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CHAPITRE IX

rflOJET PODK L ASSERVISSLMLM DE LA HONGRIE; l'EMPEIŒUR LtOPOLD I*'.

A la fin de l'année ir)'2(», plusieurs personnages réunis dans le palais Ëggenberg, à Vienne, délibéraient ^ur une grave question. Autour de la table se trouvaient assis Ferdinand II, l implacable dévot, Eggcnberg, son premier minislre, que la goutte et des coliques habituelles empêchaient presque toujours de quitter sa chambre^ si bien que c'était l'empereur qui venait chez lui par un secret passage ; le cardinal Dielrichslein, un des plus ardents ennemis du protestantisme; le comte Ognate, ambassadeur d'Espagne, on, pour mieux dire, secret émissaire de Madrid; i envoyé de Florence, le conseiller intime Ibrrach, et enfin le sombre Wallenstein, avec quelques ofticiers supérieurs. Le problème à résoudre était de savoir quels moyens permettraient de supprimer la Réforme en Hongrie. Gomme on émettait des opinions diverses, le ministre d'Espagne se leva, et d'un air majestueux, débita ces paroles infâmes :

(( Tour extirper de Hongrie jusqu'aux racines d'une opi* nion damnable, mon auguste maître offre par ma bouche de fournir, cette année même et quand on voudra, qua-

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rante mille hommes de troupes d élite, parfaitement armés ; il promet de les entretenir pendant quarante ans. Si on leur

adjoint les Cosaques de Pologne, on sera en mesure d'exterminer celle race perfide, si souvent criminelle de lèse-majesté, si souvent coupable de rébellion envers la puissance impériale, et on préservera pour toujours TAutriche du fléau de ses invasions.

« Vous me dites que les Hongrois sont un peuple courageux, habitué aux armes, redoutable par sa cavalerie légère; que la Turquie, leur voisine, peut sans cesse leur donner des secours. Je réponds qu'il fan! gagner les mahoniélans à prix d'or, les délourner des Magyars et de Bethlen qui les commande, les leur faire même suspecter, et conclure avec le Grand-Seigneur une paix perpétuelle. Tous n*aurez ensuite qu'à imiter la courd'Espagne, qu'à employer les moyens doni elle a fait usage pour obtenir un pouvoir absolu. Envoyez chez celte nation bariiare des gouverneurs étrangers, qui lui imposeront des lois toutes nouvelles et complètement arbitraires, sans qu'ils aient aueuii moyen de recours. Opprimez-les de mille manières ; s'ils adressent des plaintes à la cour de Vienne, on leur répondra que Sa Majesté ignorait entièrement ces vexations et les apprend avec un extrême déplaisir. Les brutes, qui ont la vue courte, croiront l'empereur innocent de leurs maux, et feront peser tout leur ressentiment sur les gouverneurs.

Malgré les réclamations et les périls, que ces derniers poursuivent invariablement rexéculion de leur système, qu'ils emploient tous les artiiices possibles pour rendre les Hongrois comme des insensés ; que des châtiments inouïs punissent la moindre tentative de désobéissance. N'étant point accoutumés à un joug si dur, ayant, au contraire, les sentiments de fierté que donne l'indépendance, les Magyars se soulèveront infailliblement. Ce sera Toccasion, le prr-

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texte attendu pour sévir contre eux ; sans les juger, sans observer aucune forme légale, on leur fera subir de cruelles

lorturcs, on les punira de mort comme criminels de haute trahison. Les corps d'armée, que i on tiendra prêts, envahiront alors le pays : la moisson sera en pleine maturité. On abattra d'abord les tètes des seigneurs les plus illustres et les plus recommandables, qui seraient pour nos desseins des obstacles sérieux. Si les quarante mille hommes ne suiiisent pas,s'ib se trouvaient en péril» le roi mon maître les fortifierait de vingt mille autres, comptant fonder ainsi une paix solide et agréable à Dieu *. »

