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CHAPITRE XVll

V£NOËAXCES DE LA COUR IMPÉRIALE ET DES JÉSUITES ; LE CARRAGE D*iPIklBS.

L'heure de la vengeance était arrivée pour l'ordre de Saint- Ignace. Il en confia l'exécution à un de ces drôles sans pitié qui déshonorent la race humaine, le Napolitain Antoine CaralTa. C'était un ancien chevalier de Malle, que son cousin et homonyme, le cardinal CaralTli, nonce apostolique en Autriche, avait placé comme chambellan prés de Léopold dans l'année 1665. 11 avait donc les plus intimes relations avec l'Église, i orcé de prendre part à la guerre, il y montra peu de mérite, car en 1685, malgré toutes les occasions de se distinguer qu'offraient ces temps orageux, il était encore simple colonel. Mais aussitôt que les jésuites l'eurent enrôlé parmi leurs agents, il fil \m chemin rapide. En 1080, on le nomma commandant de la Hongrie supérieure, général, commissaire des guerres, conseiller aulique, conseiller militaire de la GOiu". Les faveurs et les distinctions pleuvaient sur cet homme médieci*e, sinon incapahle. Il récompensa ses prolecteurs par la haine qu'il témoignait contre les Magyars. Il s'appelait emphatiquement le Fléau de Dieu, l'Attila des Hongrois. Sa bassesse donnait à la cour impériale les conseils les plus

HISTOIRE SECRÈTE DU GOUVERNEMENT AUTRICHIEN, m

atroces. Comme on allait réunir dans la ville de Presbourg une diète de magnats, pour leur extorquer par la force et la ruse les derniers privilèges de la nationyil proposa un système de terreur, où les confiscations, la torture et les supplices dompteraient tout d'abord les courages, préviendraient les résistances, ^on moins avide que féroce» il voulait s'enrichir aux dépens des opprimés. « Si je croyais avoir dans tout mon corps, disait-U, une seule goulte de sang favorable aux Hongrois, je me ferais ouvrir les quatre veines. Que l'on m'emploie donc à les soumettre ; je me moque de leurs immunités, de leurs lois, de leurs formes judiciaires et de leur constitution. » Un pareil homme était bien choisi pour exécuter cette parole de l'empereur : Faciam Hungariam captivam, postea mendicamy deindè catkolicam (Je rendrai la Hongrie esdave, pub mendiante, puis catholique). On lui donna comme auxiliaires dans cette œuvre infâme deux jèuites, l'adroit Peritzhof, célèbre par sa haine contre les prolestants, et son frère en Dieu Kellio, moins hypocrite, mais plus féroce.

Un tribunal, composé de valets impériaux, d'officiers ignorants, d'un auditeur militaire quedistinguait une violence perpétuelle , et d'apostats huguenots, lut constitué à Épcrics, ville forte des montagnes, dévouée au libre examen, qui avait été longtemps la place d*armes principale de Tékéli, s'était vaillamment défendue contre les bandes impériales et n'avait eniin ouvert ses portes qu'après avoir ohlonu un décret d'amnistie et la liberté de conscience. Le motif allégué pour réunir cette troupe -sanguinaire, ce fut rétemel prétexte de la maison d'Autriche : un complot inventé par elle-même. On accusa les protestants, la haute noblesse, d'entretenir des intelligences avec Tékéli, avec sa femme, l'intrépide Hélène, qui, non loin d'Ëperies, canonnait les régiments orthodoxes. Le temps n'était plus où elle suivait à cheval son

m uiSTOiftË SËCiiÈïË

mari dans toutes ses expéditions et jusqu'au milieu des bataillesl

Pour soutenir sa mensongère accusation, le favori des jésuites employa des instruments aussi vils que lui-même.

