CHAPITRE XY
b^vraucb db vumE pab ghablbs ob iomuirb et nut sobibssu
DHUATITUDB db Là OOni INPâUALB.
Après avoir organisé la défense de la capitale avec Star-
hemberg, Charles de Lorraine en était sorti pour rassembler des troupes et venir la dégager. Dès le mois de mai, une alliance avait été conclue entre TEmpereur et le roi de Pologne: celui-là promettait de fournir soixante mille combattants, celui-ci quarante mille, .lean Sobieski avait été déterminé à celle union politique par sa femme, Marie-Casimire de la Grange, tille du marquis d'Arquien. Ayant demandé pour son père à Louis XIV le titre de duc et pair, et n'ayant pu l'obtenir, elle se vengea en tournant les armes de son mari contre les Turcs, au profit de Léopoid. Tous les électeurs et princes d'Allemagne avaient été sommés de secourir leur suzerain. Le marquis de Brandebourg était seul resté indifférent à cet appel, malgré son renom militaire. L Au- Iriche réunit sous ses drapeaux \ingt-sepl mille soldats, la Pologne, vingl-six ; la Saxe en fournit onze mille quatre cents; la Bavière, onze mille trois cents; les cercles de Franconie et de Souabe, huit mille quatre cents. Ces troupes diverses
formaient un total de quatre-\ingt-qualre milte huit cents hommes, dont trente-huit mille sept cents fantassins, quanunte-dx mille cent cairalîers, avee cent quatre-vingt-six bouches à feu. L'armée fédérale tenta heureusement pfaisieurs opérations avant de marcher sur Vienne.
Que faisait Léopold, tandis que le sort de l'Empire et edui de sa famille étaient livrés aux chances d'une ef froyable guerre? Essajaif-il de conjurer les malheurs qui le menaçaient? Déployait-il une activité digne de sa haute fortune? Veillait-il au salut, aux intérêts des populations que, depuis son couronnement, il gouvernait d'une manière chaque jour plus impérieuse? Non, toute sa sdlicitude était pour son auguste personne, n venait d'atteindre linz, quand une estafette lui apporta la fausse nouvelle que les Turcs avaient dépassé Vienne et s'avanceraient, selon toute apparence, jusqu'au lien de rdîige où il se cachait. R^Hranant sa course efferée, le vaillant despote ne fi! halte qu^à Passai), sur le territoire de la Bavière. Pendant deux mois, qui furent pour lui comme un temps de loisir, il se promena au bord du lac de Traun, dans le magnifique pays qu'on nomme Salzkammergut ; il s'occupa de médailles, d^horloges, de curiosités, suivant ainsi l'exemple de son aïeul Rodolphe II ; il modelait et guillochait des cierges de luxe, rédigeait enfin des chronogrammes. Un peu rassuré le 25 août, il retourna dans la ville de Linz, avec sa femme et ses conseillers auliques.
Cependant l'heure était venue de secourir Vienne, si on désirait empêcher les Islamites de s'en rendre maîtres. Les alliés firanchfrent le Danube à Tuln, que le général musulman avait eu la sottise de ne point occuper. C'était le 7 du mois de septembre. Les montagnes du Wicnerwald, qu'il laliait traverser, auraient été funestes aux Glirétiens, pour peu que les Mahométans eussent posté des troupes dans leurs
gorges étroites, braqué de l'artillerie sur les hauteurs. Avec rinsoudance des barbares, ib n'avaient pris aucune de ces mesures. Le soir du 11, l'armée fédérale atteignit donc, sans avoir perdu un homme, le front des collines. Ils déployèrent, au sommet du Léopoldsberg, un vaste drapeau rouge orné d'une croix blanche, qui fut salué par les Tiennois comme une promesse de délivrance. Une joie inexprimable régnait dans la ville, les habitants se pressaient sur les remparts. L'anxiété, les laligues, les maladies enlevaient tous les jours trente ou quarante bourgeois ; la garnison avait perdu six mille hommes, le prix des vivres était quadruplé, les Turcs gagnaient tous les jours du terrain : il fallait en finir.
Comme la nuit tombait, un cavalier traversa le Danube à la nage pour porter un billet au duc de Lorraine. « Ne tardez pas, cher seigneur, lui écrivait Slarhemherg, ne perdez pas une minute.» Des fusées, qui partaient de la cathédrale , semblaient répéter cette prière dans leurs splendides hiéroglyphes. D'autres fusées sillonnèrent le ciel, en guise de réponse, et trois coups de canon résonnèrent sur les montagnes. La batterie la plus voisine rendit aux libérateurs ce salut militaire. Plusieurs centaines de mille hommes passèrent la nuit dans une attente inquiète et solennelle.
Lorsque le jour parut, le matin du l'2 septembre, un épais brouillard d'automne voilait à demi les crêtes des montagnes, devenait plus dense sur leurs flancs, cachait les terres basses et le Danube. Le clocher de Saint-Étienne dessinait une vague siliiouette dans ce brumeux océan. A mesure que s eclaircissaient les vapeurs, un majestueux tableau frappait les regards des alliés. Us apercevaient au loin les murs ruinés de la ville, les tranchées des Infidèles, qui continuaient les travaux de siège connue s'ils avaient la certitude de repousser les bataillons germaniques, et, plus
près, sur les buttes, dans les vallons, cent mille hommes rangés en bataille.
