Histoire secrète du gouvernement autrichien
S*ily a des études sur le passé qui sont purement rétrospectif es et n'intéressent que les savants, d'autres ont toute l'importance, toute raclualitè de l'histoire contemporaine ; elles expliquent le présent par ses origines, elles mettent le lecteur au seul
point do vue d'où il puisse juger sainement les faits accomplis sous ses yeux ou en train de s'accomplir. La situation de l'Autriche, le rôle qu'elle joue dans la politique européenne, l'avenir qu'elle se prépare, ont surtout besoin de cette lumière. Son histoire est la inoins connue de toutes : maîtres du pays, les jésuites l'ont subtilement et audacieusement falsifiée. Hormayr, directeur des archives de Vienne pendant vingt-cinq ans, appelle les livres publiés jusqu'à présent sur cette matière un travail de œmmande et une fable convenue. Le mensonge règne au bord du Danube. Les princes qui avaient gouYerné par la ruse et par la force, voulaient encore tromper les générations futures. Ils imprimaient des actes frauduleux, destinés à leur faire illusion. Nul historien ne pouvait obtenir communication des pièces véritables ; les archives étaient scellées comme un tombeau. < Les impostures débitées depuis trois siédes, dit le même historien, sont devenues
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immuables, pareilles à des ossements fossiles. La multitude ne coimalt pas autre chose, et s'étonne, s*indigiie même, quand on veut rectifier des erreurs déjà vieilles; il semble que Ton altère la vérité, que Ton dénature les événements par une manie d*innovation, par un hostile et aveugle entraînement ^ • Et, plus loin, il compare les annales officielles de l'Autriche à une fabrique de fausse monnaie.
Si quoiqu'un avait essayé de répandre le jour dans ces léiu-lu es volontaires, de dissiper ces erreui's systénialiqnes, i'inijilacalile censure, (jui opprimait la peiibée en Autriche, eût lail avorUr l'entreprise dès sou début.
Ailleurs, on ne s'oeeupait point, ou on s'occupait néj;li<;i'mnient de ce royaume mystéi iou\. La passion do l'histoire, qui distingue notre époque, ne travaillait pas encore les esprits. Le livre de Schiller consacré à la guerre de Trente Ans, appela le premier, en 1794, l'attention sur l'Autriche, et le drame de Wallenstein augmenta bientôt la curiosité que ce récit avait fait naître. L'flûtoire de la Maison d^Autridie^ par William Coxe (1807), la satisfit jusqu'à un certain point; elle est malheureusement écrite dans un esprit de réaction qui aveugle ou égare souvent l'auteur. Les Français ne pouvaient lire dans leur idiome que des ouvrages fragmentaires et insuffisants, comme YHiêtoiredesBévoluHonêde Hongrie j celle des Troubleg de Hongrie^ et les Mémotree du comte jVtlk». Non-seulement les aut^rs de ces différents écrits n'avaient point eu à leur disposition des pièces capitales, que le gouvernement autrichien dérobait au public, mais ils ne me semblent pas avoir faille meilleur usage possible des renseignements imprimés. Ils n'ont pas lu, par exemple, un ouvrage très-important du cardinal Caratïa, nonce apostolique en Allemagne sous Ferdinand U, ou ils n'en ont point assez tiré parti. Ce volume énorme, intitulé: Germnnia sacra reslaurata -, contient une foule de révélations précieuses sur la politique autrichienne; aux cinq cent quatrevingt-treize pages de texte sont jointes deux cent cinquante pages de lettres, décrets, rapports et autres documents officiels. On y voit partout racontés des faits atroces, pratiquées des mesures violentes et perfides, qui auraient dû éclairer sur le véritable ca-
* Anenmm,
* FnticTort, Idil.
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ractère de la lutte et sur le bot qae poursuivait l'empereur. Je l'ouvre au hasard et ce passage- me toitibe sous les jeux (il s*agtt d'un ordre du prince ooocemaBl les schîamatiques dans les États bérèditaires):
c Le monarque, déclarait, en outre, qu'au fieu d'un juge ou prèvAt, il fidlait établir dans la Gamiole, là Styrie et la Garinthie, un chef militaire qui agirait sommairement contre les prédicateurs que Ton pourrait saisir, attendu qu'on les avait déjà plusieurs fois avertis ; il fallait donc les pendre au premier arbre, sans aucun délai, comme des séditieux, des espions et des criminels, châtier irréinissiblemrnl par la corde leur perversité opiniâtre. De si vij^oureiix décrets amenèrent peu à peu ce résultat, que l'on ne voyait [jIus, dans les trois provinces, un .seul homme infecté d'hérésie, à moins qu'il ne fut venu clandestinement de Hongrie. C es! {pourquoi on lulerdit aux habitants toute relation avec les Hongrois «. v
Se félicitant des rigueurs déployées contre les schismaliques, le nonce ne cache rien, et décrit les scènes les plus odieuses avec une naïveté imperturbable. Un ouvrage du même auteur, Relazione dello stato delV Imperio H dMa Gennania, pubUé d'abord en 1638, était devenu si rare que Ton en connaissait seulement trois exemplaires dans le monde. Il a été réimprimé à Vienne, en 1860, par les seins de M. J. 6. Ifailer. C'est aussi «n acte d'accusation indirect contre la cour d'Autriche, édité pour la seconde fois dans la capitale même de l'emphre.
Mais les renseignements tirés des ardiives de Vienne ont une importance bien supérieure. Léopold Ranke a eu communication d'un certain nombre de pièces, qu'il a utilisées dans son Higteire de C Allemagne à lépoque de la Réformation. Nul homme néanmoins n'a rendu autant de services, sous ce rapport, que le baron Hormayr. iNommé, en ISOo, directeur des aichives de l'État et des archives domestiques des llabsbourgs, il occupa vingt-cinq ans ce poste, où il eut toutes les facilités imaginables pour approfondir l'histoire réelle de son pays. C'était un homme d'une curiosité insatiable, d'une activité toujours en haleine. Une mémoire prodigieuse secondait ses efforts, scellait dans le granit, pour amsi dire, les faits et les dates qu'il recueillait. La nature l'avait
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tellement favorisé à cet égard, que son père ayant fonné une collection de neuf mille portraits^ Joseph Hormayr pouvait débiter Fun après l'autre, et sans se tromper, les noms de tous les personnages, n ssYait par cœur une centaine de drames, dix ou douze mille vers en cÛfTérentes langues, n récitait les trois premiers livres de VÊnéide dans l'ordre naturel de la composition, puis les récitait de nouveau dans Tordre inverse.
