‹ Histoire secrète du gouvernment AutrichienChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

PROJET POUR L ASSERVISSEMENT DE LA HONGRIE ; l'empereur LÉOPOLD I«'.

A la fin de l'année 1626, plusieurs personnages réunis dans le palais Eggenberg, à Vienne, délibéraient sur une grave question. Autour de la table se trouvaient assis Ferdinand II, l'implacable dévot, Eggenberg, son premier ministre, que la goutte et des coliques habituelles empêchaient presque toujours de quitter sa chambre, si bien que c'était l'empereur qui venait chez lui par un secret passage; le cardinal Dietrichstein, un des plus ardents ennemis du protestantisme ; le comte Ognate, ambassadeur d'Espagne, ou, pour mieux dire, envoyé secret de Madrid ; l'envoyé de Florence, le .conseiller intime Harrach, et enfin le sombre Wallenstein, avec quelques officiers supérieurs. Le problème à résoudre était de savoir quels moyens permettraient de supprimer la Réforme en Hongrie. Comme on émettait des opinions diverses, l'ambassadeur d'Espagne se leva, et, d'un air majestueux, débita ces paroles infâmes :

« Poift extirper de Hongrie jusqu'aux racines d'une opinion damnable, mon auguste maître offre par ma

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bouche de fournir, cette année même et quand on voudra, quarante mille hommes de troupes d'élite, parfaitement armés; il promet tle les entretenir pendant quarante ans. Si on leur adjoint les Cosaques de Pologne, on sera en mesure d'exterminer cette race perfide, si souvent criminelle de lèse-majesté, si souvent coupable dp rébellion envers la puissance impériale, et on préservera pour toujours TAutriche du fléau de ses invasions.

tt Vous me dites que les Hongrois sont un peuple courageux, habitué aux armes, iiedoutable par sa cavalerie légère; que la Turquie, leur voisine, peut sans cesse leur donner des secours. Je réponds qu'il faut gagner les Mahométans à prix d'or, les détourner des Magyars et de Bethlen qui les commande , les leur faire même suspecter, et conclure avec le Grand- Seigneur une paix perpétuelle. Vous n'aurez ensuite qu'à imiter la cour d'Espagne, qu'à employer les moyens dont elle a fait usage pour obtenir un pouvoir absolu» Envoyez chez cette nation barbare des gouverneurs étrangers, qui leur imposeront des lois toutes nouvelles et complètement arbitraires, sans qu'ils aient aucun moyen de recours. Opprimez-les de mille manières. S'ils adressent des plaintes à la cour de Vienne, on leur répondra que Sa Majesté ignorait entièrement ces vexations et les apprend avec un extrême déplaisir. Les brutes, qui ont la vue courte, croiront l'empereur innocent de leurs maux, et feront peser tout leur ressentiment sur les gouverneurs. •

« Malgré les réclamations et les périls,, que ces

derniers poursuivent invariablement l'exécution de leur système, qu'ils emploient tous les artifices possiUes pour rendre les.^Hongrms conune insensés ; que des châtiments inouïs punissent la mcÂndre teatative de désobéissance. N'étant point accoutumés à un joug si dur, ayante au contraire, les sentiments de fierté que donne l'indépendance, les Magyars se soulèveront infailliblement. Ce sera l'occasion, le prétexte attendu pour sévir contre eux ; sans les juger, sans observer, aucunoij^ forme légale, on leur fera subir de cruelles tortures, on les punira de mort comme criminels de haute trahison. Les corps d'armée, (|ue l'on tiendra prêts, envahiront alors le pays : la moisson sera en pleine maturité. On abattra d'abord les têtes des plus illfcstres et des plus reconunandables, qui seraient pour nos desseins des obstacles séripux. Si les quarante mille hommes ne suffisent pas, s'ils se trouvaient en péril, le roi mon maître les fortifierait de vingt mille autres, comptant fonder ainsi une paix solide et agréable à Dieu (1). » Ce discours effroyable, qui aurait dû exciter la plus vive indignation, fut accueilli avec tiansport par l'assemblée. Tous les auditeurs s'agitèrent comme une bande de. loups et de renards, dont les yeux sont animés par la soif du meurtre. On dressa un procèsverbal de la déclaration que venait de faire l'ambassadeur et toutes les personnes présentes le signèrent. On s'oc<îttpa même sur-le-champ de l'exécution.

(1) On trouvera le texte latin de ce discours dans Cornélius, Historia hungariea^ et dansMailAtk, Gesekichte der Magyaron, .t. ¥, p. 1^.

