‹ Histoire secrète du gouvernment AutrichienChapitre 34 sur 36 · CHAPITRE XXXIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIl

FOLIE CHEONIQUE OU INTERMITTENTE DES HABSBOURGS ; LEUR INFLEXIBLE OPINIÂTRETÉ. PROJETS DE l' AUTRICHE EN ITA- LIE ET EN EUROPE. CONCLUSION.

Le concordat autrichien et les réflexions qu'il suggère aux publicistes viennois, les perpétuelles menées du gouvernement pour préparer l'annexion des provinces roumaines à l'empire, mettent en pleine lumière la puissance de la tradition sur les bords du Danube et l'incorrigible opiniâtreté des Habsbourgs.

Cette famille étrange, presque fantastique, emprunte souvent au monde des visions les motifs de ses actes les plus graves et ses conceptions les plus durables. Son histoire, ou, pour mieux dire, sa physiologie, explique le spectacle singuher dont elle frappe les esprits studieux. ParMarie de Bourgogne, elledescend de Charles le Téméraire; par Jeanne la Folle, des rois catholiques Ferdinand et Isabelle. On connaît l'esprit sombre, violent, terrible et audacieux du prince bourguignon, que Louis XI, après la bataille de Saint-Jacques, mit aux prises avec les montagnards des Alpes, qui ne découvrit jamais le piège et brisa toutes ses forces contre leur intrépidité, mourut victime de son

obstination comme de son imprévoyance. Jamais figure plus tragique n*a étonné les hommes, jamais emportements plus douloureux n'ont torturé un esprit d*élite, une organisation trop irritable. Le mariage de son petit-flls avec Jeanne d'Aragon associa deux éléments funestes, l'eXaltation frénétique, l'impatiente volonté du souverain flamand et l'inexorable fanatisme des monarques espagnols.

Dans ce sang maladif et déjà surexcité, la démence de Jeanne la Folle mêla un nouveau principe de perturbations morales. Ce n'était pas un délire doux et triste que celui de la reine jalouse : lorsqu'elle eut empoisonné son mari,* Philippe le Beau, parce qu'elle le supposait infidèle, lorsque des preuves convaincantes lui eurent démontré son erreur (1), elle fit tirer son cadavre du tombeau, le fit richement habiller et mettre dans un cercueil de verre, qu'elle garda sans ce$s« près d'elle. Ni le jour, ni la nuit, sauf pendant quelques heures d'un sommeil agité, elle ne détournait les yeux de ces restes livides. Elle n'en laissait approcher aucune femme, par un instinct de jalousie qui survivait à sa raison. De peur qu'on ne lui ravtt cette dépouille inanimée, elle entreprenait de fréquents voyages, où elle cheminait surtout après le coucher du soleil. On portait devant elle, à la lueur des torches, le cadavre sans repos. Un moine

(1) Cet empoisonnement de Philippe le Beau était jusqu'ici demeuré inconnu; mais une lettre du comte de Furstemberg, qui -avait escorté le prince en Espagne avec trois mille lansquenets, pièce découverte et publiée Cl 1819, a mis hors de doute la cause de sa mort prématurée, n n^avait que vingt-huit ans.

lui ayanl persuadé que lô prince ressusciterait au bout de quatorze ans, la reine attendait avec Utte crédulité enfantine raccomplissement de la prophétie. Le miracle n'eut pas lieu, comme on pense bien, et alors, d'une lugubre folie elle tomba dans une déipence furieuse. Ses accès de rage contraignirent de lui donner pour prison une tour solitaire. Là, pendant un espace de trente-six ans, elle ne cessa de rugir, de s'abandonner aux plus affreuses extravagances. Elle mourut seulement le 12 avril 1555, trois mois avanWabdicalion de Charles-Quint.

