CHAPITRE XI
EXÉCUTIONS CAPnALBS; MESURES TTRANNIQUES.
Les prétendus coupables furent traduits devant des juges
exceptionnels, arbitrairement nommés par l'Empereur. La commission avait pour président un certain Paul Hocher, qui joua dans toute cette conspiration du gouvernement autrichien un rôle cruel et infâme; on y remarquait aussi un Windischgpîetz; mais aucun de ses membres n'appartenait à la Hongrie, contrairement aux lois du royaume. La charte nationale défendait de citer les indigènes hors du territoire et de faire examiner leur conduite par des étrangers. Or le tribunal servile siégeait à Tienne, sous les yeux de Léopold. La législation du pays se trouvait doiil)lement violée. Quoique les provinces échappées au pouvoir des mahométans fussent inondées de soldats autrichiens» elles rédigèrent une protestation en forme, où elles déclaraient que, tous les droits des nationaux étant méconnus, la sentence n'aurait aucune valeur morale. Les États de Hongrie pouvaient seuls juger les accusations dé révolte et de lèse-majesté. On ne tînt pas compte de cet acte courageux. Zriny, Frangipani et
Diyilizea
UISÏOIKE S£CRÈT£ DU GOU YER.NEMË.NT ALTRICUIËX 147
Nadasty adressèrent à l'Empereur des suppliques pour prouver leur innocence et implorer sa commisération, f-c prince de LobkowiU ae les laissa point arriver à leur adresse ^
Nadasty avait peut-être murmuré secrètement, mais il avait tenu une conduite irréprochable, il avait même secondé le fanatisme de l'Empereur. Dans tous ses domaines il avait persécuté les prolestants, les avait dépossédés de leurs temples et de leurs écoles. On n'avait donc nul argument à faire valoir contre lui. Ses fiefe immenses, ses huit ou neuf millions de fortune, somme considérable pour l'époque, le reudaient seuls criminel. Aussi une question singulière lutelle agitée par le tribunal : les juges n'avouaient pas, ne pouvaient reconnaître le manque absolu de charges k son égard; il avait résisté aux mécontents plutôt qu'il ne les avait secondés; enfin il s'humiliait et sollicitait la clémence de l'Empereur. On lit donc cette demande : — « Est-il Juste et utile de pardonner au conâdwt, au complice d'une révolte, qui non-seulement témoigne du repentir, mais a empêché autant que possible rexccution du projet, si d'ailleui"s l'inculpé possède de grands biens, de nombreux partisans et un renom mérité? »
Ce point douteux fit naître une violente discussion, après laquelle on résolut le pruhlénie dans un sens négatif, à la majorité des voix. L'opinion dominante lut qu'il vaudrait mieux gracier un homme plus coupable, mais moins riche; moins habile et moins influent, qui ne pourrait pas servir de centre et de chef à un peuple séditieux.
Dans cet inique procès, non-seulement on ne confronta pas les témoins avec les prévenus, mais on ne daigna pas même leur dter les noms de leurs accusateurs. Ce fut l'objet d'un nouveau débat au sein de la commission. Les juges
* Franz MTagner, ffùtorte Uopoldi, 1. 1, p. 251. — Fessier, GetehkkU der Vngem.
148 HISTOIRE SLCKÈÏE
les plus acharnés soutinrent que la comparution des témoin»
ne devait pas avoir lieu dans les affaires de haute trahison. Les dissidents invoquèrent les règles du bon sens, le droit naturel. On leur répondit que le droit naturel n'avait jamais été reçu en Hongrie I (Ast contra responsum jus mturx nulh temporein Hutufaria fuisse receptum^.)
La délibération se termina, comme on pouvait le prévoir, par une sentence capitale prononcée contre tous les magnats suspects à la cour de Vienne. Pierre Zriny, enfermé dans un cachot souterrain, essaya de s'évader; mais une servante qui l'aperçut donna l'alarme. On le ressei ra plus étroitement et on le surveilla de plus prés. L'intercession du pape, que les Hongrois avaient obtenue avec peine, échoua contre l'in- • flnence et la volonté des jésuites. La ruine d'un peuple belliqueux était nécessaire à leurs plans; comme les idoles de Tyr et de Carthage, l'ordre attendait ses victimes.
Le soir qui précéda Texécution, Nadasty fut solennellement rayé du livre de la noblesse autrichienne. On le conduisit en voiture, à dix heures, dans l'hôtel des États provinciaux. Un discours lui fut adressé par le gouverneur, qui lui donna d'abord les ûirea de magnat et de comte, mais termina ainsi sa harangue: «Ces qualités précieuses, tu les as perdues, pour jamais; lu n'es plus qu'un trailre, un criminel de lèse-majesté ; domaines, privilèges, dignités, tu ne possèdes plus rien dès ce moment, pas même ton nom, que la famille n'aura phis le droit de porter. »
Nadasty avait onze fils. Le sentiment paternel l'emporta sur tous les autres, et il s'éçi'ia en latin, langue habituelle de l'aristocratie hongrdse: « Vitam^ lumores et bona ioUe^
* An cm on en. t. I, p. l^D. — Yphsi', t. V. p. 212. Les îicles <lc ciH oïlionx procès, cnlouis longlemps dans les archives, oui élr mis au Jour par suili- d uii hasard singulier. Eu 1825 et 1824. on les vcudil coninic pièces du rcbul, aveiàes monceanx de papentMCS» où nn cttricnx eut la chance de les tronrcr
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DU GaUV£Bi\ËMËMT AUTRICHIEN. 149
saUem liberis salva famam. — Prenez ma vie, mes litres et mes biens, mais conservez l'homieur à mes enfants. »
On lui répondit que ses fils seraient appelés désonnais Van CreiU% et que l'Empereur, dans sa haute clémence, leur assignerait une pension alimentaire.
