‹ Histoire romaineChapitre 77 sur 136 · JUGURTHA ET LES CIMBRES · texte numérisé non relu

JUGURTHA ET LES CIMBRES

une bataille livrée sous les murs de la ville royale de Cirta (Constantine). Quelques sénateurs voulaient diriger aussitôt une armée sur l'Afrique ; les amis de Jugurtha obtinrent qu'on n'envoyât encore qu'une députation à la tête de laquelle on plaça jEmilius Scaurus. Soit faiblesse, soit corruption , Scaurus et ses collègues ne rapportèrent que de belles promesses et sans doute beaucoup d'argent. Ils n'étaient pas arrivés à Rome qu'Adherbal , forcé par la famine de se rendre , périssait dans les supplices avec tous les Latins qui Pavaient défendu (112). L indignation du peuple força le sénat d'envoyer une armée en Afrique. Calpurnius, qui la commandait , ne parut en Numidie que pour vendre la paix (111). A cette nouvelle, le tribun Memmius éclata avec une éloquence qui rappelait celle de Gaïus. « Vous avez laissé honteusement périr vos défenseurs , disait-il au peuple ; n'importe , j'attaquerai comme eux cette faction orgueilleuse qui , depuis quinze ans , vous opprime. Vous vous indigniez tout bas de voir le trésor public au pillage et les tributs des rois et des nations confisqués par quelques hommes ; mais pour eux ce n'était pas assez ; il a fallu qu'ils livrassent à vos ennemis vos lois, votre majesté, la religion et l'État ! >» Et il fit décréter que Jugurtha serait cité à Rome. Le roi ne craignit pas d'obéir a cette étrange assignation ; mais quand Memmius lui ordonna de parler, un autre tribun qu'il avait secrètement acheté, Bœbius, lui défendit de répondre. Un compétiteur au trône de Numidie était dans la ville; il le fit assassiner (110). C'était trop. Le sénat lui ordonna de sortir à l'instant de Rome. Quand il en eut passé les portes, il se retourna, et , jetant sur elle un regard plein de mépris et de haine : « Ville à vendre ! s'écria-t-il ; il ne te manque qu'un acheteur. »

Albinus le suivit en Afrique et parut vouloir pousser vivement la guerre ; mais Jugurtha, tantôt combattant, tantôt négociant, gaçna le temps des comices , et le consul , rappelé à Rome , laissa ses légions à son frère Aulus , qui , enfermées par les Numides , renouvelèrent la honte essuyée devant Numance et passèrent sous le joug. Un tribun fit ordonner, par le peuple, une enquête. Quatre consulaires, un pontife , furent condamnés.

Commandement de Jlétellu» et de Marius ( JOft-l«4)

Cependant cette guerre, dont on s'était joué d'abord, devenait inquiétante, parce au'une autre plus terrible, celle des Cimbres, s'approchait ae l'Italie. On porta au consulat un homme intègre et sévère, Caecilius Métellus, à qui le sort donna l'Afrique pour province; il fallait chasser de l'armée le brigandage , la lâcheté et l'insubordination ; Métellus s'occupa d'abord de rétablir la discipline, puis, sûr de sea soldats, il s'avança jusqu'à Vacca, où il mit garnison. Maître de celte place importante, qui assurait ses communications avec la province , ses vivres et sa retraite, il alla chercher Jugurtha et le battit près du Muthul (109). Cette victoire entraîna la défection de plusieurs villes, de Sicca, non loin du Bagradas , et peut-être aussi de Cirta. Jugurtha renonça aux batailles rangées, et commença une guerre d'escarmouches que la nature du pays favorisait, suivant pas à pas, par les montagnes, la lourde infanterie romaine, arrêtant les convois, enlevant les fourrageurs, troublant les sources et ravageant lui-même le pays.

Cependant la plus grande partie de la Numidie Massylienne était soumise; Sicca, Vacca, sa capitale, Cirta, et toutes les villes de la côte étaient occupées par des garnisons romaines. Le roi s'effraya de voir recommencer une telle guerre; il demanda la paix et livra deux cent mille livres d'argent, ses éléphants, des armes, des chevaux et tous les transfuges. Mais quand il reçut l'ordre devenir lui-même se rendre au consul, il ne put s'y résoudre, et Métellus, continué dans son commandement, recommença les hostilités en gardant ce qu'il avaitreçu. Jusqu'alors Marius avait loyalement secondé son chef. Mais quand il demanda à son général la permission d'aller à Rome briguer le consulat , Métellus lui répondit dédaigneusement : « Il sera temps de te présenter quand mon fils aura l'âge. » Le jeune Métellus faisait alors ses premières armes (108). Le consul ne céda que douze jours seulement avant les comices. Marius fit une telle diligence qu'il arriva le septième jour à Rome. Le peuple le nomma aussitôt et lui assigna pour province la Numidie. Dès lors il ne garda plus de mesure. « Mon consulat et ma province, disait-il, sont des dépouilles opimes enlevées sur les nobles ; ces gens-là méprisent ma naissance, moi leurs vices; ils oublient que le plus noble, c'est