Wallenstein et Garaffa, espèce d'aventurier napolitain, reçurent l'ordre d'envahir la Hongrie au premier murmure, au premier mouvement populaire. On leur signala, comme une occasion de tumulte, le grand marché qui devait prochainement avoir lieu à Sintau, sur la Waag. Pour peu qu'un désordre vînt à se produire, là ou ailleurs, on leur recommanda de cerner la population et de tuer tout individu âgé de plu& de ^ouze ans, qui parlerait hongrois ; et conmie on ne pouvait deviner la dat| de leur naissance, on les mesurerait avec une aune; ceux qui dépasseraient cette taille seraient impitoyablement massacrés. La boucherie devait continuer sans relâche jusqu'à ce que tous les hommes puissants et courageux, tous les chefs probables d'une insurrection fussent tués, bannis, démoralisés ou captifs. Peu importait qu'on finît par dépeupler le territoire : on y installerait des étrangers d'un caractère humble et docile, comme on avait fait en Bohême, en Moravie et en Silésie, avec l'aide de l'Espagne.

Les jésuites appuyaient ce plan de toutes leurs forces et en pressaient l'exécution. Mais les événements ne permirent point à l'empereur de satisfaire leur impatience. Occupé d'une lutte mortelle contre l'Allemagne du nord, la France, la Suède, le Danemark et ses propres sujets, le bon sens le plus vulgaire lui conseillait de ne pas irriter une nation belliqueuse. Elle avait pour défenseur un héros prêt à seconder ses ressentiments : Bethlen-Gabor effrayait la cour de Vienne. L'Europe n'avait pas vu depuis longtemps un . pareil chef militaire. Judicieux et

brave, prompt et infatigable, éloquent et humain, sobre et fier, aimable, insfruit, magnanime, il était adoré des nobles et des paysans, des bourgeois et des ouvriers, mais surtout des soldats, qui l'admiraient comme un glorieux modèle. Bethlen - Gabor avait plusieurs fois secouru, les princes luthériens ; mais Ferdinand II savait le gagner, avait adroitement conclu avec lui plusieurs traités de paix. L'intrépide capitaine néanmoins sentait toujours son épée frémir dans le fourreau. Le margrave de Brandebourg lui ayant fait don d'une caisse pleine de verrerie précieuse et lui ayant demandé quel vase il trouvait le plus beau, le prince, qui tenait le coffre, le laissa tomber volontairement. « Ce n'est que du verre, » lui dit-il en latin. Et il lui offrit à son tour un sabre avec une poignée d'or garnie de diamants. « Voilà, reprit-il, un joyau qui ne craint pas les chutes. » En 1629^ il se préparait à fondre sur l'Autriche et armait secrètement, lorsqu'il fut pris d'une indisposition. Feignant de vouloir se concilier ses bonnes grâces, l'empereur lui envoya un médecin choisi par les jésuites. Bethlen-Gabor ne soupçonna point le lugubre docteur, et sentit tous les jours augmenter son mal. Ce héros, qui avait pris part à quarante-deux batailles sans recevoir une blessure, mourut bientôt des soins qu'on lui donnait (1).

Une cure si adroite et si opportune ne fit pas tomber la Hongrie entre les mains de Ferdinand II. Pendant bien des années encore, on ne put tenter la réa-

(1) Vebse, GwchichU dêi autrncfrischin Hofs und Àdels, t. IV) p. 71.

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lisatioû du hîdeux programme. Vem^renv descendit du trÔAe dans le ^omkieau, Feri^yopt^^ IU9 ^o^ fils, prit le mêBtte diemiii sans qu'une occasion se fàt offerte de lancer sur le pays les |}and<(g^ catholiques, précédant les bourreaux de Tinquisition. Vbi^uve approchait néanmoins oùles JEIabsbourgs, a^ UQUX de ce Christ qui paridQnnait à la fewpie adultes, qui donnait en exemple Je boa Samaritaip., aUMeolt f^mployer contre les Hongîois hérétique3 la hach^ et la corde, le feu et lé gl^ye, la roue et le chevalet. Vm créature des jésuites, un einpea*wr fpçmé d^ ÏPiîrs propres mains, devait porter le sceptee et copinaiider pour leur obéir.

