‹ Histoire secrète du gouvernment AutrichienChapitre 3 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'eMFEBEUR FERDINAND n INAUaURB LA POLITIQUE AirCRICHIBNNE.

Un des principaux motifs que les politiques autrichiens mettent en avant pour justifier les prodigieuses concessions faites au clergé du pays et à la cour de Rome, c'est la longue et inébranlable fidélité des Habsbourgs envers la religion catholique. Leur his-* toire, dit-on, les engage ; si leur piété ne les prosternait pas devant le saint-siége, les traditions de leur famille, le respect de leurs aïeux devraient leur imprimer cette humble attitude. Le jeune empereur suit les traces de Rodolphe de Habsbourg, de Charles- Quint Bt surtout de Ferdinand H. Les ordonnances par lesquelles ce dernier prmce inaugura sa lutte obstinée contre la Réforme ont la plus grande similitude avec quelques articles du concordat. Un seul

■ " *- » • • monarque autrichien ne voulut pas subir la domina- .tion de Rome. Que la mémoire, que le nom même de Joseph II soient voués à l'oubli !

Ne verrons-nous donc jamais les familles royales abandonner l'absurde principe qui catièe orditoairement leur chute? C'est au fond des tombeaux qu'elles cherchent leurs inspirations, quand elles devraient jeter les yeux autour d'elles, consulter les besoins, les opinions, les espérances des peuples, juger le présent et sonder du regard les demi-ténèbres où s'ébauche l'avenir. Toujours ce vieux système d'immobilité cadayérëtisè ! toujours ce eh^nt sépulcral sous un ciel plein de lumière, en face d'uiie vie exubérante, au niilieu d'aspirations illimitées ! Quel ennui !

Mais puisqu'on s'auterise du passé de la dynastie impériale pour étendre sur l'Autriche le linceul du moyen âge, la pierre tumulaire des réactions, pour lui dire tout bas : Dors d'un sommeil sans fin, — évoquons-le, ce passé, des profondeurs de l'histoire; voyons par quels moyens la famille de Habsbourg a SŒitenu, restauré le Catholicisme dans ses États héréditaires, par quels moyens elle a essayé de le rétablir dans toute l'Allemagne* La Terreur, dont on parie taftt>?les représailles et les vengeances populaires, contre lesquelles on déclame si fort, n'ont été qu'une idylle, un champêtre dialogue, comparées aux violences de Ferdinand II. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur Charles-Quint, cet ambitieux sans portée, ce bigot sans cœur, cet insatiable glouton qui, dans les Pays-Bas seulement, condamna trente mille réformés au supplice, qui faisait entenrer toutes vives

les protestantes et fut. le digne père de Philippe IL Mais débutons par le yéf itable ^^nadateur de la politique autrichienne. Bon nombre d'écrivains, Hotmayr, Ranke, Vehse, Hurter, Silbert, Westenrieder, ont fouillé en ces derniers temps les archives de la maison d'Autriche, soit pour y trouver des motifs de louange^ soit pour éeliairer son histoire d'une lumière imp«rtiale : ils y ont trouvé ^e foule de détails précieux que ne conna^ait pas Sahiller ; ils en ont tiréy les unS' <x)mme les aii;tres, d'effroyables renseigae^ ments.

Dès l'année 1 520, la* R^orme avait péifétré dans le§ province autrichiennes. Charles-Quint employa contre la nouvelle doctrine le fer et le feu. Ea ISâ4, il fit décapiter^ pour crime d'hérésie, le bourgeois Giaspard'Tauber; en 1S28, il fit brûler Balthasar En}^ mayer, professeur d'Ingolstadt, «après l'avoir tenu longtemps incarcéré. Les exécutions se multiplièrent ensuite; mais, comme d^h^itude, elles restèrent sans effet.

En 1541 ^ une déput^irtion luthérienne vint à Prague solliciter de l'airchiduc Ferdinand I" le libre exercice du culte évangélique et une complète égalité entre les deux croyances. Parmi les délégués on remarquait plusieurs citoyens de Vienne. La noblesse avait déjà pris l'habitude d'wvoyer ses fils suivre les qours des universités pro(^^tw4îes.

