‹ Histoire secrète du gouvernment AutrichienChapitre 2 sur 36 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

S'il y a des études sur le passé qui sont purement rétrospectives et n'intéressent que les savants, d'autres ont toute l'importance, toute l'actualité de l'histoire contemporaine; elles expliquent le présent par ses origines, elles mettent le lecteur au seul point de vue d'où il puisse juger sainement les faits accomplis sous ses yeux ou en train de s'accomplir. La situation de l'Autricha, le rôle qu'elle joue dans la politique européenne, l'avenir qu'elle se prépare, ont surtout besoin de cette lumière. Son histoire est la moins connue de toutes : maîtres du pays, les jésuites Tout subtilement et audacieusemeut falsifiée. Hormayr, directeur des archives de Vienne pendant vingt-cinq ans, appelle les livres publiés jusqu'à présent sur cette matière un travail de commande et une fable convenue. Le mensonge règne au bord du Danube. Les princes qui avaient gouverné par la ruse et par la force , voulaient encore tromper les générations futures. Ils imprimaient des actes frauduleux, destinés à leur faire illusion. Nul historien ne pouvait obtenir communication des pièces véritables ; les archives étaient scellées comme un tombeau. « Les impos-

tures débitées depuis' trois siècles, dit le même historien, sont devenues immuables, pareilles à des ossements fossiles. La multitude ne connaît pas autre chose, et s'étonne, s'indigne même, quand on veut rectifier des erreurs déjà vieilles ; il semble que l'on altère la vérité, que l'on dénature les événements par une manie d'innovation, par'im hostile et aveugle entraînement (1). » Et, plus loin, il compare les annales officielles de l'Autriche à une fabrique de fausse monnaie.

Si quelqu'un avait essayé de répandre le jour dans ces ténèbres volontaires, de dissiper ces erreurs systématiques, l'implacable censure, qui opprimait la pensée. en Autriche, eût fait avorter l'entreprise dès son début.

Ailleurs, on ne s'occupait point, ou on s'occupait négligemment de ce royaume mystérieux. La passion de l'histoire, qui distingue notre époque, ne travaillait pas encore les esprits. Le livre de Schiller consacré à la guerre de Trente- Ans, appela le premier, en 1791, l'attention "sur l'Autriche, et le drame de Wallenstein augmenta bientôt la curiosité que ce récit avait fait naître, h' Histoire de la Maison dAutridhe, par William Coxe (1807), la satisfit jusqu'à un certain point. Les Français ne pouvaient lire dans leur idiome que des ouvrages fragmentaires et insuffisants, comme X Histoire des Révolutions de Hongrie ^ les Mémoires du comte Niklos. Non-seulement les auteurs de ces différents écrits n'avaient point eu à leur disposition des pièces capitales, que le gouvernement autrichien dérobait au public, mais ils ne me semblent pas avoir fait le meilleur usage possible des renseignements imprimés. Ils n'ont pas lu, par exemple, un ouvrage très-important du cardinal Caraffa, nonce apostolique en Allemagne sous Ferdinand II, ou ils n'en ont point assez tiré parti. Ce volume

(1) Anmifniên,

énorme, intitulé : (rermania sacra ras taurata (1), contient une foule de révélations précieuses sur la politique autrichienne ; aux 593 pages de texte sont jointes 250 pages de lettres, décrets, rapports et autres documents ofScielè, On y voit partout racontés des faits atroces, pratiquées des mesures violentes et perfides, qui auraient dû éclgurer sur le véritable caractère de la lutte et sur le but que poursuivait l'empereur. Je l'ouvre au hasard et ce passage me tombe sous les yeux ( il s'agit d'un ordre du prince concer* nantlesschismatiques dans les États héréditaires) :

« Le monarque déclarait, en outre, qu'au lieu d'un juge ou prévôt, il fallait établir dans la Camiole, la Styrie et la Carinlliie, un chef militaire qui agirait sommairement contre les prédicateurs que l'on pourrait saisir, attendu qu'on les avait déjà plusieurs fois avertis; il fallait donc les pendre au preitiier arbre, sans aucun délai, comme des séditieux , des espions et des criminels , châtier irrémissiblement par la corde Içur perversité opiniâtre. De si vigoureux décrets amenèrent peu à peu ce ré8iiltat,quê l'on ne voyait plus, dans les trois provinces, un seul homme infecté d'hérésie, à moips qu'il ne fût venu clandestinement de Hongrie. C'est pourquoi on interdit aux habitants toute relation avec les Hongrois (2). «

Se félicitant des rigueurs déployées contre les schismatiques, le nonce ne cache rien, et décrit les scènes les plus .odieuses avec une naïveté imperturbable.

