‹ Histoire romaineChapitre 57 sur 136 · CONQUÊTES DE ROME ET DE CARTHAGE · texte numérisé non relu

CONQUÊTES DE ROME ET DE CARTHAGE

tre , de la guerre , si elle n'ajoutait au tribut stipulé douze cents talents euboïques. Cependant, les Carthaginois étant serrés de près dans leur ville, le parti de la maison Barca, celui de la guerre, reprit le dessus, et Amilcar eut le commandement des troupes; dès lors les vivres manquèrent aux mercenaires. 11 commença par gagner les Numides, et, pour empêcher la désertion et rendre tout rapprochement impossible , les deux chefs firent massacrer tous les captifs, au nombre de sept cents, et déclarèrent « que tout prisonnier carthaginois périrait dans les supplices , que tout allié de Carthage serait renvoyé les mains coupées. » Alors commencèrent d'épouvantables représailles. Amilcar fit jeter aux bêtes tous les mercenaires qu'il prit. Carthage reçut des secours d'Hiéron et même de Rome, qui commençaient à craindre la victoire des mercenaires. Les Barcaset les Hannons, réconciliés par le danger, agirent de concert. Amilcar parvint à enfermer une des deux armées ennemies dans le défilé de la Hache, où ils se trouvèrent réduits par la famine à la nécessité de se manger les uns les autres. Les prisonniers et les esclaves y passèrent d'abord ; mais quand cette ressource manqua, il fallut bien que Spendius, Autariate et les autres chefs, menacés par la multitude , demandassent un sauf-conduit pour aller trouver Amilcar. Il ne le refusa point , et convint avec eux que , sauf dix hommes à son choix , il renverrait tous les autres, en leur laissant à chacun un habit. Le traité fait, Amilcar dit aux envoyés : « Vous êtes des dix , » et ils les retint. Les mercenaires étaient si bien enveloppés, que, de quarante mille, il ne s'en sauva pas un seul. L'autre armée ne fut pas plus heureuse ; Amilcar l'extermina dans une grande bataille , et son chef Mathos , amené daus Carthage, fut livré pour jouet à une lâche populace qui se vengeait de sa peur. La guerre inexpiable avait duré plus de deux ans (238).

Amilcar; ,%*drubut) Annlbal; Conquête de l'Kgpagne

Amilcar devenait dangereux par l'amour que les soldats lui portaient. Les marchands de Carthage exilèrent le glorieux énéral en Espagne avec son armée. Celte conquête serait, isait-on, une compensation à la perte de la Sicile et de la Sardaigne. Amilcar soumit en passant les côtes d'Afrique,

et employa à la conquête de l'Espagne neuf années, durant lesquelles , dit Polybe, il dompta un grand nombre de peuples, par les armes ou par des traités, jusqu'à ce qu'il pérît dans une bataille contre les Lusitaniens. Le butin conquis dans la riche Espagne avait servi à acheter le peuple et une partie du sénat. La faction Barcine grandissait, et comme son principal appui était dans le peuple, elle favorisait les envahissements de l'assemblée populaire qui devint peu à peu prépondérante dans le gouvernement. Aussi le gendre d'Amilcar, le favori du peuple de Carthage, Asdrubal, hérita-t-il, malgré le sénat, du commandement de son beau-père. Il continua ses conquêtes, poussa jusqu'à l'Ebre, où les Romains, effrayés de ses progrès, l'arrêtèrent par un traité (227) ; et, pour consolider sa puissance, il fonda Carthagène.

Cependant Asdrubal fut assassiné par un esclave gaulois qui vengeait sur lui la mort de son maître tue en trahison. Les soldats élurent , à sa place , Annibal , le fils de leur ancien général , qui depuis trois ans combattait dans leurs rangs. Le peuple confirma , et le sénat accepta le nouveau roi. L'Espagne et l'armée n'étaient en effet qu un héritage des Barcas.

C h DEPUIS LE SIÈGE DE SAG0NTE (219) JUSQU'A LA BATAILLE * DE CANNES (216).

ÉTENDUE DES POSSESSIONS DE ROME ET DE CARTHAGE EN 219. — SIÈGE DE SAGONTE (219). — PASSAGE DU RHÔNE ET DES ALPES (218). — COMBAT DU TÉS IN ET BATAILLE DE LA TRÉBIE (218). — BATAILLE DE TRASIMENK ET DICTATURE DE FABIUS (217). — BATAILLE DE CANNES (216).

