ROMAIN
§ I. LA TÉTRARCHIE.
D10CLÉT1EN (2S4) ET MAXUflEN (286). — LA TÉTRARCHIE ( 292). — GUERRES HEUREUSES. — ABDICATION DE D10CLÉT1EN j SIX EMPEREURS A LA FOIS (306).
iMoclctleu (*S4) et Mailnilen (tM).
Dioctétien, qui s'était élevé, par ses talents, d'une basse condition aux plus hautes charges militaires, sut par son habileté, son expérience et sa modération, mais quelquefois aussi par la ruse, l'injustice et la cruauté, se maintenir aussi longtemps qu'il lui plut sur le trône impérial. Il changea l'organisation de l'empire, détruisit, mais pour le remplace* par un autre , le despotisme militaire ; effaça tout ce qui subsistait encore des vieux souvenirs de la république, et, par son influence, fit dominer, dans la cour impériale et dans le gouvernement, l'esprit, les habitudes, les mœurs des monarchies orientales. Rome ne fut plus l'unique résidence des empereurs : Dioclétien et ses collègues s'établirent à Nicomédie, devenue la capitale de l'Asie Mineure, à Milan, celle de l'Italie, à Trêves ou dans Arles, chef-lieu de la Gaule, de l'Espagne et de la Bretagne, à Sirmium principale ville de la Pannonie et de l'illyrie. Les progrès de la
religion chrétienne menaçaient en môme temps d'une ruine prochaine l'antique religion, depuis longtemps ébranlée. Ainsi, sous le double rapport politique et religieux, l'empire allait entrer dans une voie nouvelle. Dioclétien commença la réforme au point de vue politique, Constantin l'acheva au point de vue religieux.
Dioclétien affecta d'abord une grande douceur, et après la mort de Carin, il accueillit tous ses partisans. Débarrassé de ce dangereux adversaire, il s'imposa la double tâche de rétablir Tordre dans l'intérieur, et la sécurité sur les frontières. Tandis que la tyrannie des gouverneurs de la Gaule faisait révolter les paysans de cette province (Bagaudes), les Alemans franchissaient le Danube, ravageaient la Rhétie et les contrées de la rive gauche du Rhin ; des pirates saxons pillaient les côtes de la Bretagne et de la Gaule; des Francs enfin allaient jusqu'en Sicile ravager Syracuse. Pour arrêter les courses de ces pirates , le Ménapien Carausius habile général, reçut le commandement d'une flotte qui devait protéger les côtes de la Belgique et de l'Armorique; mais bientôt soupçonné de favoriser les Barbares, et de partager avec eux le butin, il lut condamné à mort. Carausius, instruit de cet ordre, se proclama empereur en Bretagne (286), fit alliance avec les pirates saxons et francs, et se maintint jusqu'en 293. A cette époque il fut assassiné par son ministre Alectus, mais cet usurpateur conserva trois ans encore la Bretagne.
Effrayé de cette situation critique de l'empire, qu'il ne pouvait seul défendre , Dioclétien songea à s'adjoindre un collègue dans la force de l'âge, éprouvé par de longs services aux armées, et sur qui il pût se reposer d'une partie des soins de la guerre. Il choisit un de ses anciens compagnons d'armes , Valérianus Maximianus (286). Sorti d'une famille obscure de Pannonie, Maximien s'était distingué par son activité et son courage ; il prit le surnom d'Hercule (Herculius) ; celui de Jupiter (Jovius) désignait déjà Dioclétien. Les deux Augustes luttèrent avec succès, Dioclétien en Orient, contre les Perses auxquels il reprit la Mésopotamie , Maximien en Gaule , d'où il chassa les Alemans , les Francs et les Burgondes. Cependant ils crurent bientôt nécessaire de s'adjoindre deux collègues, afin de rendre la surveillance des provinces et la garde des frontières encore plus actives.
ORGANISATION MONARCHIQUE. 669 La tétrarchle (••»).
Le 1er mars 292, Dioclétien proclama à Nicomédie deux Césars, tous deux aussi Illyriens: Galérius, homme grossier mais plein de courage , qui de son ancien métier conserva le surnom à'Armentariw , et Constance Chlore d'un caractère plus doux, et d'un esprit moins inculte. Dioclétien les força de se séparer de leurs femmes, pour épouser les filles des empereurs , afin d'affermir encore par les liens du sang l'union politique des quatre princes. C est alors que Constance répudia la pieuse Hélène, la mère de Constantin le Grand, pour épouser Théodora, fille adoptive de Maximien. Dans le partage de l'empire, Dioclétien garda l'Orient ; Galérius eut laThrace et les provinces du Danube ; Maximien l'Italie, l'Afrique et les îles ; Constance la Gaule, l'Espagne, avec la Mauritanie et la Bretagne. L'unitéde l'empire ne fut cependant pas détruite par ce partage. Les ordonnances rendues par chaque prince étaient valables dans les provinces de ses collègues. D'ailleurs Dioclétien demeura le chef suprême de l'État , et fut en quelque sorte l'âme du gouvernement. Ses collègues, surtout dans l'intérieur, ne purent rien faire que par ses ordres. La création de nouveaux corps pour la garde personnelle des princes , les herculiens et les joviens, affaiblit la puissance des prétoriens de Rome. Chacun des quatre princes avait sa capitale et une cour. Rome délaissée par eux, le sénat romain qu'ils cessèrent de consulter, perdirent la considération qu'ils avaient jusqu'alors conservée; et ceux des souvenirs de la république qui subsistaient encore s'évanouirent.
Par son habileté et son esprit de conciliation, Dioclétien sut maintenir la concorde entre les chefs si dissemblables qu'il avait donnés à l'empire. Mais qui pourrait après lui maintenir son ouvrage, et réprimer les passions qu'excitait si vivement ce partage de l'autorité? Toujours est-il vrai de dire que la ruine imminente de l'empire fut pour un moment retardée par cette précaution , quelque oppressif et coûteux que le nouveau système dût être pour les provinces, chargées maintenant de suffire aux dépenses de quatre cours.