Mais les renseignements tirés des archives de Vienne ont une importance bien supérieure. Léopold Ranke a eu communication d'un certain nombre de pièces, qu'il a utilisées dans %OTi Histoire de l Allemagne à ï époque de la

(1) Francfort, 1641.

(2) Page 332.

Rejormation, Nul homme néanmoins n'a rendu autant de , services, sous ce rapport, que le baron Hormayr. Nommé, en 1803, directeur des archives de l'État et des* archives domestiques des Habsbourgs , il occupa vingtcinq ans ce poste, où il eut toutes les facilités imaginables pour approfondir l'histoire réelle de son pays. C'était un homme d'ime curiosité insatiable, d'une activité toujours en haleine. Une mémoire prodigieuse secondait ses efforts, scellait dans le granit, pour ainsi dire, les faits et les dates qu'il recueillait. La nature l'avait tellement favorisé à cet égard, que son père ayant formé une collection de neuf mille portraits, Joseph Hormayr pouvait débiter l'un après l'autre, et sans se tromper, les noms de tous lès personnages, n savait par cœur une centaine de drames, dix ou douze mille vers en différentes langues. Il récitait les trois premiers livres de Y Enéide dans l'ordre naturel de- la composition, puis les récitait de nouveau dans l'ordre inverse. En 1828, le roi Louis de Bavière lui proposa de quitter l'Autriche et de venir habiter sa capitale. L'archiviste laborieux, que la cour avait mécontenté, passa la frontière, mais non sans butin : il emportait , comme dépouilles opimes, une foule de notes, d'actes précieux copiés sur les originaux. Une partie de ces docmnents furent imprimés dans Y Annuaire historique (Taschenbuch 'fur vaterlcendische Geschickte), qu'il publia durant un espace de quarante-quatre ans. Les autres virent le jour dans ses Anernonen, quatre volumes édités à léna de 1845 à 1847, dans les Lebensbilder aus der Befreiungskriege, 3 volumes in-8*, et dans le fragment intitulé : Fran^çois et Metter^ nich, paru seulement après la mort de l'auteur. Son Histoire de Vienne ^ son Plutarqxœ. autrichien (20 volumes), ses Archives historiques (1810-1823), son Histoire du Tyroly son Histoire générale des temps modernes^ complètent la longue série de ses travaux. Ses immenses recher-

ches, la sagacité de son esprit, son étonnante connaissance des hommes et des choses, rendent impossible d'écrire l'histoire d'Autriche, et même l'histoire d'Allemagne, sans sa participation. Il a malheureusement fait usage d'une forme tellement capricieuse, sauvage et embrouillée, qu'il faut des heures entières pour comprendre et analyser quelques pages de ses livres. C'est un torrent de science, qai se précipite à travers les abîmes du passé. Quiconque ne l'a point lu, ne peut imaginer une semblable intempérance de mémoire, un manque aussi absolu de méthode, un pareil tumulte d'idées. Chaque flot cependant roule sa paillette d'or : il faut la recueillir, en luttant contre la fougue et le désordre des vagues.

Pendant les années 1823 et 1824, on voulut débarrasser les archives de Vienne, et on vendit à la livre une masse de papierl que l'on jugeait insignifiants et inutiles. Mais ils contenaient plusieurs pièces capitales. Des fureteurs les découvrirent, les achetèrent aux débitants qui en avaient fait la première acquisition, et ces actes authentiques ont répandu la plus triste lumière sur l'histoire du gouvernement autrichien.

Le docteur Vehse, archiviste du royaume de Saxe, dans son énorme travail sur toutes les cours allemandes, et même sur les princes médiatisés, a réuni une foule de documents épars, avec un esprit judicieux, libéral, éclairé, qui donne à sa publication une grande importance. H méprise la forme, dit-il lui-même, l'art de composer et d'écrire. H a pourtant, çà et là, d'excellentes inspirations. La curiosité qu'il éveille ne laisse point d'ailleurs remarquer la négligence du style.

