II. RESTAURATION DE L'EMPIRE PAR LES PRINCES 1LLYR1ENS
CLAUDE II (268); AURÉLIEN (270); DÉFAITE DE ZÉNOBIE (273). — TACITE ET PROBUS (276); CARUS (282);CARIN ET NUMER1EN (284).
Cl audc n(N8)| Aurélien (t»)5 défaite de Zénoble (9*9).
Gallien expirant avait choisi pour son successeur ce Dalmate qui était alors le général le plus renommé de l'empire. Claude vengea sa mort en faisant décapiter Auréolus, l'instigateur du complot dont Gallien avait été victime. Les Alemans pénétrèrent en Italie ; il leur fit essuyer , près du lac de Garda, une sanglante déroute, et Tétricus, menacé d'une guerre sérieuse , ouvrit des négociations pour obtenir au moins le partage de l'autorité. Une invasion de trois cent vingt mille Goths suspendit le traité en forçant Claude de courir au secours de la Macédoine, où ils assiégeaient Cassandrie et Thessalonique. Il remporta une grande victoire près de Naissus et poursuivit leurs débris dans la Mœsie ; mais une peste qui survint enleva le vainqueur à Sirmium , au milieu de ses préparatifs contre Zénobie (avril 270). La garnison d'Aquilee proclama \e frère de Claude , Quintillius. Mais lorsqu'il apprit que les légions du Danube avaient , sur la désignation de Claude lui-même, reconnu Aurélien , il se fit ouvrir les veines.
Aurélien, originaire de la Pannonie, était de la plus basse extraction , mais il s'était signalé par son courage. Le premier il avait vaincu les Francs, et les soldats ne l'appelaient plus que Aurelianus manus ad ferrum. Plein d'activité et d'énergie il était Thommequeles circonstances demandaient, et mérita le titre de Restitutor orbis. 11 se rendit d'abord à Rome, et après un court séjour il alla en Pannonie à la rencontre d'une armée deScythes, de Marcomans, de Jutbunges et de Vandales. Mais il fut aussitôt rappelé en arrière par une invasion des Alemans qui pénétrèrent par la Rhetie jusqu'à Plaisance, où ils détruisirent une aripée romaine, et de là jusque sur les bords de l'Adriatique. La terreur était dans Rome. Lesénat consulta les livres sibyllins, et, d après leurs réponses, on immola des victimes humaines qu'Au-
rélien livra. Une victoire remportée sur le Métaure près de Fanum Fortunœ, délivra l'Italie. Le danger que Rome avait couru engagea l'empereur à l'entourer d'une forte muraille de vingt et un milles de longueur. Il fut moins heureux contre les Goths ; la bataille tut sanglante et indécise. Les Barbares pourtant reculèrent; un traité leur abandonna la Dacie, dont il transporta les habitants en Mœsie, qui prit dès lors le nom de Dacie d'Aurélien. Le Danube redevenait la limite de l'empire.
La tranquillité rétablie sur cette frontière, il passa en Orient (273) pour combattre la reine de Palmyre , princesse célèbre par son courage et sa rare intelligence, qui ne songeait à rien moins qu'à fonder un grand empire oriental. 11 lui enleva la Syrie, PÉgypte et une partie de l'Asie Mineure où elle commandait. Deux batailles près d'Antioche et d'Émèse, forcèrent Zénobie à se réfugier dans sa capitale, qu'Aurélien vint aussitôt assiéger. Quand la ville fut à bout de ressources, Zénobie s'eniuit sur des dromadaires vers l'Euphrate; mais arrêtée, elle fut conduite à Aurélien. Son principal ministre était le sophiste Longin, duquel nous avons encore un traité sur le sublime. Longin, soupçonné d'être l'auteur d'une lettre offensante envoyée par Zénobie à Aurélien, fut mis à mort ; l'empereur réserva la reine pour son triomphe. Les Palmyréens s'étant révoltés après son départ, il revint sur ses pas, égorgea la population et détruisit la ville, En Égypte un riche marchand, car le commerce avait accumulé dans quelques mains des fortunes colossales, Firmus, soutenu des Blemmyes, avait pris la pourpre ; il fut aisément renversé, et tout l'Orient se trouva rattaché à l'empire.
