie sur le flanc de l'armée grecque; mais Pyrrhus, se. précipitant la tête découverte au milieu des rangs de son infanterie, releva le courage chancelant des siens. Les éléphants, tenus jusque-là en réserve, fureni amenés en ligne. Les chevaux reculèrent devant eux, les soldats ne pureul résister au choc de ces puissants animaux et se mirent en fuite; les troupes de cavaliers, débandées par l'arrivée des éléphants, se jetèrent sur les raugs encore intacts de l'infanterie, et les éléphants, aidés de l'excellente cavalerie thessalienue , firent un terrible massacre des fuyards. Si un brave soldat romain, Gaius Minucius, le premier piquier de la quatrième légion, n'avait blessé un des éléphants, et par là mis en désordre les troupes qui le suivaient, c'en était fait de toute l'armée romaine. Le reste des troupes romaines réussit à repasser le Liris. Leur perte était grande; sept mille Romains furent tués ou recueillis blessés sur le champ de bataille par les vainqueurs, deux mille furent faits prisonniers ; les Romains eux-mêmes estimèrent leur perte, en y comprenant les blessés qu'ils avaient emportés du champ de bataille, à plus de quinze mille hommes. Mais l'armée de Pyrrhus n'avait guère moins souffert ; près de quatre mille de ses plus braves soldats couvraient le champ de bataille, et plusieurs de ses meilleurs généraux avaient succombé. En tenant compte de ce que la perle portait surtout sur de vieux soldats, qu'il était beaucoup plus difficile de remplacer que la land-

Ii. 7

tOÎ HISTOIRE ROMAINE.

wehr romaine, et que la vicloire n'était due qu'à l'irruption inattendue des éléphants, qui ne pouvait pas se renouveler souvent, le roi pouvait avoir raison, en vrai critique de stratégie qu'il était, de compter cette victoire presque pour une défaite, quoiqu'il ne fût pas assez fou, comme l'ont imaginé plus tard les poêles romains, pour consigner cette critique de lui-même dans l'inscription du butin qu'il envoya à Tarenle. Au point de vue politique, le succès valait à peu près ce qu'il avait coûté ; la victoire dans la première bataille contre les Romains avait pour Pyrrhus des conséquences inappréciables. Son talent de générai s'était brillamment signalé sur ce nouveau champ de bataille , et la victoire d'Héraclée devait contribuer plus que toute autre chose à fortifier l'énergie et l'unité de la ligue chancelante des Italioles. Mais, en outre, les avantages directs de la victoire étaient brillants et immédiats. La Lucanie était perdue pour les Romains : Laevinus rappela les troupes qui s'y trouvaient, et se rendit en Apulie. Les Brultiens, les Lucaniens. les Samnites se réunirent sans obstacle à Pyrrhus; à l'exception de Rhegium, qui gémissait sous le joug des insurgés campaniens, les villes grecques se joignirent au roi en masse et Locri lui livra même sa garnison romaine; il leur avait persuadé, et avec raison, qu'il ne les abandonnerait pas aux Italioles. Les Sabelliens et les Grecs se donnèrent donc à Pyrrhus; mais le résultat de la victoire ne s'étendit pas plus loin ; parmi les Latins, il ne se produisit aucun désir de se débarrasser, à l'aide d'un roi étranger, du joug romain, quelque lourd qu'il leur semblât à porter. Venusia, quoique entourée d'ennemis, resta inébranlablemenl attachée à Rome. Les prisonniers faits au Liris, et à qui leur conduite courageuse avait valu de la part du roi le traitement le plus honorable, furent invités par lui, selon la coutume grecque, à entrer dans son armée; mais il put apprendre alors qu'il se battait, non contre des mercenaires, mais contre un peuple. Pas un d'entre eux, Romain ou Latin, ne prit du service dans son armée.

Pyrrhus offrit la paix aux Romains. C'était un général trop

prévoyant, pour méconnaître l'inconvénient de la situation, et un homme d'État trop avisé, pour ne pas profiter de l'occasion la plus favorable de conclure la paix. Il espérait alors, grâce à la première impression de celle grande bataille, obtenir des Romains que les villes grecques d'Italie fussent libres, et qu'il se formât, entre elles et Rome, un système d'Étals de deuxième et de troisième rang, alliés et tributaires de la nouvelle puissance grecque. Ses propositions étaient donc : abandon de toutes les villes grecques et, en particulier, par conséquent, de celles de Campanie et de Lucanie, et des territoires conquis sur les Samniles, les D.auniens, les Lucaniens et les Bruttiens, c'est-à-dire nommément abandon de Luceria et de Venusia. Si l'on ne pouvait guère éviter un second combat avec les Romains , il valait mieux le leur livrer au moment où les Grecs d'Occident étaient unis sous.un seul niai ire, où la Sicile était gagnée, où l'Afrique peut-être était conquise. C'est avec ces instructions que le ministre fidèle de Pyrrhus, le Thessalien Ginéas, se rendit à Rome. L'habile négociateur, que ses contemporains comparaient ù Démosthènes, autant qu'on peut comparer un rhéteur à un homme d'État, à un favori , à un chef de gouvernement, avait pour mission de témoigner de toutes les manières la considération que le vainqueur d'Héraclée avait réellement pour ceux qu'il avait vaincus, de faire savoir le désir qu'avait le roi de venir lui-même à Rome, et de gagner les cœurs au roi par des éloges qui flattent tant dans la bouche d'un ennemi, et par de plus sérieuses séductions, et, au besoin même, par des présents bien placés; enfin, d'employer envers les Romains toutes les ressources de la politique de cabinet, telle qu'elle se pratiquait dans les cours d'Alexandrie et d'Antioche. Le sénat hésita : plus d'un sénateur était d'avis que ce serait un acte d'habileté de faire un pas en arrière, et d'attendre que le dangereux ennemi se fut compromis lui-même ou n'existât plus. Sur ces entrefaites le yieux et aveugle consulaire Appius Claudius (censeur en 442 (312), consul en 444-458 (307-290), qui s'était depuis longtemps éloi-

gné des affaires, mais qui, dans cet instant décisif, se fil porter au sénat, communiqua aux sénateurs plus jeunes, par ses paroles enflammées, l'énergie indomptable d'une nature puissante. On répondit au roi cette fière parole, qui fut alors employée pour la première fois et qui devint depuis une maxime d'État, c'est que Rome ne traitait pas, tant que des troupes étrangères étaient sur le territoire de l'Italie, et pour appuyer cette parole, on reconduisit les ambassadeurs hors de la ville. Le but de l'ambassade était manqué, et l'habile diplomate, au lieu de faire de l'effet par ses artifices de parole, s'en était laissé imposer par cette fierté virile après une pareille défaite ; c'est ce qui lui fil dire que, dans cette ville, chaque citoyen lui avait fait l'effet d'un roi; en effet, le courtisan avait vu un peuple libre.

Rome. Pyrrhus qui, pendant ces négociations, avait passé en Campanie, se rapprocha de Rome, à la nouvelle de l'insuccès de sa démarche, pour tendre la main aux Étrusques, effrayer les alliés de Rome et menacer la ville elle-même. Mais les Romains ne cédèrent pas plus à la crainte qu'aux avances. Lorsque le héraut avait invité les citoyens à s'enrôler pour remplacer ceux qui étaient tombés , la jeunesse s'était, immédiatement après la bataille d'Héraclée, inscrite en masse pour la levée; avec les deux nouvelles légions formées et le corps qu'il avait ramené de Lucanie, Lœvinus marcha, plus fort qu'auparavant, à la rencontre du roi; il couvrit Capoue contre lui, et prévint ses tentatives pour traiter avec Naples. Le maintien des Romains était si ferme, qu'en dehors des Grecs de la basse Italie aucun État considérable de la ligue n'osa se séparer des Romains. Pyrrhus se tourna alors vers Rome elle-même. A travers la riche contrée, dont la situation florissante l'émerveilla, il se dirigea vers Fregelles, qu'il surprit, força le passage du Liris, et arriva jusqu'à Anagnia, qui u'est pas éloignée de Rome de plus de huit milles allemands. Aucune année ne se trouva sur son chemin; mais partout les villes du Lalium lui fermèrent leurs portes et Lœvinus le suivit à pas comptés de la Campanie, tandis que du

nord, le consul Tiberius Coruucanius, qui s'était mis en règle avec les Étrusques par un traité conclu eu temps opportun, amenait une seconde armée romaine, et qu'à Home même, la réserve, commandée par Cuœus Domitius Calvinus, se préparait à la campagne. Il n'y avait rien à faire contre cela : le roi ne pouvait que temporiser. Il resta encore quelque temps immobile en Campanie, en face des armées des deux consuls réunis; mais il ne se présenta aucune occasion de livrer une grande bataille. Quand l'hiver arriva, le roi évacua le territoire ennemi et partagea ses troupes entre les villes amies; il prit ses quartiers d'hiver à Tarenle. Au même moment les Romains arrêtèrent leurs opérations ; l'armée établit ses quartiers d'hiver à Firmum, dans le Piceuum, où, sur l'ordre du sénat, les légions battues sur le Liris passèrent, en punition, l'hiver sous la tente.