Le premier des empereurs romains, Dioclétien voulut entourer la majesté impériale de toute la pompe extérieure des cours asiatiques. Il prit un diadème, s habilla de soie et
d'or, et tous ceux qui obtenaient la permission de rapprocher durent, suivant le cérémonial asiatique, adorer a genoux la divinité et la majesté impériales. Ce n'était pas seulement affaire de vanité, mais prudence ; il voulait tenir les plus hauts personnages à distance. Tous les maux de l'empire, depuis un siècle, venaient de la facilité que les généraux trouvaient à se faire nommer empereurs, en désignant d'avance trois Césars , il plaçait entre lui et les ambitieux l'intérêt de trois maisons puissantes; il commençait enfin à établir cette hiérarchie , si nécessaire dans le gouvernement monarchique pour mettre le prince et l'État à l'abri des révolutions de caserne, mais aussi ce despotisme de cour, ce gouvernement de sérail, qui tuent l'esprit public et font passer les services rendus à la personne du prince par-dessus les services rendus à l'État.
Guerre* heureuse*.
Dans les trois continents , les empereurs eurent à soutenir une lutte acharnée contre les ennemis de l'intérieur et du dehors. Maximien repoussa les Germains , franchit le Rhin et dévasta le pays ennemi : mais au cœur même de la Gaule il eut à combattre xxhq jacquerie redoutable. Dans cette grande province le peuple des campagnes ne s'était jamais bien relevé de l'assujettissement où les nobles et les druides l'avaient tenu si longtemps. Aux misères de leur ancienne condition les paysans avaient vu se joindre les maux que leur imposaient la concentration des fortunes, la décadence de l'agriculture et le poids toujours plus lourd des impôts. A la fin du nr siècle, ils se soulevèrent, et si après de longs efforts Maximien parvint à tuer leurs chefs et a enlever les places où ils s'étaient fortifiés, il ne put donner à la Gaule qu'un repos momentané. Les Bagaudes continuèrent de courir les campagnes, et ils ne disparurent que dans le tumulte et la confusion de la grande invasion.
En Orient, Dioclétien réussit plus complètement. De nouveaux dangers s'étaient montrés en 292. Les Perses avaient chassé du trône d'Arménie un partisan des Romains et menaçaient la Syrie; cinq peupleaafricains se révoltèrent; en même temps Julien en Italie, Achilléc en Égypte, prirent la pourpre. Dioclétien eut vite raison d'Achillée , dont tous les partisans furent égorgés ; Maximien de Julien , et les Maures furent domptés. Galérius en même temps battit plusieurs peuples
ORGANISATION MONARCHIQUE. Uli
des bords du Danube, puis marcha, en 294, contre les Perses. Une défaite qu'il essuya fut glorieusement réparée, et Narsès, en 297, céda la Mésopotamie, cina provinces au delà du Tigre, avec la suzeraineté sur l'Arménie et l'Ibérie au pied du Caucase. C'était le plus glorieux traité que l'empire eût encore signé. Dioclétien pour conserver ces conquêtes y éleva de nombreuses fortifications. A l'autre extrémité du monde romain, Constance, après avoir chassé les Francs de la Gaule et de la Batavie, descendit en Bretagne et vainquit, en 296, l'usurpateur Alectus qui avait succédé à Carausius. Une invasion des Alemans le rappela en Gaule , il les atteignit près de Langres , et les battit malgré une blessure qu'il reçut dans l'action (301).
Le calme partout rétabli, Dioclétien , pour le maintenir, s'appliqua à semer la division parmi les Barbares ; il arma les uns contre les autres, Gotns et Vandales , Gépides et Burgondes ; puis il fit réparer toutes les fortifications des frontières, construire des postes nouveaux ; et en quelques années l'empire se retrouva sur un pied formidable. Ces succès furent célébrés par un pompeux triomphe, un des derniers que Rome ait vus (303).
Abdication de Dioctétien; six empereur» a In fols (SW).
Malheureusement tout changea bientôt; Dioclétien qui punissait avec une extrême rigueur tout refus d'aveugle obéissance, se laissa entraîner par Galérius à ordonner une cruelle persécution contre les chrétiens. Ceux-ci étaient nombreux dans les armées, dans les villes, et portaient ostensiblement les signes de leur culte. Un grand prêtre qui voyait avec douleur ses indignes autels chaque jour plus abandonnés, essaya d'entraîner Dioclétien a publier un édit contre la nouvelle religion. Le prince résista d'abord, comprenant bien qu'elle comptait de trop nombreux partisans pour pouvoir être extirpée sans troubles ni périls. Mais Galénus, oui se laissait entourer par les ennemis les plus acharnés au christianisme, arracna au vieil empereur un édit qui interdisait aux chrétiens l'entrée des charges publiques et l'accès des tribunaux , qui fermait leurs églises et leur défendait tout signe extérieur de leur foi. L'édit fut affiché dans Nicomédie , un chrétien le déchira. Dioclétien, terrible dès que son autorité était méprisée , n'avait encore que proscrit le culte, il proscrivit les personnes; un in-
cendie qui éclata dans le palais impérial, et dont on accusa les chrétiens , redoubla sa colère ; tout l'empire , moins les provinces où régnait Constance Chlore, retentit du bruit des tortures.
Peu de temps après le commencement de cette persécution, Dioclétien tomba malade , et ce mal , qui le tourmenta une année , l'affaiblit au point que le bruit de sa mort se répandit. Quand la santé parut lui revenir, dégoûté du pouvoir, il abdiqua le 1er mai 305, à Nicomédie. Maximien suivit malgré lui cet exemple , et le même jour déposa , à Milan , le diadème. L'ancien chef du monde romain, se retira dans une magnifique villa qu'il s'était fait construire près de Salone (Spalatro), sur les côtes de la Dalmatie, et passa sa vieillesse, loin du bruit des armes et des affaires, dans de paisibles travaux. Un jour que Maximien le pressait de remonter sur le trône : « Si tu pouvais voir, lui répondit-il , les beaux légumes que je fais pousser moi-même , tu ne me parlerais pas de pareilles fatigues. «Il y mourut huit ans après, en 313. On en voit encore aujourd'hui les ruines.
Les deux Césars, Calérius et Constance, prirent le titre d'Augustes. Calérius, qui se croyait le chef suprême de l'empire, n'augmenta point les provinces de son collègue et nomma sans le consulter deux nouveaux Césars. Le premier désigné déjà par Dioclétien , fut un des parents de Galérius ,
Maximinus et reçut le gouvernement de la Syrie et de l'Égypte-, le second, Flavius Sévérus eut l'Italie et l'Afrique. Constantin, fils de Constance , resta comme otage à la cour de Galérius, et ne put s'en échapper que par ruse, lorsqu'il apprit la maladie de son père qui mourut, peu de temps après son arrivée , à York en Bretagne , le 25 juillet 306 , emportant le plus beau surnom que jamais prince absolu ait porté , « Constance le Pauvre. » Les légions mirent Constantin à sa place, et lui décernèrent le litre d'Auguste; Galérius ne voulut lui reconnaître que celui de César.