En 1838, le roi Louis de Bavière lui propoea de quitter l'Autriche et de venir habiter sa capitale. L'archiviste laborieux, que la cour avait mécontenté, passa la frontière, mais non sans butin: il emportait, comme dépouilles opimes, une foule de notes, d'actes précieux copiés sur les originaux. Une partie de ces documents furent imprimés dans YAruiuaire historique [Taschenbuch fur vaterlxndische Geschichte), qu'il publia durant un espace de quarante-quatre ans. Les autres virent le jour dans ses Anemonen, quatre volumes édités à léna de 1845 à 1847, dans les LeberMlder aus der Befreiungskriege, 3 volumes in-8°, et dans le fragment intitulé : François et Metlernich^ paru seulement après la mort de l'auteur. Son Histoire de Vienne, son Plutarque atUH' , chien volumes), ses Archives historiques (1810-1823), son Histoire du J^rol, son Histoire générale des temps modernes, complètent la. longue série de ses travaux. Ses immenses recherches, la sagacité de son esprit, son étonnante connaissance des hommes et des choses, rendent impossible d'écrire l'iûstoire d'Autriche, et même l'histoire d'Allemagne, sans sa participation. II a malheureusement fiiit usage d'une forme tellement capricieuse, sauvage et embrouillé^ qu'il faut des heures entières pour comprendre et analyser quelques pages de ses livres. C'est un torrent^de science, qui se précipite à travers les abîmes du passé. Quiconque ne l'a point lu, ne peut imaginer une semblable intempérance de mémoire, un manque aussi absolu de méthode, un pareil tumulte d'idées. Chaque flot cependant roule sa paillette d'or : il faut la recueillir, eu luttant contre la fougue et le désordre des vagues.
Pendant les années 1823 et 1824, on voulut débarrasser les archives de Vienne, et on vendit à la livre une masse de papiers que l'on jugeait insignifiants et inutiles. Mais ils contenaient plusieurs pièces capitales. Des fiireteurs les découvrirent, les achetèrent aux débitants qui en avaient fait la première acquisition,
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et ces actes authentiques ont répandu la plus triste lumière sur rhistoire du gouremement autrichien.
Le docteur Ydise, archiviste du royaume de Saxe, dans son énorme travail sur toutes les cours allemandes, et même sur les princes médiatisés, a réuni une foule de documents épars, avec un esprit judicieux, libéral, éclairé, qui donne à sa publication une gi aiide importance. Il méprise la forme, dit-il lui-même, l'art de composer et d'écrire. Il a pourtant, çà et là, d'excellentes inspirations. La curiosité qu'il évciUe ne laisse point d'ailleurs remarquer la négligence du style.
Enfin, quelques panégyristes de la maison impériale, comme Hurler, nous ont fait de sinistres et précieuses révélations. Craignant que des actes de mauvaise mine ne fussent livrés à la publicité sans commentaires, ou avec des commentaires hostiles, ces amis maladroits les ont imprimés eux-mêmes, en y joignant des réflexions qu'ils croient péremptoires, mais qui n'ont aucune valeur. Je me suis emparé des pièces de conviction, et j'ai laissé aux afvocats mercenaires leurs subterfbges et leurs sophismes.
Telles sont les sources diverses auxquelles j'ai puisé. Elles m'ont fourni une histoire vraiment secrète du gouvernement au* trichien, de son ambition déloyale, de ses pernicieux manèges et de sa violence hypocrite. Mon livre ne contient pas une phrase, ni même un seul membre de phrase, qui ne soit appuyé sur une preuve. Le cabinet de Vienne le sait bien, car ses scribes n'ayant pu me réfuter, il a pris, en \ 857 , la mesure grossière d'interdire le Siècle dans loule la monarchie, constatant par cette maladresse l'exactitude de mes renseignements et la fidélité de mes récits.
Le livre que j'offre au public montrera l'origine du système autrichien, la manière dont il s'est constitué, dont il a fonctionné depuis Ferdinand II. Beaucoup de lecteurs seront étonnés de voir jusqu'où il plonge ses racines dans le passé, comme d'apprendre qu'il est parvenu jusqu'à nos jours sans la moindre modification. Le régime infâme sous lequel se débat l'Italie n'a pas été inventé pour elle, ne lui est nullement particulier. Toutes les provinces de l'Autriche ont été successivement ou simultanément traitées avec la même hypocrisie sanguinaire, avec la même stupidité implacable. Les ardnves de l'histoire n'offrent rien de pareil. La démence des empereurs romains pftUt elle-même à cêté de la démence des Habsbourgs.
PRÉFACE
Plus d'une fois, nous avons frémi en écrivant ces pagt>s lugu~ bres. Certes, il vaudrait mieux avoir à conter de nobles actions, à peindre des caractères magnamnies. Tacite a, je crois, exprimé un regret analogue. Nais, quand on fouille les annales de Tkamtnité, on ne rencontre pas souvent des filons d*or. Muse sévère, nnise terrible de riûstoîre, qui promènes la pensée à travers les ruines et les tombeaux, qui parles moins de vertus que de crimes, de sagesse que de passions furieuses, de bonheur que de calamités, de dairvoyance que d'illusions et de folie, longtemps j'ai erré autour de ton tribunal sans avoir le désir d'en approcher. Je racontais les vicissitudes qu'ont éprouvées les heanx-aHs et la liltérature, en examinant de loin, comme d'un sommet paisible, le cours tumultueux des événements, les orages (jui bouleversaient la plaine. Mais il est passé le tein|)S des beaux rêves, des tranquilles études et des contemplations. Un âge sombre, un âge de crises et de douleurs, a commencé pour les peuples : tous les vents nous apportent des bruits de tempéle. Je descends à mon tour dans la région sinistre, et débute, comme le poêle florentin, par le monde infernal. L'Autriche est, bien plus que la Russie, le chef-lieu du despotisme, une geéle funèbre où des nations entières sont mises à la torture, où la force viole tous les droits au nom de la justice, profane toutes les maximes religieuses au nom de la piété, abjure tous les sentiments humains au nom de la clémence. Lkf régne une dissimulation sans bornes comme sans pitié. i*ai reproduit les faits dans un style simple et sévère, je me suis atotenu de dédamations et presque de réflexions, parce que les documents nouveaux dont je me servais ont une éloquence terrible, qui annule toutes les- ressources de Tart faumam, qui domine, comme un tonnerre continu, la voix du narrateur.