Aiusi se termina la campagne de 474 (280). La paix particulière D £ x / a é ™ e '™* e que l'Élrurie avait conclue avec Rome au moment décisif, et la retraite empressée du roi, qui mil à néant les espérances surexcitées des alliés ilaliotes, effacèrent en grande partie l'impression de la victoire d'Héraclée. Les Ilaliotes se plaignirent des charges de la guerre, en particulier de l'indiscipline des mercenaires qui étaient en quartier chez eux, et le roi, fatigué des taquineries mesquines et de la conduite impolitique et anti militaire de ses alliés, commença à comprendre que la question qui se présentait à lui était peut-être, en dépit de tout succès militaire, politiquement insoluble.

L'arrivée d'une ambassade romaine de trois consulaires, parmi lesquels figurail le vainqueur de Thurii, Gaius Fabricius, fit luire encore quelques espérances de paix ; mais on sut bientôt qu'ils n'avaient de pouvoirs que pour le rachat ou l'échange des prisonniers. Pyrrhus repoussa celte proposition; mais, à la féte des saturnales, il renvoya sur leur parole tous les prisonniers. On a célébré la fidélité avec laquelle ils tinrent leur serment, et la fierté avec laquelle l'ambassade repoussa des tentatives de corruption ,

avec une admiration qui témoigne plus de la déloyauté des descendants que de l'honneur de leurs pères.

Au printemps de 475 (279), Pyrrhus reprit l'offensive et pénétra en Apulie , où il rencontra l'armée romaine. Dans l'espérance d'ébranler par une victoire décisive l'alliance romaine dans ces contrées, le roi chercha une seconde bataille et les Romains ne l'évitèrent pas. Les deux armées se rencontrèrent auprès d'Asculum (Ascoli di Puglia). Sous l'étendard de Pyrrhus combattaient, outre les troupes épirotes et macédoniennes, les mercenaires ilalioles, les milices des villes, les boucliers blancs de Tarente, et les Lucaniens, Bruttiens et Samnites coalisés, en tout soixante et dix mille fantassins, dont seize mille Grecs et Épirotes, plus de huit mille cavaliers et dix-neuf éléphants. Ce jour-là les Romains avaient avec eux les Latins, lesCampaniens, les Volsques, les Sabins, les Ombriens, les Marrucins, les Péliguiens, les Frenlani et les Arpani ; ils étaient au nombre de plus de soixante et dix mille fantassins, dont vingt mille citoyens romains, et huit mille cavaliers. Les deux armées avaient subi des modifications dans leur organisation. Pyrrhus avait reconnu, avec le coup d'œil du soldat, les avantages de l'ordre par manipules; il avait, sur les ailes, remplacé le front prolongé de ses phalanges par un ordre à peu près semblable à celui des cohortes et, par des motifs au moins aussi politiques que militaires, il avait inséré les cohortes tarenlines et samnites entre les divisions de sa propre armée; la phalange épîrote se tenait seule en rangs serrés, au centre de l'ordre de bataille. Les Romains, pour se protéger contre les éléphants, disposèrent une sorte de chariots de guerre, qui se terminaient par des pointes de fer, et auxquels on avait adapté des espèces de mâts mobiles, qui se portaient en avant et se terminaient en pointe. C'était en quelque sorte le premier essai des éperons, qui devaient jouer un si grand rôle dans la première guerre punique.

Selon le récit grec de la bataille, qui nous parait moins partial

que celui des Romains, les Grecs eurent le premier jour le désavantage, parce qu'ils se mirent en bataille sur les rives escarpées et marécageuses du fleuve, où ils furent obligés d'accepter le combat, et eurent besoin, pour développer leurs lignes, de faire avancer encore leur cavalerie et leurs éléphauts. Le second jour, Pyrrhus prit possession, contre les Romains, du terrain découpé, et atteignit sans perle la plaine, où il put développer sa phalange sans obstacle. En vain les Romains se précipitèrent-ils avec un courage désespéré sur les sal isses ; la phalange resta inébranlable contre toute attaque, sans pouvoir toutefois elle-même faire plier les légions romaines. Ce ne fut que lorsque les nombreux soldats placés sur les éléphants eureut mis en désordre, à coups de flèche et de fronde, ceux qui combattaient sur les chariots romains, et lorsqu'ils eurent coupé les traits des attelages, et que les éléphants se précipitèrent sur les lignes romaines, que celles-ci commencèrent à fléchir. La retraite des hommes placés sur les chariots romains donna le signal d'une fuite complète, qui ue coûta pas cependant de nombreuses victimes, parce que le camp reçut les fuyards. Les récils romains de la bataille prétendent seuls que pendant la mêlée un corps arpanien, séparé du corps d'armée principal, attaqua le camp épirole, faiblement gardé et y mit le feu ; mais, même en ce cas, les Romains ont eu tort de prétendre que la bataille resta indécise. Les deux récils sont d'accord pour établir que l'armée romaine repassa le fleuve et que Pyrrhus resta maître du champ de bataille. Le nombre des morls fut, selon le récit des Grecs, de six mille du côté des Romains et de trois mille cinq cent cinq du côté des Grecs (1); parmi les blessés était le roi lui-même, qui avait

(1) Ces évaluations paraissent équitables. Le récit romain compte, en tués et blessés, quinze mille hommes pour chaque côté; un récit postérieur compte cinq mille tués pour les Romains et vingt mille pour les Grecs. C'est ici le lieu, à propos d'une des rares occasions où le contrôle est possible, de montrer l'inexactitude universelle des chiffres, dans lesquels les mensonges grossissent comme des avalanches entre les mains des Annalistes.

eu le bras traversé par un javelot, en combattant au plus épais de la mêlée. C'était cependant une victoire que Pyrrhus avait remportée; mais c'étaient des lauriers inutiles : le triomphe faisait autant d'honneur au soldat qu'au général, mais son but politique n'était pas atteint. Pyrrhus avait besoin d'un succès éclatant, qui pût dissoudre l'armée romaine et donner aux alliés chancelants dans leur fidélité une occasion et un prétexte pour changer de parti. Mais l'armée romaine et alliée restant intacte, el l'armée grecque, qui uëtait rien sans son chef, condamnée par sa blessure à l'inaction pour longtemps, la campagne était perdue pour Pyrrhus, et il dut se retirer dans ses quartiers d'hiver, qu'il établit à Tarente, tandis que les Romains les prenaient celte fois en Apulie. Il devenait de plus en plus évident que, au point de vue militaire, les ressources du roi étaient aussi inférieures à celles des Romains, qu'au point de vue politique la coalition molle et indisciplinée pouvait peu soutenir la comparaison avec la solide symmachie romaine. Sans doute, l'énergie et l'habileté militaire des Grecs et le génie de leur général pouvaient encore remporter une victoire comme celles (PHéracléc el d'Asculum; mais chaque victoire demandait de nouveaux efforts , el il était évident que les Romains se sentaient déjà les plus forts , et attendaient la victoire finale avec une patience courageuse. Celle guerre n'était pas le beau jeu d'adresse artistique qu'aimaient et que pratiquaient les princes grecs : contre l'entière et puissante énergie de l'armée civique, toutes les combinaisons venaient échouer. Pyrrhus comprenait la situation des choses; méprisant à la fois sa victoire et ses alliés, il ne persistait que parce que l'honneur militaire lui commandait de ne pas quitter l'Italie avant d'avoir assuré le sort de ceux qu'il protégeait contre les Barbares. Avec son naturel impatient, il avait décidé à l'avance qu'il saisirait le premier prétexte pour se débarrasser de ce pénible devoir, et les affaires de Sicile lui donnèrent bientôt l'occasion de s'éloigner de l'Italie.

LE ROI PYRRHUS CONTRE ROME. 109 Depuis la mort d'Agathoclès, 465 (289), les Grecs de Sicile Af fift*

. , mi* Syraeme et

n'avaient pas, au milieu deux, de puissance dominante. Tandis tarage, que, dans les villes grecques isolées, des démagogues et des tyrans incapables se renversaient les uns les autres, les Carthaginois, anciens maîtres de la pointe occidentale, étendaient leur domination. Lorsque Akragas se fut rendue à eux, ils crurent ic temps venu de faire le dernier pas vers le but qu'ils avaient en vue depuis des siècles, et de réduire Pile entière sous leur puissance. La ville qui, autrefois, avec ses armées et ses flottes avait disputé à Carlhage la possession de Pile, était tombée si bas par suite de ses dissensions intestines et de la faiblesse de son gouvernement, qu'elle était réduite à se réfugier derrière ses murailles, et à implorer l'aide étrangère : personne n'était plus en étal de la lui donner que le roi Pyrrhus. Pyrrhus était le gendre d'Agathoclès; son Py * r syîâeu^! ,ë fils, qui était alors âgé de sept ans, Alexandre, pelit-fils d'Agathoclès; tous deux, sous tous les rapports, étaient les héritiers naturels des plans ambitieux du tyran de Syracuse, et puisque c'en était fait de sa liberté, Syracuse pouvait trouver une compensation, en devenant la capitale d'un royaume grec d'Occident. Ainsi les Syracusains, comme les Tarentins et à des conditions semblables, coururent au devant de la domination du roi Pyrrhus, 475 (279), et par une rare combinaison de circonslannces , tout sembla se réunir pour assurer le succès du plan ambitieux que le roi d'Épire avait fondé sur la possession de Ta rente et de Syracuse.