Calérius s'était rendu odieux par ses cruautés et ses exigences fiscales. Rome , irritée de l'abandon où les nouveaux empereurs la laissaient, se souleva, et les prétoriens, usant une dernière fois de leur ancien pouvoir, saluèrent Auguste Maxence, fils de Maximien (28 oct. 306). Maxence prit aussitôt son père pour collègue , de sorte que l'empire put à la fois six ipaîtres ; Galérius et Sévère qu'il avai{
grossier et sans talent, le jeune Daza
le nom de
nommé Auguste , les deux Césars Constantin et Maximin , et les deux usurpateurs Maxence et Maximien. Sévère marcha contre ceux-ci (307), mais il trouva les portes de Rome fermées et ses troupes passèrent à l'ennemi; lui-même, enfermé dans Ravenne , il fut contraint de se remettre aux mains de Maximien, qui le fit tuer. Galérius s'avança alors avec une armée et en proférant les plus terribles menaces ; mais il ne put se maintenir en Italie, et de retour à Carnuntum en Pannonie , il y proclama Auguste son ami Licinius. Maximin le gouverneur de l'Égypte ne voulut pas demeurer en reste et prit le même titre que six princes encore portèrent en même temps.
Le premier qui le perdit fut Maximien. Son fils se lassa de l'autorité qu'il prétendait exercer sur lui et le força à chercher une retraite en Illyrie d'abord , puis auprès de son gendre Constantin à Trêves. Là il noua de secrètes intrigues, mais trahi par sa propre fille Fausta, il dut fuir encore et se retira dans Arles, d'où il essaya de soulever les Gaules. Constantin accouru des bords du Rhin , l'assiégea dans Marseille et le força de se tuer (310). L'année suivante, Galérius mourut emporté par ses débauches (mai 311). Maximin et Licinius partagèrent ses provinces. Il n'y avait donc plus que quatre empereurs, mais fort peu disposés à vivre en paix. Maxence succomba le premier. Fier d'avoir renversé, en Afrique, l'usurpateur Alexandre, qui avait régné trois ans dans celte province, Maxence n'usait à Rome de son pouvoir que pour satisfaire sa cruauté et ses honteuses passions. 11 regardait ses collègues comme des lieutenants , et il osa provoquer son beau-irère Constantin, qui vint l'attaquer en Italie et battit ses troupes en plusieurs rencontres; ,1a dernière fois près du pont Milvius sur le Tibre. Maxence en fuyant se noya dans le fleuve (28 oct. 312). C'est durant cette expédition que Constantin excUa~au plus haut point en sa faveur l'enthousiasme des chrétiens en faisant placer la croix sur ses étendards, fi avait vu , disait-on, s'il fallait en croire Eusèbe, malgré le silence deLactance , il avait vu briller au ciel une croix avec ces mots : « Tu vaincras par ce signe. »
Pendant que Constantin s'emparait de Rome où il exterminait toute la famille de Maxence les Francs envahirent
1 On lui éleva un arc de triomphe sur stinctu divinitatis , mentis magnilulequel on lit encore qu'il vainquit in- dine.
la Gaule; il courut à leur rencontre, délivra le pays et jeta leur prince aux bêtes dans l'am phi théâtre de Trêves. Ensuite il battit lui-même la rive droite du fleuve , sur lequel il construisit, en face de Cologne , un pont de pierre qu'il couvrit par un camp retranché (Deutz). Il vainquit encore les Bructères sur la Lippe et ferma les brèches du retranchement des terres décumates.
Au moment d'attaquer Maxence, allié de Maxim in , il avait mis Licinius dans ses intérêts et lui avait fait épouser, à Milan, sa propre sœur. Le résultat de cette union fut une expédition de Licinius contre Maximin, qui, battu près d'Andrinople, alla mourir à Tarse, où il s'empoisonna (août 313). Tout l'Orient se soumit au vainqueur, qui n'en sévit pas moins avec une abominable cruauté contre les parents et les amis des vaincus. 11 n'épargna même pas la veuve et la fille de Dioctétien. L'empire n'avait donc plus que deux maîtres: Licinius en Orient, Constantin en Occident. C'était trop d'un encore ; ces princes ambitieux et perfides, oubliant les liens du sang qui les unissaient , au lieu de vivre en paix pour fermer les plaies de l'empire , ne cherchèrent qu'à se renverser l'un l'autre. Licinius fomenta une conspiration contre son rival , qui , en réponse , lui déclara la guerre (314), le battit près de Cibalis en Pannonie, une seconde fois à Andrinople, et ne lui accorda la paix qu'en se faisant céder le Pannonie, la Dalmatie, la Dacie , la Macédoine et la Grèce. 11 déclara en même temps ses deux filsCrispus et Constantin Césars en Occident. Lucianus, fils de Licinius, eut le même titre en Orient.
Cette paix dura neuf années , cjue Constantin employa à mettre l'ordre dans l'administration et qu'il utilisa pour sa gloire et sa puissance par une victoire sur les Goths, dont quarante mille guerriers entrèrent à son service, sous le nom de fœderati. Sous prétexte de protéger les chrétiens que persécutait son collègue, Constantin l'attaqua. Licinius s'était de longue main préparé à cette lutte et occupait près d'Andrinople une forte position; il n'en fut pas moins complètement battu (3 juillet 323), poursuivi à Byzance , à Chalcédoine où il éprouva une seconde défaite qui l'obligea de se livrer dans Nicomédie au vainqueur. Constantin lui ôta la pourpre; mais promit de respecter sa vie; quelque temps après il le fit tuer à Thessalonique.
Après dix-sept années de désordres qui avaient couvert
l'empire de sang et de ruines , Constantin se trouvait , à force de cruautés et de perfidies mais aussi de talents et d'activité, seul maître de l'empire romain.
§ n. CONSTANTIN.