Tous les princes fédérés entrèrent dans la chapelle du Léopoidsbergy où le capucin Marco Aviano, confesseur et ami du monarque régnant, célébra la messe. Outre Jean Sobieski et son fils Jacques, qui fut armé chevalier par son père après le ser\ ice^ divin ; outre Charles de Lorraine, l'électeur de Saxe, le margrave Louis de Bade, qui devint si fameux plus tard, le comte Sylvain Caprara, le prince de Salm, on y voyait un Jeune seigneur d'une petite taille et d'une faible complexion : il n'avait pas encore vingt ans, et allait, ce jour 4à, faire ses premières armes, lui qui devait commander pendant un demi-siécle toutes les forces de l'Autriche, acquérir une gloire immortelle, et briller dans l'histoire comme le plus habile général que cette puissance ait mis à la tête de ses troupes : c'était le prince Eugène de Savoie. Ix»uis XIY lui ayant refusé un régiment, il venait de passer au service des Habsbourgs. Gomme Charles de l^r> raine, qu'une injustice du roi de France avait aussi attaché à Léopold, il avait fait ses études pour entrer dans l'Église. Les trois personnages les plus importants de l'armée, les trois libérateurs de l'Empire, se trouvaient doncréunis sur le Wienerwald par suite d'une triple fatite commise à Versailles.
Quand toutes les cérémonies préalables furent terminées, cinq coups de canon donnèrent le signal de l'attaque, et les régiments, les escadrons descendirent les croupes des montagnes dans la lumière rose du matin. Avec leurs drapeaux, leurs costumes variés, ils formaient un spectacle imposant et pittoresque. L'aile gauche était commandée par le duc de Lorraine, le centre par l'électeur de Bavière et le prince de Waldeck, l'aile droite par Jean Sobieski. Les trompettes et les cymbales faisaient retentir l'air, éveillaient tous les ' échos des montagnes.
m HISTOIRE SËCRÈTË
Une vive canonnade et le bruit de ta movsqucterie annoncèrent bientôt que l'action s'engageait près du Danube, sur la gauclie dos alliés. Les Musulmans occupaient Nussdorf, s'y étaient retranchés dans les maisons et les jardins. Les troupes impériales les délogèrent, les contraignirent à se replier sur lleiligcnstadt. Ils en furent chassés comme de leur précédente position. Vainement le pacha de Mésopolamie, Osman-Oglouy qui menait l'aile droite des Turcs, fit cinq charges désespéréescontre leslansquenets et les trabans ; les chrétiens repoussèrent avec énergie les hordes musulmanes. Eux-mêmes, cependant, se trouvaient tenus en échec par une énorme batterie dressée prés de Dœbling, au-dessus d^un chemin creux. Elle foudroyait les bataillons allemande, jonchait la terre de cadavres. La lutte ne dura pas moins de sept heures. Les impériaux et les Saxons enlevèrent à la fin ce poste redoutable. L'aile droite des Islamites fut alors culbutée, mise en déroute ; il était cinq heures du soir quand les Iiitidèles renoncèrent au combat et cherchèrent leur salut dans la fuite.
Les vainqueurs poussèrent droit devant eux, s'élancèrent jusqu'aux murs de la ville. Le margrave de Bade atteignit la porte écossaise (Schotlenthor) à la tète des dragons et au • bruit des fanfares. Le gouverneur Starhcmberg vint l'y sabler, et promit d'exécuter immédiatement une sortie sur un autre point du champ de bataille.
Les Bavarois du centre, les Polonais de l'aile droite avaient eu à vaincre des difficultés de terrain, à traverser des forêts. Ils commencèrent donc l'attaque seulement vers le milieu du jour. Sobieski se trouva en face d'une redoute iniporlantc, qui l'arrêta tout court. La cavalerie célèbre, qui formait la plus grande pai*tie de son armée, ne pouvait tenter une escalade, emporter des retranchements : eUe recevait immobile la mitraille musulmane. Il fallut que des régi-
DU GOUVERNEMENT AUTRICHIEN. m
ments autrichiens, que les Bavarois, conduits par le prince de Waldeck, lui prêtassent raain-lorte : ils enlevèrent la grande redoute turque, et les escadrons polonais, délivrés de cet'obstacle, se prédpîftèreni sur l'ennemi avec une double fareur. Us pénétrèrent dans le camp des Ishtmîtes, oà ils se rencontrèrent avec les Impériaux, vers six heures du soir.
La déroute des Mahomètons était devenue générale. SmÙB
de terreur, ils fuyaient dans toutes les directions. Leur chef résista encore une denii-heurc près de Saint-Ulrich, puis fut entraîné. Les soldats qui occupaient les tranchées, ayant Toulu tenir ferme, tombèrent sons Fépée ou les balles de» vainqueurs. Les dragon» impérisnix et les lanciers polonais poursuivirent les bandes èparses jusqu'aux premières ombres du crépuscule.
Sd)ieski et Charles de Lorraine firent rester leurs milices sous les armes pendant foute la nuit, pour être en mesure de repousser une attaque. Le lendemain, on livra le camp des Infidèles aux troupes victorieuses.