La première conséquence de cette alliance des Grecs d'Italie et Aiiiancccnt» de Sicile fut, il est vrai, d'unir étroitement leurs adversaires. Car- et c " lb ^ t thage et Rome changèrent leurs anciens traités de commerce en une ligue offensive et défensive contre Pyrrhus, 475 (279), dont les conditions consistaient en ce que, si Pyrrhus attaquait le territoire romain ou carthaginois, la partie non attaquée livrerait passage sur son territoire aux attaqués, et payerait elle-même des troupes de secours ; qu'en pareille circonstance, Carlhage fournirait des vaisseaux de transport, et s'engageait à aider les Romains

de ses vaisseaux de guerre : seulement ses équipages ne seraient pas obligés de débarquer et de combattre pour les Romains; enfin, les deux États se donnaient réciproquement parole de ne pas traiter séparément avec Pyrrhus. Le but du traité était, du côté des Romains, de rendre possible une attaque sur Tarente, et de couper Pyrrhus de son pays, deux choses qui étaient impraticables sans l'assistance de la flotte punique; du côté de Garthage, de retenir le roi en Italie, afin de pouvoir poursuivre, sans être gênée, ses desseins contre Syracuse (1). Il était donc dans l'intérêt des deux puissances de s'assurer de la mer entre l'Italie et la Sicile. Une puissaute flotte carthaginoise de cent vingt voiles, sous l'amiral Magon, partit d'Oslie, où Magon semble s'être rendu pour conclure ce traité, pour faire voile vers le détroit de Sicile. Les Mamertins qui, pour leur attaque contre la population grecque de Messana, pouvaient s'attendre à une punition méritée, si Pyrrhus venait à gouverner l'Italie et la Sicile, s'attachèrent étroitement aux Romains et aux Carthaginois et leur garantirent le côté sicilien de la passe, il est vrai que les coalisés avaient également Rhegium sur la côte opposée ; mais Rome ne pouvait guère pardonner à la garnison campanienne, et une tentative des Romains et des Carthaginois réunis pour s'emparer de la ville, ne réussit pas. La flotte carthaginoise se dirigea de là vers Syracuse et bloqua la ville du côté de la mer, tandis qu'au même moment une puissante armée carthaginoise commençait à mettre le siège du côté de la terre, 476(378). 11 était grandement temps que Pyrrhus parût à Syracuse; mais les circonstances de l'Italie ne lui permettaient nullement de s'y trans-

(1) Les Romains des temps postérieurs, et avec eux les modernes, ont compris ce traité, comme destiné surtout à empêcher les Carthaginois de venir les 'aider en Italie. Cela eût été déraisonnable, et les faits contredisent cette assertion. Le fait que Magon n'aborda pas en Sicile s'explique, non par cette prévoyance, mais simplement par la raison que le Latium n'était en aucune façon menacé par Pyrrhus, et n'avait pas besoin, par conséquent, de l'aide des Carthagnois : devant Rhegium d'ailleurs, les Carthaginois combattaient bien pour Rome.

LE ROI PYRRHUS CONTRE ROME. Hl

porter lui et ses troupes. Les deux consuls de l'an 476 (278), Gaius Fabricius Lucinus et Quintus vEmilius Papus, tous deux généraux accomplis, avaient énergiquernenl ouvert la campagne, et quoique les Romains n'eussent éprouvé jusque-là que des défaites dans cette guerre, ce n étaient pas eux, mais les vainqueurs qui se sentaient épuisés et désiraient la paix. Pyrrhus fit encore une tentative pour se tirer d'affaire d'une manière tolérable. Le consul Fabricius avait renvoyé au roi un misérable qui lui avait proposé d'empoisonner le roi pour une somme d'argent. En retour, non-seulement Pyrrhus renvoya sans rançon tous les prisonniers romains, mais il se sentit si touché de la grandeur d'âme de son noble adversaire, qu'il lui proposa, en récompense, une paix à des conditions avantageuses. Cinéas parait s'être rendu de nouveau à Rome, et Carthage sembla craindre vivement que Rome n'acceptât la paix. Mais le sénat resta inébranlable et renouvela sa réponse antérieure. Si le roi ne voulait pas que Syracuse tombât aux mains des Carthaginois, et que sou plan grandiose fût détruit par là, il n'avait pas autre chose à faire qu'à abandonner ses alliés italiens, et se borner à retenir la possession des ports de mer les plus importants; par exemple Tarente et Locri. C'est en vain que les Samnites et les Lucaniens le supplièreul de ne pas les laisser dans le danger, que les Tarentins lui enjoignirent ou de rentrer dans ses devoirs de générai ou de leur rendre la ville. Le roi répondit à ces réclamations et à ces reproches par des espérances d'un meilleur avenir ou par un dédain superbe. Milon retourna à Tarente; Alexandre, le fils du roi, à Locri, et Pyrrhus mit à la voile avec le corps d'armée P our,aSici,f principal à Tarente, au printemps de 476 (278) pour se rendre à Syracuse. Le départ de Pyrrhus donnait aux Romains la Ralenli^&emcm haute main en Italie, où personne n'était en état de leur résister*""™ en ,ulie sur le champ de bataille, et où partout leurs adversaires se renfermaient dans leurs forteresses ou dans leurs forêts. Cependant la guerre ne se termina pas aussi vite qu'on eût pu l'espérer,

soit par suite de la nature de celle guerre de défilés et de sièges, soit par suite de l'épuisement des Romains, dont les pertes effrayantes avaient fait baisser la liste des citoyens de dix-sept mille lêtes, de 473 (281) à 479 (275). En Tannée 476 (278), le consul Gaius Fabricius réussit encore à amener l'importante colonie de Syracuse, Héraclée, à la paix, qui lui fut accordée à des conditions favorables. Dans la campague de 477 (277), on se confina dans le Samnium, où une attaque, légèrement entreprise contre des hauteurs retranchées, coula beaucoup de monde aux Romains, et on se tourna vers l'Italie méridionale, où les Lucaniens et les Bruttiens furent battus. D'autre part, une tenlative pour surprendre Crotone appela Milon, de Tarente, conlre les Romains: la garnison épirote fit une heureuse sortie contre les assiégeants. Cependant le consul réussit enfin à attirer le général grec loin de la ville, par un stratagème de guerre, et à s'emparer de la ville découverte, 477 (277). Un événement plus important encore fui que les Locriens, qui, antérieurement avaient livré la garnison au roi, expiant une trahison par une nouvelle trahison, battirent les Épirotes : ce qui mit toute la côte du sud entre les mains des Romains, à l'exception de Tarente et de Rhegium. Néanmoins ces résultats n'avaient pas beaucoup avancé les choses. La basse Italie était depuis longtemps sans défense; mais Pyrrhus n'était pas vaincu, tant que Tarente était entre ses mains, et qu'il pouvait recommencer la guerre suivant son bon plaisir, et les Romains ne pouvaient songer à assiéger celle ville. Outre que, par suite du système de défense des places inventé par Philippe de Macédoine et Démétrius Poliorcète, les Romains avaient un grand désavantage en face d'un commandant grec expérimenté et abrité derrière des murailles, il fallait pour cela une flotte puissante, et quoique le traité avec Cartilage assurât des secours aux Romains du côté de la mer, la situation personnelle de Carlhage en Sicile ne la mettait pas en étal de fournir ce secours.

Le débarquement de Pyrrhus dans nie, qui avait eu lieu saus

obstacle, malgré la présence de la flotte carthaginoise, avait changé tout d'un coup en ces lieux la face des choses. Il avait immédiatement occupé Syracuse, réuni sous sa main en peu de temps toutes les villes grecques libres, et, comme chef de la confédération sici- P S7u suiîl! 1 lienne, enlevé aux Romains toutes leurs possessions siciliennes. C'est à peine si, à laide de leur flotte qui dominait alors sans rivale dans la Méditerranée, les Carthaginois purent se maintenir dans Lilybée, elles Mamerlins à Messine, et cela avec peine et en essuyant de nombreuses attaques. En de semblables circonstances, les Romains, en conséquence du traité de 455 (279), étaient bien plutôt en étal de prêter secours aux Carthaginois en Sicile, que Carlhage n'était en étal de conquérir Tarenle avec sa flotte pour les Romains. Surtout on n'était ni d'un côté ni d'autre désireux d'assurer ou d'augmenter la puissance des alliés; Carlhage avait la première demandé secours aux Romains, parce que son danger était plus voisin ; Rome, de son côté, n'avait fait autre chose que de faire sortir Pyrrhus d'Italie, et d'empêcher l'anéantissement de la puissance carthaginoise en Sicile. De plus, en violation manifeste des traités, Carlhage avait proposé au roi une paix particulière, et en retour de la possession incontestée de Lilybée, s'engageait à renoncer à ses autres possessions en Sicile, et même à fournir au roi de l'argent et des vaisseaux de guerre, naturellement pour lui permettre de repasser en Italie et de recommencer la guerre contre les Romains. Il était évident qu'avec la possession de Lilybée et l'éloignemcnt du roi, la situation de Carlhage redevenait à peu près ce qu elle avait été avant le débarquement de Pyrrhus ; les villes grecques étaient abandonnées à elles-mêmes sa us défense, et le reste du territoire serait facilement reconquis. Pyrrhus rejeta donc celte proposition doublement perfide, et se mit à équiper luimême une flotte. L'inintelligence et l'imprévoyance ont pu seules lui en faire un reproche : elle était d'autant plus nécessaire qu'on devait peu compter sur les ressources de l'île. Outre que le maître d'Amhracie, de Tarenle et de Syracuse ne pouvait pas exister

sans une marine, il avait besoin d'une flotte pour conquérir Lilybée, pour protéger Tarente, pour attaquer ensuite Carthage, comme Agathoclès, Régulus et Scipion le firent avant et après lui avec tant de succès. Jamais Pyrrhus ne fut si près du but que dans Tété de 478 (276), lorsqu'il voyait devant lui Carthage découragée, commandait en Sicile, et conservait un pied en Italie par la possession de Tarente, et que la flotte nouvelle qui devait relier, assurer et étendre ces résultats, était à l'ancre et prête à partir, dans le port de Syracuse.

