S III. LE DUUMVIRAT D'OCTAVE ET D'ANTOINE
DEUX HOMMES DANS L'EMPIRE; HABILETÉ D*OCTAVE. — EXPÉDITION D*AN- TOI1SE CONTRE LES PARTBES (36). — CONTRASTE ENTRE LA CONDUITE D'ANTOINE ET CELLE D'OCTAVE. — RUPTURE (32) ; DÉCLARATION DE GUERRE A CLÉOPATRE (31); BATAILLE D'ACTIUM. — MORT D'Arbouse ET DE CLÉO- PATRE (30).
Deux homme* dan» Templre ; habileté d'Octave.
Le problème des destinées futures de la république se simplifiait. Naguère encore il y avait des partis, le peuple, la sénat, les grands et des ambitieux. Au-dessus de tout cela, trois hommes s'étaient élevés, puis deux, puis un seul. Celui-là mort, l'anarchie et le chaos avaient reparu; et trois hommes encore avaient ressaisi le pouvoir. Voici qu'il n'en restait plus que deux, en attendant qu'un seul remportât.
Depuis la déposition de Lépide , Octave avait quarantecinq légions, et plus de cinq cents vaisseaux, force immense mais redoutable à celui même qu'elle servait. Il se hâta de satisfaire les plus exigeants. 11 distribua vingt mille congés et des gratifications pour lesquelles la Sicile seule four* nit mille six cents talents. Chaque soldat reçut cinq cents drachmes. Quand il revint à Rome, le peuple qui voyait renaître soudainement l'abondance, l'accompagua au Capitole, couronné de fleurs. Ofi voulait l'accabler d'honneurs. Com-
mençant déjà son rôle de désintéressement et de modestie,
il n'accepta que l'inviolabilité tribuniliennc. En preuve de sa modération nouvelle, il fit brûler publiquement des lettres écrites à Pompée par plusieurs grands personnages, supprima quelques impôts et déclara qu'il abdiquerait sitôt qu'Antoine aurait terminé sa guerre contre les Parthes. En attendant, il rendit aux magistratures urbaines leurs anciennes attributions, afin de faire accepter ce mensonge encore aimé, que la république durait.
Cependant son administration énergique rétablissait Tordre dans la Péninsule. Les bandits étaient traqués; les esclaves fugitifs rendus à leurs maîtres, ou mis à mort quand ils n'étaient point réclamés; en moins d'une année lasécu* rité régna dans la ville et dans les campagnes. Enfin donc, Rome était gouvernée. Au lieu de magistrats n'usant de leurs charges que dans l'intérêt de leur ambition et de leur fortune, elle avait une administration active et vigilante, qui se préoccupait du bien-être et de la sûreté des habitants.
Expédition d'Antoine contre les Parthe* (M).
Après le traité de Brindes, Antoine était resté plusieurs années à Athènes, auprès d'Octavie, veillant à la fois, au milieu des fêtes, sur les événements d'Italie et sur les affaires d'Orient, où ses lieutenants battaient les Albaniens et leslbériens, chassaient les Parthes de la Syrie et tuaient leur chef Pacorus et le traître Labiénus.
Pour célébrer ces succès il donna, à Athènes, des jeux magnifiques, oû il se montra avec les attributs d'Hercule. Les Athéniens, qui déjà avaient épuisé avec lui toutes les sortes d'adulations, ne surent trouver, durant ces fêtes, d'autre flatterie nouvelle, que de lui offrir la main de Minerve, leur protectrice. Il accepta, mais en exigeant, comme dot de la déesse, mille talents. Cependant , réveillé par les victoires de ses lieutenants , il se montra un instant en Asie, au siège de Samosate, dont il enleva la conduite à Ventidius le plus habile de ses généraux, qu'il envoya toutefois triompher à Rome. Lui-môme, il échoua devant la place et consentit à recevoir trois cents talents pour s'éloigner. 11 revint encore à Athènes et de là en Italie, laissant en Syrie Sosius qui renversa du trône de Judée le protégé des Parthes, Antigone, au profit de l'Iduméen Hérode. Le dernier représentant de l'héroïque famille des Maccabées f
LE DUUMVIRAJ D'OGTÀYB BT 1)' ANTOINE. 1*35
traîné à AntioOhe, y fut battu de verges et décapité. Hérodé prit sans obstacle possession du trône, et s'y affermit es épousant Mariamne, l'héritière de la dynastie qui venait de finir (37).