N, B. La première édition de cette préface contenait une réclamation amicale, motivée par un passage du livre de M. Michelet sur Richelieu et la Fronde. Notre grand écrivain, qui m'cxborle vivement à poursuivre mes travaux historiques, a voulu fortifier ses conseils d'une approbation donnée aux yeux de tous, et il a imprimé dans son dernier volume, Louis XIV et la révocation de iédit de Nantes : « La politique générab? de ce temps reçoit une vive lumière de i'Uisloire secrète du gouvernement autrkhientpsa'
PRÉFAGË. ?ii
M. Alfred Hichîels. Je Tarais dtée înexaetement dans ma Fronde, ne la connaissant encore que par des articles de journaux et quelques faits (de 1624 ) qu'il doit à llonnayr. Il pai L de la guerre de Trente km et va jusqu'à nos jours. C'est un Iravnil immense et de premier mérite. Nulle part le système de la politique des jésuites n'a été plus savamment exposé et mieux interprété. Il est déjà traduit en anglais, en liollandais, et le sera eu toute langue. »
GHÀPITKË PilËMlEil
L^BMPiMiiB monum u nuoflOBi u poutiquk
AVniGUBIUII*
uoàLutm BIS jisoms m aqtmchi. — nniius nnrfcirrion
Un des motifs priocipaux que les politiques autrichiens mettent en a^ant pour justifier les prodigieuses concessions faites au clergé du pays et à la cour de Rome, c'est la longue et inébranlable fidélité des Ilabsbourgs envers la religion catholique. Leur histoire, dit-on, les engage; si leur piété ne les prosternait pas devant le Saint-Siège, les traditions de leur famille, le respect de leurs aïeux, devraient leur imprimer cette humble attitude. Le jeune empereur suit les traces de Rodolphe de Uabsbourg, de Charles- Quint et surtout de Ferdinand II. Les ordonnances, par lesquelles ce dernier prince inaugura sa lutte obstinée contre la Réforme, ont la plus grande similitude avec quelques articles du concordat.
s UISTOIRS S£CR£T£
Un seul monarque autrichien ne voulut pas subir la domination de Rome. Que la mémoire, que le nom même de Joseph II soient voués à l'oubli !
Ne verrons-nous donc jamais les familles royales abandonner l'absurde principe qui cause ordinairement leur chute? C'est au fond des tombeaux qu'elles cherchent leurs inspirations, quand elles devraient jeter les yeux autour d'elles, consulter les besoins, les opinions, les espérances des peuples, juger le présent et sonder du regard les demiténèbres où s'ébauche l'avenir. Toujours ce \ieux système d'immobilité cadavéreuse ! toujours ce chant sépulcral sous un ciel plein de lumière, en face d'une vie exubérante, au milieu d'aspirations illimitées! Quel ennui 1
Mais, puisqu'on s'autorise du passé de la dynastie impériale pour étendre sur l'Autriche le linceul du moyen âge, la pierre tumulaire des réactions, pour lui dure tout bas : Dors d'un sommeil sans fin, — évoquons-le, ce passé des profondeurs de l'histoire ; voyons par quels moyens la famille de Habsbourg a soutenu, restauré le catholicisme dans ses États héréditaires, par quels moyens elle a essayé de le rétablir dans toute l'Allemagne. La Terreur, dont on parle tant, les représailles et les vengeances populaires, contre lesquelles ou déclame si fort, n'ont été qu'une idylle, un champêtre dialogue, comparées aux violences de Ferdinand U» Il y aurait aussi beaucoup à dire sur Charles-Quint, cet ambitieux sans portée, ce bigot sans cœur, cet insatiable glouton, qui, dans les Pays-Bas seulement, condamna trente mille réformés au supplice, qui faisait enterrer toutes vives les protestantes et fut le digne père de Philippe II. Mais débutons par le véritable fondateur de la politique autrichienne.
Il y a certains hommes, il y a certains événements, qui exercent sur les destinées des nations une si prodigieuse influence qu'on ne pourrait y croire, si clic n'était
évidcnlc et incontestable. Une seule victoire, celle d'IIastings, a livré l'Angleterre aux Norxuands , et , depuis l'année 1066, les familles conquérantes possèdent le royaume; une seule déâiite, celle de Zama, suffît pour précipiter Carlhagc dans cet abime dont on ne sort point. Un seul empereur, Ferdinand H, une seule bataille, celle de la IContagne-Blanche, perdue par les protestants de fiohéme, le 8 novembre 1620, ont diangé complètement le sort de l'Allemagne, ont agi sur elle comme sur un fleuve dont on détourne le cours. En ce moment même, les effets en sont aussi graves, aussi numifestes qu'à l'époque de Wallenstein et de Richelieu. Et comme l'Allemagne joue un r61e immense dans la partie du globe que nous peuplons, toute l'histoire de l'Europe a été modifiée par ses maliieurs. U &ut donc étudier le r^e de ce prince ianatique et la lutte qu'il a commencée, il fiiuten sui^Te les conséquences depuis deux siècles et demi, pour comprendre les annales des populations germaniques et les annales des temps modernes. Bon nombre d'écrivains, Hormayr, EUnke, Yehse, Hurter, Silbert, Westenrieder, ont fouillé en ces derniers temps les archives de la maison d'Autriche, soit pour y trouver des motifs de louange, soit pour éclairer son liisloirc d'une lumière impartiale : ils y ont trouvé une foule de détails précieux que ne connaissait pas Schiller; ils en ont tiré, les uns comme les autres, d'effroyables renseignements.