Elles y firent un butin inouï. Trois cent soixantedix ca* nous, une multitude d'étendards, quinse mille tentes, dans un bon nombre desquelles le dernier repas était encore servi, cent mille mesures de blé, dix mille bœufs, dix noille moutons» cinq mille chameaux tout chargés, d'imrmenses provisions de bouche et de guerre, devinrent la proie des Allemands et des Polonais. L'or, l'argent, les parures, les objets de prix abondaient tellement, que les milices abandonnèrent le reste aux Viennois. Geux-d accouraient en foule par les portes, par les brèches, pour piller iii Tenvi Beaucoup cherchaient, au milieu des décombres, les restes àe leurs maisons, et avaient peine à en trouver la place; mais les caves regorgeai«it de denrées, qui fournirent aux propriétaires les moyens de les reconstruire. Jean Sobieski
obtint en partage les tentes de Kan^Mustapha , qui occu-
paient, dil-il lui-inôme, un espace grand comme Varsovie ou Léopol. Il y trouva des richesses sans nombre, entre autres des harnais splendides, des ceintures, des carquois ornés de rubis et de saphirs. Cinq cents enfants chrétiens, que les Turcs avaient arrachés à leurs parents et n'avaient pu emmener dans leur retraite, furent le lot de l'évèque de Kolonics. Le prêtre courageux leur donna des soins paternes.
Ce qui ahondait le plus dans le camp islamitc, c'était le café. L'usage depuis lors en devint général parmi les Viennois. Un Polonais, appelé KoUschutzky, ayant bravé plusieurs fois la mort pendant le siège pour porter des messages ail duc de Lorraine, fut autorisé à ouvi ir une boutique, où les amateurs viendraient boire la décoction toute préparée.
Le soir même de la bataille, Charles de Lomine députa le comte Auersperg, son adjudant, ver> Léopold, pour lui annoncer la victoir e : depuis le 25 août, l'Empereur, moins effrayé, habitait Unz. Il s'embarqua sur le Danube et prit terre à Nussdorf. Le malin du 14 septembre, il monta un cheval de luxe et ht une entrée solennelle dausla capitale, après avoir travmé le camp islamite au bruit des cloches et au grondement du canon. Devant la porte Stuben (Stubenthor), la même par laquelle il s'était enfui le 7 juillet, le conseil muuicipal vint lui otïrir les clefs de la ville. Léopold alla ensuite remercier Dieu d'un triomphe auquel il avait lui-même si peu contribué : i'évêque de Kolonics chanta le TV Dmm h la cathédrale. L'électeur de Bavière et l'électeur de Saxe dînèrent avec l'Empereur.
Le roi de Pologne n'assistait pas au festin. Lui aussi avait feit la veille son entrée dans la capitale et entendu la messe dans l'église des Augustins. Mais il avait dû immédiatement
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lunduire son armée loin tle la ville. La malpropreté des Turcs, les immoodices de tout genre, les nombreux cadavres et la chaleur excessive de l'automne avaient empesté la banlieue; la vermine et les mouches y pullulaient. Sobieski alla prendre position au bourg de Scliwechat. Le duc de Lorraine fut aussi contraint de fuir le mauvais air et de camper ses troupes à Mansdorf •
Le 15 devait avoir lieu l'entrevue des deux monarques. Mais Léopold éprouvait à celle occasion de gi aves scrupules. Sobieski, après tout, n'était qu'un roi électif, et pour ne pas compromettre sa dignité, un souverain héréditaire ne pouvait agir avec trop de circonspection. « Gomment TaGcneillerai-je? » demanda le prince au duc de Lorraine. — « Et comment l'accueilleriez-vous, si ce n'esta bras ouverts, lui répondit le général français, puisqu'il vous a sauvé? » Mais l'étiquette l'emporta sur la reconnaissance. Un point tour^ mentait spécialement Léopold ; donnerait-il la main droite à son libérateur? Le cérémonial lui permettait cette condescendance avec les rois héréditaires, mais les empereurs d'Allemagne n'avaient jamais honoré ainsi un monarque électif. La prévision de ces ridicules simagrées avait en partie contribué au prompt éloignement du souverain polonais. U fut enfin décidé que les princes se rencontreraient à cheval, ce (jui les dispenserait de se serrer la main. Ils avancèrent effectivemeiil l'un vers l'autre au petit galop; tous deux portèrent en même temps la main à leur coiffure. Une lettre de Sobieski contient une description de l'entrevue, et son témoignage, dans un cas pareil, doit fiiire autorité.
« L'électeur de Bavière accompagnait seul Léopold, l'électeur de Saxe l'ayant dé|jà quitté. Cinquante personnes à cheval, ministres et fonctionnaires de là cour, formaient sa
suite. Des trompettes le précédaient ; une compagnie de
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gardes et dix serviteurs à pied marchaient derrière lui. Je ne vous ferai point le portrait de l'Empereur, il est bien eonnu. U montait un cheval Jbai d'origine espagnole, portait un jostaucorps brodé, un chapeau à la française, orné <l'une agrafe, ainsi que de plumes rouges et blanches, un baudrier où étincelaient des rubis et des diamants, une épée non moins riche. Je lui adressai mes compliments en latin et d'une manière concise* Il me répondit dans le même idiome des phrases toutes préparées. Nous trouvant ainsi face à fbce, je lui présentai mon fils, qui s'avança et le salua. L Knipereur ne porta même pas la main à son chapeau. Je demeurai comme terrifié. Léopold s'est montré aussi roide envers les sénateurs et hetmaas, bien mieux, envers son parent, le prince palatin de Betz. Pour évitei' le scandale et les propos de la foule, j'adressai encore au souverain quelques paroles, puis je tournai mon cheval : nous nous saluâmes et je repris le chemin du camp. Le vaïvode de Gallicie montra mon armée à l'Empereur, suivant son désii*; mais nos soldats furent irrités de sa contenance : ils se plaignait amèrement de ce qu'il n'a pas daigné leur témoi;. gner la moindre gratitude pour leurs fatigues et leurs privations, même par un simple coup de chapeau. Depuis son départ, tout a soudain changé : il semble qu'on ne nous connaisse plus. On ne nous donne ni fourrage ni provisions. Le pape a envoyé, à cet effet, àt l'argent que l'abbé Buonvisi a reçu 4 mais le prêtre se tiouve retenu dans la ville de Uns. »
LevoM tous les voiles 4e celte monstrueuse ingratitude.