On effaça ensuite son nom du livre d'or ; puis une odieuse et grotesque cérémonie compléta son humiliation. Le questeur le jeta hors de la chambre, un domestique le ponrdiassa le long des escaliers, le gouverneur de Thôtel le fit outrageusement sortir par la porte de derrière. Là, plusieurs membres de la régence l'attendaient avec une voiture, des hommes munis de torches et cinq cents cavaliers. On le mena ainsi à Thétel de ville, où on l'incarcéra pendant que J'on préparait son supplice.
C'était le lendemain, 50 avril 1671, que devait avoir lieu l'assassinat juridique. On prit pour les nobles hongrois les mesures militaires qui avaient précédé, cinquante ans mpûr ravant, la tuerie des nobles bohémiens. Toutes les portos des maisons, toutes les boutiques étaient fermées par ordre supérieur; des soldats gardaient toutes les rues, des patrouilles de cuirassiers y cheminaient pour prévenir le moindre trouble ; à peine lussaii-on drculer de rares habitants.
Nadasty eut la tète tranchée, à dix heures du matin, dans une salle basse de l'hôtel de ville, sans autres témoins que les conseillers municipaux, quelques gentilshommes et l'ambassadeur turc, assisté d*un drogman, qui lui donna toutes les explications nécessaires pour qu'il pût rapporter fidèlement à Sa Hautesse le tragique épisode. La sentence portait que le prévenu aurait d'abord la main coupée ; mais l'Empereur lui avait fait grâce de cette barbare opération. 11 mourut comme un homme qu'un si injuste supplice étonnait encore sous le glaive du bourreau. On laissa le peuple
iiSO HISTOIRE SECRÈTE
examiner le cadavre pendant une heure, ces hideuses scènes étant le spectacle lavoh de la inullilude. £lle vit le prince couché dans un cercueil, vêtu à la hongroise, la téte sur la poitrine, entouré de flots de sang, qui remplissaient à moitié la bière
Au moment môme où la politique impériale le sacrifiait, Zriny et Frangipani étaient exécutés dans l'arsenal de Neu. sladt-la-Viennoise. Le bourreau s'y reprenait à plusieurs fois pour les décapiter ; Frangipani principalement eut à souffrir de œlic cruelle maladresse. Le premier coup que lui donna le maître des hautes œuvres lui ayant abattu l'épaule droite, il ût un effort terrible, en essayant de se relever. Maiis comme il criait : Seigneur Jéms /Texécuteur lui trancha la léle. On les mil l'un et l'autre dans des cercueils enveloppés de drap noir, et on les porta solennellement à la cathédrale, où tout le clergé vint les recevoir, cierge en main. Après qu'on eut chanté Toffice des morts, les deux victimes furent inhumées suivant le rit habituel Frangipani était le dernier membre d'une ancienne famille romaine, qui avait jadis fait monter sur l'échafaud le célèbre C!onradin, le dernier des HohenstaufTen. Il expia, pour ainsi dire, la moi t de ce prince comme une faute originelle.
Deux autres décollations avaient lieu simultanément à Presboarg. André Nagy de Fuged, le plus intrépide des chevaliers hongrois, payait de sa vie son renom glorieux et la rayeui' qu'il causait. François Bon is éprouva le môme sort. Les jésuites avaient obtenu de lui l'abjuration du protestantbme ; quand il eut renié la foi nouvelle, on lui trancha la tète. Ce n'était pas, en effet, une simple persécution rcli-
* Eduuard Vt'liso. (lesdticlite des œstreichisrhe i Hofs. l. V. p. 215 el 214. On inr>ntr(> encore à Vienne le glaive fatal cl le billot sur lequel Na4tas>ly avait posé
s» lèle.
' Histoire des troubles de Hongrie, 1. 1" , p. 209 et 210.
DU GOUVERNEMENT AUTKiCUlISN. 151
gieuse : si le fanatisme entrait pour une part dans la conduite du gouvernemenl autrichien, ses ambitieux projets, son ferme désir de soumettre la Hongrie aux caprices du pouvoir absolu, n'y entraient pas pour une moindre part. On le voyait donc tuer les uns sous prétexte d'hérésie, tuer les autres malgré leur croyance orthodoxe. Ses intérêts politiques, son avidité financière le guidaient seuls ; il multipliait les sentences de mort pour multiplier les confiscations, livrait au bourreau les plus illustres personnages pour détruire des influences. Les deux crimes se prêtaient main forte: la persécution politique facilitait la persécution religieuse» la persécution religieuse &cilitait la persécution politique. Borris marcha vers le lieu de Texécution avec la tranquillité d'un juste, en récitant des prières; Fuged mourut comme un héros qui sacrifie sans regret son existence pour la liberté d'un peuple malheureux.
Tattenbach ne périt, à Grsetz, que le i** décembre 4671 . Cet homme, encore fidèle au mois de mars 1670, mais que l'on voulait perdre absolument, avait été provoqué, irrité de toutes les manières, conduit par la main au bord de labime. On avait envoyé, pour le compromettre d'abord et Taocuser ensuite, un misérable nommé Thurn, catholique ardent, voué à toutes les débauches, criblé de dettes et harcelé de besoins, un de ces hommes qui ont la conscience large comme Fenfer, suivant la belle expression de Shakspeare. Un ex-chapelain de Tattenbach, Michel Ferri, alors pasteur à Graybovu'g, lui servait de compère dans cette œuvre ignoble. Les deux scélérats inspirèrent au comte des démarches am- Inguês, lui firent prononcer des paroles imprudentes, puis'le dénoncèrent et le livrèrent. Pour que la myslitication fut complète, on débuta par emprisonner Thurn avec le seigneur, le mouchard avec sa victime, et par les interroger ensemble. Mais on lâcha bientôt l'agent provocateur, pen-
153 HISTOIRE SëCRÈXë
dant que l'on dressait réchafaud du crédule gentilhomme.
Le malheureux, qui avait imploré la giàce d ètre l'usillé, avait fait partir exprès un courrier pour Vienne. Léopoid lui refusa cette dernière et sinistre faveur. Le bourreau lui donna aussi trois coups avant de terminer son supplice ^
Sur les biens confisqués des victimes le monarque préleva une somme, dont il paya trois mille messes pour le salut de leurs âmes, suivant l'exemple donné par Ferdinand II après regorgement des nobles bohémiens et l'assassinat de Wallenstein.