Dès 1' année 1 520, la Réforme avait pénétré dans les provinces autrichiennes. Charles-Quint employa contre la nouvelle doctrine le fer et le feu. En 1524, il fit décapiter, pour crime d*hérésie, le bourgeois Gaspard Tauber; en 4528, il fit brûler BalthasarHubmayer, professeur d lugolstadt, après l'avoir tenu longtemps incarcéré. Les exécutions se multiplièrent ensuite; mais, comme d'habitude, elles restèrent sans effet.
En 1541, une députalion luthérienne vinl à l'iugue solliciter de l'archiduc Ferdinand I" le libre exercice du cuite évangélique et une complète égalité entre les deux croyances. Parmi les délégués on remarquait plusieurs citoyens de Vienne. La noblesse avait déjà pris l'habitude d'envoyer ses fils suivre les cours des universités protestantes.
Lorsque le traité de Passau eut donné à la Réforme une existence légale et que la paix d'Augsbourg eut confirmé cet acte de justice, la doctrine nouvelle gagna encore plus rapidement du terrain. Devenu empereur, l'archiduc Ferdinand 1", qui avait toujours feit preuve d'une noble impartialité, ne changea ni de sentiments ni de conduite. Il trouvait criminel et iinpolitique d'employer la violence contre les dissidents, de martyriser, de détruire les corps par une prétendue sympathie pour les âmes. Telles étaient ses bonnes dispositions, qu'il essaya de déterminer le souverain pontife, l'opiniâtre Paul IV, à autoriser la communion sous les deux espèces et le mariage des ecclésiastiques. Ayant jugé trop rigoureuses certaines décisions du concile de Trente, il en [ûi Tobjet d'une protestation régulière. Puisqu'on cherche toujours des exemples, voilà de glorieux antécédents que l'empereur François-Joseph aurait pu suivre, en maichantvers la lumière, au lieu de s'enfoncer dans les ténèbres.
Le rapport d'un ambassadeur vénitien, publié par Ranke, nous apprend que les neui dixièmes de la population germanique avaient adopté les prindpes nouveaux, lorsque Ferdinand 1* monta sur le trône, en 1556, et que, dans les États héréditaires d'Autriche, la majorité appartenait également à la communion dissidente. Micheli, autre ambassadeur vénitien, écrivait douze ans plus tard : « On a pris l'habitude de se tolérer mutuellement. Là où les deux cultes sont mêlés, on ne s'occupe guère de savoir qui est prolestant
DU GOUYËRiNËMEIiTj AUTRICHIEN. 5
OU catholique. La même iodulgence règne au sein des hr
milles. Dans beaucoup de maisons, les parents professent une doctrine et les enfants une autre. Les frères ont des (^inions religieuses différentes ; les catholiques et les huguenots se marient ensemble. Personne n*y fait attention ou ne s'en formalise. »
Montaigne, qui visita l'Allemagne pendant l'année 1580, dit en parlant d'Augsbourg : « Les mariages des catholiques aus luthériens se font ordinairement, et le plus désireus subit les lois de Vautre ; il y a mille tels mariages : notre hostc était catholique, sa femme luthérienne. » En Bavière, comme en Autriche, presque toute la noblesse avait adopté le système du libre examen.
Le fils et le successeur de Ferdinand P, Maximilien II, montra une tolérance plus grande encore. 11 avait eu longtemps pour prédicateur officiel un théologien protestant, nommé Pfauser, qui lui enseignait toutes les doctrines de la Réforme. Ce ministre, étant devenu chef de consistoire à Lauingen, dans la seigneurie de Neubourg, demeura en correspondance avec le prince, lui envoya des livres et des rensdgnements jusqu'à sa mort, qui eut lieu cinq années après Tavénement de l'empereur. Dès que Maximilien fut monté sur le trône, il s'empressa d'ouvrir le cachot où languissait le noble et savant pasteur des Frères moraves Jean Augusta, enfermé depuis seize ans pour cause d'opinions religieuses. En 1567, il octroya la liberté des cultes à la Bohème ; l'année suivante, à l'Autriche. Los nobles, qui étaient les chefs du mouvement, obtinrent même le droit d'amener dans Vi^e leurs prédicateurs et d'y fiiire exposer publiquement leur croyance. Tous les discours de l'empereur attestaient ses bienveillantes dispositions; il avait pour maxime : « Dieu seul gouverne les consciences. »
Aussi entretenait-il ouvertement les relations les plus
tf HISTOIRE SECRÈTE
intimes atee les princes lathèriens d'Allemagne, notamment avec Auguste, électeur de Saxe, l'électeur palatin Frédéric ill, le landgrave de Uesse, Philippe le Magnanime, et le généreux Christophe, due de Wurtemberg. Une amitié d'enfenee l'unissait d'ailleurs à celui-ci, car ils ayaient été élevés ensemble dans la ville d'Ins})i uck, pendant que son père y tenait priscmnier le jeune Christophe. On possède encore certaines lettres que lui écrirait Maximilien, lettres où B lui apprend qu'il a d^à lu deux parties des œuvres latines de Luther et cinq de ses œuvres allemandes; il le prie de lui envoyer toutes les publications du réformateur, et aussi les travaux de Mélanchthon et de Brentius, pour qu'il puisse comparer ces ouvrages entre eux.
Une autre lettre, écrite par lui, le 12 février 1574, à son ami intime le général Lazare Schwendi, homme éclairé, de nobles sentiments, est une pièce capitale. Nous la traduisons tout entière.
« Mon cher de SchwendiJ
«r J'ai reçu votre lettre et j'en ai 'pris connaissance. Je
vous remercie vivement de la compassion chrétienne que TOUS inspire mon état maladif. Que le Dieu éternel, dont toutes choses dépendent, me traite comme il le jugera convenable î Les affaires de œ monde vont d'un tel train, que l'on a peu de plaisir et peu de repos : on ne trouve partout qu'obstacles, perfidie et manque d'honneur. Ce ne serait pas un miracle si on en perdait la tète. Combien de pages on pourrait écrire à ce propos!