Dans l'Occident Tétricus gouvernait la Gaule, l'Espagne et la Bretagne ; mais il n'aspirait qu'à déposer ce fardeau trop lourd pour ses forces, et il suppliait secrètement Aurélien de le délivrer de ses légions : eripe me his, invicte, malis, lui écrivait-il en citant Virgile. A la bataille de Cbâlons-sur- Marne (274), Tétricus trahit son armée et passa du côté d' Aurélien. Le triomphe de l'empereur fut le plus magnifique que Rome eût vu depuis longtemps; Tétricus et Zénobie y parurent avec leurs enfants et nombre de prisonniers appartenant aux nations les plus éloignées. Le triomphateur était lui-même monté sur un char traîné par quatre cerfs, attelage qui avait été pris à un roi goth. Tétricus fut nommé
gouverneur de Lucarne; son fils devint sénateur, et Zénobie se retira dans une belle villa du territoire de Tibur entre celle d'Horace et d'Adrien. Leurs enfants se marièrent dans les plus grandes maisons , et Eutrope vit , sous le règne de Valens, leurs descendants.
Délivré des embarras extérieurs, Aurélien essaya de rétablir Tordre dans l'administration, comme la discipline dans les armées. Les remèdes, sans doute, devaient être énergiques; peut-être les rendit-il cruels ; beaucoup de sang coula. Une réforme qu'il entreprit de la monnaie altérée amena à Rome une sédition dans laquelle périrent sept mille de ses soldats. Il les vengea par des supplices. On accusait aussi son orgueil, car le premier des empereurs il osa ceindre sa tête d'un diadème. Pour occuper l'esprit remuant des légions, il prépara une expédition contre les Perses, qui n'avaient pas encore expié la honte qu'ils avaient infligée à l'empire par la captivité de Yalérien ; mais son secrétaire Mnesthée, accusé de concussion, et craignant le châtiment, le fit assassiner, entre Héraclée et Byzance (janv. 275). 11 mourut regretté des troupes, haï du sénat, estimé par tous trop sévère , mais avec le renom d'un prince heureux et habile qui eût peut-être, s'il eût vécu, sauvé l'État.
Tacite et Probus (»*•)$ Caru» (t£t); Carln et Humérlen
Comme il n'y avait point à l'armée de chef populaire parmi les troupes, les soldats renvoyèrent l'élection au sénat, qui, se souvenant des Gordien, de Pupien et Balbin, déclina prudemment cet honneur. Les légions s'obstinèrent dans leur refus ; c'était encore une manière de commander. Près de huit mois se passèrent ainsi. Mais les Germains ayant fait une invasion en Gaule, le sénat se décida à proclamer, à la tin de septembre 275, un de ses membres, Tacite, vieillard de soixante-quinze ans, qui prétendait descendre de l'historien, et qui possédait en biens-fonds une fortune de soixante-quinze millions, avec assez d'argent comptant pour payer la solde de toutes les armées. Ce choix » était pas habile : il eût fallu laisser ce vieillard au repos qu'il aimait, et envoyer aux soldats un chef qui connût la guerre. Les troupes le reçurent cependant sans murmures ; il chassa les Alains de l'Asie Mineure et pénétra jusqu'au Caucase, pour commencer de ce coté la guerre contre les Perses. Mais
il mourut ou fut tué le 12 avril 276. Son frère Florianus, qui prit la pourpre, eut le même sort, trois mois après, quand ceux qui l'avaient soutenu apprirent l'avènement de Probus.
Cette fois les soldats avaient choisi eux-mêmes et bien choisi. Probus, né à Sirmium , avait servi, avec distinction, sous Valérien ; Tacite lui avait donné le consulat et le gouvernement de l'Orient. Il demanda au sénat la confirmation de son élection , et après s'être montré à Rome , il courut en Gaule , que les Alemans, depuis la mort de Postumus, avaient envahie. Il leur reprit soixante villes, passa le Rhin à leur suite et les poursuivit jusqu'au delà du Necker. Des colonies militaires et des camps couvrirent la rive droite du fleuve pour en défendre les approches, et les fortifications ui allaient du Danube au Rhin mrent relevées. Les Germains emandèrent la paix et lui livrèrent seize mille de leurs jeunes guerriers , qu'il enrôla dans ses troupes , mais en les dispersant. Deux usurpateurs osèrent se soulever contre lui en Gaule, Proculus à Lyon et Ronosus à Cologne ; il les renversa sans peine.