CARACTÈRE DE CE PRINCE ET SA CONVERSION; RETOUR SUR L'HISTOIRE RU CHRISTIANISME. — LE CHRISTIANISME RELIGION DOMINANTE DANS L'EM- P1RE. — CONCILE DE NICÉE (325). — FONDATION DE CONSTANTINOPLE ET RÉORGANISATION DE L'EMPIRE; PRÉFECTURES, DIOCÈSES , PROVINCES. — SÉPARATION DES FONCTIONS CIVILES ET MILITAIRES ; DÉGRADATION DE L'ARMÉE; NOBLESSE ADMINISTRATIVE. — FINANCES; MISÈRE DES CCRIALES. — DERNIERS ÉVÉNEMENTS DU RÈGNE DE CONSTANTIN.
Caractère de ce prince et fia eau version; retour sur l'histoire
du chrlatlaiiitfme.
Ce prince mérite sans doute le titre de Grand, attaché à son nom, dans le sens donné à cette épithète quand on rapplique au conquérant. Au talent militaire il joignait l'activité nécessaire pour accomplir les plus difficiles entreprises et il manquait rarement de réussir, parce que, dans le choix comme dans l'usage des moyens, il hésitait peu à faire ce qui lui était utile. Mais son ambition démesurée, son esprit soupçonneux , son amour de la vengeance, l'entraînèrent à des actes qui sont des taches dans sa vie. Sa conduite perfide avec Licinius, sa cruauté envers les princes francs Âscaric, et Régais , qu'il fit jeter aux bêtes, dans le cirque de Trêves, le même supplice infligé à des prisonniers bructères, le meurtre de son beau-père Maximien, certainement coupable, mais dont il aurait dû respecter l'âge et les anciens services ; la mort de son propre fils Grispus, qu'il sacrifia peut-être à la haine d'une marâtre ; celle enfin de son épouse Fausta et de tant d'autres victimes de ses soupçons , montrent avec quelle facilité il versait le sang. On aura d'autant plus droit Je lui reprocher ces cruautés qu'elles n'eurent même pas la banale excuse d'une impérieuse nécessité.
Constantin , qui fit asseoir le christianisme sur le trône impérial , a été loué sans mesure par les écrivains chrétiens; mais, par contre, il encourut de la part des païens les plus sanglants reproches. Ceux-ci sont allés jusqu'à le représenter comme un Néron , tandis que les chrétiens en eussent volontiers fait un saint. Ces opinions si différentes s'expliquent par la situation où se trouva Constantin : de part et d'autre ce sont des jugements passionnés. Aux yeux de l'histoire
impartiale mais sévère, Constantin ne reste un grand prince, ou à la condition de garder aussi la juste responsabilité a actes coupables. L'ambition, l'intérêt personnel, furent ses premiers mobiles, et si la .morale sublime du christianisme le toucha, si, en la faisant triompher, il crut faire triompher la vérité, nous devons reconnaître que cette morale eut assez peu d'influence sur sa conduite , et qu'il vit surtout dans le christianisme un instrument de puissance , un moyen pour s'élever au-dessus de ses adversaires. Les chrétiens, persécutés par ses ennemis, devaient voir en lui un défenseur, et, la religion du Christ étant près d'avoir dans l'empire la majorité, se déclarer pour elle, c'était mettre de son côté une force immense.
Le paganisme , étroitement lié aux institutions républicaines , avait subi la môme décadence. Depuis longtemps les peuples se détournaient avec dégoût de ces croyances
Ï mérites ou honteuses ; et les âmes , ne trouvant pas dans a philosophie de soulagement pour les douleurs morales , ni de saines réponses à toutes leurs incertitudes, avaient demandé au christianisme les consolations et les espérances que seul il pouvait donner. Tout autour de lui les vieux cultes tombaient ; les oracles s'étaient tus , accusés par les païens eux-mêmes d'imposture (iEnomaùs) ; les temples des dieux restaient déserts, et leur culte, leurs mythes étaient livrés aux impitoyables sarcasmes de la satire (Lucien). Ceux qui demeurèrent fidèles au vieux système furent contraints de le modifier profondément ; ils se formèrent une doctrine panthéiste qui, respectant assez peu l'ancienne religion de l'État, accepta les dieux de tous les cultes et de tous les pays. Adrien favorisa ce système, qui se développa sous plusieurs empereurs, surtout sous Alexandre Sévère, Gallien et Julien , dont nous parlerons bientôt. Mais vainement les néoplatoniciens voulurent prendre au christianisme sa morale , même quelque partie de son dogme pour en décorer leur culte dégrade. Cette tentative d'unir des éléments incompatibles devait être et fut impuissante. Les peuples qui ne pouvaient suivre les philosophes dans les incompréhensibles détours de ces systèmes obscurs, et qui restaient sans religion, sans consolations, coururent au christianisme, qui leur ouvrait un ciel nouveau.
Lucien se rit fort des étranges prosélytes que ce culte trouvait. Mais ces pauvres, ces infirmes, ces esclaves que la
société païenne repousse et que la société chrétienne appelle dans son sein, qu'elle secourt dans leurs misères, qu'elle soulage dans leurs souffrances; qu'elle fait hommes eu leur montrant que la dignité humaine est , non dans la condition et dans les richesses, mais dans la vertu et la charité ; qu'elle régénère enfin en les animant d'un pieux enthousiasme par l'immense espoir d'une vie meilleure, où tous, devenus égaux seront récompensés selon leurs mérites ; tous ces réprouvés sont l'immense majorité dans l'empire, c'est pour eux qu'est venue la bonne nouvelle. Comme son divin Maître , l'Église dit : « Laissez venir à moi les petits enfants » et les faibles ; en attendant qu'elle triomphe des forts par la supériorité de son dogme. Jamais le monde n'avait entendu ces voix venant du cœur, car celle de Marc-Aurèle était restée sans écho ; et il se découvrit tout un côté nouveau de l'humanité jusqu'alors caché sous les déclamations vaines et froides des rhéteurs , et sous la logique étroite , aride et si souvent inutile des philosophes. Jusqu'alors il n'y avait guère eu , excepté dans les derniers stoïciens moralistes , au'esprit ou matière, orgueil de l'intelligence et sensualité. Au souffle de l'Évangile le cœur de l'homme s'ouvrit comme celui du Christ, et il s'en échappa tous les doux sentiments, toutes les bonnes passions, la charité , l'amour, la chasteté, l'humilité et l'abnégation. Au culte de la vie et de ses grossiers plaisirs succéda le culte de la mort, parce qu'à la fin de cet exil ici-bas, sur une terre d'épreuves, les chrétiens voyaient la réunion avec Dieu et les joies éternelles.