« Quelle félonie, par exemple, que la conduite odieuse de la France envers l'amiral et les siens M Je ne puis, certes, l'approuver, car j'ai vu avec une extrême douleur que mon
' L'asMtsinat de Coligny et le massacre fiimeux du 24 août 1572-
DU GOUVEHNEMENT AUTRICUIEiN. 7
beau-fils^ s'était laissé entrateer à ce honteux carnage. Je
sais que d'autres gouvernent sous son nom plus qu'il ne gouverne lui-mcnie; cela pourtant ne justifie rien, n'excuse rien. Plût à Dieu qu'il m'eût demandé avis i Je l'aurais conseillé comme un pére; il ne se serait jamais comporté ainsi avec mon assentiment. li a souillé son ccusson d'une tache qu'il aura peine à effacer. Dieu pardonne aux auteurs de ce erime, car j'appréhende fort que le temps ne leur montre Inentét quelle belle œuvre ils ont h\ie\ Vous avez raison de m'écrire que les affaires de i cJij^ion ne doivent pas se traiter avec 1 épée. Aucun homme d'honneur, craignant Dieu et aimant la paix, ne s'exprimera diCTéremment. Le Christ et ses apôtres ne pensaient point comme les persécuteurs de nos jours. Leur seul glaive était l'enseignement, la parole divine et les bonnes actions. Ces insensés, d'ailleurs, auraient dû voir, depuis un grand nombre d'années, combien il SCTt peu d'abattre des têtes et de brûler des victimes. Leur système ne me plaît nullement et je ne l'approuverai jamais, à moins que Dieu n'aill intention de me rendrefou, mallieur que je le prie instamment de m'épargner.
« Pour ce qui a lieu dans les Pays-Bas, je le condamne aussi énergiquement, car on en a trop fait. Je sais du reste ce que j'ai conseillé au roi d'Espagne, et combien de fois je lui ai écrit à ce sujet. On a mieux aimé cependant les avis exprimés en Espagne que mes franches observations. Et maintenant ils sont eux-mêmes forcés de reconnaître leur tort, d'avouer qu'ils ont produit toutes ces catastrophes. C'eût étéfpour moi une satisfaction que ces nobles pays ne fussent point ravagés d'une manière aussi lamentable ; et, quoiqu'on n'ait fait nul cas de mon opinion, que je doive craindre, par suite, de donner des conseils, je ne laisse pas
* Charles IX avait épousé en 1570 la secoade fille de Maiimilien, Elisabeth d'Atttricbe, «ton ftgée de 16 ans.
8 HISTOIRE S£GRÈTE
de dire ce que je pense et d'exécuter mon devoir. Bièa veuille
que mes paroles produisent de l'effet et soient utiles, que l'on s arrête enfin, que l'on se contente du sang versé 1 11 y aurait beaucoup à dire sur ce chapitre et sur d'autres encore.
« Que la France et VEspagne, au demeurant, agissent comme il leur plaira ; elles rendront compte de leurs actions devant Dieu, le juge équitable. Pour moi| je veux, avec son aide, me conduire honnêtement, chrétiennement, comme un homme loyal et sincère. Et, en agissant de la sorte, je m'inquiète peu de ce monde méchnnt et impie.
« J'avais espéré pouvoir me rendre en Bohême, mais les médecins me le défendent, à cause du froid excessif que nous avons cet hiver. Si la grâce de Dieu m'assiste, je ne négligerai point d'y aller pendant les beaux jours. Les affaires de ce royaume ne peuvent rester comme elles sont ; rintérét de la couronne et mon intérêt le plus pressant me commandent d'y mettre ordre. Car je vois Inen ce qu'on fait et ce qui se passe. Recommandons-nous à Dieu, afin qu'il arrange toutes choses dans sa sagesse, au profit de la chrétienté et de nous tous.
e ÊLTÎl i Vienne le 18 février 1574> »
Cette même année, Henri III ayant passé par Vienne, après s'être évadé de Pologne pour retourner en France, Maximilien le dissuada de persécuter les hérétiques et lui adressa une mémorable exhortation : « Il n'y a pas de plus grand crime pour les princes que de tyranniser la conscience de leurs sujets, lui dit-il. Loin d'honorer le père commun des hommes en faisant couler le sang des réfor-
> Eduard Vebsc, GescMcMe des œ&trdàMen Hoft und AdeU, t. Il, p. 230
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DU GOUY£ftKËM£.NT ÂITRICHIË.N. 9
més, ils provoquent le ressentkneni de la justice divine, cl, pendant qu'ils aspirent à gagner dos indulgences dans le ciel} courent le risque de perdre leurs Etats sur la terre ' . »
Ce même Maximâien ayant appris que son fils Rodolphe, plus tard empereur, avait projeté avec quelques Italiens et Espagnols d'assaillir un temple luthérien bâti par le seigneur de Roggendorf, maréchal do la province d'Autriche, lui donna un soufiQet, quoiqu'il fût déjà roi des Romains. Le maréchal, instruit du complot, l'avait révélé luimême au prince, en ajoutant : « Vous devinez, Sire, quels malheurs auraient pu résulter d'une si folle attaque. Les Espagnols et Italiens auraient été probablement égorgés comme des poulets, car presque tout le peuple de Vienne est luthérien, notamment dans la classe ouvrière »
Sous l'empereur Rodolphe, prince bizarre et à moitié fou, qui passait des mois entiers dans le palais du Bradachin, à Prague, sans recevoir personne, les maximes anticatholiques se répandirent plus facilement que jamais. Les seigneurs eroployèient tout leur pouvoir, toute leur influence, pour convertir la population des villes et des campagnes. L'année même où Ferdinand H vint au monde, en i578, son père, l'archiduc Charles, imita l'exemple de Maximilien, proclama la liberté de conscience dans la Styrie, la Carinthie et la Camiole. L'opinion nouvelle était si bien établie, que ses partisans tenaient tète au monarque. La Réforme devenait peu à peu maîtresse du pays, et le moment où l'Allemagne Jouirait eniin de F uni té religieuse semblait peu Soigné* Lorsque Ferdinand il célébra les fêtes de Pâques à 6r»tx, en 1596, il fbl, pour ainsi dire, le seul habitant qui communia suivant le ritcatholique.La ville ne renfermait que trois autres individus de cette confession. Il ne restait dans
• William Coxe, Histoire de la Maixon d'Autriche, ch. xxxvii.