L'ordre rétabli au nord des Alpes, il battit dans l'IUyrie, les Sarmates ; dans la Thrace, les Gèles ; dans l'Asie Mineure, les brigands de l'Isaurie et de la Pamphylie; en Égyptc, les Rlemmyes, qui avaient pris les villes de Coptos et ae Ptolémais. Le roi de Perse, Narsès, effrayé de ces succès, demanda la paix. Les envoyés furent conduits vers un vieillard assis à terre, couvert d'une simple casaque de laine, et mangeant quelques pois cuits avec un peu de salaison. Sans se lever, ce vieillard leur dit qu'il était l'empereur, et que si leur maître refusait justice il rendrait la Perse aussi nue que l'était sa tête, eten même temps il leur montrait son front tout chauve. « Avez-vous faim? ajouta-t-il, prenez dans le plat, sinon retirez-vous. »
A son retour par la Thrace, Probus établit sur les terres de l'empire cent mille Rastarnes qui lui restèrent fidèles, comme il avait établi déjà des Germains dans la Rretagne et des Francs sur les bords du Pont-Euxin. C'était un système dangereux, car cette invasion de l'empire par les Rarbares , légale et que l'empereur lui-même dirigeait, loin d'empêcher l'autre, qui se fit violemment un siècle plus tard, la facilita. Les nouveaux colons n'acceptaient pas non plus toujours leur exil. Les Francs, relégués sur le Pont-Euxin, se saisirent, dit-on, de quelques barques,
franchirent le Bosphore et allèrent, ravageant sur leur route, les côtes de l'Asie Mineure et de la Grèce, pillant Athènes, Syracuse, Carthage, regagner, par le détroit d'Hercule et en tournant l'Espagne et la Gaule, les bouches du Rhin où ils racontèrent à leurs compatriotes étonnés qu'ils avaient impunément traversé tout le grand empire. Révélation fatale et que n'entendirent que trop bien les Frisons et les Saxons, qui commencèrent vers ce temps à désoler les côtes de 1 empire de leurs pirateries.
Avant de rentrer dans Rome, Probus apprit que la remuante population d'Alexandrie avait salué Saturninus empereur; il n'eut qu'à envoyer quelques soldats pour faire justice du malheureux prétendant, qui avait pleuré en acceptant son titre. Après un pompeux triomphe, célébré à Rome, sur les Germains et les Blemmyes, Probus se disposait à marcher contre les Perses. Mais sa sévérité, les rudes travaux qu'il imposait à ses soldats, auxquels il faisait planter des vignes1, dessécher des marais, etc., et le mot qui courait de lui, qu'il espérait bien aue l'empire pourrait se passer d'armée, amenèrent une sédition dans laquelle il périt. Le lendemain les soldats le pleurèrent et lui érigèrent un tombeau avec une inscription pompeuse , mais véridique (282). Il avait à peu près mis fin à la première grande tentative des Barbares pour s'établir dans l'empire.
Les légions élurent aussitôt le préfet des gardes Carus , bon général, mais père trop indulgent. 11 se hâta de donner le titre de César à ses deux tils : Carin, jeune homme brave, mais livré à tous les excès, et Numérien esprit doux et cultivé. L'aîné eut le gouvernement de l'Occident; le plus jeune, après une défaite des Goths et des Sarmates, suivit son père en Orient. Carus dévasta la Mésopotamie, prit Séleucie, Clésiphon, et franchit le Tigre; mais il périt frappé par la foudre ou succomba à une maladie (25 déc. 283). Ses tils furent aussitôt reconnus empereurs; mais Numérien se hâta de traiter avec les Perses. Comme il ramenait les légions vers le Bosphore , il fut tué par son beau-père Arrius Aper (12 sept. 284). L'armée proclama cinq jours après, sous les murs de Chalcédoine , le Dalmate Dioclétien qui égorgea Aper de sa main, sous les yeux de toute l'armée. Carinus essaya de renverser celui qui se disait le vengeur de son
•Lca vignoblej du Rhin ot de la Hongrie lui doivent leur origine.
frère, mais dans une bataille, près de Margus en Mœsie , il fut tué par quelques-uns de ses officiers qu'il avait outragés
(mai 285).
Quarante et un empereurs avaient déjà revêtu la pourpre ; sur ce nombre vingt-cinq avaient été assassinés, quatre ou cinq autres avaient péri sur le champ de bataille, (Decius) dans les fers, (Valérien) peut-être par le poison , (Claude? et Carus?) ou de leur propre main (Othon). Le reste, onze ou douze seulement avaient atteint naturellement le terme de leur carrière!