d^XTên Le côté faible de la situation de Pyrrhus était dans l'inhabileté de sa politique intérieure. Il gouvernait la Sicile comme il avait vu Ptolémée gouverner l'Egypte ; il ne respectait pas les populations, établissait ses favoris comme gouverneurs des villes quand et aussi longtemps que cela lui plaisait, et au lieu de magistrats nationaux leur donnait ses courtisans pour juges, ne parlait que de confiscations, de bannissements, de condamnations à mort même sur les hommes qui avaient favorisé avec le plus d'ardeur sa venue en Sicile, et mettait des garnisons dans les villes. Il gouvernail la Sicile, non comme le chef d'une ligue nationale, mais comme un roi, et pouvait peut-être, selon Pidée gréco-orientale, se croire un bon et sage souverain et l'être en effet; mais les Grecs ne supportaient qu'avec l'impatience d'une nation déshabituée de toute compression dans la longue agonie de sa liberté, l'introduction à Syracuse du régime des généraux grecs; bientôt même le joug de Carthage parut plus supportable à ce peuple insensé que ce nouveau régime militaire. Les villes les plus importantes traitèrent avec Carthage et même avec les Marner tins ; une puissante armée carthaginoise se dirigea de nouveau vers la Sicile, et, aidée partout par les Grecs, elle fit de rapides progrès. Dans le combat que Pyrrhus lui livra, le bonheur favorisa comme toujours le noble; mais on avait pu juger dans cette occasion quelles étaient les dispositions de l'ile, et ce qui pouvait et devait arriver si le roi s'éloignait.

A cette faute si grave, Pyrrhus en joignit une seconde : au lieu En d ^pjKr de se rendre à Lilybée avec sa flotte, il se rendit à Tarente. Évi- P ° ur demment il devait, avant tout, précisément parce qu'il se méfiait des sentiments des Siciliens, délivrer l'Ile des Carthaginois, et par là enlever tout secours aux mutins, avant de se tourner vers l'Italie : là il n'y avait rien à ménager, puisque Tarente était en sûreté, et qu'on ne pouvait guère compter sur les autres alliés, après les avoir abandonnés. Il est probable que son âme de soldat le porta à réparer son départ assez peu honorable de 476 (278) par un retour éclatant, et que son cœur saignait quand il entendait les plaintes des Lucaniens et des Samnites. Mais un problème tel que celui que Pyrrhus s'était proposé ne pouvait être résolu que par une àme de fer, aussi inaccessible à la sympathie qu'à la pudeur, et Pyrrhus n'avait pas cette nature.

L'embarquement plein de conséquences eut lieu vers la (in de l'an

sicilienne

née 478 (276). En route, la nouvelle flotte syracusaine eut à livrer sur mer un combat aux Carthaginois, et ce combat lui coûta un grand nombre de vaisseaux. L'éloignement du roi et la nouvelle de ce premier malheur suffirent pour renverser la royauté sicilienne : toutes les villes retinrent l'argent et les troupes qu'elles devaient donner au roi, et ce brillant État s'écroula plus rapidement encore qu'il ne s'était élevé, soit parce que le roi lui-même avait ruiné dans le cœur de ses sujets la fidélité et l'amour, qui sont le fondement de tout Etat, soit parce que le peuple n'avait pas assez de dévouement pour sauver son indépendance en sacrifiant peut-être pour quelque temps sa liberté. L'entreprise de Pyrrhus était ruinée, et dfl ,î^ r " ta le plan de sa vie manqué; il n'est plus désormais qu'un aventurier, qui sent qu'il a été beaucoup et qu'il n'est plus rien, qui ne fait plus la guerre pour uu but, mais pour s'étourdir par un jeu de hasard, et pour trouver, dans une mêlée sanglante, la mort d'un soldat. Arrivé sur les côtes d'Italie, le roi essaya de se rendre maître de Rhegium; mais, avec l'aide des Mamerlins, les Campaniens repoussèrent son attaque, et dans le vif combat qui se livra devant

la ville, le roi lui-même fui blessé, au moment où il renversait de cheval un officier ennemi. En revanche, il surprit Locri, dont les habitants payèrent chèrement le massacre de la garnison épirole, et pour remplir ses coffres vides, pilla le riche trésor du temple de Proserpine, il arriva à Tarente avec une armée nominale de vingt mille fantassins et trois mille cavaliers. Mais ce n'étaient plus les vétérans éprouvés d'autrefois, et les Ilalioles ne saluèrent plus en eux des sauveurs : la confiance et l'espérance avec lesquelles le roi avait commencé la guerre cinq ans auparavant, avaient disparu; et l'argent et les hommes manquèrent aux coalisés. Au printemps de 479 (275), le roi courut au secours des Samnites, horriblement pressés, et sur le territoire desquels les Romains avaient campé pendant l'hiver de 478-9 (276-5); il obligea le consul Manius Curius à livrer bataille auprès de Benevent, sur le territoire arusinien, avant que celui-ci eût pu rejoindre son collègue, qui accourait de la Lucarne. Mais la division qui devait tomber sur le flanc des Romains s'égara dans les bois pendant une marche de nuit, et ne put parai lie au moment décisif, et après une chaude bataille, les éléphants, celte fois encore, décidèrent la victoire, mais en faveur des Romains, parce que, mis en désordre par les gardes préposés à la défense du camp, les éléphants se jetèrent sur l'armée à laquelle ils appartenaient. Les vainqueurs prirent le camp : treize cents prisonniers et quatre éléphants restèrent entre leurs mains, les premiers que Rome eût jamais vus, outre un énorme butin, dont le produit servit à construire l'aqueduc qui conduisait les eaux de l'Anio, deTibur à Rome. Sans troupes pour tenir la campagne et sans argent, Pyrrhus envoya vers ses alliés, qui l'avaient aidé à préparer son passage en Italie, les rois de Macédoine et d'Asie ; mais même dans sa patrie on nelecraiguaitplus, et on rejeta sa demande. Désespérant de son entreprise contre Rome, et irrité de ces refus, Pyrrhus laissa une garnisou à Tarente, et retourna la même année 479 (278), en Grèce, où il pouvait s'ouvrir, pour le joueur désespéré, des perspectives plus brillantes que

dans le cours lent et mesuré des affaires italiennes. En fail, il reprit bientôt ce qu'il avait perdu de son royaume, et ût encore, non sans succès, une tentative sur le trône de Macédoine. Mais ses derniers desseins échouèrent encore par suite de la politique pacifique et étroite d'Antigoue Gonatas, et encore plus à cause de son impétuosité et de son indomptable orgueil; il gagna encore des batailles, mais pas de succès durables, et trouva la mort dans un misérable i9 ^ hu$r combat de rues, à Argos, en Péloponèse, 482 (272).