Léopold était n<é m 1640, eX, ^QU frère devant hériter du trône, on l'avait destifté à l'état .clérical. ïl eut pour précepteur le jésuite Eberhard Neidbard (appelé souvent Nitardipai: les historiens), qu^ la sœur de son élève emmenaplus tard jqu Espagne, où il dieviçi cardinal, puis grand-inquisiteur.. Neidhardyersa, comme un poison, dans l'âme du jeune prince, la sombre et inquiète bigoterie espagnole ; enfant, on l'occupait pour le divertir à nettoyer les statues d^ saints, à élever de petits autels. Mais son frère étant mort en 1654, il se trouva l'hérjtier présomptif de la couronne. Son père Ferdinand III le fit nommer, en 1655, rpi de Hongrie ; en 1656, roi de BohMie ; il mourut l'ajinée suivante, et Léopold n'^ut plus qu'à exercer humblement le pouvoir souverain, au gré do ses maîtres.

Les jésuites avaient en lui un prince selon leur cœur. Tous les matins, il entendait trois messes l'une après l'autre, pendant lesquejlpis il restait iavariable-

ment à genoux, sans lever une seule fois les yeux. Il seinblaU comme engourdi dans, la prière. Par intervalles seulement il regardait l'un ou Tautre des livres pieux étendus devant lui sur le sol. Les jours de fête, la triple cérémonie était accompagnée de musique. Léopold exigeait que tous tes ambassadeurs y fussent présents. B y avait de quoi leur faire quitter leur poste, la tâche devenant parfois accablante : ainsi, pendant le caréné, ils étaient tenus d'assister à quatre-vingts offices. Des prêtres et des moines abordaiest-ils Tempereur, il ôtait respectueusement son chapeau et leur donnait sa main à baiser. Toote sa conduite témoignait d'un flegme imperturbable. Soumis aux voIontéB du ciel ou aux combinaisons de la fortune que l'on en regardée comme les indices, l'empereur automate ne laissait jamais voir ni trouble ni émotion* U» jour^jU'il vBnaîft de s*tisseoir pour dteer, le tonnerre tomba dans la chambre. î^endani que tout le monde courait Bt s'agitait, Léopold dit d'un air calme et froid : « Puisque Dieu nous donne un signe tdlement manifeste que ^îe moment serait mieux dioisi pour le jeûne et la prière que pour les plaisirs de la table, emportée les mets. » Et il «e rendi't à la chapelle sans terminer son repas.

Sur sa blfflachê et petite tête *de gnome pesait une vaste pefFuque. H 'était *rès-faible des jambes et paraissait toujours ebanceter. Sa toitte ati-dessous de la moyenne, la ganchene de ses gestes, la roideur de ses manières ne prévenaient point favorablement. Sa mâchoire était si proéminente, sa lèVre inférieure dépassait (eUement la lèvre d'en haut, que ses incisi-

ves se trouvaient à nu : exagérée en lui, cette conformation particulière aux Habsbourgs le gênait pour parler, au point que ses discours ressemblaient à un grognement. Avec cette bouche difforme, il jouait néanmoins de la flûte, ce qui achevait de le rendre burlesque. Représentez-vous Tétrange grimace qu'il devait faire. Une barbe noire, mais clair-semée, couvrait imparfaitement son prodigieux menton. Il écrivait si mal que peu de secrétaires pouvaient lire son écriture ; quand il adressait une lettre autographe à une tête couronnée, force était d'y joindre une copie de l'indéchiffrable barbouillage.

La noblesse de cour et les jésuites régnaient sous son nom, expédiaient toutes les affaires. Les conseillers intimes, les officiers du palais et quelques généraux formaientune puissante coterie; mais les confesseurs du prince, Balthazar Muller et Boccabelia, aidés à Vienne par deux cent cinquante. jésuites, exerçaient une influence plus redoutable encore. L'action politique de l'empereur se bornait, en grande partie, à signer des actes qu'on lui présentait tout rédigés. Il n'en lisait qu'un très-petit nombre, et corrigeait çà et là une phrase irrégulière. Il paraphait les autres conune une machine. Dans l'année malheureuse de 1683, où les Turcs assiégèrent Vienne, il mit son nom au bas de 8,265 pièces officielles.