Lorsque te tf^itii dô.Passau eut donné à 1# RéCoroi^ une existence légale et qwe la paix d'AugfbojjiFg. eut confinné cet acte de justice, la doctrin^ .pouyiçite gagna encore plus rapidement du terrain» Dqv^om

empereur, l'archiduc Ferdinand P', qui avait toujours fait preuve d'une noble impartialité, ne changea ni de sentiments ni de conduite. Il trouvait criminel et impohtique d'employer la violence oontre les dissidents, de martyriser, de détruire les corps par une prétendue sympathie pour les âmes. Telles étaient ses bonnes dispositions, qu'il essaya de déterminer le souverain pontife, l'opiniâtre Paul IV, à autoriser la communion sous les deux espèces et, le mariage des ecclésiastiques. Ayant jugé trop rigoureuses certaines décisions du concile de Trente, il en fit l'objet d'une protestation régulière. Ppisqu'on cherche touj ours des exemples, voilà de glorieux antécédents que l'empereur François-Joseph aurait pu suivre, en marchant vers la lumière, au lieu de s'enfoncer dans les

Le rapport d'un- ambassadeur vénitien, publié par Ranke, nous apprend que les neuf dixièmes de la population germanique avaient adopté les principes nouveaux, lorsque Ferdinand I" monta sur le trône, en 1556, et que, dans les États héréditaires d'Autriche, la majorité appartenait également à la communion dissidente, Micheli, autre ambassadeur vénitien, écrivait douze ans plus tard : « On a pris rhabitude de se tolérer mutuellement. Là où les deux cultes sont mêlés, on ne s'occupe guère de savoir qui est protestant ou catholique. La même indulgence règne au sein des familles. Dans beaucoup de maisons, les parents professent une doctrine et les enfants une autre. Les frères ont des opinions religieuses différentes; les catholiques et les hugue-

|M)ts B6 marient ensemble. Personne n'y fait attention ou ne s'en formalise. »

Montaigne, qui visita l'Allemagne pendant Tannée 1580, dit en parlant d'Augsbourg : « Les mariages des catholiques aus luthériens se font ordinairement, et le plus desirejis subit les lois de l'autre ; il y a mille tels mariages : notre hoste étoit catholique, sa femme luthérienne. »

Maximilien II, le fils et le successeur de Ferdinand I*, montra une tolérance plus grande encore, n octroya la liberté religieuse à la Bohême et à l'Autriche : les nobles, qui étaient les chefs du mouvement, obtinrent même le droit d'amener dans Vienne leurs prédicajteurs et d'y faire exposer publiquement leur croyance. Maximilien projetait une croisade contre les Turcs, voulait se liguer avec les Perses et les Russes pour reconquérir la Hongrie, chasser d'Europe les infidèles. Espérant obtenir l'aide des princes réformés, il ménageait les luthériens dans ses États et dans le reste de l'Allemagne.^ En Bavière, comme en Autriche, presque toute la noblesse avait adopté le système du libre examen.

Ce même MaximiUen II, ayant appris que son fils Rodolphe, plus tard empereur, avait projeté avec quelques Italiens et Espagnols d'assaillir un temple luthérien bâti par le seigneur de Roggendorf, maréchal de la province, lui donna un soufflet, quoiqu'il fftt déjà roi des Romains. Le maréchal, instruit du complot, l'avait révélé lui-même au prince, en ajoutant: « Vous devinez, Sire, quels malheurs auraient pu résulter d'une si folle attaque. Les Espagnols et Ita-

liera aumient été probaistemèiit égorgés comme dbs poulets, car presque tout le peuple de Vienne est luttiérien, notani«ient dans ïa classe ofuvrière (4). »