En quittant, pour la dernière fois, Tarente (36), Ann toine y laissa Oclavie et ses enfants. Il était décidé à prendre enfin lui-même la conduite de la guerre contre les Parthes. Mais à peine eut-il touché le sol de l'Asie que sa passion pour Cléopàtre se- réveilla plus vive , plus insensée que jamais. Il la fit venir à Laodicée, reconnut les enfants qu'il avait eus d'elle, et ajouta à son royaume la Pbénicie, la Cœlésyrie, Chypre et une partie do la Cilicie, de la Judée et de l'Arabie; c'est-à-dire presque tout le littoral du Nil au mont Taurus. Ces pays étaient, pour la plupart, des provinces romaines. Mais est-ce qu'il y avait encore une Rome, un sénat, des lois, autre chose que le caprice du tout-puissant triumvir?
Antoine avait soixante mille hommes, dix mille cavaliers et trente mille auxiliaires. Évitant les plaines de la Mésopotamie si fatales à Crassus, il prit par l'Arménie dont lë roi A r lavas de était son allié et attaqua la Médie. Trois cents chariots portaient ses machines ; retardé par ce lourd attirail, il le laissa derrière lui, et pénétra jusqu'à Phraata, à peu de distance de la mer Caspienne. 11 reconnut bientôt la faute qu'il avait faite d'abandonner ses machines, en voyant toutes ses attaques échouer devant cette place , plus encore, en apprenant que Phraate le nouveau roi des Parthes avait surpris le corps qui les gardait, et brûlé tout le convoi. Artavasde, découragé par cet échec, se retirât avec ses Arméniens. Pour relever le courage de 6es troupesy Antoine, avec dix légions, alla chercher l'ennemi; il le battit, et le poursuivit longtemps. Mais quand, revenus sut le champ de bataille, les légionnaires n'v trouvèrent qUô trente morts, comparant le résultat avec Peffort qu'il avait coûté, ils tombèrent dans le découragement. Le lendemain, en effet, ils revirent l'ennemi aussi hardi, aussi insuftànt que la veille. Pendant cette affaire les assiégés avaient forcé les lignes du blocus; Antoine fit décimer les trois légions qui les gardaient.
L'hiver approchant, Phraate fit des ouvertures qu'Antoinê accepta avec empressement. Les légions devaient lever te •iége, et le roi s'engageait à ne les p<n*t Inquiéter dans
leur retraite. Pendant deux jours la marche fut tranquille , le troisième les Parthes attaquèrent en un endroit qu'ils croyaient favorable. Mais les Romains avertis étaient en bataille , et l'ennemi fut repoussé. Les quatre jours suivants furent comme les deux premiers; le septième l'ennemi se montra de nouveau, et cette fois trois mille légionnaires périrent. Les Parthes, enhardis par le succès, renouvelèrent dès lors chaque matin leurs attaques et l'armée n'avança qu'en combattant. Dans le malheur, Antoine retrouva ces qualités qui lui avaient autrefois valu l'amour des troupes; brave, infatigable, il animait par son exemple, durant l'action, l'ardeur des siens , et le soir il parcourait les tentes , prodiguant aux blessés les secours et les consolations. « 0 retraite des Dix Mille! » s'écria-t-il plus d'une fois en pensant avec admiration au courage heureux des compagnons de Xénophon. Enfin, au bout de vingt-sept jours de marche pendant lesquels ils avaient livré dix-huit combats , les Romains atteignirent l'Araxe , frontière de l'Arménie. Leur route depuis Phraata était marquée par les cadavres de vingt-quatre mille légionnaires !
Si le roi d'Arménie n'eût pas quitté sitôt le camp romain, avec ses six mille cavaliers , la retraite eût été moins désastreuse, Antoine ajourna sa vengeance, pour n'être point forcé de retarder son retour auprès de Gléopâtre. Malgré un hiver rigoureux et des neiges continuelles, il précipita tellement sa marche, qu'il perdit encore huit mille hommes. Il atteignit enfin Leucocomé entre Béryte et Sidon; où Cléopâtre vint le rejoindre. En vain la fortune lui offrit une occasion de réparer sa défaite; une querelle s'était élevée entre Phraate et le roi des Mèdes , au sujet du partage des dépouilles, et le Mode irrité faisait savoir qu'il était prêt à se réunir aux Romains. Cléopàlre l'empêcha de répondre à cet appel d'honneur et l'entraîna , à sa suite, à Alexandrie.
Contraste entre la conduite d'Antoine et celle d'Octave.
Malgré cette retraite désastreuse, qui contrastait avec les succès remportés celte année même par son collègue, Antoine envoya à Rome des messagers de victoire ; mais Octave eut soin que la vérité fût connue , bien qu'en public il ne parlât que des triomphes de son collègue et qu'en signe de la cordiale entente qui existait entre eux, il fit placer sa statue dans le temple de la Concorde. C'était bien là l'homme