Ce prince taciturne, féroce et glouton, d'un amourpropre insatiable, d'une bigoterie funèbre, sujet à des caprices singuliers, révélait par des signes flagrants- sa malsaine origine. Sa figure constamment pâle, lui donnait l'air d'un spectre* Jeune, il totn* bait du haut mal; plus tard, ses fréquentes nkigrainesle forçaient de porter les cheveux très-courts; la goutte, pendant sa vieillesse, lui montait souvent à la tête et le menaçait de mort subite : il avait manifestement au cerveau un principe d'irritationmorbide. Longtemps avant son abdication, il restait des journées entières plongé dans une humeur noire, ne prononçant pas une parole et fondant tout à coup en latmés, sans vouloir dire pour quel motif. Comme sa mère faisait partout porter avec elle la dépouille de Philippe le Beau, Charles-Quint, l'empereur nomade, qui avait neuf fois résidé en Allemagne, visité sept fois l'Espagne, six fois l'Italie, deux fois l'Angleterre, dix fois les Pays-Bas, qui avait mis quatre fois le pied sur la terre de France et vu deux fois l'Afri-

que, voyageait perpétuellement avec son cercueil. Il proposa un jour à sa femme Isabelle de se retirer chacun dans un couvent. Il s*y retira lui-même, comme personne ne l'ignore, après clix-sept ans de veuvage, et eut ridée fantasque de célébrer ses propres funérailles. On dressa un catafalque sous les voûtes de l'église des Hiéronymites, à laquelle était adossée sa maison de bois. Ses courtisans et ses domestiques s'y rendirent en procession, tenant des cierges noirs; il les suivait, enveloppé d'un linceul. On l'étejidit dans une bière et on commença l'office des morts. « Charles joignait sa voix aux prières qu'on récitait pour le salut de son âme, nous dit Robertson d'après Strada, et mêlait ses larmes avec celles que répandaient les assistants, comïne s'ils avaient célébré de véritables funérailles. » La solennité burlesque ne dura pas moins d'une journée entière; les assistants finirent par jeter, suivant la coutume, de l'eau bénite sur le cercueil. Charles-Quint en sortit alors et alla s'asseoir, aux derniers rayons du soleil, dans le jardin . de son ermitage. Comme il s'était refroidi pendant la mascarade, il éprouva bientôt un frisson violent, et il fallut la porter au lit. Le fanatique empereur ne le quitta plus : il expira vingt-deux jours après, non sans avoir enjoint à son fils, par un codicille, d'exterminer tous les hérétiques.

Je le demande en consciepce, de pareilles lubies annoncent-elles un cerveau bien sain? Ne reconnaîton pas ici, au premier coup d'œil, les divagations de Jeanne la Folle? M. Michelet, qui a traité cette question de démence héréditaire chez l'empereur, ajoute

à Faction de la race l'influence désastreuse que le gouverneur du prince, M. de Chièvres, exerça sur lui pendant sa jeunesse. « Il ne combattit pas Charles le Téméraire, dit-il, mais*le refit. Charles-Quint, son. élève, fut laborieusement, sagement élevé par lui dans la folie de l'autre. Les visions de monarchie universelle, étranges et romanesques pour un duc de Bourgogne, semblaient l'être bien moins pour un ♦homme en qui la fortune unissait les Espagnes, les Pays-Bas, les États autrichiens. Le rêve de Pyrrhus et de Picrochole, ce n'était plus un rêve ; il se trouvait déjà plus qu'à demi réalisé par ce caprice du sort. » Hélas ! des influences de même nature devaient obscurcir, égarer l'intelligence de presque tous ses descendants. Les Habsbourgs d'Autriche et ceux d'Espagne furent façonnés, montés comme des automates par les mécaniciens les plus habiles et les plus pernicieux. Qu'était-ce que ce pauvre M. de Chièvres, comparativement aux inquisiteurs et aux jésuites ?