Ce discours effroyable, qui aurait dù exciter la plus vive indignation, fut accueilli avec transport par rassemblée. Tous les auditeurs s'agitèrent comme une bande de loups et de renards, dont les yeux sont animés par la soif du meurtre. On dressa un pi ocès-verbal de la déclaration que venait de faire l'ambassadeur, et toutes les personnes présentes le signèrent. On s'occupa même sur-le-champ de l'exécution. Wallenstein et Caraffa, espèce d'aventurier napolitain, reçurent l'ordre d'envahir la llongr ie au premier murmure, au premier mouvement populaire. On leur signala, comme une occasion de tumulte, le grand marché qui devait prochainement avoir lieu à Sintau, sur la Waag. Pour peu qu'un désordre vînt à se produire, là où ailleurs, on leur recommanda de cerner la population et de tuer tout individu âgé de plus de douze ans, qui parlerait hongrois; et comme on ne pouvait deviner la date de leur naissance, on les mesurerait avec une aune : ceux qui dépasseraient cette taille seraient impitoyablement massacrés. La bouctierie devait continuer sans relâche jusqu'à ce que tous les hommes puissants et courageux, tous les chefs probables

* On trouvera le texte latin de cette illoeution dans ComéliuSt Hitfûria huH" ffêrioh et dans HtOatii, GachMiU éerMag^ann, t. V, p. i61.

m HISTOIRE SECRÈTE

d'une insurrection fussent tués, bannis, démoralisés ou captifs. Peu importait qu'on iinit par dépeupler le territoire : on y installerait des étrangers d'un caractère humble et docile, comme on avait fait en Bohème, en Moravie et en Silésie, avec l'aide de l'Espagne.

Les jésuites appuyaient ce plan de toutes leurs forces et en pressaient Texécution. Mais les événements ne permirent point à Vempereur de satisfaire leur impatience. Occupé d'une lutte mortelle contre l'Allemagne du nord, la France, la Suède, le Danemark et ses propres sujets, le bon sens le plus vulgaire lui conseillait de ne pas irriter une nation belliqueuse. Elle avait pour défenseur un héros prêt à -seooiider ses ressentiments : Bethlen-Gabor ettrayait la cour de Vienne. L'Europe n'avait pas vu depuis longtemps un pareil chef militaire. Judicieux et brave, prompt et infatigable, éloquent et humain, sobre et fier, aimable, instruit, magnanime, il était adoré des nobles et des paysans, des bourgeois et des ouvriers, mais surtout des soldats, qui l'admiraient comme un glorieux modèle. Bethlen-Gabor avait plusieurs fois secouru les princes luthériens; mais Ferdinand II savait le gagner, avait adroitement conclu avec lui plusieurs traités de paix. L'intrépide capitaine néanmoins sentait toujours son épée frémir dans le fourreau. Le margrave de Brandebourg lui ayant fait don d'une caisse pleine de verrerie précieuse, et lui ayant demandé quel vase il trouvait le plus beau, le prince, qui tenait le coiïre, le laissa tomber volontairement. « Ce n'est que du vérre, » lui dit-il en latin. Et il lui offrit à son tour un sabre avec une poignée d'or garnie de diamants. «Voilà, roprit-il, un joyau qui ne craint pas les chutes. » En 1629, il se préparait à fondre sur l'Âu- Iriche et armait secrètement, lorsqu'il fut pris d'une indisposition. Feignant de vouloir se concilier ses bonnes grâces, l'empereur lui envoya un médecin choisi par les jésuites.

Bellilen-Gabor ne soupçonna point le lugubre docteur, cl sentit tous les jours augmenter son mal. Ce héros, qui avait pris part à quarante-deux batailles sans recevoir une blessure, mourut bientôt des soins qu'on lui donnait

Une cure si adroite et si opportune ne fit pas tomber la Hongrie entre les mains de Ferdinand II. Pendant bien des années encore, on ne put tenter la réalisation du hideux programme. L'Empereur descendit du trône dans le tombeau, Ferdinand 111, son fils, prit le même ciiemin sans qu'une occasion se fût offerte de lancer sur le pays les bandes catholiques, précédant les bourreaux de l'inquisition. L'heure approchait néanmoins où les llabsbourgs, au nom de ce Cbrist qui pardonnait à la femme adultère, qui donnait en exemple le bon Samaritain, allaient employer contre les Hongrois hérétiques la hache et la corde, le feu et le glaive, la roue et le chevalet. Une créature des jésuites, un empereur formé de leurs propres mains, devait porter le sceptre et commander pour leur obéir.