Sous Teinpereur Rodolphe, prin^jp bizarre et à moitié fou, qtii passait des mois entiers dans le palais du Hradschin, à Prague, sans recevoir personne, les maximes ;sintîcatholiques se répancureat pèus facile^ ment que jamais. Les seigneurs employèrent tout leur pouvoir, to«te leur influence, pour converti*" la population des villes et des campagnes* L'année môme où Ferdinand II vint au monde, en 1578, son père, Tarchidue Charles, imita l'exemple de Maximiiien, proclama la liberté de conscience dans la Styrie, la Carinthie et la Carniole. L'opinion nouvdle était si bien établie qiie ses partisans tenaient tête au monarque. -La Réforme devenait peu à peu maîtresse du pays^ et le moment où l'Allemagne jouirait enfin de l'uaité religieuse semblait peu éloigné. Lorsque Ferdinand H célébra les fêtes de Pâques à Graetz, en lS9j8, il /fut, pour ainsi dire, le seul qui communia suivant le rite catholique. La ville ne renfermait que trois autres individus de cette confession. U ne restait dans le duché d'Autriche que cinq familles nobles demeurées fidèles à l'ancien culte, sept dans la Carinthie, une seule dans la Styrie, celle des Herberstorfe, qui s'éteignit en 1629. Tous les droite de collation aux bénéfices, toutes les charges importantes étaient entre les mains des novateurs ; presque toui^ les journaliers recevaient d'eux leur salaire^

(1) Geriach : Tûrkisches jabrbudt, page 326.

Cet immense succès ^e la Réforme prouvait assu«rémept qu'elle était selon le cœur du peuple, en liarmonie avec ses opinions et ses tendances. On aurait dû conséquemqjent la respecter comme l'expression de la pensée nationale. Mais les jésuites avaient trouvé dans Ferdinand II un instrument docile, un de ces aveugles fanatiques dont rien ne trouble la conscience, dont rien n'émeut la pitié. Ils formèrent l'audacieux projet de ramener l'Allemagne du Midi au Catholicisme et d'assaillir TAllemagne du Nord, pour tâcher de la soumettre à son tour.

Demeuré orphelin à l'âge de douze ans, le jeune archiduc fut mis par sa mère sous la tutelle de Guillaume V, duc de Bavière, dont elle était la sœur. Les jésuites ne l'appelaient que le pieux duc; sa dévotion était si grande effectivement qu'il abdiqua, comme Charles-Quint, et finit ses jours dans un cloître. Il livra aux jésuites sop fils Maximilien et le futur en^pereur d'Allemagne. Cinq ans les disciples de Loyola travaillèrent, dans leur collège d'Ingolstadt, ces âmes qu'on leur abandonnait, trempèrent, aiguisèrent avec un soin sans pareil les deux épées de la réaction catholique. Vers la fin de l'année 1S97, l'archiduc entreprit un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, et, après s'être extasié devant l'image miraculeuse, alla demander la bénédiction de Clément VIII, le même pape qui refusa pendant deux ans d'absoudre Henri IV converti et blâma hautement l'édit de Nantes. Aux pieds de l'ambitieux pontife, le jeune prince fit le serment de rétablir, au péril de sa vie, la foi catholique dans ses États héréditaires^ et, s'il le pouvait,

dans toute T Allemagne, Les jésuites devaient seconder raccomplissement de ce vœu redoutable. Ferdinand avait adopté pour maxime : « Plutôt un désert qu*un pays peuplé d'hérétiques. »

Peu de temps après son retour, au mois de septembre 1598, il se mit à rœuvre. Il publia en premier lieu un décret dont le pacte signé le 18 août 1855 rappelle certaines dispositions. Cet acte enjoignait aux pères de famille d'aller entendre la messe dans leur église paroissiale, avec toute leur maison, de s'y confesser, d'y communier suivant le rituel orthodoxe et d'y accomplir toutes les autres cérémonies catholiques. Ordre sévère de jeûner, de faire maigre'aux époques fixées par la doctrine romaine. Écouter les ministres hérétiques, travailler, acheter ou vendre les dimanches et les jours de fête, lire les ouvrages protestants, réciter ou chanter des satires contre le papisme, était défendu comme un grave délit. Sous peine d'une amende de cinquante ducats, tout imprimé contenant des productions de ce genre devait être remis sans délai aux autorités, qui le feraient brûler en place publique. Une proscription générale frappait les ministres luthériens : s'ils ne quittaient pas le pays ou s'ils avaient l'audace d'y revenir, on les menaçait d'une prison perpétuelle.