* Gerlacb : TurkUclws jahrbttch, p. 520.
le duché d'Autriche que cmq familles nobles doneurées fidèles à Fancien culte, sept dans la Carinthie, une seule
dans la Styrie, celle des Herberstorfe, qui s'éteignit en 1G29. Tous les droits de coilalion aux bénéfices, toutes les charges importantes étaient entre les mains des no^teurs ; jHresque tous les journaliers receyaient d'eux leur salaire.
Cet immense succès de la Reforme prouvait assurément qu'elle était selon le cœur du peuple, en harmonie avec ses opinions et ses tendances. On aurait dû conséquemment la respecter comme l'expression de la pensée nationale. Mais, pendant que les doctrines nouvelles faisaient en Allemagne d'immenses progrès, un événement presque inaperçu avait eu lieu 9 d'où allaient sortir d'incalculables malheurs. Un petit souffle parti de l'extrême Orient pénétre, pendant la nuit, au milieu d'une ville qui sommeille. Les habitants continuent à goûter un profond repos. Le lendemain, ils agissent comme d'habitude, vont à leurs affaires, poursuivent tours travaux ou leurs plaisirs : rien ne semble changé. Mais, avant la fin du jour, la consternation régne sur toutes les figures, l'anxiété accable toutes les familles. L'haleine douce et lente qui est arrivée dans les ténèbres, qui a enveloppé les maisons d'une nouvelle atmosphère, c'était la peste, cette lille aînée de la mort, la {Jus agile et la plus redoutable de ses auxiliaires. Ainsi se glissa dans l'empire d'Autriche l'ordre de saint Ignace. Ce Ait le 51 mai i^i, date «nistre et fetale, que les jésuites s'établirent à Vienne. Fondée depuis onze ans, leur congrégation ne pouvait encore éveiller l'inquiétude. Ferdinand V leur ouvrit son roTanmepour des motife illusoires, qu'ils ont toujours su exploiter depuis la naissance de leur Compagnie. Les moines astucieux lui avaient persuadé qu'ils étaient d'excellents professeurs, qu'ils rendraient comme teb de grands services. Le décret d'admission s'appuie sur cette idée fausse ; « Bans
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les funestes discordes de TÊglîse et de la nation allemande,
la Société de Jésus enseignera les arts libéraux, les langues, les belles-lettres, la plillosopliic et la théologie, formera la jeunesse à la vertu et aux bonnes manières, attendu que sans persmmes instruites on ne peut maintenir le gouvernement spirituel et temporel, ni môme la profession ecclésiastique; or, non-seulement de nos jours il y a peu de ministres pour desservir les autels, mais en beaucoup d'endroits on ne trouve point de prélats convenables S »
La nouvelle milice apostolique s'installa dans les provinces autricliiennes d'un air humble et modeste. Les pauvres gens n'avaient guère d'ambition ! Us voulaient édairer les âmes sans doute, mais principalement soulager les corps, diminuer les maux qui afiligent notre espèce ; ils se présentaient au vulgaire comme médecins, et possédaient, à les entendre, un spécifique merveilleui, le quinquina, longtemps nommé poudre des jésuites. La peste a^nt édaté, elle ftdlita leur manœuvre. Ils faisaient aussi le métier de répétiteurs, donnaient en ville des leçons particulières, l^eur position était d'abord si peu brillante, qu'ils n'avaient pas même de logb, et demeuraient à Vienne chei les dominicains. Mais leur chef, le père Bobadilla, eut l'adresse de séduire l'empereur, de l'agenouiller devant lui dans le confessionnal. Leur sort changea dès ce moment, aussi bien que leur attitude. L'année même de leur admission, ils élevèrent leur premier collège autrichien, sur l'emplacement du ministère actuel de la guerre, à Vienne : Loyola, qui vivait encore, y expédia hn-mème onse jésuites, d'après le voeu de Ferdinand et l'ordre du aaini^iége. En 1556, ils bâtirent les maisons d'Ingolsladt et de Cologne, d'où ils essaimèrent peu à peu, comme des guêpes avides. L'Autriche, la Bavière, le Tyix)l,
* Hormayr, Anemonen, t. IV, p. 79.
la Franconie» la Souabe, la vallée du Rhin et la Bohème, tentèrent spécialement leur convoitise, ou leur offrirent un
accès plus commode.
Biealôt ils engagèrent leur protecteur Ferdinand à publier qudques édita, à prendre certaines mesures a^nt pour but soit d'arrêter les progrès du schisme, soit de lui arracher ses anciennes conquêtes. Mais les seigneurs qui auraient dû faire exécuter ces ordonnances, ou bien avaient adopté les maximes èvangéliques, ou bien ne pouvaient comprimer la Réforme que dans leurs domaines. Tenue en échec sur un point, et pendant quelque temps, elle prospérait partout ailleurs ; les iiefs de ces princes formaient comme des clairières èparses. Eux-mêmes se lassaient bientôt de la rigueur, et les prescriptions impériales tombaient en désuétude.