Aussi le christianisme fit-il de rapides progrès, malgré les cruelles alternatives de paix et de guerre, par lesquelles le] gouvernement impérial le fit passer, depuis la première persécution de Néron, en 64, jusqu'à la dernière et la plus cruelle, celle que Galérius fit ordonner sous Dioclétien, en 3031. Mais saint Cyprien estimait les persé-
1 Jésus ayant sanctionné par sa mort la nouvelle loi (an 29 de notre ère) , les apôtres se dispersent pour baptiser les nations. Méconnus des Juifs, qui, attendant un Messie puissant et glorieux, refusent de croire à un Messie mort sur la croix, ils sont persécutés à Jérusalem. — Le diacre Etienne proto-martyr.
— Apostolat de saint Paul parmi les Gentils. — Première persécution sous Néron au sujet de l'incendie de Rome (martyr de saint Pierre et de saint Paul,
64-68). — Les chrétiens étant confondus avec les Juifs, participent à la haine que ceux-ci inspirent depuis leur révolte, et les édits contre les chrétiens n'étant pas retirés, quelques victimes sont toujours frappées dans l'intervalle qui sépare les grandes persécutions. — Sous Domitien, le christianisme pénètre jusque dans le palais impérial. Mais les chrétiens ayant refusé de payer la capitation établie pour la reconstruction du temple de Jupiter Capitolin , ils sont
un
cutions utiles pour maintenir les fidèles dans la pureté de la foi et des mœurs; et le sang des martyrs, disait Tertullien , est une semence de chrétiens. La religion de Jésus- Christ en effet, malgré les bourreaux, se répandit dans toutes les provinces; les philosophes eux-mêmes y passèrent ( Modestus , Aristide , Musanus , Minutius Félix , Hermias , etc. ), et les Barbares, qui envahissaient les terres de l'empire , furent eux-mêmes conquis à la religion , qui comptait déjà , longtemps avant Constantin , du Gange à l'Atlantique, des millions de fidèles, unis non-seulement par les liens d'une commune croyance , mais par ceux d'une organisation qui faisait des chrétiens une société à part dans la grande société romaine. Cette communauté comprenait au commencement du ive siècle une minorité énergique, au sein de laquelle se trouvait presque toute vie spirituelle. En voyant sa force, Constantin sans doute se décida à la protéger. Il donna la paix aux chrétiens , ceux-ci lui donnèrent l'empire.
persécutés. Un neveu de Vespasien et sa femme périssent. L'apôtre Jean est exilé à Pathmos, après avoir été torturé , 95. — Troisième persécution sousTrajan, qui les punit comme membres de sociétés secrètes et comme contempteurs des dieux de l'empire. Effrayé cependant de leur multitude, et n'ayant aucun désordre à leur reprocher , il défend qu'on les recherche, 106. — Cependant 1 Eglise grandissant, ses doctrines étaient mieux connues. Les païens lui opposent les prétendus miracles de Ves-
Çasien , surtout ceux d'Apollonius de yane, philosophe pythagoricien et thaumaturge, et donnent à leur culte des formes nouvelles et mystérieuses, propres à frapper les imaginations , et par conséquent à les retenir sous leur influence (initiations, expiations, le taurobole , etc.). Ils tentent aussi de purifier le paganisme pour le rendre moins indigne de lutter contre la religion du Christ, etEpictète, Marc-Aurèle élèvent la morale païenne à une grande hauteur. Mais la foule était incapable de les entendre et de les suivre si haut, sans être soutenue à cette élévation par une foi ardente, que le christianisme seul pouvait donner. La philosophie reste doue impuissante. Les hérésies ne réussissent pas mieux à prévaloir contre lui. L'Église, en effet , est devenue assez nombreuse au m« siècle pour que des
hérétiques s'élèvent au milieu d'elle.
Les uns veulent éclaircir le texte saint en l'expliquant (Ebionites, Nicolaïles, M arrionites, etc.) ; les autres vont jusqu'à prêcher un nouvel Evangile (Simon le magicien, Ménandre, ies Docètes , Gnostiques).Les quatre Évangiles et les Épi très des apôtres maintiennent l'unité. Aristide et Justin présentent à Adrien et à A mon in deux apologies qui valent aux fidèles quelque repos. Mais les sophistes entrainent Marc-Aurèle à décréter une quatrième persécution , 166-177 (martyres de Justin , de Polycarpe. de Plolin , etc.). — Jusqu'à Sévère l'Église est à peu près tranquille; mais ce prince s'alarme des assemblées secrètes des chrétiens, et ordonne la cinquième persécution, 199-204 (Apologétique de Tertullien , tolérance et sympathie d'Alexandre Sévère ). La sixième a lieu sous Maximin , 235-238. — Tolérance de Philippe, auquel Or i gène adresse plusieurs écrits. — Sous Décius , les mal» heurs de l'empire, attribués à la colère des dieux, amènent une persécution terrible, renouvelée par (ï al lu s et Valérien , 256-260 ; plus tard par Aurélien , 275; mais qu'interrompit un édil de Gallien en faveur de l'exercice public de la religion chrétienne. — La dixième et dernière persécution , celle de Dioctétien , ou plutôt de Galérius , mérita d'être appelée l'ère des martyrs, 90J-3I2.
Cette intelligence de la force des chrétiens n'appartint pas à cette époque exclusivement à l'habile héritier de Constance Chlore. Quelques-uns de ses adversaires comprirent quel poids jetteraient dans la balance ces hommes qui , alors que la plus complète anarchie régnait au sein de la société païenne, seuls avaient une forte discipline , une hiérarchie sévèrement ordonnée , des synodes , surtout une vie , des idées , des croyances communes. De la Bretagne aux rives de l'Euphrate , un chrétien voyageant avec une lettre de son évêque trouvait, sur toute la route, aide et protection. Secouru s'il était pauvre, soigné s'il était malade , il rencontrait partout des frères ; un signe lui servait de paroles, et sans se comprendre ils s'entendaient. Car, malgré la diversité des langues et des pays , ils ne formaient tous qu'une seule famille. Leur plus cruel persécuteur, Galérius, crut nécessaire de les ménager; quelque temps avant sa mort il révoqua les édits de persécution qu'il avait obtenus de Dioclétien , et mit ainsi un terme aux souffrances que depuis deux siècles et demi l'empire infligeait à l'Église. Maxence aussi proclama dans Rome la tolérance, mais sans la pratiquer ; tandis que les chrétiens de la Gaule, de la Bretagne et ae l'Espagne qui avaient déjà trouvé un protecteur dans Constance Chlore , et que tous les fidèles de l'empire, tournaient leurs regards et leurs espérances vers cette cour de Trêves, où l'impératrice Fausta, sa mère Eutropia et surtout la pieuse Hélène , mère de l'empereur, appelaient sur le nouveau culte la faveur du prince.
fce christianisme religion dominante dans l'empire.