Sobieski ajoute : « On nous traite comme des pestiférés ; tout le monde nous évite, au lieu qu'avant la bataille, mes tentes, qui, grâce à Dieii, sont cependant aases vastes, contenaieot avec peine la foule des visiteurs. Ce n'est pas me des choses
ks moins curieuses qui nous soient aiiivées ici, que nous
DU GOUY£RiN£M£MÏ AUTRiCUi£]S. S07
ne sadiions point où nous m sommes, ni ee que nous allons
faire. Il aurait été dans Tordre, je crois, de me demander comnoeot je me propose de couliiiuer la guerre. Mais on ne s'adresse pas à moi* Tout le monde est découragé :jious voudrions n'avoir pas secouru l'Empereur et que cette race
hautaine fût contondue à jamais. » Non moins blessé que le roi de Pologne, 1 électeur de Saxe était parti avec ses troupes.
Starhemberg, défenseur de Vienne; fut seul traité comme
ses services le méritaient. L'Empereur le nomma i'eld-maréchal, ministre d'Ëtat et membre du conseil aulique ; le vaillant capitaine reçut en don un hétel, une bague précieuse et 1 00,000 thalers; il fut d'ailleurs autorisé à mettre dans ses armes la llèche de Saint-Étiennc, un mur et une L dorée, initiale du mol Léopold, Le roi d Espagne lui envoya le collier de la Toison d'or, le pape une lettre de félicitations. Kolonics obtint, en récompense de son zélé et de son courage, la pourpre romaine.
L'ingratitude révoltante de Léopoid futsans doute l'œuvre du parti clérical. L'ordre espagnol voulait rester maître du monarque et ne permit à aucune influence de dominer la sienne. Les libérateurs de l'Autriche en lussent devenus les personnages les plus importants, si le prince leur avait témoigné la reconnaissance qu'ils avaient le droit d'espérer. Starhemberg seul n'était pas redoutable; on ['élevait soudain d'une position médiocre à une position éminente ; les jésuites, par l'étendue même des grâces qui lui étaient accordées, s*en faisaient une créature.
On accusait le héros polonais d'ambitionner pour son fils Jacques le trône de Hongrie, et cette imputation calomnieuse l'afUigeait vivement. Mais qui l'avait imaginée? Dans quel dessein âdsait-on courir un pareil bruit? On s'en servait comme d'une arme de guerre pour atteindre un but secret.
m HISTOIRE SËCRÈTË
Le due de Lorraine, contre lequel on ne manifestait aucun
soupçon, n'était pas mieux tiaité. « Le pauvre diable, écri vait le roi de Pologne, n'a ni dépouilles de l'ennemi, ni gra tification de l'Empereur. »
CHAPITHE XVI
RETRAITE DES ITIBCS; LBDB BlPULSMHt HE H0N6RIB.
Les Hongrois n'ament pris qu'une part très-indirecte au siège de Vienne. Profitant de Toocupation que les Turcs donnaient aux Allemands, Tékéli essaya d'étendre ses conquêtes dans son pays natal. Avec vingt mille Magyars et huit mille Mahométans, il voulut enlever le château de Prcsbourg, énergiquement défendu par les Impériaux ; quoique la rille fût au pouvoir de l'ennemi, Charles de Lorraine seeourut à propos la forteresse, déjoua l'entreprise des Turcs et des patriotes. Ceux-ci se jetèrent alors sur la Moravie, la pillèrent et la saccagèrent de telle façon qu'elle ne put se remettre de longtemps. Mais la déroute du grand vizir força Tékéli à battre en retraite, à chercher un asile sur le sol musulman.
Les vaincus s'étaient sauvés tout d'une traite jusque sous les murs de Raab : hiissant derrière lui ses bagages et ses richesses, Mustapha n'avait emporté que le costume dont il était vêtu. Il s'arrêta enlin près de Gran, où il rassembla les débris de son armée, puis adressa un rapport au chef des croyants. H y attribuait sa défaite à la lâcheté, à Tineptie du pacha de Bude, bcau-Mre du Grand Seigneur, et à la trahison
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de Tékélî. Pour se dispenser de prouver cette accusation, il
fil étrangler Ibrahim et cinquante autres chefs militaires. Le même supplice aurait terminé les jours de son allié, si le Hongrois n'avait eu la précaution de se tenir sur ses gardes. Tékéli réftita, dans une lettre à Mohammed lY, les imputations calomnieuses du vizir, expliqua toules les fautes qu'il avait commises, et lui laissa toute la responsabilité de la eatastrq[>he. Sa justification, appuyée par Taga des janiséaires et par d'autres capitaines, obtint une entière créance : la veuve d'Ibrahim demanda le châtiment du meurtrier. Le divan prononça contre lui une sentence capitale, et le 25 décembre, il fut étranglé à Belgrade, où il réunissait des troupes pour une nouvelle expédition. La mosquée qu'il avait fait bâtir avant son départ, dans le but de se concilier la faveur du ciel, abrita ses restes.