Léopold était né en 1640, et, son frère devant hériter du trône, on l'avait destiné à l'état clérical. Il eut pour précepteur le jésuite Eberhard Neidhard (appelé souvent Nilardi par les bistoriens), que la sœur de son élève emmena plus tard en Espagne, où il devint cardinal, puis grand inquisiteur. Neidhard versa, comme un poison, dans l'âme du jeune prince, la sombre et inquiète bigoterie espagnole; enfant, on l'occupait, pour le divertir, à nettoyer les statues des saints, à élever de petits autels. Mais, son frère étant mort en 1654, il se trouva l'héritier présomptif de la couronne. Son père Ferdinand 111 le fit nommer, en 1655, roi de Hongrie: en 1656, roi de Bohême; il mourut l'année suivante, et Léopold n'eut plus qu'à exercer humblement le pouvoir souvcrain, au gré de ses maîtres.

* Velisc, Oesdtichte des œmreichiachen llofs uiui AUels, 1. 1 Y, p. 71.

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Les jésuites avaient en loi un prince selon leur cœur.

Tous les matins, il entendait trois messes l'une après l'autre, pendant lesquelles il restait invariablement à genom, sans lever une seule fois les ]fenx. Il semblait comme engourdi dans la prière. Par intervalles seulement, il regardait l'un ou l'autre dos livres pieux étendus devant lui sur le sol. Les jours de fête, la triple cérémonie était accompagnée de musique. Léopold exigeait que tous les ambassadeurs y fussent présents. Il y avait de quoi leur feire quitter leur poste, la tâche devenant parfois aci ablanle : ainsi, pendant le carême, ils étaient tenus d'assister à quatre- vingts offices. Des prêtres et des moines abordaientrils TEmperaur, il était respectueusement son chapeau et leur donnait sa main à baiser. Toute sa conduite témoignait d'un llegme imperturbable. Soumis aux volontés du ciel ou aux combinaisons de la fortune que Ton en regarde oonmie les indices, l'Empereur automate ne laissait jamais voir ni trouble ni émotion. Un jour qu'il venait de s'asseoir pour dîner, le tonnerre tomba dans la chambre. Pendant que tout le monde courait et s'agitait, Léopold dit d'un air calme el froid : « Puisque INeu nous donne un signe tellement manifeste que ce moment serait mieux choisi pour le jeûne et la prière que pour les plaisirs de la table, emportez les mets. » Et il se rendit à la chapelle sans terminer son repas.

Sur sa blanche et petite téte de gnome pesait une vaste perniqiic. Il élail très-faible des jambes et paraissait toujours chanceler. Sa taille, au-dessous de la moyenne, la gaucherie de ses gestes, la roideur de ses manières, ne prévenaient point favorablement. Sa mâchoire était si proéminente, sa lèvre inférieuit' ilt'passait tellement la lèvre d'en haut, que ses incisives se trouvaient à nu : exagérée en lui, cette conformation particulière aux llabsbourgs le génaii pour parler, au point que ses discours ressemblaient à un

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grognement. Avec cette bouche difforme, il jouait néanmoins de la fldte, ce qui achevait de le rendre burlesque. Représentez-wus l'étrange grimace qu'il devait Deore. Une barbe noire, mm dair-semée, œuvrait imparMement son prodigieux menton. Il écrivait si mal, que peu de secrétaires pouvaient lire son écriture; quand il adressait une lettre autographe à une tète couronnée, force était d'y joindre une cepie de rîndéchiffirable barbouillage.

La noblesse de cour et les jésuites régnaient sous son nom, expédiaient toutes les affaires. Les conseillers intimes, les officiers du palais et quelques généraux formaient une puissante coterie; mais les confesseurs du prince, Balthazar MuUer et Boccabella, aidés à Vienne par deux cent cinquante jésuites, exerçaient une influence plus redoutable encore. L action politique de l'Empereur se bornait, en grande par> tîe, à signer des actes qu'on lui présentait tout rédigés. Il n'en lisait qu'un très-petit nombre, et corrigeait çà et là une phrase irréguiîère. 11 parafait les autres comme une machine. Dans l'année malheureuse de 1683, où les Turcs assiégèrent Vienne, il mit son nom au bas de huit mille deux cent soixante-cinq pièces officielles.