Ce fut dans son expédition contre Maxence que Constantin se déclara hautement le défenseur de la foi chrétienne. Même avant sa victoire du pont Milvius, il mit la croix sur ses'étendards et se fit dresser une statue , à Rome, tenant la croix à la main. En 313 il donna, à Milan, un édit de tolérance et restitua aux chrétiens leurs biens confisqués et non encore occupés, avec le droit d'entrer dans les charges et de bâtir des temples.
Toutefois Constantin se garda de tomber dans la même faute que ses prédécesseurs et de rendre le christianisme persécuteur. Il favorisa ses progrès ; mais il évita de pro-
mulguer contre les païens des édits menaçants. Il conserva le titre de souverain pontife , auquel des droits importants étaient attachés ; et si ses monnaies portaient d'un côté Je. monogramme du Christ, de l'autre on y voyait une divinité païenne. La même année où il ordonna de célébrer le repos religieux du dimanche , il publia une loi sur les consultations des aruspices. Enfin lorsqu'il eut fondé Constant! nople, pour donner à l'empire une capitale chrétienne , chaque année il fit porter dans le cirque une statue ayant en main une image de la Fortune. Peut-être ce mélange de foi chrétienne et d'usages, de préjugés païens , était-il une nécessité de ce temps où s accomplissait pacifiquement la plus grande évolution de l'humanité.
Tant que vécut Licinius , adorateur des faux dieux , ces ménagements lui furent commandés par la politique. Il y renonça quand il fut seul maître de 1 empire. Dès Tannée 321 , deux ans avant les batailles d'Andrinople et de Chalcédoine , il accorda à l'Église la faculté de recevoir des donations et des legs ; lui-même il la combla de dons, aux dépens du patrimoine impérial , et il lui en garantit à perpétuité la possession. Il transmit aux prêtres chrétiens tous les privilèges dont jouissaient les pontifes du paganisme , c'est-àdire le droit d'asile pour leurs temples , et pour eux-mêmes l'exemption des charges publiques, des corvées et des impôts. Le moindre clerc ne put être mis à la question et le repos du dimanche fut prescrit; grande faveur pour les esclaves.
D'une part il favorisa les conversions en donnant à des chrétiens les places innombrables de la nouvelle administration qu'il organisa dans l'empire , en sommant les gouverneurs païens de renoncer à leur culte , et en accordant des
{>riviléges aux villes qui renversaient les autels des idoles; de 'autre il essaya d'éteindre l'idolâtrie, d'abord par des exhortations adressées à ses peuples, dans de nombreux édits, plus tard, quand le christianisme futpartout triomphant et qu'il n'y eut plus de soulèvements dangereux àcraindre, par desordonnances sévères qui , excepté a Rome , fermèrent les temples et renversèrent les idoles , sans toutefois qu'on versât le sang de ceux qui restèrent altachés à l'ancien culte. Il ne voulut pas que le paganisme pût, sous son règne, revendiquer l'honneur d'avoir eu lui aussi ses martyrs.
Le gouvernement de l'Église s'était concentré dans les mains des évéques ou surveillants élus par chaque commu-
nauté chrétienne , et que les anciens on prêtres , les diacres et les sms-diacres aidaient dans leurs fonctions. Plus s'étendait le champ défriché déjà par les pieux ouvriers du Christ, plus le nombre des travailleurs avait dû s'accroître. Us formaient maintenant un corps nombreux qu'on appelait le clergé, c'est-à-dire la part du Seigneur. Une grande place dans la société civile devait naturellement être faite aux chefs de la nouvelle société religieuse. Pour soustraire les fidèles à la dangereuse nécessité de porter leurs contestations devant les tribunaux païens , les évêques s'étaient chargés de la conciliation des procès. Constantin fit de cet usage un droit ; il ordonna qu'en matière civile les parties pussent se soumettre à l'arbitrage des évêques , et que la décision de ceux-ci aurait force de loi. Les gouverneurs des provinces reçurent ordre de veiller à leur exécution.
Les évêques n'étaient donc plus seulement maîtres du culte ; mais jusqu'à un certain point magistrats publics. Constantin augmenta le respect dont les entouraient les fidèles par les égards qu'il leur témoigna. Il les admit dans son palais , auprès de sa personne, dans son cortège habituel ; et au concile de Nicée il ne voulut jamais s'asseoir qu'après y avoir été invité par l'assemblée entière. S'il ne se décida à recevoir lui-même le baptême qu'à son lit de mort , il n'en eut pas une foi moins vive ni moins sincère. 11 le prouva par sa conduite , par les lois que nous avons rapportées plus haut, par le choix qu'il fit de Lactance, le Cicéron chrétien , pour précepteur de son fils Crispus , par sa déférence pour tous les désirs de sa mère Hélène, dont il seconda le zèle pieux dans le mémorable voyage qu'elle entreprit en Palestine pour y retrouver la croix de Jésus et purifier les lieux saints.