Cinq ans après, lorsque les Autrichiens emportèrent Belgrade, les jésuites convertirent en église le temple musulman. Une nuit, sept soldats chrétiens y pénétrèrent, ouvrirent le tombeau du général, afin de dérober ses vêtements et ses bijoux. Deux révérends pères les ayant surpris, les lansquenets ne déguisèrent pas leur intention. Les jésuites ne firent pas d'esclandre, laissèrent les maraudeurs enlever leur butin, mais gardèrent pour eux le crâne du supplicié. Kara-Mustapha, pendant le siège de Vienne, avait juré qu'il trancherait la tète de Kolonics et l'enverrait au Grand Seigneur. Ce fut la sienne qui servit de présent. Les jésuites rofiiirent à l'évêque de Neustadt, qui la donna lui-même aux Viennois. La régence la lit déposer dans Farsenal, où les curieux l'examinent encore.
La fuite môme des Turcs avait été désastreuse pour les populations chrétiennes. Pendant leur séjour sur le sol autrichien, ils avaient détruit quatre mille quatre-vingt-douze villages autour de Vienne et huit cent soixante et onze dans
les environs de Presbourg; quatre mille voitures apportant des vivres, expédiées de Bude et arrivées au camp le 29 juillet, n'avaient repassé la frontière musulmane que chaînées de femmes, de jeunes filles et de jeunes garçons réduits en esclavage. Tous ceux que les hordes mahométanes purent saisir durant leur fuita éprouvèrent le même sort. D'après un manuscrit contemporain, cinquante-sept mille deux cent vingt personnes de tout âge furent emmenées par les Turcs : six mille vieillards, onze mille deux cent quinze femmes mariées, quatorze mille neuf cent vingt-deux jeunes filles, parmi lesquelles deux cent quatre appartenant à la haute noblesse, et vingt-six mille quatre-vingt-treize enfants des deux sexes, âgés de quatre à cinq ans, formaient cette troupe lamentable, cette armée de l'exil et de la servitude^ Les romanciers cherchent des sujets dramatiques : où en trouver de plus frappants, de plus variés que dans l'histoire? Quel motif, par exemple, que la destinée de ces jeunes filles nobles, charmantes, délicates, élevées avec soin, entourées de luxe et de prévenances, puis soudainement arrachées à leurs fémilles, conduites dans un pays lointain, vendues dans un bazar, livrées au caprice d'acheteurs ignorants, stupidcs et impérieux ! Que de scènes pathétiques, originales, depuis le moment de l'invasion 1 Que de misères, que d'insultes, que de catastrophes douloureuses et inattendues ont troublé le cœur, bouleversé l'existence de ces pauvres fennnes I
Léopold ne fit pas un long séjour dans sa capitale délivrée. Le 16 .au matin, il prit la route de Linz, où il passa dix mois, pendant qu'on eflaçait les traces de l'invasion, nettoyait les rues, enlevait les décombres, rebâtissait les maisons et hùtels, mettait à neuf le château. 11 n'acceptait de la royauté que les joies, le faste, le commandement et les adu-
* Auguste Schiuuiier : Sl^oi de Vienne par Us Turcs.
lations. L'idée ne lui venait point que son titre lui imposât des devoirs. Loin de se considérer comme le serviteur de la nation, comme le plus haut fonctionnaire public, vingt millions d'hommes lui paraissaient nés pour satisfaire son orgueil, flatter ses passions, pourvoir à son bien-être et à ses plaisirs. Gela seul motivait leur existeRce.
Les manœuvres des jésuites, leur système de conversion et d'oppression, avaient attiré sur l'Autriche refTroyable tempête qui avait failli renverser la maison de Habsbourg. Une chance prodigieuse venait encore de la sauver. Hais cette diance, ce bonheur imoïj on ne devait pas y compter, le miracle pouvait ne pas avoir lieu; et alors la famille ini- • périale eût été punie, la responsabilité de sa ruine eût pesé tout entière sur Tordre cruel qui la conseillait. Cette remarque importe à la moralité de Thistoire. Bien des crimes réussissent, sans le moindre doute; mais ces crimes sont toujours des actions téméraires, des coups désespérés, que le sort ne favorise pas constamment. S'ils échouent, la honte et le malheur chàlient les coupables; ni l'estime ni la pitié n'adoucissent leur chute ignominieuse.
Six jours après la délivrance de Vienne, Jean Sobieski, Charles de Lorraine et le comte de Starhemberg se mirent en marche, pour continuer les opérations militaires. On s'étonnera sans doute que le roi de Pologne continuât de servir l'Empereur. L'ingratitude et la sécheresse de Léopold eussent dégoûté les cœurs les plus généreux, les âmes les moins sensibles, eussent complètement justifié son départ. La reine de Pologne insistait pour qu'il abandonnât le stupide monarque. De hautes considérations, qu'il a exposées luimême dans une lettre à sa femme, Tempèchèrent de remettre au fourreau son épée. « Notre intérêt, dit-il, nous ordonne proniièrcnicnt de combattre un ennemi qui nous attaquerait en Pologne, s'il n'était pas occupé ici. Seconde-
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ment, nul n a fait un serment aussi solennel que le inien, lorsque j'ai juré au cardinal-légat de ne point abandonner mon allié. Troisièmement, si je m'éloignais, l'Empereur s'arrangerait avec les Turcs à mes dépens. Quatrièmement, les armées clu'éliennes m'ont élu pour leur généralissime, et même si l'armée polonaise m'avait quitté, je serais resté seul; j'aurais fini la campagne avec les troupes impériales, bavaroises, allemandes. Ils sont bien mal intentionnés ceux qui veulent nous faire rentrer dans notre pays; c'est vouloir le dévaster et le mettre hors d'état de payer les impôts. » Les bandes mal disciplinées de l'époque avaient effectivement pour habitude de piller amis et ennemis, d'épargner aussi peu leurs provinces natales que la terre étrangère.