Deux prostituées du camp autrichien prétendirent avoir servi d'émissaires aux conspirateurs, avoir fait correspondre la châtelaine de Munkacz, les nobles et les prolestants hongrois à Taide des messages qu'elles portaient. Quoiqu'elle ne montrassent aucune lettre, ne donnassent aucune preuve, on regarda leur témoignage connue suffisant. Une de ces créatures se distingua surtout par son eilronlerie, par son acharnement contre les Hongrois; digne auxiliaire du général d'antichambre, elle le soutenait de ses impostures et secondait sans relâche ses ignobles desseins. L'histoire lui a dressé un poteau infamant où on lit son ntini : Éiisa Ujhely.

Aussitôt que la machine meurtrière fut organisée, on s'occupa de remplir les prisons. Des hulans parcoururent les provinces poiu* arrêter les personnes que leur désignait Antoine CaralTa; on les enlevait dans les rues, dans les maisons, à l'église, à la chasse, partout où on les trouvait. On ne surprit pas un seul indigène qui fût armé ou en état de défense, preuve surérogaloire de leurs pacifiques inleutions. Ils furent entassés dans les cachots d'Kperies, de Debreczin et d'autres villes. Sur la grande place de la première, le général fit dresser un échafaud devant les croisées mêmes de l'hôtel qu'il habitait. Par une sorte de liuièbre luxe, il avait habillé de vert trente bourreaux, qui allaient ponctuellement et régulièrement exécuter ses victimes.

Les prévenus paraissaient devant le tribunal plutôt pour la forme que pour sul)ir un examen sérieux. Élisa Ujhely servait d'accusatrice cl de témoin. Ladislas Szentivanyi, un de ces laquais officieux qui épousent les haines, travaillent aux forfaits des hommes puissants, et un misérable de même na-

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ture, Éliennc Geczy, remplissaient des fonctions analogues; quoique au nombre des juges, ils dénonçaient les accusés, dont ils réglaient ensuite le sort. Aucune loi magyare n'était observée. A peine laissait- on aux proscrits le loisir de se défendre. Les Hongrois, qui demandaient à se justifier, recevaient du jésuite en uniforme cette réponse abominable : « On vous &ra votre procès après Texécution^ »

Le* 20 février 1687, la pieuse boucherie commença. Tout indigène qui refusait d avouer un crime chimérique, était aussitôt mis à la question. Les tortures les plus rafiOnèes ne semblaient pas trop cruelles pour vaincre leur résistance et lasser leur courage. Les témoins oculaires nous ont transmis d'affreux détails que nous ne pouvons laisser dans Tombre. L'iiorreur et le dégoût inspirent mieux que toutes les réflexions la haine de l'intoléMmce et de là tyrannie.' On connaît le beau passage dé Tacite : « Prima est historix lex ne quid falsi dicere audeat : deinde ne quid veri non audeat. — Que rhistorien n'ose rien dire de faux» c'est son premier devoir; le second, c'est d'oser dire tonte la vérité. » Ayons donc le courage d'assister sans faiblir aux tourments des patriotes et des réformés hongrois.

Les plus nobles personnages, les hommes les plus'reoonmiandables, de vaillants capitaines qui avaient fait la guerre de l'indépendance, étaient amenés sur l'estrade, ensemble ou séparément, avec les victimes d'une classe inférieure. On eu tirait, allongeait quelques-uns, sur des échelles fiiites exprès pour disloquer les membres; i d'autres on serrait la tôte avec des cordes ou des cercles de métal, juscju'à ce que leurs yeux sortissent de leurs orbites*. On les sus-

• Vehs<^, t. V, p. 272.— Histoire des révolutions de Bmigriei t. i*, p, 586.'— D'après le manifeste publié par Ték>'li en 108S, celle répCHiSO etrooe ^ d^HMift

fiil faite à plus de «leux cents per onncs.

* HUioire deirémluliom de Hongrie, 1. 1, p. 349.