Pendant que Maximilien II, Rodolphe II, qui ennoblit plusieurs schismatiques, et son frère Malhias gouvernaient l'Allemagne, les jésuites continuèrent leur travail secret, sans parvenir à de grands résultats. Les Magyars avaient môme obtenu du second prince la liberté de conscience, le 25 Juin 1606, et avaient nommé palatins deux prolestants sous le règne de son successeur; les états d'Autriclie refusèrent à ce dernier le serment d'allégeance, s'il ne leur accordait point l'égalité absolue des confessions ; en 1609, les Bohémiens arrachèrent à l'autorité le même privilège, la forcèrent de légaliser la possession des monuments religieux et des écoles où ils s'étaient déjà établis, et de leur abandonner totalement l'université de Prague. Mais, tandis que le pouvoir était ainsi contraint de fléchir devant l'opinion publique. Tordre espagnol avait trouvé dans le sucoesseur de Mathias un instrument docile, un de ces aveugles ftinatiques dont rien ne trouble la conscience, dont rien n'émeut la pitié. Quoique Ferdinand 11 ne fût pas destiné au trône d'Allemagne, des circonstances heureuses pour lui, funestes
DU GOUVËR.NËMËiNT AITRICUIËN. 15
pour sa patrie et pour l'Europe, firent tmnber entre ses
mains toutes les possessions de sa femîlle et la couronne impériale. Les deux branches aînées des Habsbourgs étant venues à s'éteindre, il se trouva le légitime héritier de leurs domaines, et put compter sur la voix des électeurs. Avec son aide, les jésuites formèrent Taudacieux projet de ramener l'Allemagne du midi au catholicisme et d'assaillir l'Allemagne du nord, pour tâcher de la soumettre à son tour.
Demeuré orphelin à Tâge de douie ans, le jeune prince fut mis par sa mère sous la tutelle de Guillaume V, duc de Bavière, dont elle était la sœur. Les jésuites ne l'appelaient que le pieux duc; sa dévotion était si grande eilecUvemeut, qu'il abdiqua, comme Charles-Quint, et finit ses jours dans un dottre. Il livra aux jésuites son fils Maxhnilîen et le fiitor empereur d'Allemagne. Cinq ans les disciples de Loyola travaillèrent, dans leur collège d'ingolstadt, ces âmes qu'on leur abandonnait, trempèrent, aiguisèrent avec un soin sans pareil les deux ëpées de la réaction catholique. Vers la fin de l'année 1597, l'archiduc entreprit un pèlerinage à Notre- Dame de Lorelte, et, après s'être extasié devant l'image miraculeuse, alla demander la bénédiction de Clément YIU, le même pape qui refusa pendant deux ans d'absoudre Henri IV converti et blània hautement l'èdit de Nantes. Aux pieds de l'ambitieux pontife, le jeune prince lit le serment de rétablir, au péril de sa vie, la foi catholique dans ses États héréditaires, et, s'il le pouvait, dans toute l'Allemagne. Les jésuites devaient seconder l'accomplissement de ce vœu redoutable. Ferdinand avait adopté pour maxime : « Plutôt un désert qu'un pays peuplé d'hérétiques. »
Peu de temps après son retour, au mois de septembre 1598, il se mit à l'œuvre. Il publia en premier lieu un décret dont le pacte signé le 18 août 1855 rappelle certaines dispositions. Cet acte enjoignait aux pères de £unille d'aller
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entendre la messe dans leur église paroissiale» avec toute leur maison, de s*y confesser, d*y communier suivant le
rituel orthodoxe et d'y accomplir toutes les autres cérémonies catholiques. Ordre sévère de jeûner, de £aire maigre aux époques fixées par la discipline romaine. Écouter les minislres hérétiques, travailler, acheter ou vendre les dimanches et les joui-s de féle, lire les ouvrages protestants, réciter ou chanter des satires contre le papisme, était défendu comme un grave délit. Sous peine d'une amende de cinquante ducats, tout imprimé contenant des productions de ce genre devait être remis sans délai aux autorités, qui le feraient brûler en place publique. Due proscription générale frappait les ministres luthériens : s'ils ne quittaient pas le pays, ou s'ils avaient l'audace d'y revenir, on les menaçait d'une prison perpétuelle.
L'édît commandait de fermer sur le champ les écoles héiérodoxes. Pour donner à ses en&nts un maitre particulier, il faTlait le présenter d'abord au curé du lieu et le faire examiner par lui. La même formalité accomplie permettait seule d'obtenir un emploi. Ferdinand rétablissait les anciennes confréries et communautés, l'usage des processions et autres cérémonies publiques. Nul dissident ne pouvait aspirer au droit de bourgeoisie, siéger dans le conseil municipal ou occuper une place dépendant de la commune. Les gouverneurs et baillis devaient surveiller les régences, assister à leurs délibérations et les empêcher de prendre aucune mesin e contre la foi catholique.
Publier un décret pareil, c'était braver la nation ; mais ï'erdinand voulait devenir le Philippe H de l'Autriche. On expédia partout son édit; en quelques lieux on l'aflflcha même sur une potence dressée tout exprès, afin d'annoncer aux contrevenants le sort que leur réservait la clémence de l'archiduc.
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Mais on ne se contenta point d'une vaine promulgation : des moyens énergiques furent aussitôt mis en œuvre, dans le but de Êiire eiécuter immédiatement rcihlonnanoe. On toma des escouades de prêtres et de commissaires impériaux, on leur donna pour escorte trois œnts soldats, lansquenets ou Irabans, puis on les déchaîna sur le pays. Ces bandes sinistres arrivaient inopinément dans les bourgs et les villages; leur chef ecclésiastique demandait aux autorités le nom de tous les habitants. On installait ensuite au milieu de l'église ou sur le marché, selon la température et la grandeur des monuments, une espèce de tribunal : les soldats se rangeaient alentour en demi-cerde. On amenait, on poussait au milieu les paysans efTarës. Le convertisseur impérial débitait alors un discours sur les principes de la foi catholique, et il était réputé convaincre tout le monde. Chaque auditeur, appelé par son nom, devait à Tinstant même abjurer les doctrines hétérodoxes. Une amende, une sentence d'exil ou des coups de bàlou punissaient le i*etus, selon les personnes. La moindre hésitation coûtait souvent deux mille ducats. D'autres individus obtenaient un répit : on leur accordait un mois, six semaines ou un délai plus long; au bout de ce terme, on les questionnait de nouveau, et, s'ils persistaient dans leur croyance, on les bannissait pour toujours, on confisquait le dixième de leurs biens. Il va sans dire qu'on logeait les militaires chez les récalcitrants, et que les hommes d'armes ne ménageaient pas ces derniers.