Etendue de* po»*e*«lon» de Borne et de Carthage en ttO.

En Tannée 219, à la veille de la seconde guerre punique, les possessions des Carthaginois étaient dispersées depuis la Cyrénaïque jusqu'aux bouches du Tage et du Douro, sur

une ligne de huit à neuf cents lieues, mais étroite, sans profondeur, et pouvant être à chaque instant coupée , soit par les nomades africains dans leurs rapides incursions , soit par un ennemi qui trouvait toujours à débarquer sur cette immense étendue de côtes. La république romaine , au contraire, présentait l'aspect d'un empire régulièrement constitué : Rome placée au centre de la Péninsule; la Péninsule couverte elle-même par trois mers; et, au delà de ces trois mers , comme autant de postes avancés qui gardaient les approches de l'Italie ; l'illyrie , d'où les légions surveillaient la Macédoine et la Grèce; la Sicile , d'où elles apercevaient l'Afrique; la Corse et la Sardaigne, qui se trouvent au milieu de la route vers la Gaule ou l'Espagne, et qui commandaient la navigation de la mer Tyrrhénicnne.

Ce qui ajoutait à la force de cette domination , c'est que dans la plus grande partie de l'Italie elle était acceptée , sinon avec amour, du moins avec résignation. Rome ne demandait aux Italiens que des soldats. En échange de leur orageuse indépendance , elle leur avait donné la paix qui favorisait le développement de leur population, de leur agriculture, de leur commerce. Ses censeurs couvraient la Péninsule de routes, desséchaient les marais et jetaient des ponts sur les fleuves. Pour défendre tes côtes contre les descentes de l'ennemi ou des pirates, le sénat les avait garnies de colonies maritimes ; pour protéger les marchands italiens, il avait déclaré la guerre aux lllyriens et à Carthage. Aussi tous , malgré les différences de leur condition , venaient de se serrer autour d'elle à la nouvelle d'une invasion gauloise; et nous verrons Annibal victorieux , rester deux ans, au milieu de l'Italie, sans y trouver un allié. Ajoutons que dans ses mœurs, que n'avaient point encore ébranlées les coutumes étrangères, malgré quelques fâcheux exemples \ dans son patriotisme que la religion soutenait encore, dans l'union de tous les ordres qui faisait régner au forum une paix profonde, Rome avait des ressources inépuisables.

11 s'en fallait que l'empire des Carthaginois, en apparence si colossal , reposât sur d'aussi fermes appuis. Les énormes contributions frappées sur leurs sujets et les atrocités de la

* Quelques sénateurs avaient déjà trueux excès. Quelques symptômes d'inété dégradés pour malversation , et la crédulité avaient aussi été donnés. On a loi Scatinia venait de punir de mons- vu la conduite de Claudius à Drépane.

CHAPITBE XII.

guerre inexpiable ne les avaient pas Bans doute réconciliés avec les Africains. Utique môme, et Hippone-Zaryte avaient voulu se donner aux Romains. Sur les côles de la Numidie et de la Mauritanie, quelques postes occupés de loin en loin et cernés par les Barbares , étaient à peine suffisants pour porter aide et secours aux navires dans la dangereuse traversée d'Espagne. En Espagne môme, l'autorité de Carthage ou plutôt d'Annibal, n'était sûrement établie que dans la Bélique. Dnns le reste du pays jusqu'à l'fcbre, les peuples avaient été vaincus, mais non domptés; et les Romains pourront s'y présenter bien plus facilement qu'Annibal en Italie , comme les libérateurs de la Péninsule *.

Siège de Sagoute («19 .

Aussi Carthage seule n'eut pas renouvelé la lutte; mais

1 Les possessions de Carih.iffe en Afrique s'étendaient des autels des l*hilènes (frontière des Cyrénéens) aux Colonnes d'Hercule , sur une longueur de 16000 stades Mais à l'est, dans la région des Syrie*, erraient des peuplades

5 eu dévouées, Machlye$ , Lotophages , faces et Nasomons , que ne pouvaient contenir les villes maritimes de Leptis magna, d'OEa et do Sabratha. A l'ouest du fleuve Tusca jusqu'à l'océan Atlantique, elle no possédait, le longde la côte, quo quelques rares comptoirs qui assuraient un asile à ses vaisseaux durant la traversée d'Espagne. Tabraca , Coltops, loi ( Alger?) et Siga. Mais tout le pays appartenait, du Matra à l'Atlantique, aux Mavrp.8, et du Tusra au Malva, aux Numides. Ceux-ci formaient deux royaumes, d<»nt l Amnsaga* était la commune frontière ; les Massesylieus, sujets de Syphax à l'ouest, et les Massuliens, sujets du père de Massinissa à l'est, avec Cn ta (Constantine) et Hippo-regius (Bone) pourvillos principales.