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pendail par les mains à des potences, et on leur attachait aux pieds des poids énormes. Les bourreaux, cependant, leur brûlaient les aisselles avec des cierges, secouaient sur les infortunés des torches de poix et de résinct qui les arrosaient d'une pluie de feu. On les torturait avec des tenailles ardentes, on leur introduisait sous les ongles des pieds et des mains des lames de fer rougies, des clous cliaulfés à blanc. Plusieurs, à moitié rôtis, à moitié lacérés, expiraient pendant la question. Le délégué de Léopold avait promis six cents florins à quiconque inventerait un nouveau supplice. Une de ces tortures, la plus atroce parmi toutes i:clles que rapportent les historiens, fait dresser les cheveux sur la téte. Après avoir dépouillé les victimes, on leur introduisait dans l'urètre et dans le fondement de gros fils de fer rougis au feu !

Si l'excès de la douleur faisait fléchir leur courage, s'il leur échappait la moindre parole dont on pût se servir contre eux, on procédait immédiatement à leur exécution définitive, malgré l'ancienne loi qui exigeait (loi d'un code barbare pourtant ! ) que les prévenus confirmassent lem's aveux hors des mains du bourreau. On leur tranchait d'abord le poignet droit, puis on les décapitait ou on les étendait sur la roue, on les empalait, on les écartelait, suivant le caprice des juges et de leurs sanglants auxiliaires ^

Les jésuites, les hommes de Dieu, approuvaient ces horreurs, contemplaient d'un œil tranquille ce hideux carnage.

Antoine Caraffa, lui, poussait encore plus loin la férocité. \ Pendant que les victimes gémissaient, imploraient sa démence, ou hurlaient, agonisaient devant ses fenêtres dans d'intolérables douleurs, il s'égayait avec des flUes perdues,

* Vehse, Geschicftle des œslreicliisciien Hofs, l. Y, p. '270 et 271. — Hormayr, Anetmem» 1. 1, p. 138 et 130. — Fessier, GacMclUe der Hmgern, t. IX, p. 391 ei suivutee. — BUteHa BceUdm evmtffeUm te Hungaria, p. 43.

sablait des vins fins, jouait aux dés, se livi^it à la Joie et au plaisir. U faut avouer que la scélératesse humaioe est la plus parfaite création de la nature !

Quelques malheureux obtenaient leur grâce; mais à prix d'argent, et raclietaient par des sacrifices énormes.

Plusieurs Magyars, doués d'une force et d'une volonté surhumaines, soutinrent jusqu'au bout la fureur des cannibales, sans témoigner i!ontre eux-mêmes, sans seconder les projets de leurs persécuteurs par le moindre signe de ftûblesse. Entre ces héros se distinguèrent François Berthaly et Martin Kende. On les mit à la question pour leur hire accuser deux personnages importants, Etienne Csakyet Ladislas Karolyi, hommes irrèprocliablcs, contre lesquels on n'osait point sévir en l'absence de toute preuve. Quoique les yictimes pussent s'affranchir d'horribles tortures en sacrifiant d'autres personnes, ils ne vouhirent point calomnier l'innocence, et des supplices qui font Irémir ne tirèrent pas de leur bouche un mensonge 1

Pour que les bourreaux ne perdissâot pas leurs peines, les martyrs invincibles n'étaient point relâchés gratuitement ; on leur imposait une forte amende, ou on confisquait tous leurs biens. Les amis d'un gentilhomme, Michel Rotb, payèrent pour lui dix mille thalers. H se rendit à la diète de Presbourg, montra aux députés les cicatrices de ses affreux tourments.

Quelques individus devenaient fous pendant la torture, ou après qu'on les avait reconduits en prison. David Fnja,

homme intègre et juge de paix à Cassovic, endura intrépidement l'edroyable épreuve; mais, rentré dans son cadiot, il perdit la raison et ne tarda point à mourir. On pendit son cadavre, on le coupa en quatre morceaux, que l'on exposa

sur des pieux. Indigné de ce que sa vicliine lui échappait^ le tribunal ûl saisir un uiaitre boucher de la même ville. Sa-

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