Aussi, les fâcheux symptômes que nous venons de signaler s'aggravèrent-ils dans Philippe IL Peut-on croire que sa piété sauvage, que sa soif de meurtre, soa libertinage sinistre, son implacable orgueil fussent exempts d'aliénation mentale? Sa mort entre les murs d'une cellule, devant une image de l'enfer peinte par Jérôme Bosch, son agonie tourmentée de hideuses hallucinations, forment un drame qu'eût à peine inventé le Dante. Presque tous ses successeurs, presque tous les héritiers de son oncle Ferdinand I®% frère de Charles-Quint et empereur

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d'Allemagiie, ont trahi par quelques marqueis Viafirmité secrète de la famille.

Chez Rodolphe II, elle se montra sanB voiles. Les affaires lui inspiraient le plus profond dégoût : il ne s'en occupait que par jalousie , pour les brouiller, quand il les voyait entre les mains d'un habile se^ crétaire d'État. Les curiosités^ l'alchimie, Tastrologie, la magie blanche occupaient d'ordinaire tout son temps. Invisible , inabordable dans le palais du ^ Hradschin, il gouvernait si mal son intérieur, que l'on y manquait parfois d'ai^ent pour acheter des vivres. Mais ce que le prince ne négligeait pas, c'était son lion, ses léopards et ses aigles : il les apprivoisait avec une patience exemplaire et s'en faisait suivre dans les salles du château. Toutes sortes de prétendus sorciers y vivaient pêle-mêle avec l'empereur : il s'imaginait pouvoir créer des hommes par le moyen d'un alambic, ressusciter les momies, prédire les choses futures, voir à l'aide d'un miroir les objets éloignés de cent lieues, faire de l'or et commander aux éléments. Ses favoris seuls l'approchaient pendant des mois entiers, si biçn qu'on ignorait dans l'empire s'il était mort ou vivant. Après avoir passé quelques heures immobile et silencieux, il se levait parfois et mettait en pièces les meubles, les statues, les pendules, les tableaux, les vases précieux. La mort d'un vieux lion et celle de deux aigles, qu'il nourrissait tous les jours de ses propres mains, lui brisèrent le cœur ; il ne put se consoler de leur perte et ne tarda point à rendre le dernier soupir*

Il n'avait pas encore cessé de vivre que Thypocon-

drie sanguinaire de PhîKppe II reparaissait dans Tarehidue Ferdioand, qni devait occuper un jour le trône impériai. Malgré les édits de tolérance, il conservait le deseem d'anéantir la Réforme, et se mettait à l'œuvre sans scrupules et sans pitié. Nous avons fait connaître à nos lecteurs cette figure sépulcrale, ce dévot patibulaire, que Ton nommerait avec justice le plus grand meurtrier de l'histoire. Ce fpt lui qui extermina les deux tiers de la population germanique, et, par l'excès de l'oppression, du dénûment, de te 'famine, ramena ses sujets aux mœurs des cannibales, les réduisit à manger de la chair humaine. On était obligé de surveiller pendant la nuit les cimetièrq^ pour qu'on n'y vînt pas déterrer les morts. Son atroce démence continua de sévir dans ses deux héritiers, Ferdinand UI et Léopold. Hoffmann n'a pas inventé de caractères plus bizarres, ni Tacite décrit de règnes plus hideux que les leurs.

Sous Charles VI, quelques rayons de lumière glissent à travers les nuages qui enveloppent habituellement les esprits de cette famille : encore Texpulsion de trente mille protestants rappelie-t-elle le sombre fanatisme des Habsbourgs. Marie-Thérèse, plus intelligente que ses prédécesseurs, trahit elle-même par des indices manifestes les penchants de sa race. Elle pousse la bigoterie jusqu'aux dernières limites de Pexagéralion, traite quelquefois ses sujets avec une férocité implacable. La Bohème, qui, pendant la guerre de la succession d'Autriche, avait montré peu« de zèle pour la dynastie de ses oppresseurs, en fut châtiée d'une façon barbare. Malgré Tamnistie pro-