D'autres rigueurs suivaient ces premières mesures. On démolissait les églises protestantes, on les faisait sauter avec delà poudre, on renversait les murs des cimetières luthériens, on brisait ou dispersait les pierres des tombeaux. Là où la tolérance croissante avait induit à ensevelir les luthériens près des catholiques, on exhumait les corps des nova-
Id HISTOIRE SËCRËTE
leurs, qui souillaient la terre sainte. Dans les villes, on brûlait sur la place publique des milliers de volumes, des bibliothèques etitières. A Graetz, le ministre évangélique ^mon ^usinger et sa femme Ëva, ayant osé soutenir ouvertement la supériorité de leurs principes, furent arrêtés, mis au cachot, puis étranglés pendant la nuit. Des roues et des potences désignaient le terrain qu'avaient proiàné les temples hétérodoxes ^ Schiller a donc commis une grave méprise en louant la douceur de Farchiduc et en affirmant que celte première réaction avait été pure de toute violence.
Les timides Allemands se laissaient endoctriner par la menace, le bâtou et le glaive. A peine si quelques rassemblements eurent lieu, que les troupes béates dispersèrent avec componction.
Pour ne pas provoquer à la fois trop de résistances, d'ailleurs, pour disséminer les colères» le pieux despote n'agit pas simultanément contre toutes ses 'provinces. H débuta par la Styrie, d'où les prêtres et les lansquenets passèrent dans la Carialiiie, dans la Carniolc, dans le duché de Goritz. Quand les commissaires revenaient de leurs expéditions et qu'il était content de leurs services, il leur donnait quelques centaines ou quelques milliers de florins. Entre ces missionnaires belliqueux se distingua surtout l'évéque Martin de Seecau, qui ne tarda pas à obtenir la direction de toute Tentreprise. Il pouvait psalmodier un sermon pendant quatre heures de suite; après quoi l'on corrigeait ceux qui n'avaient pas été sullisamment convaincus et attendris.
L'œuvre de réaction dura cinq années. Presque toutes les grandes familles abandonnèrent un pays ravage par le fanatisme ; elles cherchèrent un refuge dans la Bohême et la
1 J'empniiUe tous ces détails à un pnnégyrislc de l'erdinand If. Voyez Ihuii r Gesdiichle Kaiser berdinands II. und seiner EUeru, t. IV, ch. T»*.». Ce cliai>iirc a qualre>vingts pages:.
Hongrie, où elles préparèrent de formidables insurrections. Panni les fugitife se trouvait le célèbre mathématicien et astronome Keppler.
Ferdinand possédait une volonté inflexible que les jésuites s'étudièrent à endurcir pour en faire une macliine de meurtre. La débauche avait affaibli Tintelligence des Habsbourgs, maïs leur santé ne trahissait point encore les effets de leur violent libertinage. L'archiduc était petit, robuste, gras et sanguin ; il recherchait peu les femmes, ne se laissait entraîner à aucun excès ni dans la boisson ni dans la nourriture. Ses précepteurs lui avaient inspiré une telle vénération pour les membres du clergé, qu'il leur attribuait quelque chose de surnaturel et de divin. « Si je rencontrais simultanément un prêtre et un ange, disait-il lui- même, je saluerais • d'abord le prêtre» » Un curé portant le viatique passait-il près de lui, Ferdinand le suivait à pied, dans la boue, jusqu'au seuil du malade et le reconduisait avec les marques * de la plus profonde piété. 11 accompagnait téte nue, un ciffllge en main, les processions de la Fête-Dieu. Il entendait constamment deux messes les jours ouvrables, et une messe supplémentaire le dimanche. Nul motif n'aurait pu lui faire rompre le jeûne, toucher à des aliments prohibés pendant les époques d'abstinence.
Les jésuites exerçaient sur lui un empire sans bornes : jamais ils ne le perdaient de vue, jamais ils ne lui laissaient la libre disposition de son esprit et de sa volonté. Deux frères de Tordre se tenaient invariablement dans son antichambre : . ils avaient le droit d'entrer chez lui à toute heure, même pendant la nuit, et de lui donner des conseils. Il allait souvent partager leurs repas, écouter les dévotes lectures de leurs réfectoires. Ses directeurs et confesseurs étaient deux jésuites, le père Guillaume Lamormain et le père Jean Weingartner; ces pieux diplomates le guidaient par la
18 UISÏÛIRË SECRÈTE DU GOU VEh.NEME.NT AUTRICUIEX
main, l'irritaient de leurs colères et le pénétraient de leurs
affections. Immuables comme un système, comme les mystérieuses puissances que l'on appelle castes sacerdotales, tribunaux secrets, ordres monastiques, s'inspirant du Dieu terrible de Moïse et non de l'Ëvangile, sans pitié, sans responsabilité, ils méditaient déjà la guerre de Trente-Ans, et n'eurent qu à secouer les plis de leurs robes pour déchaîner sur l'Allemagne des fureurs sanguinaires, qui ont produit la plus cruelle des luttes religieuses.
Après cinq ans de tournées militaires et de sermons impératifs, les sujets de l archiduc tombèrent dans cette prostration morale où jettent infailliblement les réactions victorieuses. Les peuples ont conçu des espérances, formé des plans d'avenir, ont touché la frontière d'une région idéale qui seule est en harmonie avec leurs vœux, qui seule peut les rapprocher du bonheur, et voilà que des sommets du . montHoreb, pendant qu'ils, contemplent la terre promise, on les chasse au fond des vallées ténébreuses, on les pousse en des gorges sinistres, on les parque sur des roches brûlantes 1 Une tristesse sans bornes les saisit. Que feront-ils désormais? Quel but a leur existence? Pourquoi lutteraient-ils contre la mort intellectuelle, contre l'anéantissement moral qui les envahissent? Quels moyens même ont-ils encore pour lutter? Gomme les cataleptiques, ils sentent, ils voient, ils écoutent, ils s'affligent, mais restent immobiles dans leur douleur et muets dans leur désespoir.