La chasse, la musique et le théâtre, les curiosités, le jeu et l'art du tourneur avaient pour lui un attrait bien plus grand que les affaires d'État. Il exécutait des coupes d'ivoire, travaillait même à des montres, à des automates, et aimait passionnément lanumisma-

— antique. La nature lui ayant donné un certain talent musical, il composait d'une manière agréable. Dans un accès d'admiration vraie ou simulée, son maître de chapelle lui dit un jour : « Quel dommage qu'au lieu d'être empereur vous n'ayez pas été un simple musicien ! — Bah ! lui répondit ingénument Léopold, mon sort vaut peut-être mieux. » L'alchimie d'une part, la divination de l'autre, occupaient le reste de son temps. Les adeptes du grand œuvre et les thaumaturges étaient sûrs de trouver en lui lin complaisant auditeur, un patron libéral. Non-seulement il croyait aux prédictions, mais il croyait posséder luimême le don prophétique. Dans des circonstances très-graves, quand il fallait choisir entre fa guerre et la paix, il se laissa déterminer par des motifs empruntés au monde des chimères. Les jésuites lui avaient tout appris, excepté l'art de gouverner, pour tenir par ses mains les fils moteurs de la politique. Aussi trouva-t-on plusieurs fois collé aux portes du palais une affiche contenant ces mots : Leopolde, sis Cœsar ei non musicus^ sis Cœsar et non jesuild ! (Léopold, sois empereur et non musicien, sois empereur et non jésuite !;

Ce prince confit en dévotion n'était pas belliqueux. Pendant un règne d'un demi-siècle, où il eut à soutenir cinq grandes guerres, à vaincre trois insurrections formidables, il ne se montra jamais dans un camp, il ne parut jamais sur un champ de bataille. Un très-petit nombre de revues, passées dans des occasions solennelles, suffirent pour contenter ses goûts militaires. La plus célèbre eut lieu

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en 1673;» devant le giénéval Moiitecukmlli) au. moment où albdt conifflieaaer la première lutte deJ'Auv triota^ avec Lonie XXY.. Pendant le aié^f de^ Vienne parles Infidèles^ le thnide autocrate se sauva le plue vite et. le. pluâ^ loin quïil puU Les jéwiteA néanmoins^ pour r^empenserleur élève de son: obéissance^ l-oat surnommé Léopold le Grand, titre que mil empereur geimanique n'avaitobtenu depui^Chartemagne.

Regardez m^HAtenant cet homme petit, frêle etblême,, aux. altureâ languissantes, coiffé dfUne vasto perruque, portant un chapeau quforabitige une plume noire^iun manteau espagnol, dès< souliera. et d^ ba& rouges,^ comme s'il, avait mavchédanslesang: jusqu'aux genoux*. Ë^troe une apparition? Est-ce une de ces curiosités naturelles que l'on' montre pour de^ Targeiiti? Vous aeriea- tentés d-esx rire ou d'en avoir pitié. Voilà' cependant^ Ife créature' que le* système monarchique et la fiction du droit divin appelaient à> goutaroer desr millions de sujets;, dontla> fortune seconda toutes les entreprises, qui>. d'un signe, devait condamner àmoBt des^entainesdemiiielKnaames^bieft supérieurs par leuri constitution physique et par leur intelligence. Cela rappelle un magnifique passage do vieux Baleac, où la noblesse dii style égale Héléva^ tioa de/s idées :

«^ C'est le, moyen délire souvent injustice que (te jug^ dn< mérita des* conseils par la bonne fortune de3>évônementS'. Ne nous laissons pas éblouir àPéclat desi choses qui. réussissant. Co queles Grecs, ce que les. Romains|ice que nous-^mèmes avons* appelé une pr*idence admirable^ c'était une; heureuse témérité;

Il y a des hommesdont la vie a été pleine de miracles, quoiqu'ils ne fussent pas saints et qu'ils n'eussent pas le désir de l'être ; le ciel bénissait toutes leurs fautes,' le ciel couronnait toutes leurs folies.

« n devait périr cet hoAinie fàtâï, il devait périr, dès le premier jour de sa conduite, par telle entreprise ; la raison concluait qu'il tombât d'abord par les maximes qtt^îï à tenikes. IVfâiè' Dieu* voufaifr se servir de lui pour punir le genre humain et tourmenter le monde. Il pensait exercer sa passion, et il exécutait les arrêts dé la Providence. Avant qtie'de se perdfe, il a' etï'le loisir dte pei*di*é les peuples et les* États, de mettre le feu aux quati*e coins de la terré, de gâter le pi*ésétit'etrâVenîr pfar les mfeiux' qu'il a feits^jiâ!* les exénlj^lës qu'il a laissés.

« Ces grandesT pièces qui se jotrent sUi* la tèn^é ont étêœm^sées datfs'lë ciel; et c'est' souvent un faquttt' qui dbit en être FAtWe ou' TAganifemiibiï. »

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