L'armée chrétienne se dirigea vers Gran, la place de guerre la plus forte de toute la Hongrie. Elle commande le Danube, et, par un pont jeté sur le fleuve, communique avec un faubourg forlitié, seconde citadelle qui en rend l'approche difficile; on la nomme Parkany. Le roi de Pologne marchait à Tavant-garde. ïi rencontra plus tôt qu'il ne pen- . sait les hordes musulmanes, combattit seul des forces bien supérieures en nombre, fut obligé de fuir après avoir perdu •deux mille hommes, et n'échappa au cimeterre des Ottomans que par un merveilleux hasard. Mais il ne lui fallut pas longtemps pour prendre sa revanche. Le surlendemain, les confédéi'és s'avançaient en lignes profondes vers Parkany. Une armée considérable les attendait dans la plaine. La mêlée fut terrible; partout les Infidèles eurent le désavantage. Peu à peu les chrétiens les enveloppèrent, les adossèrent au fleuve, et commencèrent une boucherie efi'royable. Parkany, emporté de vive force, ne pouvait abriter les vaincus. Ils se précipitèrent sur le pont de bois, qu'une charge énorme eut bientôt rompu. Les cadavres entassés formaient au bord du Danube une sorte de parapet haut d une toise :
ceux que les piles du pont arrêtaient composèrent à leur tour une jetée sanglante, par laquelle trois ou quatre mille hommes se sauvèrent. Vingt mille Turcs avaient péri le jour
où les Allemands et les Polonais dégagèrent Vienne : uu plus grand nombre furent massacrés le 9 octobre.
Gomme Taction finissait, lékéh parut sur les montagnes avec quarante mille Hongrois. Il ne put que vérifier par ses propres yeux le triomphe de ses ennemis.
Après quatre jours de siège, Gran se rendait le 28 octobre, et le roi de Pologne faisait aussitôt célébrer la messe dans la cathédrale de Saint-Etienne, où Von invoquait Allah depuis cent quarante ans. Il s'étonnait lui-même qu'une place si lortc ciit si vite capitulé. Ce prompt succès en amena d*aulres. Une foule de Magyars renoncèrent à la lutte : les comtés de Trentschin, de Tymau, de Neitra, firent leur soumission. nombreux châteaux arborèrent successivement les couleurs autrichiennes. La ville forte de Levens reçut le général Dunewald. Neuhausel, séparé des Turcs, était une proie infaillible réservée pour le printemps. La mauvaise saison ne i)ermettail pas de prolonger la campagne. Durant le siège même, les pluies avaient détrempé les chemins; la neige tombait à présent d'un ciel gris et morne, tourbillonnait dans les rafales d'un vent glacé. Il fallait prendre ses quartiers d'hiver. Les Impériaux s'établirent au bord du Danube : les Polonais campèrent sur les rives de la Tbeiss, eurent pour résidence les comtés d'Ëperies et de Tokay. Sobieski essaya vainement de réconcilier les Hongrois et leur chef Tékéli avec l'Empereur. L'exigence d'une pari, la méfiance de l'autre, rendaient presque impossible la conclusion d'une paix durable.
Pendant la négociation, l'armée de Lithuanie arriva comme un tlot de barbares. Elle ne s'était pas mise en marche assez promptemcnt pour être utile, et aux services qu'elle
DU GOnVBRNEHElCT AUTRICHIEN. âl5
lie rendait pas substituait le pillage et la destruction. La Hongrie fut mise à sac avec autant de cruauté que é des Infidèles en a^ient peuplé les provinces. Irrité de ces vio*
lences, de ces déj)rédalions, Tékôli se jeta sur les Polonais, ne leur laissa ni trêve ni repos. De chaque village, de chaque buisson, les paysans ou les soldats faisaient feu. Sobieski se désolait. Pressé par sa femme de revenir, menacé d'un complet abandon par ses troupes, en butte aux vengeances des Hongrois qu'il aimait, révolté de l'ingratitude de TEmpereur, il finit par reprendre le chemin de son pays, où il arriva dans les derniers jours du mois de dé^ cembre.
Charles de Lorraine d'abord et ensuite le prince Eugène de Savoie continuèrent sa glorieuse entreprise, pendant qu'il les secondait de loin, en attaquant les troupes musulmanes
par la Bessarabie et la Moldavie. Les deux généraux prirent
Bude, écrasèrent l'armée ottomane à Mohacz en 1687,
arrachèrent toute la Hongrie au sultan. L'Europe fut pour
jamais délivrée de la crainte des Turcs, mais elle devint la
proie des jésuites.