En Italie, la guerre s'était terminée à la bataille de Benevenl;, uU ^ r e n o é fuiie. mais les dernières convulsions du parti national se prolongèrent encore longtemps. Tant que vécut le général dont le bras puissant avait eu le pouvoir de suspendre la destinée, il sut maintenir, quoique absent, contre Rome, la solide forteresse de Tarente. Néanmoins le parti de la paix reprit la haute maiu dans la ville, après le départ du roi. Milon, qui y commandait pour Pyrrhus, rejeta ses demandes, el laissa les citoyens partisans de Rome faire la paix avec elle dans la citadelle qu'ils s'étaient créée sur le territoire de Tarente; il n'ouvrit pas les portes de la ville. Mais lorsque, après la mort de Pyrrhus, une flotte carthaginoise entra dans le port et que Milou vil les citoyens disposés à livrer la ville aux Carthaginois, il préféra livrer la citadelle au consul romain, 482 (272) et acheter à ce prix la liberté de se retirer avec les siens. C'était là pour les Romains un succès inespéré. Après les expériences que Philippe avait faites devant Perinthe et Byzance, Démélrius devant Rhodes, Pyrrhus devant Lilybée, on peut douter que la stratégie de ce temps-là fût en état d'obliger à la reddition une ville bien fortifiée et bien défendue, et qui conservait ses communications avec la mer. Quelle tournure auraient pu prendre les événements, si Tarente était devenue en Italie, pour les Phéniciens, ce que Lilybée était pour eux en Sicile! Cependant, on ne pouvait empêcher ce qui était fait. L'amiral carthaginois, lorsqu'il vit la citadelle entre les mains des Romains, déclara qu'il ne s'était présenté devant la ville que pour aider les alliés à l'assiéger, confor- 11. «

mëment aux traités, et il mit à la voile pour l'Afrique. L'ambassade romaine qui futeuvoyée à Carthage, pour demander des explications sur celte tentative d'occupation de Tarenle et soutenir les griefs de Rome, ne rapporta que la conûrmalion solennelle et par serment de ses intentions amicales prétendues, dont Rome se contenta. Les Tarentins, grâce surtout à l'intervention de leurs émigrés, conservèrent leur autonomie; mais ils durent livrer leurs l iiaiie armes et leurs vaisseaux, et les murailles furent démolies. Dans la ï,"î"«" lc même année où Tarente devint romaine, les Samniles se soumirent enfin, ainsi que les Lucaniens et les Bruttiens, qui durent céder la moitié de la forêt de Sila, si productive et si importante pour la construction des vaisseaux.

Enfin, la soldatesque qui depuis dix ans possédait Rhegium, paya et sa déloyauté au drapeau et le massacre des citoyens de Rhegium et de la garnison de Crolone. C'étaient, en sommé, les intérêts communs des Grecs contre les Barbares que les Romains défendaient dans celte circonstance; le nouveau maître de Syracuse, Hiéron aida les Romains devant Rhegium en leurenvoyant des vivres el des secours et fit, en combinaison avec l'expédition romaine coutre celle ville, une attaque contre leurs frères d'origine et leurs complices, en Sicile, les Mamertins de Messana. Le siège de cette dernière ville traîna en longueur; au contraire, Rhegium, quoique obstinément et longtemps défendue par les révoltés, fut emportée d'assaut en l'an 484 (270) par les Romains; ce qui restait de la garnison fut fouetté et décapité sur la place publique; les anciens habitants furent rappelés et, autant que possible, rétablis en possession de leurs biens. Ainsi, en 484 (270) loute l'Italie était soumise à Rome. Seuls les Samnites, les ennemis les plus acharnés de Rome, continuèrent, malgré la paix officielle, une guerre de partisans, de sorte que, dans l'année 485, les deux consuls furent encore envoyés contre eux. A la fin, cependaut, ce vigoureux esprit national et ce désespoir héroïque s'arrêtèrent; l épée.et la potence rétablirent l'ordre dans les montagnes samniles.

LE ROI PYRRHUS CONTRE ROME. 119 Pour assurer ces conquêtes inouïes, Rome fouda une série ^"«22

1 i n. m\ r nouvelle

de colonies, en Lucarne, Psestum et Cosa, 481 (273); comme forte- roui«. resses contre le Samnium, Beneventum, 486 (268) et jfisernia, vers 491 (263), comme avant-postes contre les Gaulois, Ariminum, 486 (268), dans le Picenum, Firmum, vers 490 (264), et la colonie de citoyens Gaslrum Novum; la continuation de la grande chaussée du sud, qui faisait de la forteresse de Benevent une station intermédiaire entre Capoue et Venusia, jusqu'aux ports de Tarenle et de Brundusium; enfin, la colonisation de cette dernière ville maritime, dont la politique romaine s'apprêtait à faire la rivale et l'héritière du commerce de Tarente. Ces nouvelles fondations de forteresses et de chaussées donnèrent encore lieu à quelques guerres avec de petites peuplades, dont le territoire se trouvait coupé par elles; les Picentins 485-486 (269-268), dont un certain nombre furent transportés dans le voisinage de Salerne, les Sallenliniens 487-488 (267-266), les Sassinati d'Ombrie (487-488) qui, après la dispersion des Sénones, paraissent avoir occupé le territoire d'Ariminum. Par ces fondations, la domination de Rome sur le continent de l'Italie méridionale fut assurée, et s'étendit de l'Apennin jusqu'à la mer Ionienne.

Il ne nous reste plus qu'à jeter un coup d'œil sur les affaires maritimes au iv e et au v e siècle. C'étaient surtout à cette époque Syracuse et Carlhage qui se disputaient l'empire des mers dans TOccident. En somme, malgré les grands succès qu'avaient obtenus antérieurement sur mer Denys 348-389 (406-365), Agathoclès (437-465) et Pyrrhus (476-478), Carlhage l'emportait cependant, et Syracuse descendit de plus en plus ati rang de puissance navale de second ordre. C'en était fait de la puissance uavale de l'Étrurie : l'île, jusque-là étrusque, de la Corse, si elle ne tomba pas directement sous la domination de Carlhage, se rangea sous sa suprématie maritime. Tarente, qui avait longtemps encore joué un rôle, fut annihilée par l'occupation romaine. Les braves Massalioles se maintenaient bien dans leurs propres eaux, mais ils ne se

hasardaient pas dans les eaux italiques. Les autres villes maritimes étaient encore sans importance.

MMdence Rome elle-même n échappait pas au sort commun : des flottes rine romaine. éi ran gères dominaient dans ses propres eaux. Elle était originairement une cité maritime, et jamais dans ses temps de prospérité, elle n'a été assez insensée, ni assez infidèle à ses vieilles traditions pour renoncer complètement à sa marine, et vouloir être une puissance purement continentale. Le Latium fournissait les plus beaux bois pour la construction des navires, et ces bois remportaient de beaucoup sur ceux de l'Italie méridionale, si renommés; les chauliers qui se consèrverent longtemps à Rome prouvent qu'on n'y renonça jamais à posséder une flotte romaine. Cependant, durant les crises dangereuses que l'expulsion des rois, les dissensions intestines de la confédération romano-laline, et les guerres malheureuses contre les Étrusques et contre les Celtes, avaient fait subir à Rome, les Romains n'eurent guère le loisir de s'occuper de ce qui se passait dans la Méditerranée, et quand la politique romaine prit une direclion encore bien plus décidée vers la soumission du continent italique, elle dédaigna la puissance navale. Vers la fin du iv e siècle, il est à peine question de vaisseaux de guerre romains, si ce n'est que ce fut sur une galère romaine que fut envoyée l'offrande consacrée au temple de Delphes, sur le butin conquis à Véies, 360 (394). Les Antiates faisaient, il est vrai, leur commerce avec des vaisseaux de guerre, et occasionnellement la guerre de pirates, et le « corsaire lyrrhénien » Posthumius, que Timoléon vainquit en 415 (309), pouvait bien être un Anliate; mais ils ne comptaient guère parmi les puissances navales de ce temps, et s'il en eût été autrement, la situation qu'ils avaient à l'égard de Rome eût rendu celte puissance plutôt dangereuse qu'avantageuse pour les Romains. Nous pouvons juger à quel point était parvenue la décadence de la marine romaine, quand nous voyons les côtes d'Italie pillées par une flotte militaire grecque, probablement sicilienne, en l'année 405 (349), tandis que dans le même

temps des hordes celtiques parcouraient, le fer et la flamme à la main, la contrée latine. L'année suivante, 406 (348), et sans doute sous l'impression directe de ces graves circonstances, la république romaine et les Phéniciens de Carlhage firent d'un côlé et de l'autre, pour eux-mêmes et pour leurs tributaires, un traité de commerce et de navigation, le plus ancien document romain dont le texte, dans la traduction grecque, il est vrai, soit venu jusqu'à nous. Les Romains durent s'engager, par suite de ce traité, à ne jamais se présenter dans les parages du cap Bon, sur la côte de Libye, à moins de nécessité absolue; au contraire, ils avaient libre accès en Sicile comme les nationaux, partout du moins où la Sicile était carthaginoise, et en Sicile et en Sardaigne ils avaient au moins le droit de déposer leurs marchandises, moyennant un prix de vente établi par les agents carthaginois et garanti par la république de Carlhage. Les Carthaginois paraissent avoir joui du droit de trafiquer librement à Rome et peut-être dans tout le Latium; mais ils s'engageaient à ne pas violenter les républiques latines soumises à Rome, et s'ils se trouvaient aborder en ennemis sur le territoire latin, à n'y pas camper la nuit, ainsi qu'à ne pas étendre leur piraterie sur le continent, à ne pas construire de forteresses sur le continent latin. C'est vraisemblablement à cette époque qu'appartient ce traité avec Tarente dont on a déjà parlé, que l'on peut seulement conjecturer avoir été conclu bien avant 472(282) : par ce même traité, les Romains s'engagèrent, on ne sait en retour de quelles garaulies de la part de Carlhage, à ne pas fréquenter les eaux à lest du promontoire Lacinien, ce qui les excluait complètement du bassin oriental de la Méditerranée. C'étaieut là des défaites aussi graves que celle de l'Allia, et le Sénat romain parait les avoir considérées comme telles, et avoir profité de la tournure favorable que prirent les affaires italiennes, bientôt après la conclusion de ces humbles traités avec Carlhage et Tarente, pour relever la marine de Rome de son abaissement.