L'édit commandait de fermer sur-le-champ les écoles hétérodoxes. Pour donner à ses enfants un maître particulier, il fallait le présenter d'abord au curé du lieu et le faire examiner par lui. La même formalité accomplie permettait seule d'obtenir un emploi. Ferdinand rétablissait les anciennes confréries et

coBunnnautés, Tusage des processions et autres cérémonies publiques. Nul dissident ne pouvait aspirer au droit de bourgeoisie, siéger dans le conseil municipal ou occuper une placç dépendant de la commune. Les gouverneurs et baillis devaient surveiller les régences, assister à leurs délibérations et les empêcher de prendre aucune mesure contre la foi catholique.

Publier un décret pareil, c'était braver la nation ; mais Ferdinand voulait devenir le Philippe II de l'Autriche . On expédia partout son édit; en quelques lieux on l'afficha même sur une potence dressée tout exprès , afin d'annoncer aux contrevenants le sort que leur réservait la clémence de l'archiduc.

Mais on ne se contenta point d'une vaiâe promulgation : des moyens énergiques furent aussitôt mis en œuvre, dans le but de faire exécuter immédiatement l'ordonnance. On forma des escouades de prêtres et de commissaires impériaux, on leur donna pour escorte trois cents soldats, lansquenets ou trabans, puis on les déchaîna sur le pays« Ces bandes sinistres arrivaient inopinément dans les bourgs et les villages; leur chef ecclésiastique demandait aux autorités le nom de tous les habitants. On installait ensuite au milieu de l'église ou sur le marché, selon la température et la grandeur des monuments, une espèce de tribunal : les soldats se rangeaient alentojir en demi-cercle. On amenait, on poussait au miUeu les paysans effarés. Le convertisseur impérial débitait alors un discours sur les principes de la foi cathoUque, et il était réputé convaincre tout le monde.

Chaque wditeur., api^lé par âo«i mm, dwaiiàl'îastant mèiae abjurer le^ dodriues hétérodoxes. Une amende, une senteojse d'exil ou des coups de bâton punissaient le refus, selon les personnes. La moindre hésitation coûtait sou^^ent deux mille ducats. D'autres individus obtenaient un répit : on leur accordait un mors, six semaines ou un délai plus long; au bout de ce terme, on les questionnait de nouveau, et s'ils persistaient dans leur croyance, on les bannissait pour toujours, on confisquait le dixième de leurs biens. Il va sans dire qu'on logeait les militaires chez les récalcitrants, et que les hommes d'armes ne ménageaient pas ces derniers.

D'autres rigueurs suivaient ces premières mesures^ On démolirait les* églises protestantes, on les faisait sauter avec de la poudre, on renversait les murs des cimetières luthériens, on brisait ou dispersait . les pierres des tombeaux. Là où la tolérance croissante avait induit h ensevelir les luthériens près des catholiques, on exhumait les corps des novateurs qui souillaient la terre mainte. Dans les villes, on brûlait mr la place publique des milliers de volumes, des bibliothèques entières. A Graetz, le ministre évangélique Simon Heusinger et sa femme Éva, ayant osé soute^ nir ouvertement la supériorité de leur doctrine, fuirent arrêtés, mis au cachot, puis étranglés pendant la nuit. Des roues et des potences désignaient le t^rain qu'avaient profané les temples hétérodoxes (1^.

(1) J'emprunte tous ces détails à ua.panégyriste de Ferdinand IJ, Vp^w Hurter, Geschichte Kaiser Ferdinands II vmd seiner Eltern, t. IV, ch. 39. Ce chapitre a quatre- vin^ pa^.

Sebiiler a donc commis une gra^e mépnse en louatit la doneenr de Parchiduc et en affirmant que cette première réaction avait été pnre de toute violence.