L'heureuse influence des doctrines chrétiennes se fit bientôt sentir dans la législation et dans le gouvernement. Constantin proscrivit les combats de gladiateurs, défendit le fouet et les tortures à l'égard des débiteurs insolvables de l'État , et lui qui jadis faisait jeter ses prisonniers aux bêtes de l'amphithéâtre, il promit une somme d'argent à ses soldats pour chaque ennemi qu'ils lui amèneraient vivant 11 renouvela et développa une institution des Antonins. Des pauvres abandonnaient souvent leurs enfants nouveau-nés, il ordonna d'apporter aux officiers impériaux ceux qu'on ne pouvait nourrir, et les parents recevaient des habits, des vivres,
des aumônes en argent. Les nécessiteux, les veuves, les orphelins furent secourus ; des hôpitaux s'élevèrent pour donnerasile aux malades1, et les prisonniers ne furentplus abandonnés sans consolation ni secours au désespoir ou au vice. Le grand principe nouveau que le christianisme apportait et dans lequel toute la civilisation de l'avenir était déposée en germe2, l'égalité morale et la fraternité humaine, était incompatible avec le maintien de l'esclavage. Mais le christianisme n'avait pas mission de bouleverser violemment la sociétécivile. C'est assez pourlui d'avoir rendu les affranchissements plu s nombreux, et d'avoir adouci le sortde l'esclave, en montrant qu'il était devant Dieu l'égal et le frère de l'homme libre. L'Église qui ramenait sans cesse vers le'ciel la pensée des fidèles, et qui déjà avait ses solitaires et ses moines, devait honorer comme un détachement des affaires du monde, le célibat au'elle demandait à ses ministres. Constantin supprima la loi Papia-Poppaea , conçue dans un esprit opposé. Mais en même temps le mariage , lien social et institution d'ordre , fut régi par une législation qui devint de jour en jour plus sévère et qui devait lui rendre sa dignité.
Concile de Nleée (3t*>
La religion chrétienne étant devenue la religion de l'État, il importait au gouvernement lui-même que la paix régnât dans l'Église. Les donatistes l'avaient troublée En 311 Cœcilianus avait été élevé au siège épiscopal de Carthage et avait reçu l'imposition des mains d'un évêque qui était du nombre de ceux que l'Église avait flétris du nom de tradi tores, pour avoir livré, durant la dernière persécution, les livres saints, afin de sauver leur vie. L'évêque Donatus , qui voulait rejeter de la communion des fidèles ces hommes dont le zèle avait faibli, refusa de reconnaître l'élection de Caecilianus. Toute l'Église d'Afrique se partagea entre eux. La paix publique fut troublée par ces querelles que le gouverneur de la province ne put apaiser. Pour y mettre un terme , Constantin cita Caecilianus et Donatus à Rome. Ils comparurent, le 2 octobre 313 , devant le pontife romain , entouré de dix-neuf évêques italiens. Mais les deux adver-
1 Xénodochies, Orphanotroptaies, Gé- » Ajoutons-y l'idée de ta chute et de la
rontocomies, etc. Ces maisons étaient rédemption par la foi et par les œuvres,
desservies nar des clercs ou des laïques principe d'activité et de perfectionne -
non salariés. ment continu.
saires ayant continué leur querelle , un nouveau concile fut réuni l'année suivante à Arles. Lesdonatistes, condamnés, en appelèrent à l'empereur*, qui prononça contre eux, et employa la force publique pour les contraindre à l'obéissance. Ce moyen réussit mal ; une guerre éclata en Afrique , qui , arrêtée par Constantin , recommença avec fureur après sa mort , et continua de désoler cette province jusqu'à l'invasion des Vandales 4.
L'hérésie des donatistes n'attaquait point le dogme, celle d'Arius le mit en péril. Ce prêtre d'Alexandrie niait la divinité du Verbe, et soutenait que la nature du Christ était non pas de la même substance que Dieu, mais d'une substance analogue. Cette doctrine , qui voulait expliquer le mystère de la Trinité , attaquait l'unité de la Trinité chrétienne et conduisait au pur déisme. De la religion on retombait dans la philosophie ; celle-ci avait assez montré son impuissance. Constantin, pour mettre un terme à cette querelle ojui agitait tout l'Orient, convoqua un concile œcuménique, a Nicée enBithynie. Trois cent dix-huit évêques, prêtres ou diacres, répondirent à cet appel et tinrent les premiers états généraux de la chrétienté. C'était un grand spectacle que ces vénérables personnages , dont quelques-uns portaient encore les traces du martyre, discutant les plus grandes questions que l'intelligence humaine puisse soulever, et arrêtant le symbole de foi que l'Église catholique, après quinze siè-
II était ainsi conçu : « Nous croyons en un seul Dieu , père tout-puissant, créateur de toutes choses visibles et invisibles et en un seul Seigneur Jésus-Christ, fils unique de Dieu, engendré du Père et consubstantiel au Père; par qui toutes choses ont été faites au ciel et sur la terre ; qui pour notre salut est descendu des cieux, s'est incarné et fait homme, a souffert, est ressuscité le troisième jour , est monté aux cieux et viendra juger les vivants et les morts. Nous croyons aussi au Saint-Esprit. Quant à ceux qui disent : il y a eu un temps où il n'était pas, ou qui prétendent que le Fils de Dieu est d'une autre substance , la sainte Eglise catholique leur dit anathème. » Tous les évêques signèrent ce symbole et Constantin menaça de la déposition et de l'exil , les ariens qui refuseraient de l'accepter.
1 Les circoncellions, sortis des dons- les chaînes des esclaves, partagèrentles listes, interprétèrent l'Évangile dans le biens des maitres, libérèrent les créanpens de l'égalité sociale ; ils brisèrent tiers, etc. De là une guerre sauvage.
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fcSfc CHAPITRE XXXIL
Le concile fixa aussi le jour de la Pâque , au dimanche ui suivait la pleine lune la plus rapprochée de l'équinoxe u printemps, et arrêta vingt canons ou règles générales de discipline.
i. Exclusion des ordres sacrés prononcée contre ceux qu'un zèle mal entendu portait à se mutiler comme Origène.
il. Défense de donner les ordres aux néophytes , et nécessité d'attendre qu'ils soient plus instruits et éprouvés.
m. Interdiction du mariage aux clercs. Cependant ceux qui étaient mariés avant de recevoir l'ordination garderont leur femme et chaque Église conservera à cet égard sa liberté et ses usages.
ix. Celui qui a été ordonné prêtre, sans examen ou après avoir dans l'examen confessé ses péchés, ne pourra être reçu.
x. L'ordination sera refusée à ceux qui, durant la persecution , ont sacrifié aux faux dieux (les lapsi ou apostats).
xvh. L'usure est défendue aux clercs.
xvhi. Les diacres administrateurs , sous la surveillance des évéques , de tout le temporel des églises , des aumônes aux pauvres, des pensions aux clercs, etc., resteront subordonnés aux prêtres et ceux-ci aux évêques.
iv. L'évêque sera institué au moins par trois évêques de sa province avec l'autorisation écrite de la majorité des absents ; le métropolitain ou évêque de la capitale de la province, confirmera ce qui aura été fait.
xv. On ne transférera d'une ville à l'autre ni évêques ni prêtres ni diacres.