î. ; ,eôi« Les plus puissantes villes maritimes recurent des colonies ro-

forn fiées parles 1 1

Romnins. maioes : le port de Caere, Pyrgi, dont la colonisation remonte vraisemblablement à cette époque, plus loin sur la côte latine Anlium, en Tannée 416 (338), Terracine en Tannée 425 (329), Tile actuelle de Ponza, 441 (313). Comme Ostie, Ardée et Circei avaient déjà reçu auparavant des colons, tous les ports importants du Latium étaient devenus des colonies latines, ou des colonies de citoyens romains. Plus loin, sur les côtes campaniennes et lucaniennes, Rome colonisa Minturnes et Sinuessa en 459(295), Paestum et Cosa en 481 (273), sur le rivage de l'Adriatique Sena Gallica et Castrum Novum vers Tannée 471 (283), Ariminum en 486 (268), à quoi il faut ajouter l'occupation de Brundusium après la fin de la guerre contre Pyrrhus. Dans plus de la moitié de ces localités, les colonies de citoyens romains ou les colonies maritimes, les hommes jeunes étaient dispensés du service actif dans les légions et préposés à la garde des côtes. La soumission désormais définitive des Grecs de l'Italie méridionale, et la dispense qu'ils reçurent, à des conditions semblables, de fournir des contingents à l'armée de service, complétèrent le réseau jeté par les Romains sur les côtes de l'Italie.

rômaîn 1 '. Mais avec un C0U P d'œil politique qui en aurait remontré aux générations suivantes, les hommes d'État de la république romaine reconnaissaient que toutes ces fortifications de côtes et cette défense resteraient vaines, si la marine militaire de TÉlat n'était pas remise sur un pied respectable. Ce but fut atteint jusqu'à un certain point, après la soumission d'Antium, par l'enlèvement de ga- <

lères de guerre, qui furent amenées dans les docks romains; la disposition qui obligeait les An lia tes à s'abstenir désormais de tout trafic maritime (1), caractérise d'une manière frappante l'état

(1) Cette condition est aussi précise, Tit.-Liv. VIII, 14, Intcrdidum mari Antiati populo est, qu'elle est vraisemblable; car Antium n'était pas seulement peuplé de colons, mais encore d'une population qui avait été autrefois en guerre avec Rome. II est vrai qu'en contradiction avec ce récit se trouvent les récits grecs, qui prétendent qu'Alexandre le Grand, mort en 431 (323), et Démétrius

de faiblesse dans lequel les Romains se sentaient sur mer, et prouve que leur politique maritime se bornait encore uniquement à l'occupation des côtes. Lorsque, plus tard, les villes de PItalic méridionale, (Va pies la première, 4-28 (526), entrèrent dans la clientèle romaine, les vaisseaux de guerre quelles s'étaient engagées à fournir régulièrement, firent le premier noyau de la flotte romaine. Dans Tannée 443, deux amiraux (dttoviri navales) furent établis par suite d'un décret voté par les citoyens, et cette flotte romaine prit part à la guerre samnite en faisant le siège de Nuceria. Peut-être faut-il rapporter également à ce temps l'envoi, digne d'être mentionné, d'une flotte romaine de vingt-cinq voiles pour fonder une colonie en Corse ; ce fait est rapporté par Tliéophraste dans son Histoire des Plantes, écrite vers l'an 447. Cependant le renouvellement, en 448, du traité avec Carlhage, prouve combien les résultais atteints étaient encore médiocres. Tant que les conditions du traité de 406 (348), qui concernaient la Sicile, demeuraient immuables, les Romains étaient exclus de la fréquentation des eaux orientales, et, plus loin, des eaux déjà fermées de l'Atlantique, aussi bien que du trafic avec les sujets de Carthage, en Sardaigne et en Afrique, enfin, vraisemblablement, du droit de s'établir en Corse (1), de sorte que le commerce seul de la Sicile

Poliorcète, mort en 471 (383), firent des réclamations à Rome contre la piraterie des Antiates. Le premier récit est de la môme force et de la même origine que celui de l'ambassade romaine à Babylone. Il paraît plus vraisemblable que Démétrius, qui n'avait jamais vu la piraterie de la mer Tyrrhénicnnc, en décrétât l'abolition, et il n'est pas tout à fait impossible que les Antiates, devenus citoyens romains, aient encore continué quelque temps leur trafic : il ne faut pas cependant faire grand compte non plus de ce second récit.

(1) D'après Servius (ad JEneid. IV, 628) il était spécifié dans le traité romaincarthaginois, qu'aucun romain n'aborderait sur le sol carthaginois, ni aucun Carthaginois sur le sol romain, et que la Corse serait neutre entre les deux {ut neque Romani ad littora Cartkaginiensium accédèrent, neque Carthaginienses adlittoraRomanorum... Corsica esset média inter Romanos et Carthaginienses). Ceci semble se rapporter à ce que nous avons dit, et la colonisation de la Corse doit avoir été défendue même par ce traité.

carthaginoise et de Carthage leur était ouvert. On reconnaît là, en même temps que l'extension tic la domination romaine sur les côtes, l'avidité croissante de la puissance maritime dominante : elle força les Romains à s'accommoder à son système de prohibition , à se laisser exclure des lieux de production en Occident et en Orient : c'est encore à cette situation que se rapporte le récit suivant lequel on récompensa publiquement un officier de la marine carthaginoise qui, chargé d'escorter un convoi de vaisseaux romains qui se rendaient dans l'Atlantique, le ût échouer sur un banc de sable, en sacrifiant son propre bâtiment. Les Carthaginois obligèrent encore les Romains à borner leur navigation à un petit coin de la mer orientale, conformément au traité, pour garder leurs côtes contre la piraterie, et affermir leur ancienne et importante alliance commerciale avec la Sicile. Les Romains durent s'accommoder à ces exigences; mais ils ne s'arrêtèrent pas dans leurs efforts pour relever leur marine de cet abaissement. Une mesure habile en ce sens fut l'institution a? u'flôlîè. des quatre questeurs de la flotte (quœstores classici) en l'année 487 (267), dont le premier résidait à Oslie, le port de la ville de Rome ; lesccond, de Cales, alors la capitale de la Campanie romaine, devait surveiller les villes campaniennes et celles de la Grande Grèce ; le troisième, d'Arminium, surveiller les ports au delà de l'Apennin : la circonscription du quatrième n'est pas connue. Ces nouveaux magistrats permanents n'étaient pas les seuls, mais ils étaient spécialement chargés de surveiller les côtes, et de construire des vaisseaux de guerre pour les protéger. On voit percer le plan du Sénat pour recouvrer l'indépendance maritime, pour couper les alliances maritimes de Tarenle, pour fermer aux flottes qui venaient d'Épire la mer Adriatique, pour s'émanciper de la suprématie carthaginoise. On en voit la preuve dans les relations déjà signalées avec Carthage, pendant la dernière guerre italique. Il est vrai que le roi Pyrrhus obligea les deux grandes républiques (ce fut la dernière fois) à une alliance offensive ; mais la tiédeur et le peu de fidélité de cette alliance, les tentatives des Carthaginois pour s'éta-

blir à Rhegium et à Tarente, l'occupation subséquente de Brundusium après la conclusion de la paix, prouvent à quel point les intérêts divergents se contrariaient les uns les autres. Rome chercha encore plus, et cela se compreud, à trouver un

r ' r » et If i pu i«s«ntes

appui contre Carlhage dans les Étals maritimes de la Grèce. L'an- a e u T cîle. cienne alliance avec Massalia resta inébranlable. Le butin envoyé à Delphes après la conquête de Véies, y fut conservé dans le trésor des Massaliotes. Après la prise de Rome par les Celtes, on fil une collecte à Marseille pour les incendiés, et elle fut versée dans la caisse publique ; en récompense, le Sénat romain accorda aux marchands massaliotes des faveurs commerciales , et assura aux Massaliotes, à la fêle des jeux sur le Forum, des places d'honneur (grœcostasis) auprès des tribunes du sénat. On peut rapporter à la même politique les traités d'alliance et de commerce conclus par les Romains avec Rhodes en 448, et peu après avec Apollonia, ville importante de la côte d'Épire, et surtout le rapprochement si inquiétant pour les intérêts de Carthage qui eut lieu entre Rome et Syracuse, immédiatement après la fin de la guerre de Pyrrhus.

Ainsi, quoique la puissance navale de Rome restât fort en arrière de l'incroyable développement de sa puissance continentale, et que la flotte proprement dite des Romains ne fût en aucune façon ce qu'elle aurait dû être selon la situation géographique et corn merciale de Rome, elle commençait cependant à sortir du complet anéantissement auquel, vers l'année 400 (550), elle avait été réduite, et, vu les grandes ressources de l'Italie, les Phéniciens devaient regarder avec inquiétude ces tentatives.