mise, stipulée avec le général français Chevert, on abandonna tout le pays aux fureurs de la soldatesque impériale, comme une ville prise d'assaut. Une foule d'individus appartenant au clergé supérieur, à l'ancienne et à la nouvelle noblesse, des femmes même de la haute société, périrent sous la hache et dans les tortures. En plein dix-huitième siècle, on renouvela les supplices du moyen âge. Le fouet, la bastonnade, les travaux forcés, la prison perpétuelle furent les punitions les plus douces prononcées contre des personnes coupables seulement d'indifférence pour les Habsbourgs, car on ne leur imputait aucun acte de rébellion. Vingt et un suspects furent condamnés sans témoins et décapités secrètement. Des familles entières, dont on n'eut jamais la moindre nouvelle, disparurent au fond des cachots. Ainsi fut exterminée l'ancienne race des comtes de Wrtby . Pendant le séjour de Marie-Thérèse à Prague, où elle venait ceindre la couronne de Bohème, un jour qu'elle sortait du château, un ecclésiastique eut le courage de lui présenter plus de cinquante enfants et femmes enceintes, qui tremblaient pour leurs pères, pour leurs maris, incarcérés par la commission auUque. Ces malheureux se jetèrent aux pieds de Timpératrice, et, avec des larmes, des sanglots, en invoquant le nom du Seigneur, la pitié naturelle aux femmes et la clémence prescrite par l'Évangile, implorèrent la grâce des captifs. Tous les assistants pleuraient. La fille de Charles VI repoussa • leurs prières et continua son chemin.

Le mélange du sang français avec le sang autrichien, par l'union de Marie-Thérèse avec François de

Lorraine, produit deux nobles caractères, deux empefeurs qui honorent le trône^ Joseph II et Léopold II. Mais le prince-époux avait un caractère faible et timide , une nature voluptueuse et indolente ; le sombre génie des Habsbourgs ne se laissa point dompter, accabler par le génie de la France si mollement représenté. Il travaille sourdement la constitution de la nouvelle famille, et tout à coup, dans le fils de Léopold, dans ce François P', qui régna quarante-trois ans et soutint contre Napoléon une guerre colossale, on vit reparaître sans altération et sans voile Tesprit . sinistre de Philippe II. Il anime, conseille, dirige également le nouvel empereur François-Joseph. Les débuts de ce prince ont fortifié en lui lés mauvais instincts de sa race.

Quel triste noviciat pour un jeune homme, pour un souverain absolu, que les campagnes d'Italie et de Hongrie, en 1848 et en 1849! Quels modèles, quels instituteurs, quels compagnons d'armes que les Radetzky et les Haynau! C'est au milieu du sang, du carnage, des exécutions militaires, que son esprit s'est formé ; les victoires des Russes sur ses propres sujets ont raffermi son trône. De pareils spectacles, de pareilles leçons ne purent lui inspirer ni la clémence, ni l'amoui' de la justice, ni le dévouement pour ses peuples; ili^ sont loin d'avoir conjuré les funestes influences qui co.uvent dans ses veines.

Au Heu d'être atténuées, combattues en lui par un antidote, elles ont été malheureusement fortifiées par des circonstances néfastes. Après son retour de Lombardie, pendant que la cour résidait à 01-

mfttz, on espéra un moment qu'il abandonnerait les vieilles traditions de sa famille. Dé'^ il avait ré|méié l'étiquette 'espagnole. Plusieurs fois il avait pris la licence inouïe de fumer un cigare dans le salon impérialy ce qui avait scandalisé bien des narines pa«triciennes ; jamais un archiduc ne s'était émancipé à ce point! Mais le cérémonial rentra bientôt en feveqr, ramenant sur ses pas la dévotion exagérée, les humeurs noires, Tamour-propre titanique, la dureté des Habsbourgs. On vit le jeune monarque suivre les processions, un cierge à la main. En 1855, il revêtait le cilice du concordat. Les ombres de Charles le Téméraire, de Jeanne la FoUe, de Charles-Quint, de Ferdinand II et de Léopold I* lui forment maintenant un sinistre cortège, Téloignent du bieo et le poussent vers le mal.