xvi. Ceux qui se retirent de l'Eglise en laquelle ils sont prêtres, diacres ou membres à quelque degré que ce soit du clergé, ne seront pas reçus dans une autre Église, à moins du consentement de leur premier évêque.
vi. Que l'on observe les anciennes coutumes des Églises établies dans TÉgypte, la Libye et la Pentapole, en sorte que l'évêque d'Alexandrie ait autorité sur toutes ces provinces, puisque l'évêque de Rome a le même avantage. A. Antioche aussi et dans les autres provinces, aue chaque Église conserve ses privilèges. « Ce canon, dit l'abbé Fleury, fait voir un degré au-dessus des métropolitains, c'est-à-dire une juridiction sur plusieurs provinces attribuée à certains évêques, que l'on a depuis nommés patriarches ou primats, comme on a aussi nommé les métropolitains archevêques. Les évêques de Rome, d'Alexandrie et d' Antioche avaient
donc juridiction sur les provinces voisines ; comme l'évêque d'Ephèse dans l'Asie proprement dite , ceux de Gésarée en Cappadoce ; d'Héraclee en Thrace ; de Carthage en Afrique.» Outre cette juridiction particulière de l'évêaue de Rome, comme patriarche en Occident, l'Église catholique le regarde , à titre de successeur de saint Pierre, comme chef de "Église universelle et le vicaire de Jésus-Christ sur la terre.
vu. L'évêque de Jérusalem conservera ses honneurs.
v. Les excommunications prononcées par un évêque seront observées par ses collègues. Mais chaque année tous les évêques de la province se réuniront deux rois, pour examiner si ces excommunications n'ont pas été portées par faiblesse ou par haine.
xi, xii et xiv. Ces canons prescrivent les pénitences publiaues imposées aux apostats. Ces pénitences étaient graduées. Les fientes restaient hors de l'église, en pleurant et invoquant les prières des fidèles ; les audientes étaient admis à l'instruction , mais se retiraient quand les prières commençaient ; les prostrati demeuraient à genoux pendant que l'assemblée priait pour eux ; les consistentes assistaient à la célébration des mystères , mais sans communier. Chacune de ces pénitences pouvait durer des années entières. L'excommunication ou retranchement de la société des fidèles, était prononcée contre les hérétiques ou les pécheurs endurcis.
Le xiue canon est relatif aux mourants et à leur dernière communion ; les canons vin et xx à certains hérétiques ( novatiens et paulianistes) . Il y est question aussi des diaconesses qui recevaient, comme les diacres, l'imposition des mains et remplissaient à l'égard des femmes malades et pauvres, dans les hospices, à l'entrée de l'église et à la cérémonie du baptême , les mêmes fonctions que les diacres auprès des fidèles de l'autre sexe.
Le xxe canon recommandait aux fidèles, suivant l'ancien usage, de faire debout les prières que l'on doit à Dieu.
Ce concile mémorable qui avait précisé le dogme et arrêté la discipline, s'étant séparé , l'empereur écrivit à toutes les Églises « pour qu'elles se conformassent à la volonté de Dieu exprimée par le concile, »» et publia un édit qui ordonna de détruire les livres des ariens ; un autre soumit les partisans du sectaire à payer une capitation décuple. Cependant quelques années après, l'empereur, cédant aux sollicitations de
sa sœur rappela Àrius de l'exil et le soutint contre les éloquentes accusations de l'archevêque d'Alexandrie, saint Àthanase. L'hérésiarque mourut en 336 , mais sa doctrine lui survécut et troubla longtemps l'empire sous les fils de Constantin.
Fondation de Conetantlnople et réorganisation de l'empire 5 préfecture», dlocèaea, province*.
La révolution était achevée dans Tordre religieux ; le christianisme devenait le culte dominant de l'empire , fait immense et dont les conséquences durent toujours. Un de ses résultats le plus immédiats devait être un changement complet dans le gouvernement : Constantin ne recula pas devant ce grand labeur. Sa politique se trouvait là aussi d'accord avec ses croyances. Dioclétien en effet n'avait qu'ébauché l'organisation nouvelle qui, pour mettre un terme aux révolutions causées par le despotisme des soldats , devait faire enfin prévaloir l'ordre civil sur l'ordre militaire. Pour commencer, Constantin renia Rome, pleine encore de ses souvenirs républicains et de ses dieux dont il ne voulait plus; et il alla fonder une autre capitale sur les bords du Bosphore, entre l'Europe et l'Asie , dans la plus admirable position qu'une grande ville puisse occuper. Constantinople s'éleva sur l'emplacement de Byzance, assez loin des frontières orientales pour n'avoir pas trop à craindre les attaques de l'ennemi, assez près d'elles pour les surveiller mieux et les défendre. Le site était si Dien choisi que l'invasion passa, durant dix siècles, au pied de ses murs avant de l'emporter. Les constructions commencèrent en 326 ; dès l'année 330, Constantin consacra la nouvellecité comme capitale de l'empire. Il y établit un sénat, des tribus, des curies; et y éleva un Capitole , consacré non aux dieux de l'Olympe, maintenant détrônés et morts, mais à la science , des palais, des aqueducs, des thermes, des portiques, un militaire d'or et onze églises 4. L'emplacement offrait sept collines, il le divisa comme à Rome , en quatorze régions. Le peuple aussi y eut des distributions gratuites ; l'Egypte envoya ses blés, les provinces leurs statues et leurs plus eaux monuments. Rome délaissée de son empereur, de ses plus riches familles qui allèrent s'établir là où vivait la cour, « s'isola peu à peu au milieu de l'empire; et tandis qu'on
1 Sainte- Sophie fot bâtie par Justuuen.
se battait autour d'elle, elle s'assit à l'ombre de son nom en attendant sa ruine. »
L'empire fut ensuite divisé, comme il l'avait été sous Dioctétien, en quatre préfectures; et celles-ci en treize diocèses renfermant cent dix-neuf provinces. La préfecture d'Orient eut six diocèses : Orient, Égypte, Asie , Vicariat, Pont et Thrace, renfermant quarante-neuf provinces. La préfecture d'illyrie eut deux diocèses : Macédoine et Dacie, renfermant onze provinces ; celle d'Italie, trois : Italie, Illyrieet Afrique, trente provinces; celle des Gaules, trois aussi : Espagne, Gaule, Bretagne , vingt-neuf provinces. En voici le tableau :