Le territoire véritable de Carthage se réduisait d<>nc aux deux seules provinces de la Zeugitano et de la Byzacéne, entre le Tusra et la petite Syrte (régence de Tunis). Outre la capitale, on y comptait: dans l'intérieur, A dis , Vacca, Sxrca, Zatna sur un affluent du dégradas, Copia . etc. ; et sur le littoral des deux côtes «le Carthage . Ulique et Hippont- Zaryte à l'ouest ; Tunis à l'est; puis Aspisou Clypea, Adrumète. la pente Leplis, Thapsus. — Dans l'Espagne récemment conquise sa domination s'arrêtait à l'Ébre. Tous les peuples des Pyrénées

étaient libres : les Gallaïques , les Aitu tes , les Canfabret , les Vnsrons , les C erré Ions . les Indigètes et les Ansetans, l es Lalétant sur la côte vers Barcitio (Barcelone): les llergètet , vers Ilerda ( L.crida ) et Osca i Huesca) ; les C osé l an s vers Tarraro (T&rrHgone ), et une pai tic «les CeltHières&u sud do l'Ébre, ainsi que Sngo»te. avaient échappé au joug de Carthage. Mais son empire était reconnu . sinon aimé par tnus les autres Espagnols. C'étaient: iu entre l'Ebre. la Méditerranée et l'Orinspoda, suite do hauteurs qui traversent la Péninsule du nord au sud, les llrrraous (ville, Dertosa ) , Edetam , Lobétans , Oimdes ( t. Munda)% Contestant (v. Cnrthago Nova), Dastitans, Unstutes (x.Malnca, Carléia, Calpe et Abdère) ; 2° dans la vallée du Bétit (Cuadalquivir) : Les Tur» dûtes et Turdetnni(\. Iliturgis. Corduba, Hitpnlis etGadès): 3° dans la vallée àeYAnas((iuûdiHi\i3L),Oretans,Celttques et Cuniques (v. Ebora. Cunaca); 4° dans la vallée du Tage : Les Carpetans, Vêtions et Lusitaus (v. Toletum, Helmantica, Olxsippo ; 5° au sud du boum, les Arevaqueê , restés indépendants; les Vac éensqu\, unis aux Carpétanset aux Ohades, venaient de lutter contre Annibal; les Bracarx • 6° au centre, dans l'Ortospoda. les Celtxbères, peuple puissant, dont quatre peuplades étaient restées libres. — Cartbage possédait aussi les îles voisines des cotes d'Espagne et d'Afrique, avec les Baléares et M«Ue. — Pour plus de détails, voy. ma Géographie romaine et les cartes de mon Atlas de quatrième.

Annibal héritier des talents et de la haine d'Amilcar contre les Romains,avec plus d'audace encore et plus d'ambition, voulait se faire, aux dépens de Rome, un empire qu'il n'était pas assez fort pour se faire aux dépens de Carthage. Une guerre avec Rome était d'ailleurs un moyen glorieux de mettre un terme à la lutte que soutenaient sa famille et son parti ; et, malgré les traités, malgré la plus saine partie du sénat, il la commença.

Auparavant, il fallait être sûr de l'Espagne. Le sud et Test étaient soumis, mais les montagnards du centre et de la haute vallée du Tage résistaient encore. Annibal écrasa les Olcades, dans les environs de Tolède (221), et tua quarante mille hommes aux Vaccéens et aux Carpétans (220). Les Lusitaniens et les peuples de la Galice restaient libres , Annibal se garda bien d'aller user contre eux son temps et ses forces. Jusqu'à l'Èbre , l'Espagne paraissait soumise ; c'était assez pour ses desseins.