Les domaines étant grevés de dettes assez nombreuses, on convoqua de toutes parts les créanciers, en leur intimant l'ordre d'apporter leurs titres. On ne voulait pas les satis-. feîre ; bien loin de là, on voulait annuler leurs réclamations, ailranchir les propriétés d'un seul coup et sans dépense. Grandes furent donc leur surprise et leur douleur quand l'agent impérial déclara faillite au nom du gouvernement. Ds croyaient loucher du numéraire, et on ne les avait réunis que pour leur imposer silence, pistolet eu main ^ Quelle scène de haute comédie I
Les fils et héritiers légitimes des magnats décapités furent réduits à la misère. Pour comble d*infortune, on leur enjoignit de porter autour du cou le cordon de soie rouge, qui simulait le passage d'une hache.
Les femmes n'obtinrent pas plus de commisération. La veuve du palatin Wesselenyi fut jetée dans une étroite cellule, où le désespoir et la souffrance domptèrent son courage. Héroïque tant qu'elle avait eu son mari à ses côtés, elle fit retentir sa prison de ses cris et de ses sanglots* Le fisc la dépouilla de ses vastes domaines. Son trésor avait été enfoui
' Antmmie»t u I, p. 1S5.
* Honiuiyr, Anemmient 1. 1, p. iS7.
Dii GOUVERNEMENT AUTRICHIEN. m
dans l'Iiùpital des Franciscains, à Kremnitz ; elle devait le croire en sûreté ; mais son propre chapelain, le père Jean Scbaumbourg, trahit pieusement le secret. De son immense fortune, la prisonnière n'obtint qu'une rente de cent tha- 1ers par mois. La femme de Pierre Zriny, ban des Croates, subit le même Irailement; obsédée par d'affreux souvenirs, elle perdit la raison et mourut bientôt après. Plusieurs autres femmes, plusieurs filles des premiers personnages languirent sous les verrous autrichiens, à Vienne et à Neustadt-la- Viennoise, soit dans les cachots ordinaires, soit dans les oubliettes des couvents.
Le seul homme que le cabinet épargna, ou eut Pair d'épargner, fut le plus compromis, le seul qui eût fait un acte positif de rébellion. Ayant invité Starhemberg, le gouverneur de Tdiay, à un festin, Rakoczy l'avait arrêté, mis sous bonne garde; puis, avec une troupe nombreuse, s'était approché de Tokay, dans l'espoir de s'en rendre maître par un coup hardi. La garnison ne s'étant pas laissé surprendre, la tentative échoua. Une autre expédition du même genre ne fût pas plus heureuse : le prince alla mettre le siège devant le diàteau de Munkacs, où résidait sa propre mère, la veuve Balhory, célèbre par son zèle fanatique pour la cour de Rome. Me ne lui ouvrit point les portes, aimant mieux sa croyance que sa patrie, sa religion que sa Emilie. Rakociy s'adieminait une seconde fois vers- Tokay, lorsqu'il apprit l'arrestation de Zriny, Frangipani et Tattenbach. 11 se jeta aussitôt dans les bras de sa mère, im*. plora son aide et ceUe du général Starhembeiig : tous deux le préservèrent du supplice, mais il dut payer une amende de 400,000 florins, promettre de livrer, autant que possible, les actes de la conspiration, et recevoir dans ses châteaux des garnisons allemandes. Ayant acaqptè, rempli toutes ces conditions, il se crut sauvé ; peu de temps après néanmoins,
il foi firappé d'un mal mystérieux qui remporta. Il laissait
une veuve, fille de Pierre Zriny, et un enfant au berceau : la j
cour les mil hors d élat de lui porter ombrage ^ ^
On ne peut lire sans -indignation les actes des. tribunaux eiceptionnels qui fonctionnaient à Presbourg , Vienne et Leulschau. Il suffisait de posséder une grande fortune mobilière ou leniloriale, d'exercer une inlluence plus ou moins étendue, pour être classé parmi les hommes suspects, pour être incarcéré sous un prétexte quelconque. Les spacieuses prisons de la capitale ne pouvaient plus contenir la foule des gens qu'on arrôtail. En désespoir de cause, ou les logeait j dans les hôtels, avec une escorte de gardiens.
Ceux qui évitaient la mort, qui sauvaient même leurs biens, en abjurant le protestantisme, n* évitaient pas une forte amende qu'on leur imposait.
La cour de Vienne semblait avoir adopté pour régie de ^ conduite ces vers de Corneille :
Au^sitôl qu un sujet s'est rendu trop puissant, Encore qu'il soit sans crime, il n'est pas innocent.
On mit à la torture dans les cachots le pasteur Nicolas
Brnbitz, le prédicateur Drabilzky. Les procès de Gaspard Balloch, Martin Bancliy, George Ghernel, George Sooss, de rintrépide chevalier Szekely, de Bartowitz et de quelques autres luthériens, ont l'air d'une impudente ironie. Ëtienne Katlay, Etienne Tzegledi furent préservés par la peste de la mort sur l'écha^aud. Gontre Étienne Boxa on lit valoir, comme des griefs sérieux, sa haute expérience militaire et le grand nombre de ses partisans ou subordonnés. On viola i
« Mailath : Geschklde der Maf/i/areii. t. V. p. 19 el 20. — Hisloire des IWvo- /utiom de Hongrie, par l abbé Bronner, t. I, p. 275 et 270. La Haye, 1730,
DU GÛUYËR.NëMëNT AUTRlCfllËN. m
les articles de la capitulation faite par le général Starhem-
berg avec François el Klicuiu^ Harkoczy, lorsqne les deux frères lui avaient livré leur château ; les conventions stipulées avec les autres capitaines ne furent pas davantage respectées. Les jésuites ne menaient-ils point cette grande affaire, et ne connaît-on pas leur tortueuse morale, qui est la destruction de toute moralité?