La crise qui devait décider de la suprématie des eaux italiques Liuiie unie, s'approchait : sur terre, la question était décidée. Pour la première fois l'Italie était réunie sous le sceptrede Rome. Quels furent les droits politiques que la république romaine enleva auxautres États italioles et se réserva entièrement pour elle-même, c'est-à-dire quelle idée on doit se faire du droit public qui se rattache à cette domination , nous ne le voyons indiqué positivement nulle part, et nous man-

quons même d'une expression générale suffisante pour nous en faire une idée (1). Elle devait comprendre vraisemblablement le droit de guerre, de traité, et celui de battre monnaie, de sorte qu'aucune république italique ne pouvait déclarer la guerre à un État étranger, traiter avec lui, ou frapper de la monnaie courante, tandisque toute guerre déclarée par la république romaine, que tout traité d'État liait toutes les autres communautés italiques, et que l'argent romain avait cours légal dans toute l'Italie: il est vraisemblable que les droits formels de la république dominante ne s'étendaient pas au delà. Cependant les droits de la suprématie devaient en pratique aller plus loin. En un mot, la situation des Italiotes, en face de la république romaine, était une situation de grande infériorité, et il y a sous ce rapport, en dehors du plein droit de cité romaine, trois classes différentes de sujets de Rome. Ce droit

Plein droit de

ciié rom.ine. de cité était aussi étendu qu'il était possible de le donner sans l'idée d'une constitution municipale pour la commune romaine. Le territoire de la cité était non-seulement étendu jusqu'au fond de TÉtrurie d'un côté et de la Campanie,de l'autre, par les assignations particulières de terre ; mais il y avait, comme on le voit d'abord par l'exemple deTusculum, un grand nombre de communautés plus rapprochées et plus éloignées qui avaient été incorporées à la république romaine, et qui ne faisaient qu'un avec elle. Nous avons déjà raconté comment, à la suite des levées de boucliers répétées du Latium contre Rome, une partie considérable des membres originaires de la ligue latine avait reçu le plein droit de cité romaine. La même chose arriva en 486 (268) pour l'ensemble des communautés sabines, qui étaient proches alliées des Romains, et qui dans la dernière

(1) La clause par laquelle le peuple dépendant s'engage « à traiter avec considération la majesté du peuple romain » (tnajestatem populi Romani comiter conservaré) est une expression technique de ia forme la plus douce de soumission ; mais elle se rapporte probablement à une époque postérieure (Cic. pro Balbo, XVI, 35). La forme que prit la clicntèie, dans le droit privé, avec quelque clarté qu'elle exprime ces relations dans ses conditions arbitraires (Dig., XL1X, 15, 7, 1), n'avait pas officiellement la même importance dans l'ancien temps.

guerre, si pénible, avaient prouvé leur fidélité. De nombreuses communautés de l'ancien territoire volsque paraissent avoir échangé, de la même manière et pour des causes semblables, la situation de sujets pour celle de citoyens romains. Ces communes, originairement sabines et volsques, mais alors essentiellement romanisées, furent les premiers membres de race étrangère incorporés à la cité romaine. Ensuite venaient les colonies maritimes ou de citoyens dont nous avons parlé et dont les habitants possédaient également le plein droit de cité romaine. Ainsi, la cité romaine peut s'être étendue, au nord presque aux environs de Cœre, à l'est jusqu'à l'Apennin, au sud jusqu'à Formiae et au delà, quoique, évidemment, il ne puisse être question ici de frontières proprement dites; quelques communautés comprises dans ce territoire, telles que Tibur, Préneste, Signia, Norba, ne possédaient pas le droit de cité romaine, tandis que d'autres, situées en dehors, comme Sena, le possédaient, et l'on trouvait même des familles de citoyens isolées ou réunies dans des villages éparpillés dans toute l'Italie.

Parmi les communautés sujettes, les plus remarquables étaient les villes latines, qui ne comprenaient plus que quelques communautés peu importantes, à l'exception de Préneste et Tibur, de l'ancienne confédération albaine, tandis que les républiques autonomes fondées dans l'intérieur de l'Italie ou hors de son territoire par les Romains, les colonies dites latines avaient pris un développement universel et remarquable, et croissaient continuellement en nombre par de nouvelles fondations. D'ailleurs, ces communautés latines étaient extrêmement restreintes dans leurs droits et leurs privilèges, et leur alliance ressemblait de plus en plus à une sujétion. Nous avons déjà raconté le soulèvement de la ligue, et la perte de droits politiques que subirent les plus importantes de ces communautés, aussi bien que l'égalité absolue de droit dont elles jouissaient auparavant : la soumission complète de l'Italie fit faire un pas en avant, et on commença à limiter

le droit individuel jusqu'alors intact du Latin, et, avant tout, le droit si important de contribution volontaire. Il est vrai qu'on ne toucha pas aux privilèges écrits des anciennes communautés; mais, lors de la fondation d'Ariminum, en 486 (268), pour la première fois, et désormais pour toutes les communautés autonomes qui furent constituées , on ne laissa plus subsister la liberté de gagner, en s établissant à Rome, le droit de cité passif, et même un certain droit de vole; mais leur supériorité sur les autres sujets fut limitée à légalité avec la république romaine du trafic, du commerce et de la possession. Ce furent seulement les citoyens de ces communautés latines qui y avaient rempli des emplois publics, qui reçurent pour l'avenir, et à ce qu'il semble dès l'abord, le droit de cité romaine, sans aucune restriction. Ici se montre visiblement le changement complet de la situation de Rome. Tant quelle avait été la première seulement entre beaucoup de républiques latines, l'admission au droit de cité sans restriction avait été considérée comme un profit pour la communauté qui recevait de nouveaux citoyens, et comme une perte par ceux qui étaient reçus, et l'acquisition de ce droit de cité avait été facilitée par tous les moyens aux nouveaux citoyens, et souvent même imposée comme un châtiment. Mais depuis que la république romaine commandait seule et que toutes les autres lui obéissaient, les rapports étaient intervertis : la république romaine commença à être jalouse de son droit de cité, et à mettre fin par conséquent à l'ancienne pleine liberté d'entrée : les hommes d'État de ce temps étaient cependant assez sagaces pour laisser aux gens éminents et capables des plus importantes parmi les communautés vaincues, la possibilité d'acquérir le droit decité(l). Les Latins eurent désormais

(\) Selon le témoignage de Cicéron (pro C»c, 35), Sylla donna aux habitants de Volaterra le droit qui avait appartenu à Ariminum , c'est-à-dire, ajoute l'orateur, le droit des douze colonies, qui avaient non pas le droit de cité romaine, mais le droit de commercer librement avec Rome. Aucun sujet n'a donné lieu à plus de dissertation que celui du caractère de ce droit des douze villes; et cepen-

gle

à comprendre que Rome, après avoir soumis l'Italie avec leur secours, n'avait plus autant besoin d'eux qu'auparavant. Ils n'en continuèrent pas moins à être les soutiens de la domination romaine. Ce n'étaient plus les Latins avec lesquels on avait combattu au lac Régille et à Trifanum, ce n'étaient plus ces anciens membres de la confédération albaine, qui se considéraient d'abord comme les égaux des Romains, sinon leurs supérieurs, et qui, comme le prouvent les dispositions rigoureuses prises contre Préneste au commencement de la guerre de Pyrrhus, et la compression exercée encore longtemps après sur les Préneslins, supportaient la domination romaine comme un joug pénible. Le Laliumdes temps postérieurs de la république se compose, en dehors des communautés qui dès le commencement avaient reconnu Rome comme leur métropole et leur capitale, de contrées primitivement étrangères à Rome par 1e langage et les mœurs, et qui s'étaient depuis attachées à elle par la communauté du langage, du droit et des mœurs, qui,

dant il n'y avait pas à aller bien loin pour trouver des exemples. II y a eu en Italie et dans la Gaule cisalpine, sans compter quelques villes qui ont disparu, trentequatre colonies romaines fondées : les douze dernières, Ariminum, Beneventum, Firmum, /Esernia, Brundusium, Spoletum, Cremona, Placentia, Copia, Valentia, Bononia, Aquileia, sont celles dont il est ici question , et comme Ariminum était la plus ancienne, et celle pour laquelle cette organisation avait été établie, peutêtre parce qu'elle était la première colonie romaine fondée hors de l'Italie, on a pu appeler avec raison ce droit des villes : droit ariminien. On voit par là une chose qui a, en outre, la plus grande vraisemblance par d'autres motifs, c'est que toutes les colonies fondées en Italie (dans le sens plus étendu de ce nom) après la fondation d'Aquilée, appartenaient aux colonies de citoyens.

Nous ne pouvons, du reste, déterminer exactement la portée de cette infériorité légale des villes latines nouvelles comparées aux anciennes. Le droit d'établissement n'était pas naturellement refusé en lui-même aux citoyens de ces villes puisqu'il était légalement permis à tout homme qui n'était pas un ennemi ou à qui l'eau et le feu n'étaient pas interdits, d'établir librement son domicile à Rome. Si l'égalité de mariage, comme il est vraisemblable, mais nullement prouvé, faisait partie originairement de l'égalité de droits des confédérés (Diodore, p. 590, 62, Fr. Yat., p. 130, Dind.), elle n'exista pas, dans tous les cas, pour les cités plus récemment soumises à Rome.

comme de petits tyrans des districts avoisinants, étaient obligées de rattacher leur existence à celle de Rome, comme les avant-postes au corps d'armée principal et qui, par suite des avantages matériels croissants attachés au droit de cité romaine, tiraient un grand profit de leur égalité de droits avec Rome, quelque limitée qu'elle fût; comme lorsque, par exemple, une partie du domaine romain leur était donnée en jouissance particulière, et que l'accès aux charges publiques leur était concédé comme aux Romains.