Les timides Allemands se laissaient endoctriner par b menace, le bâton et le glaive. A peine si qiielques rassemblements eurent lieu, que les troupes béates dispersèrent avec componction.

Pour ne pas provoquer à la fois trop de résistances, d'ailleurs, pour disséminer le» colères, le^piaix despote n'agit pas siniuUattiément oootre toutes ses provinces. Il débuta par la Styrie, d'où les prêtres et les lansquenets passèrent dans la Carinthie, dans la Carniûle, dans le duché de Goritz. Quand les commiseai"res revenaient de leurs expéditions et qu'il était content de leurs services, il leur donnait quelques centaines ou quelques milliers de florins. Entre ces missionnaires belliqueux se distingua surtout Tévê- , que' Martin de Seccau, qui ne tarda pas à obtenir la direction de toute Tentreprise. Il pouvait psalmodier un sermon pendant quatre heures de suite ; après quoi l'on corrigeait ceux qui n'avaient pas été sufïisanmient convaincus et attendris.

L'œuvre de réaction dura cinq années. Presque toutes les grandes feimilles abandonnèrent un paj% Ravagé par le fenatisiiie'; «lies •eherehèneiit «n i^ftige dans la Bohème et la Hongrie, où elles préparèrent lée fi^rmidables insurrections. Parmi les fugitife se torouvaient le célèbre mathématicien et asU'onome K^^er.

Ferdinai!Mi possédait une volonté infleîriWe que les jésuites B'étwft^nt à endurcir fcmr w faire nae ma-

— la —

chine de meurtre* La débauche avait affaibli l'intelligence des Habsbourgs^ mais leur santé ne trahissait point encore les effets de leur violent libertinage. L'archiduc était petit, robuste, gras et sanguin; il recherchait peu les fenunes, ne se laissait ebtrainer à aucun excès ni dans la boisson ni dans la nourriture. Ses précepteurs lui avaient inspiré une telle vénération pour les membres du clergé, qu'il leur attribuait quelque chose de surnaturel et de divin. « Si je rencontrais simultanément un prêtre et un ange, disait-il lui-même, je saluerais d'abord le prêtre. » Un curé portant le viatique passait-il près de lui, Ferdinand le suivait à pied, dans la boue, jusqu'au seuil du malade et le reconduisait avec les marques de la plus profonde piété. Il accompagnait tête nue, im cierge en main, les processions de la Fête-Dieu. Il entendait constamment deux messes les jours ouvrables, et une messe supplémentaire le dimanche. Nul motif n'aurait pu lui faire rompre le jeûne, toucher à des aliments prohibés pendant les époques d'abstinence.

Les jésuites exerçaient sur lui un empire sans bornes : jamais ils ne le perdaient de vue, jamais ils ne lui laissaient la libre disposition de son esprit et de sa volonté. Deux frères de l'ordre se tenaient invariablement dans son antichambre : ils avaient le droit d'entrer chez lui à toute heure, même pendant la nuit, et de lui donner des conseils. Il allait souvent partager leurs repas, ^écouter les dévotes lectures de leurs réfectoires. Ses directeurs et confesseurs étaient deux jésuites, le père Guillaume Lamomain et le père Jean Weingartner; ces pieux diplomates le gui-

daient par la maÎD, l'irritaient de leurs, colères el le pénétraient de leurs affections. Immuables comme un système, comme les mystérieuses puissances que Ton appelle castes sacerdotales, tribunaux secrets, ordres monastiques, s'inspirant du Dieu terrible de Moïse et non de l'Ëvangile, sans pitié, sans responsabilité, ils méditaient déjà la guerre de Trente-Ans, et n'eurent qu'à secouer les plis de leurs robes pour déchaîner sur l'Allemagne des fureurs sanguinaires, qui ont produit la plus cruelle des luttes religieuses.