• Enfin, quelques panégyristes de la maison impériale, comme Hurter, nous ont fait de sinistres et précieuses révélations. Craignant que des actes de mauvaise mine ne fussent livrés à la pubhcité sans commentaires, ou avec des

commentaires hostiles, ces amis maladroits les ont imprimés eux-mêmes, en y joignant des réflexions qu'ils croient péremptoires, mais qui n'ont aucune valeur. Je me suis emparé des pièces de conviction, et j'ai laissé aux avocats mercenaires leurs subterfuges et leurs sophismes.

Telles sont les sources diverses auxquelles j'ai puisé. Elles m'ont fourni une histoire vraiment secrète du gouvernement autrichien, de son ambition. déloyale, de ses pernicieux manèges et de sa violence hypocrite. Mon livre ne contient pas une phrase , ni même un seul membre de phrase, qui ne soit appuyé sur une preuve. Le cabinet de Vienne le sait bien, car, ses scribes n'ayant pu me réfuter, il a pris, en 1857, la mesure grossière d'interdire le Siècle dans toute la monarchie, constatant par cette maladresse l'exactitude de mes renseignements et la fidéUté de mes récits. . •

Dans son dernier volume sur l'histoire de France (Richelieu et la Fronde) y M. Michelet attribue à Hormayr l'explication du système inventé par les jésuites pour convertir et subjuguer l'Autriche : il mentionne mes articles du SzècZ^, publiés en 1856, comme extraits d'un annuaire publié vingt ans auparavant. Or, cet annuaire ne renferme qu'une notice désordonnée sur le martyre des quarantesept nobles bohémiens, à Prague. C'est moi qui, par un travail d'analyse et de synthèse, ait reconstitué la politique des moines de Saint-Ignace. M. Michelet en est convaincu maintenant, et, comme il se propose de me rendre justice dans son prochain volume, je n'insisterai pas davantage sur cette question.

Le livre que j'offre au public montrera l'origine du système autrichien, la manière dont il s'est constitué, dont il a fonctionné depuis Feminand II. Beaucoup de lecteurs seront étonnés de voir jusqu'où il plonge ses racines dans le passé, comme d'apprendre qu'il est parvenu jusqu'à nos

jours sàits la moindre modification. Le régime infâme sous lequel se débat Tltalie, n'a pas été inventé pour elle, ne lui est nullement particulier. Toutes les provinces de l'Autriche ont été successivement ou simultanément traitées avec la même hypocrisie sanguinaire, avec la même stupidité hnplacable. Les archives de l'Mstoire n'offrent rien de pareil. La démence des empereurs romains pâlit elle-même à coté de la démence des Habsbourgs.

Plus d'une fois, nous avons frémi en écrivant ces pages lugubres. Certes, il vaudrait mieux avoir à conter de nobles actions , à peindre des caractères magnanimes. Tacite a, je crois, exprimé un regret analogue. Mais, quand on fouille les annales de l'humanité, on ne rencontre pas souvent des filons d'or. Muse sévère,* muse terrible de l'histoire, qui promènes la pensée à travers les ruines et les tombeaux, qui parles moins de vertus que de crimes, de sagesse que de passions furieuses, de bonheur que de calamités, de clairvoyance que d'illusions et de folie , longtemps j 'ai erré autour de ton tribunal sans avoir le désir d'en approcher. Je racontais les vicissitudes qu'ont éprouvées les beaux-arts et la littérature, en examinant de loin, comme d'im sommet paisible, le cours tumultueux des événements, les orages qui bouleversaient la plaine. Mais il est passé le temps des beaux rêves, des tranquilles études et des contemplations. Un âge sombre, un âge de crises et de douleurs, a commencé pour les peuples : tous les vents nous . apportent des bruits de tempête. Je descends à mon tour dans la région sinistre, et débute, commç le poëte florentin, par le monde infernal. L'Autriche est, bien plus' que la Russie, le chef-lieu du despotisme, une geôle funèbre où des nations entières sont mises à la torture , où la force viole tous les droits au nom de la justice, profane toutes les maximes religieuses au nom de la piété j abjure tous l^s sentiments humains au nom de la clémence. Là règne une dis-

— Vill -r-

simulation sans bornes comme sans pitié. J'ai reproduit les faits dans un style simple et sévère, je me suis abstenu de déclamations et presque de réflexions, parce que les documents nouveaux dont je me servais, ont une éloquence terrible, qui annule toutes les ressources de Tart humain, qui domine, comme un tonnerre continu, la voix du narrateur.

Pai:ifi, 15 mai 1859.

GOUYEMEMENT AUTBICHIEN

Page 1