Il fut inutile à Ladislas Fay d'avoir connu, d'avoir traversé les projets de Wesselenyi ; à Ladislas Siemere» vicegouverneur du comté de Zemplin, d'avoir abandonné Rakoczy aussitôt après le manifeste publié par TEmpereur, de s'être joint aux bandes autricliiennes, de les avoir approvisionnées dans un moment difficile, et d'avoir rendu d'antres scrviccîs éminenis. Pouvait-on leur pardonner leur richesse'/ Pauperes fiant et exigui^ répétait le cabinet de Vienne à ses agents.
Le résultat suprême auquel on voulait arriver, c'était de
détruire la constitution magyare. Aucune violence ne fui épargnée pour atteindre ce but. Le prince de Lobkowitz avait été muni à cet effet de pouvoirs sans bornes. Ses férooes lieutenants ne le secondaient que trop bien. Spantkau, Spork, Heister etKoppvon Neuding poussaient le zèle jusqu à la fureur, luttaient d'activité dans leur cruelle besogne. Les arrestations des magnats, des seigneurs, des chevaliers, des pasteurs protestants, les sévices, les fausses accusations, les rapines et les meurtres paraissaient être pour eux un divertissement. Le dernier capitaine faisait pendre et empaler avec une sorte d'ardeur fiévreuse et d'inspiration sanguinaire ^ Plus de trois cents nobles et une foule de prêtres schisma tiques étouffaient dans les cachots de Presbourg. On traitait comme rebelles tous les membres de l'Église réfor-
SiiniMiy, Notiee hUtorique wr te emté île Zemplm, p.
mèe. Les jésuites et leurs créatures ne laissaient aux protestants aucun répil. André Szirmay fut traduit en jugement pour avoir dit qu'il fallait éviter les renards de Loyola. Des motifs aussi frivoles étaient regardés comme suffisants pour légitimer toutes les rigueurs, sentences d'exil, confiscations, emprisonnements perpétuels et supplices.
Le comte Jean de Roi liai et Goltfried de Heister siégeaient à Presbourg, en qualité d'arbitres souverains : ils avaient ordre de procéder sommairement, d'éviter les lenteurs juridiques; Tédit portait quils émissent à punir les conspirateurs sans observer aucune forme légale. Parmi les prisonniers, beaucoup achetèrent du tribunal même leur élargissement ; la plufnrt d'entre eux et tous les contumaces perdirent leurs biens, furent condamnés à Texil; d'autres frappés d'une sentence qui les retenait pour la vie au fond de leurs cachots. Une multitude de pasteurs réformés, vendus cent cinquante livres par tête, allèrent ramer sur les galères de Venise et de Naples, ou travaillèrent, en Hongrie même, aux fortifications des citadelles. Un certain nombre périrent par le glaive du bourreau. On pendit un vieillard de quatrevingt-trois ans, Nicolas Ihabicius, pasteur à Varanno, pour avoir publié un livre de prophéties intitulé : La lumère m milieu des ténèbres. On lui coupa la main droite avant de rétrangier, puis ou brûla son cadavre sous le gibet avec ses prédictions; ignoble et inutile cérémonie.
Un décret du 6 juin 4671 trahit enfin ouvertement les intentions de la cour. L'Empereur y déclare que la force des armes l'a rendu maître absolu du pays. La charte nationale est par suite déclarée nulle ; la volonté du prince sera désormais la seule loi. Les troupes occuperont militairement les forteresses, les villes et même les bourgades ; les habitants logeront les capitaines et les soldats, leur fourniront de la lumière, du bois, du sel, de la paille, du foin et de
bl GOUVERNEMENT ALTUICIIIEN. 157
lavoine. Les hommes de toute condition, nobles, bourgeois ou campagnards, devront payer dorénavant des taxes personnelles, et les taxes désignées sont énormes ; des impôts également lourds frappent les objets de consommation.
L'évèque de Waitzen, les archevêques de Gran, de Colocza, de Neitra (ce dernier, Thomas Palfly, était chancelier de la province), adressèrent à Léopold les observations les plus pressantes et les plus courageuses \ Le prince demeura sourd comme une machine politique montée secrètement par d'habiles mécaniciens. Trente mille lansquenets, répandus dans toute la Hongrie, étouffèrent les plaintes, comprimèrent r indignation, tirent régner la terreur et la servitude sur un sol qu'elles n'avaient pas encore prolané.
* La lettre du c'.ei^û hongrois est pleine d éloquence; nous ne la citons point à cause de sa longueur, mais on peut la lire dans Nailatli, t. V^ p. S3 et auifante».
CUÂPIÏUË XII
LA HONGRIE AU PILLAGË ; DllAGONNADES ET LES CONVERSIONS FORCEES.
Toutes ces mesures étaient ou dii octement prescrites, ou tacitement approuvées par Léopold. Comme les bêtes feuves, dont les yeux somnolents ne s'animent qu'à l'idée du meur- .
tre, riùnpereur ne s'éveillait de sa léthargie habiliiclle que pour prendre des résolutions violentes, pour donner des ordres sanguinaires, il frappait alors dans ses mains, disaitil lui-même, et les têtes sautaient. Il y avait d'ailleurs en lui, comme chez tous les princes autrichiens, une atfectation de bonhomie et de paternité, que le baron Uormayr compare aux gémissements des crocodiles sous les roseaux des fleuves. Le 22 mars 1670, il écrivait : « Les affaires de Hongrie vont bien ; je prolilorni de la circonstance et organiserai autrement les choses dans ce pays. » L'ordre ultramonfain qui le menait en laisse, qui ne respectait ni les lois divines ni les lois humaines S employait d'ailleurs toutes les ruses , tous les mensonges poui l'intUiencer. Un hùtel , qu'il se taisait bâtir, ayant été dévoré par les tlammes, on attribua l'incendie aux Hongrois et aux juifs. En nettoyant la
Omnia fere gererentur cleri, jura humana et diviiia juxta temnentis et violantis, nutu, conrilio, arbilratu. {Hittoria Eeck^ evangeliesB in Huaga~ " rte, p. 35.)