Après cinq ans de tournées militaires et de sermons impératifs, les sujets de l'archiduc tombèrent dans cette prostration morale où jettent infailliblement les réactions victorieuses. Les peuples ont conçu des espérances, formé des plans d'avenir, gnt touché la frontière d'une région idéale qui seule est en harmonie avec leurs vœux, qui seule peut les rapprocher du bonheur, et voilà que des sommets du mont Horeb, pendant qu'ils contemplent la terre promise, on les chasse au fond des vallées ténébreuses, on les pousse en des gorges sinistres, on les parque sur des roches brûlantes I Une tristesse sans bornes les saisit. Que feront-ils désormais? Quel but a leur existence? Pourquoi lutteraient-ils contre la mort intellectuelle, contre l'anéantissement moral qui les envahissent? Quels moyens même ont-ils encore pour lutter? Comme des cataleptiques, ils sentent, ils voient, ils écoutent, ils s'affligent, mais restent immobiles dans leur douleur et muets dans leur désespoir.

Ayant ainsi énervé, paralysé la population de ses États héréditaires, Ferdinand put s'occuper à loisir

de manœuYi^s pditiques et d'ambitieux projets. L'ardiiduché d'Autriche, la Bohème, la Hongrie, la couronne impériale, excitaient et entretenaient sa convoitise. Mais Rodolphe H était maître de ces territoires, possédait l'autorité suprême; et Mathias, son frère, devait recueillir son héritage. Dans les som* bres visions qui tourmentaient son esprit, Rodolphe semblait voir parfois, comme entre deux nuages, les rayons d'une lumière supérieure. La grande.et souveraine doctrine de la tolérance^ qui sera un jour le principe dominant de la civilisation en toute matière, illuminait par intervalle sa démence capricieuse. Il inquiétait peu les novateurs, laissait leurs opinions, gagner du terrain. Les Hongrois obtinrent de lui, en, 1606, la liberté des cuites; ks habitants delà Bohème la lui arrachèrent par leurs menaces, lé 20 août 4609. Mathias, qui^ à force d'intrigues, s'était fait céder la province d'Autriphe, n'avait obtenu des États le serment d'obéissance qu'après leur avoir accordé le même avantage et garanti aux diverses communions une entière égaljté. Hors des domaines où Ferdinand exerçait une action immédiat^, la marche des affaires contrariait donc ses desseins. Mais il laissait passer les événements, se cuirassait d'opiniâtreté, guettait une occasion favorable, et demandait à Dieu de pouvoir un jour ramener toute l'Allemagne devant les autels catholiques à la pointe de Tépée.

Rodolphe mourut, Mathias lui succéda, et le prince dévot fut assez habile pour se faire nommer par anticipation roi de Bohême. Le couronnement eut heu en 1617, avec une pompe insolite. Les États ne de-

mandèrent que la confirmation de leurs privilèges et rsfssurance qfue Ferdin-and «e gouvernerait pas le pays avant la mort de Tettipereur. L'archiduc prêta le serment solennel. Mais les jésuites, qui l'avalent suivi à Prague, comptaient bien l'empêcher de le tenir. Ils travaillèrent sous main le parti catholique et le peiïple. Sur le passage de leur adepte, ife avaient fait dresser un arc de triomphe emblématique, où on voyait le lion de IJ Bohême enchaîné à l'écusson autrichien. Ils répandaient une foule de bruits inquiétants, soutenaient que Tédit de tolérance promulgué par l'empereur Rodolphe n'avait aucune valeur, puisqu'on avarit effrayé le prince pour l'obtenir. « Nouveau roi, nouvelle loi, » disaient-ils. Des feuillles volantes, que distribuaient leurs compHces, annonçaient le rétaWissement de la foi catholique en Allemagne. Scioppius, renégat luthérien, d'un esprit acerbe, d*une rare impudence, tenait pour eux la plume. Ce qtre les jésuites voulaient, c*était une insurrection, * une lutte sanglante,qui permît d'abolir toutes les prérogatives politiques et reUgieuses, de commencer une persécution inapitoyable. Ils y réussirent.