JUGURTHA KT LES CIM1JRES.

le plus brave. » Ce qui fut plus grave que ces paroles haineuses, c'est qu'il ouvrit les légions aux prolétaires et aux Italiens, soldats pauvres qui dépendront de leur chef bien plus que de la république (107).

La nouvelle des derniers succès de Métellus hâta le départ du nouveau consul ; ce général , à l'ouverture de sa troisième campagne, avait encore une fois dispersé l'armée numide et pris Thala au milieu du désert. Jugurtha, menacé par la trahison , poursuivi sans relâche par un infatigable ennemi, ne savait plus où reposer sa tête. Longtemps H erra dans les déserts des Gétules. Sa réputation, ses trésors , attirèrent autour de lui ces barbares ; il les arma , les disciplina , et se retrouvant à la tête de forces nombreuses , il traita avec son beau-père Bocchus, roi de Mauritanie. Les deux rois réunirent leurs forces et marchèrent vers Cirta. sous les murs de laquelle Métellus s'était retranché. C'est la qu'il apprit que son commandement lui était enlevé ; il partit pour ne point remettre lui-même l'armée à son odieux rival.

Marius fit une guerre plus serrée; dans maintes escarmouches, il battit les Gétules, et il faillit même, près de Cirta, tuer de sa main Jugurtha. Quand il eut ainsi aguerri ses troupes, il alla attaquer Capsa, qu'il prit en un jour, sans perdre un seul homme. Beaucoup d'autres villes furent enlevées encore ou abandonnées de leurs habitants. Vers les frontières de la Mauritanie, il s'empara, par l'adresse d'un soldat ligure, d'une forteresse qui renfermait une partie des richesses du roi. Ce fut à ce siège que Sylla, son questeur, vint le rejoindre avec un corps de cavalerie latine. Avide de gloire, brave, éloquent et d'un zèle, d'une activité que rien n'arrêtait, Sylla fut bientôt cher aux soldats et aux officiers. Marius lui-même aima ce jeune noble, qui ne comptait pas sur ses aïeux (106).

Jugurtha avait perdu ses villes et ses châteaux. Pour décider Bocchus à risquer une grande bataille, sa dernière espérance, il lui promit un tiers de son royaume. L'armée romaine, surprise par les deux rois dans une marche, fut comme assiégée durant une nuit sur une colline; mais, au point du jour, les légionnaires reprirent l'avantage et firent un massacre des Maures et des Gétules. Une seconde surprise tentée sur les légions, près de Cirta, réussit un instant. Au milieu de la mêlée , Jugurtha criait , en montrant

son épée ensanglantée , qu'il avait tue Marius , et déjà les Romains s'ébranlaient , quand Sylla et Marius lui-même accoururent. Les deux rois n'échappèrent que par une fuite précipitée. La fidélité de Bocchus ne survécut pas à ce double désastre. Cinq jours après la bataille , il demanda à traiter. Marius confia à son questeur la dangereuse mission d'aller conférer avec le roi maure. Ici les historiens ont placé le dramatique tableau des incertitudes de Bocchus, voulant un jour livrer Jugurtha aux Romains, et le lendemain, Sylla au roi numide. La première trahison terminait la guerre et lui assurait une province ; la seconde attirait sur lui les vengeances de Rome, sans lui donner une chance de plus de succès , ni en ôter une au consul. Il n'a pas même dû y penser. Jugurtha, appelé à une conférence, fut chargé de liens et remis à Sylla , qui lui fit traverser, enchaîné, tout son royaume (106). Marius l'emmena à Rome. Après le triomphe , Jugurtha fut jeté dans le Tullianum. « Par Dieu, s'écna-t-il en riant, que vos étuves sont froides ! » Il y lutta six jours contre la faim (104).

Bocchus avait reçu la Numidie Massésylienne ; la province d'Afrique fut agrandie d'une partie de la Numidie Massylienne. Marius partagea le reste du royaume entre deux princes de l'ancienne famille royale.

Neuf ans plus tard , le roi Apion céda la Cyrénaïque aux

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