fontaine du palais, on y trouva plusieurs charognes : n'était-îl pas évident que les Magyars les y avaient jetées pour
empoisonner la famille impériale? Le manque de récoltes, la cherté des vivres, la moilalîLé croissante provenaient d'eux seuls, étaient des punitions que leurs damnables maximes attiraient sur FAutriche. On laissait doncles capitaines allemands violer toutes les règles derhumanité. Non-seulement le général Kopp faisait empaler, comme nous l'avons dit, les réformés du sexe masculin, mais les femmes, les enfants périssaient dans le même supplice. Un rénégat français, le comte de Souches, qui avait si héroïquement défendu la ville de fhùnn, imaginait toutes sortes d'inventions pour accroitre les souffrances et prolonger les tortures des victimes ^ Oubliant sa foi première, il noyait sa gloire dans le sang des malheureuses créatures. I/C peuple affirmait que Helzébuth s'était emparé de son Ame dès ce monde, et, suivant une légende, on ne put chanter la messe des morts prés de son cercueil. Les juifs furent expulsés ; on en décapita plusieurs et on démolit toutes leurs synagogues.
Et saint Paul qui faisait de la charité la première des vertus chrétiennes I
A ces affreuses violences se mêlaient des scènes ignobles, de comiques et abjects débats. Les traîtres, les dénonciateurs, les agents de la tyrannie imp»'Tiale se disputaient bassement les dépouilles des opprimés, les faveurs de la cour. Les archives de Vienne fournissent à cet égard de curieux et tristes renseignements. Georges et Michel Bon, par exemple, se plaignent au grand cliancelier llôcher de n'avoir encore reçu que cent ducats, pour avoir livré les secrets de Wesselenyi et engagé l'évéque de Waitzen à détruire un mémoire que le palatin avait l'édigé
* Jbteaunim, 1. 1, p. 123.
160 HISTOIRE SECBÈTK
peu de temps avant sa mort. Les frères Nagy témoignent un mécontentement analogue. La veuve de Pierre Zriny
accuse le moine Augustin Forstall, que nous avons vu député par le ban des Croates vers le prince de Lobko^vitz ; elle lui reproche d'avoir calomnié, trahi et volé son mari d'abord, son Irére Frangipani ensuite. Une clameur générale s'élevait contre les impostures, contre les déprédations de Thomas Paltïy, chancelier provincial, el de sou auxiliaire Adam Forgats. Eh bien ! celui-ci dénonce son camarade de pillage, dans une lettre fort longue adressée à un membre du conseil secret, Albert Zinzondorf. Il assure (juc Paliïy invente des griefs imaginaires pour avoir le droit d'étendre partout ses rapines! On lui avait fait à lui-même des promesses que Ton n'a pas tenues. Comment veut-on qu'il vive, et el quelle figure veut-on qu'il fasse, puisque les Turcs se sont installés dans sa maison? Ce drôle donne à l'Empereur les conseils les plus pernicieux ; il nous apprend que beaucoup d'individus, absous par les tribunaux persécuteurs, n'étaient pas mis en liberté, à cause de leur fortune ; on les tratnait de prison en prison, à la suite des commissaires; on leur enlevait une partie de leurs biens, et on les forçait d'échanger des domaines importants contre de moindres propriétés. Les généraux ne se comportaient pas avec plus de retenue ; ils prenaient pour eux les maisons de ville et les maisons de campagne, faisaient main basse sur l'orfèvrerie, sur les voitures et les chevaux, sans parler du numéraire ; c'étaient des loups ravisseurs, qui ne laissaient échapper aucune proie. Le père jésuite Cornélius Gentilolti se désole de ce que les espions domestiques employés par lui pour surveiller Zriny et Frangipani ne sont pas encore récompensés.
Ainsi ces bétes dévorantes s'attaquaient l'une l'autre, ainsi la cruauté se trouvait, comme d'ordinaire, jointf à la bassesse, la cupidité à la trahison, une vanité maladive à une
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impudence sans bornes ! Les oppresseurs s'arrachaient nonseulement les dépouilles, mais en quelque sorte des lambeauic de leurs victimes.
Les Magyars néanmoins ne sont pas, comme les Allemands, un peuple timide, facile à décourager. La tyrannie ne pourrait s'établir chez eux sans alternatives de succès et de revers. Au moment mémè où le despotisme germanique semblait pousser en Hongrie de profondes racines, un point noir se formait à l'horizon, qui devait un jour déchaîner sur les envahisseurs une effroyable tempête, ébranler la maison d'Autriche jusque dans ses fondements.
Parmi les lioinmes que poursuivaient l'ambition et la perfidie impériales, se trouvait le palatin du comté d'Arva, Étienne Tékéli. Assiégé dans son château fort par les généraux Spork et Heister, il tomba malade pendant le siège et comprit bientôt que toute résistance serait inutile. Voyant la fortune le trahir et la vie Tabandonner en même temps, il ne songea qu'à sauver son fils. Le jeune Émeric, alors flgé de treize ans, fut habillé en pauvre villageois et confié au dévouement de deux gentilshommes. Ceux-ci le conduisirent sans mésaventure au château de Likava, dans le comté de Lipto. Trois jours après cette évasion, le chef des montagnes expirait, croyant son héritier hors d'atteinte et consolé par cette «croyance. Le général lleister prit possession du manoir, tandis que le général Spork se mettait à la poursuite du fugitif. Il arriva sous les murs de la forteresse où il avait cherché asile, bien persuadé que, pour cette fois, il le tenait. L'enfant lui échappa de nouveau déguisé en jeune Polonaise, et traversa le camp autrichien. 11 finit par atteindre la Transylvanie, ce lieu de refuge, celte citadelle de granit et d'argile construite par la nature en faveur des Hongrois persécutés.