La malheureuse Hongrie n'avait plus d'alliés. Le roi de Pologne se croyait obligé envers la maison d'Autriche par le serment qu'elle lui avait fait prêter ; les IsYamites, sans cesse battus, ne pouvaient la secourir: Louis XÏV eut la sottise et la bassesse de la sacrifier. En juillet 1084, il conclut avec les deux branches de la maison d'Autriche, l'allemande «et l'espagnole, la trêve de Ratisbonne, qui devait durer "vingt ans. Le père Lacbaise, son confesseur, et le bigot Le Tellier, oHusquaient son intelligence, le métamorphosaient peu à peu en docile instrument. Une année après cette déplorable victoire, ils en obtinrent une seconde, la révocation de l edit de Nantes. I.e système autricbien lut appliqué en France. La démolition des temples, l'exil des ministres, les
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dragonnades, les garnisaires, la défense d émigrer sous peine de oonfiscatioDy les enfants amchés à leurs tamilles»la lente mort du bagne pour les récalcitrants, le fouet et la marque pour les femmes ; la ruine, la menace et la mort employées comme moyens de persuasion, le gibet, la hache et la roue, comme moyens d'exécution, prouvèrent que les jésuites trouaient leur méthode excellente et voulaient en faire profiter tous les peuples, s'ils n'étaient point arrêtés par des obstacles invincibles. Douze cent mille Français quittèrent leur patrie, allèrent indigner l'Ëurope du spectacle de leur malheur, l'enrichir de leurs talents et de leur industrie. En même temps, l'ordre perfide excitait Jacques H, qui Tenait de monter sur le trône, à essayer dans les lles-Brilanniques l'œuvre infernale que Ton commençait en France, qui avait déjà réussi en Autriche. Le prince n'agissait que par les conseils de ces prêtres intrigants. L'ambassadeur d'Espagne lui fit un jour des représentations à cet égard: « Mais, lui répondit Jacques, n'est-ce point lusage en Espagne que le roi prenne toujours avis de son confesseur? — Sans doute, lui repartit le Castillan, et c'est pour ce motif que tout va si mal chez nous. » Mais la résolution était prise : les bûchers s allumèrent, le fanatisme aiguisa sa hache, les meurtres juridiques déshonorèrent les tribunaux et enrichirent les magistrats.
Ce fut en Hongrie néanmoins que la cruauté des jésuiles se donna surtout libre carrière. Aussitôt que les victoires des généraux français et du roi de Pologne eurent livré ce malheureux pays, comme un champ de carnage, aux funèbres opérateurs, on n'y entendit plus que le grincement des verrous, le bruit du glaive qui décapitait les hérétiques et les seigneurs, les cris des jeunes filles que l'on violentait, les plaintes et les malédictions des familles épouvantées.
Les talents, la bravoure, le renom de Tékéli, l'attache-
ment que lui témoignaient les Hongrois, pouvaient encore, d'un moment à l'autre, le rendre formidable. On se débarrassa de lui par un tour des plus adroits, qui révèle une expérience consommée. î/importante forteresse de Neuhausel était tombée entie les mains des Allemands, Ëperies venait de se rendre, les troupes impériales marchaient sur Cassovie. Les Turcs avaient reçu des coups si terribles que leur alliance devenait peu profitable. Ils n'avaient d'ailleurs jamuiï> voulu ouiploycr Tékéli que pour agrandir leur territoire ou fortitier leur domination. Le vaivode de Transylvanie menait une conduite équivoque, tergiversait entre les Honnis et le cabinet de Vienne. Le chef magyar se laissa tomber dans un profond découragement. Tout espoir de vaincre l'ayant abandonné, il prit leparli de he réconcilier avec l'Empereur, si on lui offrait des conditions honorables. Précédemment il avait obtenu un sauf-conduit pour ses négociateurs. La nouvelle démarche exigeait le plus grand mystère. Étienne Szirmay, le contident et l'ami du jeune héros, qui Tavait député d'autres fois vers Léopold, entreprit de conduire secrètement cette affaire, en échappant à la surveillance des espions turcs et aux soupçons des capitaines hongrois.
Pour éloigner toute idée de la mission qu'il allait remplir, il s'entendit avec le général autrichien Caprara. Un soir donc, près de Samos, il tomba volontairement dans une embuscade et fut mené à Vienne comme prisonnier de guerre. Il y présenta la lettre de Tékéli, où le chef magyar promettait de servir désormais l'Empereur ainsi qu'un autre Scanderberg, de prouver par ses actions que du sang chrétien coulait dans ses veines. U était prêt, disait-il, à rompre solennellement avec les Turcs, à se séparer des proscrits, à livrer les places de guerre qui étaient entre ses mains. On ne devait craindre désormais de sa part ni dissimulation ni
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versatilité; car une si éclatante démarche ouvrirait un abiine entre lui et la Sublime Porte. Son plènipotcutiaire ne doutait pas que cette proposition ne fût acceptée sur-Je champ, que rafTaire ne prit la plus heureuse tournure ; mais l'astuce cléricale l'avait attiré dans un piège et devait tromper cruellement sou espoir.