Dans le traité imposé par Rome à Asdrubal, l'indépendance do Sagonte au sud de l'Èbre avait été formellement garantie. Pour engager irrévocablement la guerre, Annibal, à la tôle de cent cinquante mille hommes , vint assiéger cette place qui succomba après huit mois d'une résistance désespérée. Des députés romains envoyés durant le siège à Annibal et à Carthage n'avaient rien obtenu. Une seconde ambassade demanda une solennelle réparation. Comme la discussion se prolongeait, un des députés, Fabius, relevant un pan do sa loge : « Je porte ici la paix ou la guerre, dit-il, choisissez! — Choisissez vous-même, s'ecria-t-on de toutes parts. — Eh bien, la guerre! >» reprit Fabius; et il laissa retomber sa toge comme s'il secouait sur Carthage la mort et la destruction (219).

l»a«*age du Rhône et des AJpe* (tt S).

Annibal envoya quinze mille Espagnols tenir garnison dans les places de l'Afrique, et il appela en Espagne quinze mille Africains. Lui-môme, il réunit quatre-vingt-deux mille fantassins et douze mille chevaux, et résolut de s'ouvrir une route par terre jusqu'en Italie. Des émissaires secrètement envoyés avec de l'or, chez les Gaulois et les Cisalpins , avaient rapporté des réponses favorables. Les Boïens , les Insubres, promettaient de se lever en masse; et il semblait peu difficile de rallumer la haine mal éteinte des derniers

Italiens que Rome avait vaincus. Et puis , ou n'avait que le choix de recevoir la guerre ou de la porter en Italie ; déjà le consul Sempronius faisait à Lilybée d'immenses préparatifs pour une descente , et Scipion levait des troupes qu'il voulait conduire en Espagne. Il fallait les prévenir. En Italie d'ailleurs la guerre nourrirait la guerre, et l'on pourrait se passer de Carthage. Si de nouvelles forces étaient nécessaires, Magon, qu'il voulait laisser entre l'Èbre et les Pyrénées avec onze mille hommes, Asdrubal qui restait en Espagne avec quinze mille, suivraient la route qu'il allait leur tracer et entraîneraient avec eux tous ces Gaulois si mal disposés pour Rome.

Au printemps de l'année 218, Annibal partit de Carthagèneà la tête de quatre-vingt-quatorze mille hommes. Avant de franchir les montagnes, quelques soldats s'effrayèrent; il en renvoya dix mille, donna encore onze mille hommes à Magon pour garder les passages , et entra en Gaule avec cinquante mille fantassins, neuf mille cavaliers et trente-sept éléphants. Rome ne s'oubliait pas. Le consul Sempronius ui, de la Sicile, préparait une descenteen Afrique, eut ordre e redoubler d'activité , et atin de contenir les Cisalpins , deux colonies, chacune de six mille hommes , furent envoyées à Crémone et à Plaisance. Mais les Boïens et les Insubres les chassèrent et surprirent dans une foret le préteur Manlius qui faillit y périr. Ces événements retardèrent le départ du consul Scipion pour l'Espagne. Quand sa flotte entra dans le port de Marseille , Annibal était déjà sur le Rhône.

Les Rébryces avaient fait avec lui un traité d'alliance , mais les Volks s'étaient retirés derrière le Rhône pour en disputer le passage. Trompés par une ruse , ils n'opposèrent qu'une faible résistance. Toute l'armée était sur la rive gauche quand une reconnaissance de trois cents cavaliers romains partis de Marseille rencontra cinq cents Numides ; ceux-ci furent battus , mais ils avaient tué cent quarante Romains. Au lieu de marcher au consul , Annibal remonta le long du Rhône et entra dans l'île que forment ce fleuve et l'Isère. Deux frères , dans ce pays , se disputaient le pouvoir ; il prit le parti de l'aîné , le fit triompher, et reçut en retour des vivres et des vêtements. Déjà on voyait les Alpes et leurs neiges éternelles. Mais des députés boïens étaient arrivés dans son camp et s'offraient à le guider. Ils le con-

duisirent par le val Taren taise au petit Saint-Bernard, le plus facile passage qu'il y ait dans toute la chaîne des Alpes. Les montagnards essayèrent plusieurs fois de l'arrêter et lui firent courir de sérieux dangers. Ce ne fut qu'après neuf jours de marche, de périls et de combats qu'il atteignit le sommet de la montagne ; il s'y arrêta deux jours pour faire reposer ses troupes. La descente fut difficile : on rencontra dans un défilé un glacier recouvert par une neige nouvelle, et où les hommes et les chevaux restaient engagés. La gorge était d'ailleurs si étroite que les éléphants ne pouvaient

Î>asser ; on perdit trois jours à leur creuser un chemin dans e roc. Enfin, le quinzième depuis son départ de l'île, il arriva par le val d Aoste dans le voisinage du territoire des Insubriens , ses alliés. Mais le passage lui avait coûté près de la moitié de ses troupes : il ne lui restait que vingt mille fantassins et six mille cavaliers. Il prit cependant d'assaut la ville des Taurins qu'il saccagea.