Or, r adolescent aux lèvres roses, à l'œil ingénu, qu*on
i6S HISTOIRE SECRÈTE
faisait passer pour une jeune Polonaise, c'était le futur vengeur de ses compatriotes. Tous les périls s'éloignaient de sa téte, atin qu'il pût un jour accomplir de sanglantes rejHrésailles. Il devait amener sous les murs de Vienne deux cent quatre-vingt mille hommes, porter à la maison d'Autriche des coups si terribles, qu'elle aurait depuis longtemps disparu, sans une de ces chances merreill^ises qui l'ont toujours sauvée, qui la protègent contre ses fautes et ses crimes, et par leur nombre, par leur retour perpétuel, forment le prodige le plus étonnant de i liistoire.
Pendant que le jeune comte grandissait sous la protection de Némésis, la cour impériale gagnait du terrain et fortifiait t liaque jour son despotisme. Bon nombre de protestants disparurent à jamais dans les cachots de la Bohême. Celte province, jadis libre et florissante, où débordait l'activité morale et matérielle, était habitée maintenant par une population d'esclavcs5 si pauvres, si sombres, si muets, si désolés qu'on pouvait tout se permettre chez eux, y ensevelir toutes vivantes les personnes dont on voulait se défaire.
La crainte des Turcs modéra seule, pendant quelque temps, l'impatience tyrannique du prince et des conseillers en robe noire. On appréhendait toujours qu'ils ne s'enten- ^ssent avec les mécontents. Après trois années de siège, Candie venait de tomber entre leurs mains, et ils pouvaient disposer de leurs troupes. Ils faisaient d'ailleurs de mystérieux préparatifs, dont on ne connaissait pas le but. Ces armements se tournèrent contre la Pologne, où Jean Sobieski reçut les envahisseurs à la pointe de l'épée. Sans inquiétude désormais, Léopold ne garda plus de ménagements.
Le système de conversion pratiqué en Autriche fut dés lors appliqué en Hcmgrie. Les jésuites, qui avaient inventé cette méthode, la jugeaient excellejite et ne voulaient point s*en départir. Les pérégrinations armées commencèrent le
1)U tiOlV£R;>i£M£NT ÂUTRlCUiËN. m
2 juin 4672, époque où Louis XIV envahissait la Hollande, avec rintenlioa delà soumettre au pape. Les semioiiaires catholiques se répandirent dans les provinces magyares, pour éclairer les âmes par des moyens plus dignes de Tibère que du juste mort surla croix. Szeleptsenyi, archevêque de Gran, l'archevôquc de Colocza, Léopold RoJonicz, évôquede Neustadt-4a-Yiennoiseetprésidentdu tribunal réuni àPresbourg, l'évéque de Gfocswardein et Févèque d'Erlau montrèrent surtout un ardent prosélytisme. Trois ou quatre cents dragons escortaient chacun d'eux, muais d'arguments peu chrétiens, mais irrésistibles, et une escouade de jésuites les suivait partout. Aussitét qu'ils arrivaient dans un pays, on réunissait de force tous les habitants, un jésuite psalmodiait ou déclamait un sermon, auquel les sabres nus des trabans prêtaient une éloquence militaire; pour péroraison, les soldats armaient leurs carabines, et les pauvres vilUgeois, réputés convaincus parle talent de l'orateur, devaient abjurer, séance tenante, les doctrines do la Réforme. Les ulti^amontains opéraient ainsi de nombreuses conversions; qui peut en douter? Quel triomphe de propager si rapidement leurs maximes, et comme ces changements d'opinions, comme cette piété catholique devaient ê(re sincères! Bannis à perpétuité, les récalcitrants allaient cherclier un asile dans la Transylvanie et dans l'empire turc, pù les Infidèles les traitaient moins durement que les apôtres de Rome. Tous leurs biens devenaient la propriété du fisc, cela va sans dire. Quant aux édifices religieux, temples, écoles, presbytères, construits par les protestants à leurs , frais et avec Tautorîsation de l'assemblée nationale, on y installait des jésuites, comme en pays conquis.
Les magnats et seigneurs orthodoxes secondaient ces gêneuses expéditions, entreprises pour le salut des flmes. Dans tous leurs domaines, ils enlevaient aux réformés leurs
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temples et leurs écoles, chassaient les minisli es, les instituteurs, ou les jetaient dans des cachots, s'emparant avec une pieuse sollicitude de leurs propriétés, de leurs fonds et de leurs meubles.
L'hypocrisie se mêlait, comme toujours, à la violence et à la rapacité. Un jésuite nommé Kellio écrivit une brochure pour justifier l'invasion apostolique, et eut Teffrontene d'attribuer son libelle au secrétaire d'un archevêque, Jean Lapsansky. Un autre essaya de démontrer que toutes les lois, que toutes les chartes hongroises n'avaient aucune valeur, ne devaient pas être respectées. Un troisième voulut donner le change à l'opinion publique de l'Europe; il tâcha de faire croire que la Hongrie ne soufliait pas pour cause de religion, mais était simplement cliàtiée comme rebelle ^
Dans les villes, on armait la population cathotique pour seconder les troupes, et Ton prenait possession par la force des temples luthériens et calvuiistes.
Si les dissidents refusaient d'ouvrir les portes, on les enfonçait; à Presbourg même, on employa cette méthode persuasive. Deux cents hommes convaincus s'étant réunis dans une église pour la défendre, on ordonna de faire jouer contre eux l'artillerie du château : cette menace abattit leur résolution. A Kaschau, le pasteur n'ayant pas voulu donner la clef de la cathédrale, magnifique monument consacré à sainte Elisabeth, l'évéque d'Erlau, qui dirigeait avec ses chanoines la mission guerrière, commanda de briser les portes. Les menuisiers, plus calmes, témoignèrent de la répugnance. Pris alors d'une soudaine fureur, un chanoine se précipite sur l'un d'eux, lui enlève sa hache, et attaque les
< Voici le tilro de ton opiucnle : Extraelîu brepit et veruêt que cmulidê demorulratur acalholicorum prseâkantium e regno Hmgarix proscriptianem et
degradationem factam esse respecfu rebellionis, non Mtem reHgionit; Tyr^ navix, 1675. C'c^^l uu ui-i^de troulc-cin<{ pages.