La citasse, la musique et le théâtre, les curiosités, le jeu et l'art du tourneur avaient pour lui un attrait bien plus grand que les affaires d'État. Il exécutait des coupes d'i- • voire, travaillait même à des montres, à des automates, et aimait passionnément la numismatique. La nature lui ayant donné un certain talent musical, il composait d'une manière agréable. Dans un accès d'admiration vraie ou simulée, son maitra de chapelle lui dit un jour : « Quel dommage qu'au lieu d'être empereur vous n'ayez pas été un simple musicien! — Bah! lui répondit ingénument Léopold, mon 'sort vaut peut-être mieux. » L'alchimie d'une part, la divination de l'autre, occupaient le reste de son temps. Les adeptes du

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grand œiïvre et les tlianmaturges étaient sûrs de trouver en

lui un complaisant auditeur, un patron libéral. Non-seulement il croyait aux prédictions, mais il croyait posséder lui-même le don prophétique. Dans des circonstances trèsgraves, quand il fallait choisir entre la guerre et la paix, il se laissa déterminer par des motifs empruntés au monde des chimères. Les jésuites lui avaient tout appris, excepté Tart de gouverner, pour tenir par ses mains les fils moteurs de la politique. Aussi trouva -t-on plusieurs fois collée aux portes du palais une affiche contenant ces mots : Leopohie, sis Cxsar et non musicuSy sis Cxsar et non jesuila! (Léopoid, sois empereur et non musicien, sois empereur et non jésuitel)

Ce prince confit en dévotion n'était pas belliqueux. Pendant un règne d'un demi-siècle, où il eut à soutenir cinq grandes guerres, à vaincre trois insurrections formidables, il ne se montra jamais dans un camp, il ne parut jamais sur un champ de bataille. Un très-pelit nombre de revues, passées dans des occasions solennelles, suftuent pour contenter ses goûts militaires. La plus célèbre eut lieu en 1665, devant le général Montecuccoli, au moment où allait commencer la première lutte de l'Autriche avec Louis XIY. Pendant le siège de Vienne par les Jnlidèles, le timide autocrate se sauva le plus vite et le plus loin qu'il put. Les jésuites néanmoins, pour récompenser leur élève de son obéissance, l'ont surnommé Léopold le Grand, titre que nul empereur germanique n'avait obtenu depuis Cliaiiemagne.

Regardez maintenant cet homme petit, frêle et Même, aux allures languissantes, coiffé d'une vaste perruque, portant un chapeau qu'ombrage une plume noire, un manteau espagnol, des souliers et des bas rouges, comme s il avait marché dans le sang jusqu aux genoux. Est-ce une apparition? Est-ce une de ces curiosités naturelles que Ton montre

DU GOIVËRNËHENT AUïRiCULËN. 1^

pour de l*argent? Vous seriez tenté d'en rire ou d'en avoh*

pitié. Voilà cependant la créature que le système monarchique et la fiction du droit divin appelaient à gouverner des millions de sujets, dont la fortune seconda toutes les entreprises, qui, d'un signe, devait condamner à mort des centaines de mille hommes bien supérieurs par leur constitution physique et par leur intelligence. Cela rappelle un magnifique passage du vieux Balzac, où la noblesse du style égale l'élévation des idées :

« C'est le moyen de faire souvent injustice que déjuger du mérite des conseils par la bonne fortune des événements. 17e nous laissons pas éblouir à l'éclat des choses qui réussissent. Ce que les Grecs, ce que les Romains, ce que nousmêmes avons appelé une prudence admirable, c'était une heureuse .témérité. 11 y a des hommes dont Ja vie a été pleine de miracles, quoiqu'ils ne fussent pas saints et qu'ils n'eussent pas le désir de l'être; le ciel bénissait toutes leurs fautes, le ciel couronnait toutes leurs folies.

« Il devait périr, cet homme fatal, il devait périr, dès le premier jour de sa conduite, par telle entreprise; la raison concluait qu'il tombât d'abord par les maximes qu'il a tenues. Mais Dieu voulait se servir de lui pour punir le genre humain et tourmenter le monde. Il pensait exercer sa passion, et il exécutait les arrêts de la Providence. Ayant que de se perdre, il a eu le loisir de perdre les peuples et les Ëtafs, de mettre le feu aux quatre coins de la terre, de gâter le présent et l'avenir par les maux qu'il a faits, par les .exemples qu'il a laissés.

« Ces grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été 4M>mposéesdans le ciel, et c'est souvent un faquin qui doit en être TAtréc ou l'Agamemnon. »

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