Combat du Téaln et bataille de la Tréble (»«»).

Cette activité d'Annibal avait déconcerté les plans du sénat. Sempronius, dont la flotte avait déjà gagné une victoire navale et pris Malte, entre la Sicile et l'Afrique, fut rappelé ; Scipion avait de lui-même envoyé son frère Cnéus en Espagne avec ses légions, et repris en toute hâte la route de Pise. Il espérait atteindre assez à temps le pied des Alpes , pour accabler à la descente l'armée exténuée par les fatigues et les privations. Cette fois encore , malgré sa diligence , il arriva trop tard et ne put que prendre position derrière le Tésin.

Une chaude affaire d'avant-garde , sur les bords de ce fleuve, dans laquelle Scipion fut blessé , l'obligea de se replier derrière le Pô ; il assit son camp dans une forte position sur la Trébie. Quand Sempronius arriva avec les légions de Sicile, fier d'un léger succès remporté dans une escarmouche, il voulut , malgré son collègue , livrer bataille , et se laissa attirer au delà des eaux glacées de la Trébie, dans une plaine où la cavalerie numide et d'habiles dispositions donnèrent encore la victoire à Annibal. La défaite du Tésin avait rejeté les Romains au delà du Pô, celle de la Trébie les rejeta au delà de PApennin ; sauf Plaisance et Modène, la Cisalpine était perdue.

natalité de Tra»lmène; dictature de Fabtaa (tlt).

Jusqu'ici le plan d' Annibal avait réussi. Mais tandis qu'il s'ouvrait la route de Rome, Cn. Scipion, en Espagne, fermait à ses frères celle de la Gaule. Des troupes envoyées en Sar^ daigne, en Sicile, à Tarente, des garnisons mises dans toutes les places fortes, et une flotte de soixante galères coupaient ses communications avec Carthago. 11 s'en effrayait peu, du reste , car les Gaulois accouraient en foule sous ses drapeaux. Après une tentative pour franchir l'Apennin, il passa l'hiver dans la Cisalpine j et, le printemps venu, il pénétra en Étrurie, à travers les immenses marais de l'Arno. Durant quatre jours et trois nuits, l'armée marcha dans l'eau et la vase. Un grand nombre de soldats périrent. Presque tout les bagagos et les bêtes de somme lurent perdus. Annibal lui-môme, monté sur son dernier éléphant, perdit un œil par les veilles, les fatigues et l'humidité des nuits.

Une armée l'attendait sous les murs d'Arretium commandée par l'ancien tribun Flaminius auquel le peuple , en souvenir de sa victoire sur les Insuhres , venait de donner, malgré les grands, un second consulat. Aussi pour annuler son élection , les plus sinistres présages s'étaient montrés, Le nouvel élu n'en tint compte. Certain d'être arrôté à Rome par de faux auspices, il partit secrètement de la ville, sans avoir accompli sur le mont Albain le sacrifice à Jupiter Latiaris. Pour justifier ce mépris des dieux et des lois, une victoire lui était nécessaire ; il la chercha avec une impru~ dence présomptueuse, et se laissa attirer par le rusé Carthaginois dans un vallon resserré entre le lac Trasimône et des collines qu' Annibal avait garnies de ses soldats. Flaminius fut tué avec quinze mille des siens, autant furent faits prisonniers, dix mille s'échappèrent. Annibal n'avait perdu que quinze cents hommes, presque tous Gaulois.

De Trasimène à Rome, il n'y a que trente-cinq lieues. Cependant Annibal ne se crut pas assez fort pour risquer une marche sur cette ville. Il tourna vers l'Ombrieet vint se heurter contre la colonie de Spolète, qui le repoussa victorieusement. Ses troupes avaient besoin de repos, il les mena dans les fertiles plaines du Picénum.