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panneaux, fait voler des éclats de bois eu criant de toutes ses forces : « Imitez mon exemple l A bas l'hérésie luthérienne! » On l'imite, ai effet, et les coups de cognée font retentir le lieu saint, où les fanatiques entrent bientôt comme dans une ville assiégée.
A Komom, le zélé des prêtres catholiques se laissa emporter plus loin encore. On saisit le pasteur réformé Jean Szaki, homme doux et innocent; on lui rasa d'abord la tète par manière de plaisanterie, après quoi on le lit rôtir devant un fen modéré, en lui lardant le corps de petites flèches qu'on avait enduites de poix et de soufre ^. Les Hurons n'eussent pas fait mieux.
Si la résistance était parfois énergique, doit-on s'en étonner? George Barsonyi, évéque de Groswardein, et son frère Jean, protonotaire du comté de Neitra, ayant assailli avec quatre cents dragons un district du comté de Thurocs, les paysans se soulevèrent, mirent les Croates en fuite, arrivèrent jusqu'aux deux prélats, étendirent roide mort le prono* (aire Jean, et auraient de même tué l'évéque, déjà blessé en plusieurs endroits, si le pasteur protestant Daniel Kermann ne l'avait abrité de son corps et ne lui avait sauvé la vie. Les prêtres catholiques ne montraient pas autant de générosité, eux qui guidaient les bandes impitoyables de la réaction.
Ils n'épargnaient môme aux dissidents ni les humiliations, ni les avanies. Le 18 juin 1672, les sectateurs de la Réforme durent assister, avec leurs corporations et sous les bannières de leurs métiers, à la brillante procession catholique organisée par l'archevêque de Gran.
La persécution politique suivait pas à pas hi persécution religieuse. On se servait du désespoir manifesté çà et là pour
* Fesalfir, Getddeàte ier UngerUt t. IX, p. 137. Ce fût «t prouvé par un gnnd nombre de tétoo^nages.
donner quelque vraiseml^laiice à la fausse imputation de ré- 'volte^ si cruellemenl exploitée contre la Hongrie. En 167Î2, le conseil impérial résolut d'abolir offîciellement la dignité de grand palatin, abolie déjà de fait. Cèlui qui en était re- ■vétu exerçait une autorité incommode pour le despotisme autrichien. La mort seule la disait cesser, ou une condamsation devant les tribunaux du pays» condamnation trènli^ ficîle à obtenir. On jugea donc opportun de remplacer ce magistrat électif par un gouverneur dépendant et révocable, de lui adjoindre une chambre souveraine, composée de huit conseillers et de deux secrétaires, qu'il présiderait et ipii tiendrait lien de la diète nationale. Jean -Gaspard Amprângen, Hongrois de naissance, prince du Saint-Empire et grand niaitre de TOrdre teutonique, obtint là préférence du gou^^ vemement. On estimait que ison origine le rendifait moiss^. odieux aux populations. Le 25 mars 1675, il fut installé à Presbourg. C'était un homme dur et sanguinaire, comme les aimaient Léopold et les jésuites. Peu lui importait d'opprimer ses compatriotes, pourvu qu il s'assurât les fiiveurs de la cour. Chef religieux et guerrier, il mftniait tantôt le sabre, tantôt le gou|)illon, et convenait sous tous les rapports à un ordre ambitieux, à un prince déloyal, qui n'épargnaient pas plus le sang que l'eau bénite.
Dés son arrivée, le sort de la Hongrie empira. Tous les luthériens et calvinistes furent désarmés. Chaque bourgeois protestant dut recevoir, nourrir dans sa maison trois ou quatre soudards allemandAi c'est-à-dire loger des maîtres impérieux; On révoqua de leurs fonctions les échevins qui n'étaient pas catholiques, et on leur substitua des hommes bien pensants. A Karchau, on emprisonna les membres de l'ancienne municipalité jusqu'à l'élection d'une nouvelle régence. Les libertés communales périssaient partout, en môme temps que la liberté religieuse et la liberté politique.
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Mais c'était principalement contre les ministres et instituteurs réformés que Ton s'acharnait. Ceux de Prcsbourg, jugés en mai 167*2 par la commission impériale de ïyrnau, furent condamnés à mort.
Trois chefe de consistoires, avec les anciens et quelques pasteurs des coiiilésde Zolls, Tliuiocs el Liplo, piirui eiit en septembre 1673 devant le tribunal excepliomiel de Piesbourg. George Szeleptsenyi, archevêque de Gran el lieutenant du royaume, gouvernait le sinistre aréopage. Les inculpés durent renoncer par écrit à leur ministère, promettre de n'entretenir aucune relation avec les séditieux, ou quitter le pays dans les quinze jours.
Enfin, tous les pasteurs, maîtres d*école et chantres hérétiques furent sommés de comparai Ue à Presbourg, le 5 mai 1674. L'archevêque de Gran présidait encore le tribunal, formé de vingt-trois membres. Ils avaient eux-mêmes instruit Tafiaire, fknlaiait la parole comme accusateurs et devaient décider comme juges ; tous catholiques, tous dévoués au gouvernement, ils souillaient dans la même trompe, pour employer l'expression d'un auteur latin. Ceux qui ne se présentèrent pas furent condamnés instantanément, et l'on mit leur tête à prix. Quatre cents mallieureux obéirent au décret ^ On leur reprocha des crimes sans nombre ; mais les principaux dieis d'accusation leur imputaient d'avoir . n^Ugé le culte des saints, offensé la Vierge Marie en la comparant à leurs viles épouses {fœdis uxoribus suis), foulé aux pieds le saint -sacrement et le vénérable corps de Jésus, fomenté une révolte par leurs discours, violé ainsi les dioits du souverain. L'orateur les divisait en deux dasses : les criminels d'Etat, contre lesquels il demandait une sentence de mort et de confiscation; les sacrilèges, qu'il estimait dignes
' Erat vero eorum numerus 400, (fuanqaaiii advenarii non nUi 250. faiste ntendant. {Si$t4tria Eeele^ evmtgdim m BuagarO, p. 90.)