La lettre de Tékéli, avec les instructions et la procuration de Szinnay, furent envoyées à Mahomet IV. Par cette perfi» die, on voulait du uiéme coup rouiprc l alliancc des insurgés et des Turcs, disperser les bataillons magyars en les privant de leur chef. La soumission de la Hongrie supérieure deviendrait une affaire certaine. Pendant que cette redoutable manœuvre produisait son action délétère, on gardait prisonnier à Vienne le ^réiiér^Mix Szirmay. Lorsqu'on sut que le poison avait opéré, on enleva pendant la nuit le mandataire du comte; il fut mené d'abord à Prague, puis à Brùnn, en Moravie, et finalement à Glnlz. Sans lui l'aire subir d'interrogatoire, on le jeta dans une obscuie i)risoa ; toutes ses demandes, toutes ses prières n'obtenaient qu'une réponse : « Votre chef n'existe plus ; attendez sous les verrous le bon plaisir de FEiupcreur. »
Cependant le pacha de Grosswardein recevait l'ordre d arrêter le jeune comte, n'importe par quels moyens, et de l'envoyer à Andrinople chargé de fers. N'ayant aucun soupçon, le hardi général courut au-dcvaut du malheur. Le 15 octobre 1()85, Énée Caprara ayant cerné Kasdiau, Tékèli emmena derrière la Theiss les débris de ses troupes et alla camper à un mille de Grosswardein. Tl se rendit ensuite, avec trois officiers supérieurs, chez le pacha, qui guettait l'occasion de meltie la main sur lui : le comte voulait lui prouver la nécessité de secourir sans délai la ville investie. On le reçut de la manière la plus honorable, aussi bien que ses compagnons; ils furent invités ù un banquet royalement
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servi ; mais, comme on se levait de table après le café, Taga des janissaires prononça quelques mots, et les • convives, saisis, enchaînés par des soldats, lurent conduits à Andrî-
nople sous bonne garde. Ouelles tristes rétlexinns durent accabler le malheureux jeune homme, pendant qu'on i entraînait loin de sa patrie et de son armée 1
Personne ne connaissait les raisons qui avaient déterminé les Turcs; on iirnorail égalcmentle sort de Sziriuny ; la captivité du jeune chef sembla donc le résultat d'une periidie atroce, et causa parmi les si^ la plus vive indignation. La Porte ayant offert de le livrer h la cour autrichienne, si on acceptait eniin des propositions de paix plusieurs fois repoussées, la colère des Magyars atteignit son paroxysme. Lne fermentation extrordinaire agitait les troupes cantonnées prés de Grosswardein. Jean Szuts et François Deak abandonnèrent avec leurs régiments l'armée de rindépeudance, marchèrent en droite ligne vers Kalio, et y lireni leur soumission à TEmpereur. Les autres insurgés, formant un corps de sept mille hommes, furent volontairement conduits, par leur chef Petncliazy, dans le camp d'Énée Caprara, où ils abjurèrent tout sentiment d'hostilité envers la cour. Si grande était leur exaltation, que leur commandant voulut ouvrir aux Autrichiens les portes de Cassovie assiégée. Il entra dans la ville avec l'autorisation du général, instruisit les bourgeois et la garnison du pertide traitement que venait de subir Tékéli, leur démontra l'inutilité de la résistance, puisqu'ils ne pouvaient plus espérer le moindre secours, et obtint d'eux (pi'ils se rendraient. Le 25 oclobi'e, ils reçurent les troupes impériales, auxquelles s'unirent les soldats.
Le ressentiment et l'indignation égarèrent partout les détenseurs de la cause nationale. Les citadelles de Regecz, Tokai, Patak, Unghvar, se livrèi^ent elles-mêmes avec un
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morue empressement. La cour n'avait garde d'éclairer les populations. l:Jle exploitait habilement Terreur qu elle avait fait naître. L'aveugle colère des Uongrob devait leur causer plus de prt'judiee que toutes les persécutions et toutes les défaites, les jeter pour lonj^lemps sous les pieds de la tyrannie. La femme du prisonnier, la iille du ban des Croates mort sur l'écha&ud, Hélène Tékéli, demwa seule inflexible dans le château de Mankacz. Sa haine, son amour, son héroïque fermeté n'étaient pas des ennemis que l'on pût vaincre, et l'inexpugnable forteresse bravait les armées impériales ^ Cependant les Turcs, attaqués partout dans la Hongrie ottomane, éprouvaient partout de sanglants échecs; saisis de terreur, ils ne savaient même plus se défendre et ne prenaient que de fausses mesures.
La captivité d'Ëmeric ne dura guère que trois mois. Un nouveau vizir comprit la faute que Ton avait faite en.irritant les Magyai-s, en secondant les artifices du cabinet de Vienne. U relâcha le comte et ordonna de le traiter avec les mêmes honneurs qu'autrefois, comme prince souverain de Hongrie. • Mais cette réparation venait trop tard. Tékéli n'avait plus de soldats, plus de capitaines, plus d armes ni de numéraire : les Autrichiens occupaient les forteresses, les provinces, où il commandait jadis. En vain adressa-t-il à ses compatriotes les manifestes les plus éloquents, les proclamations les plus vives : pas un iiouune de quelque importance ne répondit à son appel. Les troupes, les fonds que lui avaient promis les Mahométans ne purent lui être confiés, car le Grand Seigneur était déjà réduit à foire moimoyer sa vaisselle d'or et d'ar-
* Hélène avait épousé en premiôics notes le prince. Uokoczy, ilonl nous avoiiî» rapporté plus haut la fin mysléiicu^e. Sa mûre, la femme du ban des Croates Pierre Zriny, étant devenue folle dans sa prison, n'avait pas tardé k mourir. Son firirc Antoine, incarcéré au eltùtean de Kurislein, dans le Tyrol, y languit vingt ans et y termina ses jours. Hélène pouvait-elle oublier tant d'affreux malheurs? {Mémoires du comte MkioSt 1. 1, p. 145.)
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DU GOUVERNEMENT AUTRIGUIEN. S3t
gent pour subvenir aux tiais de la prochaine campagne. Les nobles qui témoignèrent imprudemment leur joie de sa délivrance, périrent sur léchafaud dans la ville de Debreczin. Le comte ne se releva jamais du coup terrible que lui avait porté l'astuce autrichienne. Il fit encore une guerre de |)artisans, de tirailleurs, avec des bandes peu considérables, mais perdit toute importance militaire el politique.