A Rome, après la Trébie, on avait dissimulé l'étendue du désastre; après Trasimène, on n'osa rien cacher. Pendant deux jours le sénat délibéra; enfin il fit nommer, par les

comices, prodictateur, le chef de la noblesse , Fabius Maximus, en lui adjoignant, pour ne point irriter le parti populaire , Minucius , comme général de la cavalerie. Puis , les prières publiques, les sacriBces recommencèrent. A la tête de quatre légions, Fabius alla chercher Annibal, qui était descendu, le long de l'Adriatique, jusqu'en Apulie, dans l'espérance de soulever la grande Grèce , mais sans détacher de Rome un allié. Excepté Tarente, trop humiliée pour ne pas désirer l'abaissement des Romains , tous les Grecs faisaient des vœux pour la défaite des Carthaginois. Ceux de Naples et de Paeslum prirent tout l'or de leurs temples pour le donner au sénat ; et Hiéron , sûr de la fortune de Rome, môme après Trasimcne, offrit, avec de grands secours en vivres et en hommes , une statue en or de la Victoire , du poids de trois cent vingt livres,

Fabius s'était tracé un nouveau plan de campagne : ruiner soi-même le plat pays et refuser partout le combat; mais suivre pas à pas l'ennemi, couper ses vivres, le harceler sans relâche et le détruire en détail, Vainement Annibal ravagea la Daunie, le Samnium et la Campanie; le Temporiseur le suivait par les montagnes, impassible aux insultes de l'ennemi comme aux railleries de ses soldats. Un jour cependant, Fabius faillit l'enfermer dans un défilé; mais il s'en tira par une ruse habile, et le peuple, mécontent, cria à la trahison. Un succès que Minucius remporta en l'absence du directeur acheva d'y faire croire. On donna des pouvoirs égaux au général de la cavalerie, qui provoqua aussitôt Annibal, se fit battre, et eût perdu toute son armée, si Fabius ne fût accouru pour le sauver.

Quand Fabius sortit de charge, au bout de six mois, les affaires de la république semblaient dans un état prosnère : en Espagne, une foule de peuples passaient du côté des Romains; dans la Cisalpine, les Gaulois, satisfaits de se retrouver libres, oubliaient Annibal, comme Carthage ellemême, qui n'envoyait que quelques vaisseaux pirater sur les côtes, d'où les chassaient bien vite les flottes de Sicile et d'Ostie. Une escadre romaine venait de les poursuivre jusqu'en Afrique. Partout, excepté en face d'Annibal, les Romains prenaient l'offensive et des mesures hardies. Le préteur de Sicile, Otacilius, avait ordre de passer en Afrique; les Scipions recevaient des secours; Poslhumius Albinus, avec une armée, surveillait les Cisalpins, et des ambassades

étaient envoyées : à Philippe de Macédoine» pour exiger l'extradition de Démélrius de Pharos, qui le poussait à la guerre; à Pinéus, pour réclamer le tribut qu'il tardait à payer ; aux Liguriens, pour leur demander compte du secours fourni par eux aux Carthaginois. 11 y a certes quelque grandeur dans cette activité du sénat, portant, au milieu de cette guerre formidable, qui se fait aux portes de la ville, son attention sur les pays les plus lointains, et ne permettant pas qu'on doutât un instant ni de la fortune, ni de la puissance de Rome.

Bataille de Cannes (*16).

Les consuls de Tannée 217 suivirept la tactique de Fabius, et cette sage temporisation aurait sans doute ruiné Ànnibal. Mais si la noblesse put faire élire un élève de Fabius, Paul- Émile, le parti populaire lui donna pour collègue son chef, le fils d'un boucher, Térentius Varron. L'un voulait toujours combattre, l'autre toujours différer. Comme le commandement alternait chaque jour entre les consuls, Varron conduisit l'armée si près de l'ennemi, qu'une retraite fut impossible. La bataille s'engagea près de Cannes en Apulie. Les Romains avaient quatre-vingt-six mille hommes, et Annibal cinquante mille seulement. Cependant à Cannes, commeàTrasimène, commeàlaTrébie, le plus petit nombreenveloppa le plus grand et la cavalerie donna la victoire. Soixante-dix mille Romains ou alliés, avec l'un des consuls, Paul-Émile, qui avait refusé de se sauver, deux questeurs, quatre-vingts sénateurs, des consulaires, vingt et un tribuns légionnaires, et une foule de chevaliers restèrent sur le champ de bataille (2 août 216). Annibal n'avait perdu que cinq mille cinq cents hommes dont quatre mille Gaulois. Le sang de ce peuple payait toutes ses victoires.

Page 1