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de périr dans les Aainmes, après avoir eu les pieds et les mains coupés. On tâchait d'appuyer le grief de conspiration sur des lettres fausses, censément adressées par Êtîenne Wiltriyedy de Musai, l'une à Nicolas Bethlen, en mai 1669; la seconde, à Ambroise Keczer, iamilier de la. maison Tékéli, le 30 décembre de la même année, toutes deux datées de Presbourg. Quoique l'on n'eût pas d'autre preme, quoique Etienne Witlnyedy et Ambroise Keczer fussent à peu près inconnus, même de nom, à tous les ministres ; quoique le fabricateur des lettres eût trahi son secret en désignant les pasteurs évangélîques par le nom de fMrédieants, dont les luthériens ne se servent jamais pour désigner leurs chefs spirituels ; quoique les lois magyares défendissent de condamner sur le témoignage d'un seul individu, comme leur sort avait été fixé d'avance, on les déclara coupables de lèse* majesté. Le tribunal les pressa même de reconnaître leur faute et de solliciter leur pardon. Mais, ne pouvant obtenir d'eux qu'il calomniassent ainsi leur propre innocence, on leur présenta deux lettres réversales, l'une desquelles devait être signée par ceux qui voulaient demeurer dans le pays, l'autre par ceux qui préféraient aller vivre en exil. Les deux actes avaient cela de commun que Ton s'avouait criminel d'État, en y apposant son nom, et sujet aux peines portées par le code. Les deux catégories d opprimés acceptaient des conditions différentes. Les uns juraient d'abandonner leurs jTonctions religieuses, d*ètre fidèles au prînce et de révêler toutes les machinations de ses ennemis : ceux-là obtenaient la faveur de rester sous la main de leurs tyrans. Les autres promettaient de quitter le pays avec leurs familles et leurs bagages, dans un laps de quinze jours, et de n'y jamais rentrer. On leur délivrait aussitôt un passe-port.
Une centaine de religionnaires, pour éviter de plus grands malheurs, signèrent l'un ou l'autre des actes perfides, mal-
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gré le témoignage de leur odnscience. Mais le reste, comp^ tant sur la pureté de leur cœur et sur la protection divine,
ne voulant point renoncer à leur ministère et paraître approuver, quoique indirectement, la ruine de leurs temples, TaboUtion di leur culte, repoussèrent toutes les instances, bravèrent toutes les menaces. Us se fiiisaient illusion sur le caractère de leurs juges. Ces valets impitoyables, qui prétendaient soutenir la cause de Dieu, prononcèrent un arrêt de m<Mrt contre les pasteurs, le 4 du mois d'avril ; contre les autres prévenus, le 6 du même mots.
In reste de pudeur empêcha néanmoins d'exécuter la sentence : on retint à Presbourg les dissidents et on leur octroya un nouveau délai pour signer les déclarations. Comme îk persistaient dans leurs relus, quatre ministres et un instituteur furent conduits à la citadelle, les mains chargées de fers, pour intimider leurs campagnons. Cet acte de rigueur n'ayant produit aucun e£fet, on sépara les luthériens et les calvinistes, et on les dispersa dans les prisons de six forteresses. Ils y furent traités plus durement que les assassins et les voleurs. On les accablait de travaux pénibles ou rebutants; on leur distribuait en petite quantité une maigre nourriture, qui ne pouvait réparer leurs forces; leurs amis n'obtenaient pas la permission de les voir ; il leur était défendu d'accepter ni argent ni dons d'aucune espèce. Meurtris de coups, privés d'aliments et de boissons, exposés à la rigueur de l'hiver, sous le moindre prétexte on les torturait encore de mille autres manières. Cette méthode fut bientôt appliquée, dans nos bagnes, aux protestants de France. Sous le poids d'une intolérable douleur, vingt-six captifs abjurèrent la foi nouvelle. Une partie des autres, qui demeuraient inébranlables dans leur conviction, furent dirigés en mars 1675, par les frontières de la Moravie, de l'Autriche, de la Styrie et de la Gamiole, vers la mer Adriatique, pour
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y être vendus comme forçats et aller ramer sur les galères de Venise ou de Naples. Une seconde chaîne partit en juin,
et l'ut menée à Tiiesle, à Buccari, plus loin encore. Est-il nécessaire de dire qu'on les traitait pendant la route avec une impitoyable barbarie? Un grand nombre portaient de lourdes chaînes, et sentaient le bâton des gardiens sur leurs épaules dès qu'ils ralentissaient leur marche. Comme on leur avait enlevé le peu de numéraire qu'ils cachaient dans leurs habits, les malheareux' ne pouvaiei^ se procurer le iioindre soulagement. Plusieurs succombèrent en chemin & la fatigue et aux violences de leurs conducteurs
i'arvciius dans le port de Trieste, ceux qui ne voulurent point endosser le oostume de forçats furent condamnés à un jeûne de troisjours. Quelle épreuve pour des gensekténués de lassitude, amaigris par la marche et les privations! Dix prévenus faiblirent en atteignant Buccari, abjurèrent le protestantisme^ et obtinrent ainsi quelque adoucissement à leurs maux. 'Un petit nimibre eut le bonheur de s'enfuir; d'autres furent relâchés sur les instances de l'électeur de Saxe ; il y eu eut que des liomuies compatissants achetèrent ' pour leur rendire la liberté.
Le reste ayant été vendu cent dnqi^ante livres par tète» mais le prix n'étant pas régulièrement payé, les chefs et les soldats, qui les avaient conduits, voulurent les reprendre et les fusiller. Les agents du vice-roi de Maples s'y opposèrent. Au commencement de février 1676, vingt-huit martyrs seulement portaient la casaque rouge dans la dernière ville Le 11 de ce mois, l'amiral Uuyter vint les réclamer sous son piiBmllon triomphant, et on n'osa point les refuser à ses belliqueuses sdlidtations.
/ ' L'amlMUsadcur hollandais à Vienae, liamel Bruyniiix, a racoiUé dans uii livi o spécial Im tonflhuiceQ des martyrs de 1614. * BisMre dei Rémimim de Ban^, t I, p i73 et 174-