Les deux autres classes de sujets romains se trouvaient dans une situation bien inférieure, c'est-à-dire les citoyens romains sujets, et les confédérés non latins. Les communautés pourvues du droitde cité sans le droit passif et actif d'élection, se trouvaient, ÎSS* .pour la forme, plus rapprochées du plein droit de cité romaine, que les communautés romaines légalement autonomes. Leurs membres étaient, comme citoyens romains, soumis à toutes les charges publiques, nommément à la milice et aux impôts, et dépendaient du trésor romain, tandis que, comme le prouve bien leur nom, ils n'avaient pas droit aux honneurs civiques romains. Ils vivaient selon les lois romaines, et recevaient la justice de juges romains : cependant leur position fut sous ce double rapport adoucie, en ce sens que leur droit national leur fut bientôt rendu par les Romains, après une révision préalable, comme droit local romain, et que, pour en assurer l'exercice, le préleur romain nommait tous les ans uu délégué (prœfectus) (1). Ces communautés s'administraient elles-mêmes , et choisissaient ellesmêmes leurs fonctionnaires. La situation légale, qui fut faite pour la première fois en 405 (351), à Csere, puis à Capoue, et à une quantité de villes plus éloignées de Rome, était en fait probable-

(1) Ce qui prouve que ces préfets furent jusque dans le septième siècle nommés par le préteur et uon par les citoyens et que Tite-Live (IX, 20), en voulant désigner par le mot creari l'élection par le peuple, a transporté à tort la pratique de la • dernière époque de la république dans la première; c'est ce que nous avons dit dans le Corpus Inscr. Lot. I, p. 17.

ment la plus écrasante parmi les formes diverses de la sujétion.

Enfln la situation des confédérés non latins était soumise naturel- confédéré. non

latins.

lement à toutes les variétés de formes que les traités particuliers avaient établies. Plusieurs de ces traités d'alliance perpétuelle, par exemple ceux des villes berniques, de Naples, de Nola, d'Héraclée, leur assuraient des droits assez étendus, tandis, que ceux, par exemple, de Tarente et des Samnites devaient se rapprocher beaucoup d'un assujettissement. On peut considérer comme Dissolution règle universelle celle qui ordonnait que, non-seulement, ce que p«u P i«. nous savons positivement, les confédérations de peuples des Latins et des Herniques, mais toutes celles de l'Italie en général et particulièrement celles des Samnites et des Lucaniens, fussent légalement dissoutes, ou affaiblies au point de perdre toute importance, et qu'aucune communauté italique ne pût avoir avec une autre l'égalité pour le commerce ou le mariage, ou même des délibérations et des résolutions communes. On dut prendre de plus des dispositions, quoique d'une manière différente, pour que les ressources de défense et de finance des communautés italiques restassent à la disposition de la communauté dirigeante. Quoique, de plus, ce fût seulement la milice des citoyens d'un côté, et les contingents de • nom latin » de l'autre qui formassent la partie essentielle et intégrante de l'armée romaine, et qu'on lui conservât encore son caractère national, on y comprenait cependant les citoyens passifs; et, de plus, les communautés non-latines confédérées, comme il arriva pour les villes grecques, étaient obligées de fournir des vaisseaux de guerre, ou, ce qui doit avoir été établi pour les cités apuliennes, sabelliennes et étrusques, se trouvaient comprises dans la liste des Italiotes tributaires (formula togatorum). Ce tribut doit avoir été établi, comme celui des communautés latines, d'une manière permauente; mais la république romaine ne s'engageait nullement à ne pas l'augmenter, dans une circonstance extraordinaire. C'était en quelque sorte un impôt indirect, puisque chaque communauté était tenue de lever et de payer elle-même son contin-

gent. Ce n'était pas sans réflexion que les coûteux préparatifs de guerre avaieol été également imposés aux communautés fédérées latines ou non latines, que la marine de guerre devait être entretenue en majeure partie par les villes grecques, que la fourniture des chevaux devait être faite par les confédérés, au moins dans les temps postérieurs, en quantité triple de ce qui était demandé aux citoyens romains, tandis que pour l'infanterie, l'ancienne clause, suivant laquelle le contingent de la ligue ne devait jamais être plus considérable que l'armée des citoyens, resta encore longtemps en vigueur, au moins comme règlement.

Sjsléme de Le système suivant lequel les parties de cet édifice étaient reliées

gouvernement.

et réunies entre-elles ne peut être rétabli à nos yeux à l'aide des documents qui sont venus jusqu'à nous. La relation numérique dans laquelle les trois classes de sujétion se trouvaient, à l'égard les unes des autres, et à l'égard du plein droit de cité, ne peut pas même être approximativement déterminée (1), et même la

(1) Il est à regretter que nous ne soyons pas en état de donner des renseignements suffisants sur la relation numérique. On peut estimer à environ 20,000 le nombre des hommes en état de porter les armes parmi les citoyens romains, dans les derniers temps de la monarchie. Or, depuis la chute d'Albe jusqu'à la conquête de Véies, la frontière romaine proprement dite ne fut pas notablement reculée : un fait qui se rattache complètement à cette assertion, c'est que depuis sa distribution primitive en vingt et un districts en 259 (495) il n'y eut aucun agrandissement sérieux du territoire romain, et qu'on ne fit pas de nouveaux districts de citoyens jusqu'en 367 (337). Si l'on ajoute à la supériorité des naissances sur les morts, les immigrations et les affranchissements, on ne peut concilier ensemble l'étroitesse du territoire qui était à peine de 30 milles allemands carrés, avec les évaluations du cens qui compte dans la seconde moitié du troisième siècle, entre 104,000 et 150,000 citoyens en état de porter les armes, et qui, pour l'année 362 (392), pour laquelle il y a une évaluation isolée, en compte 152, 573. Ces évaluations peuvent être mises sur la même ligne que les 84,700 hommes du cens de Servius, et en général les anciennes listes du cens dressées jusqu'aux quatre lustres de Servius Tullius et qui sont conçues très-largement, ne sont pas autre chose évidemment que des traditions primitives, qui se contredisent et se détruisent dans leurs détails de nombres.

C'est dans la seconde moitié du iv* siècle seulement que commencent les grandes acquisitions de territoires, aussi bien que les incorporations de commu-

dislribution géographique de chaque catégorie sur le territoire de l'Italie n est qu'imparfaitement connue. La pensée principale qui a présidé à la fondation de l'édifice, est au contraire si visible, qu'il est à peine nécessaire de l'élucider plus complètement. Avant tout, comme nous l'avons dit, le cercle immédiat de la domination romaine était aussi élargi qu'il était possible de le faire sans décentraliser complètement la République romaine, qui, au bout du compte, était une république municipale et devait rester telle. Lorsque le système de l'incorporation eut été étendu jusqu'à ses frontières naturelles et bientôt au delà, les communautés qui y furent ajoutées depuis, durent naturellement subir un rapport de sujétion ; car la simple hégémonie ne peut constituer une relation durable. Ainsi, non par un monopole volontaire de domination, mais par l'inévitable pression des circonstances, on vit s'élever, auprès de la classe des citoyens maîtres, celle des sujets. Parmi les moyens de domination, étaient naturellement en première

uautés entières dans la cité romaine, qui ont dû élever considérablement le rôle des ciloyens romains. C'est une tradilion constante et digne de foi en elle-même que vers Tannée 416 (338), on comptait 165,000 citoyens romains : un fait qui est d'accord avec celte tradition, c'est que dix années auparavant, lorsqu'on appela sous les armes contre le Latium et les Gaulois la milice tout entière, la première levée comprit dix légions c'est-à-dire 50,000 hommes. Depuis les grands accroissements de territoire en Étrurie.dans le Latium et en Campanic, on compta au v» siècle 250,000, et immédiatement avant la guerre punique, 280,000 à 290,000 hommes en état de porter les armes. Ces évaluations sont assez positives, mais pour d'autres raisons, elles ont peu d'importance historique ; dans ce nombre, en effet, on comprend également, d'un côté, les citoyens romains complets et les ciloyens sans suffrage, tels que les Caerites et les Capouans, et le dernier compte comprend en fait les sujets de Rome, tandis que Rome pouvait bien évidemment beaucoup plus réellement compter sur les contingents latins qui n'y sont pas compris, que sur les légions campaniennes. Quoique l'évaluation que donne Tite-Live, XXIU, 5, et suivant laquelle on pouvait lever à Capoue 30,000 fantassins et 4,000 cavaliers soit évidemment relevée sur le rôle du cens romain, on doit, vu que les Campaniens ont dû former la grande masse des citoyens passifs, ce qui, du reste, est établi par Polybe, II, 24, i4, compter ces citoyens passifs pour 50,000 hommes en état de porter les armes ; mais ce nombre n'est pas assez certain pour servir à former d'autres combinaisons.

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