Les provocations, les manœuvres des jésuites^ la ténacité avec laquelle Ferdinand H avait prosterné devaïït les autels catholiques ses sujets luthériens, excitaient dans toute la Bohême une sourde et profonde inquiétude. Les menaces de ses conseillers en robes noires ne laissaient aiicun doute sur ses intentions. La première étincelle devait allumer un incendie et l'alluniâ effectivement. Les réformés, qui habitaient les domaines des abbayes de Braunau et

de Grab, voulurent se construire de nouveaux tem* pies; or, l'édit de tolérance n'accordait la liberté re* Ugieuse qu'aux citoyens des villes impériales et aux vassaux des princes séculiers ; les hommes-liges des seigneurs ecclésiastiques ne pouvaient y prétendre. Le second monastère d'ailleurs était directement soumis à Tarchevèque de Prague. Le suzerain mitre fit démolir les monuments hérétiques.

Aussitôt les luthériens s'émeuvmt, se concertent, nomment des représentants, qui forment un comité de délibération et de défense. Ils envoient quelques- . uns d'eâtre eux à la cour de Mathias, pour lui soumettre des observations. L'empereur ne tint pas compte de leurs plaintes, et ordonna de disperser leur assemblée. Croyant que les gouverneurs avaient pris d'eux-mêmes cette violente mesure, la noblesse utraquiste résolut d'en th-er vengeance. Le 23 mai 1618, les députés, portant presque tous des armes et suivis d'une nombreuse escorte, pénétrèrent dan#le palais du Hradschin et envahirent la chancellerie *. impériale. Us avaient à leur tête le comte Mathias de Thurn, un des proscrits réfugiés en Bohème pour se soustraire aux persécutions de Terdinand II. Les membres du conseil les «plus détestés, Martinitz et Slawata, furent jetés par les fenêtres après une explication orageuse, et eurent la chance de ne point se rompre le cou ; précipité de la même manière, le greffier tomba pomme eux sur des immondices et eut comme eux la vie sauve, quoiqu'il eût fait une chute de soixante pieds. Les chefs luthériens ayant ainsi donné une première satisfaction à leurs ressentiments,

le comte de Thum parcourut la ville afin d'exhorter le peuple au calme^ Des troupes indigènes occupèrent le château, les employés prêtèrent serment aux États, une commission executive de trente membres . fut élue, et le comte de Thum nonuné général des forces qu'on allait réunir. Le premier édit publié par le gouvernement national décrétait Texpulsion des jésuites, ces dévots intrigants qui passaient avec raison pour avoir causé tout le mal. La guerre de Trente- Ans venait de commencer.

Le premier épisode de cette guerre est connu. On sait que les Bohémiens battirent d'abord les troupes dirigées contre eux, envahirent à leur tour l'Autriche et les États de Ferdinand. Le comte de Thurn parvint deux fois jusque sous les murs de Vienne ; mais, la première, il ne fit que s'y montrer; la seconde, il entreprit le siège sans le conduire avec assez de résolution. Une défaite de l'armée auxiliaire commandée par Mansfeld le rappela en Bohème. Il pouvait affranchir à jamais l'Autriche et ne sut pas profiter de ses avantages (1). Les hussites toutefois proclamèrent la déchéance de Ferdinand, puis élurent à sa place Frédéric V, comte palatin, jeune homme étourdi, vaniteux, poltron, fainéant et incapable. Sa royauté ne dura qu'un hiver. Son armée ayant été battue, le 8 novembre 4620, sous les murs de Prague, il monta en carrosse et prit la fuite, sans même essayer de défendre sa capitale, qui eût bravé longtemps ou

(1) Le récit le plus net de cet épisode se troave dans Pelzel : Oesekichte der Bœhmmij Prague, 1774.

d^oué les efforts des agresseurs. Ferdinand , revêtu de la dignité impériale Tannée précédente, se trouva maître absolu de la Bohême. Il y poursuivit sans obstacle et sans pitié la réaction catholique, depuis longtemps accomplie dans ses provinces héréditaires. Partout l'oppression politique suivait le despotisme religieux.

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