Quand on étudie la pohtique, les actions du gouvernement autrichien, quand on cherche à deviner ses projets, on ne doit pas raisonner d'une manière absolue, d'après les vraisemblances ordinaires. La folie partielle ou complète de presque tous les Habsbourgs est un élément irréductible, dont il faut tenir compte. Le mauvais génie de cette maison peut toujours lui conseiller des entreprises téméraires, qui déjoueront les calculs les plus sensés. Quoiqu'elle opprime la terre de sa base massive et pesante, son faite capricieux se perd dans les nues. Elle y cherche la ten^ète et y brave la foudre. Vingt fois déjà elle a failli périr au milieu des orages qu'elle a provoqués. Un bonheur étrange, que Louis XIY nommait un miracle, l'a sauvée depuis plusieurs siècles, et jusque sous nos

yeux, en 1849. Elle compte sur la perpétuité de eette diance merveilleuse, et appréheiule moins que les autres familles royales les douteuses aventures. Elle ressemble aux hommes qui croient posséder un talisman infaillible. Les plus* graves obstacles ne lui font dodc pas abandonner ses projets. La guerre actuelle, entreprise contre toute justice et toute raison, suffirait pour le démontrer.

L'Autriche ne s'y propose pas seulement d'annexer le Piémont à l'empire, de soumettre définitivement ritalie ; un effet -partiel, une victoire bornée, tel ou tel avantage spécial ne saurait la contenter. Elle ne dédaigne point assurément les avantages de cette espèce. La ruse se mêle toujours, dans ses conseils, au fanatisme et à la violence. Mais eUe porte pl^ loin ses vues, elle embrasse du haut de son orgueil un plus large horizon. Le but que, depuis soixante-dix ans, elle poursuit avec une persévérance infatigable, c'est l'anéantissement de la démocratie en Europe. Jadis, elle avait adopté pour devise : « Plutôt. un désert qu'un pays peuplé d'hérétiques! » Maintenant, elle s'écrie : « Plutôt un désert qu'un pays peuplé de démocrates ! » Au dix-septième siècle, après avoir étouffé le schisme dans ses propres domaines, elle l'attaqua au dehors, essaya de détruire tous les partisans du libre examen ; après avoir, de nos joiu«^« comprimé chez elle et en Italie les soulèvements, les aspirations vers la justice et l'indépendance, elle voudrait susciter une croisade européenne contre tous ceux qui admettent la souveraineté du peuple , ne fût-ce que par le suffrage

universel et le système représentatif. Un passage du manifeste de l'empereur d'Autriche le prouve péremptoirement : « La couronne, que mes aïeux m'ont « transmise sans tache, a eu déj|i de bien mauvais « jours à traverser : mais la glorieuse histoire.de « notre patrie prouve que souvent, lorsque les om- « bres d'une révolution qui met .en péril les biens « les plus précieux de l'humanité menaçaient de s'é- « tendre sur l'Europe, la Providence s'est servie de « l'épée de l'Autriche, dont les éclairs ont dissipé « ces ombres.

« Nous sommes de nouveau à la veille d'une de « ces époques, où les doctrines subversives de tout « l'ordre existant ne sont plus prêchées seulement « par des sectes, mais sont lancées sur le monde du « haut même des trônes. m

« Si je suis contraint de tirer l'épée, cette épée est « consacrée à défendre l'honneur et le bon droit « de l'Autriche, les droits de tous les petiples et de « tous les États, et les biens les plus sacrés de l'hu- « manité. »

Les menaces du cabinet de Vienne en i8S5, menaces reproduites plus haut, avaient le même sens et la même portée. C'est une guerre de Trente-Ans qu'il veut déchaîner sur le monde.

Une telle conduite peut sembler imprudente, mais elle est d'accord avec toute l'histoire dés Habsbourgs. Jamais cette famille n'a consulté la prudence ou la raison, quand elle a cru ses droits imaginaires et ses faux principes en péril. Elle se jette alors tête baissée dans les aventures. François I*', l'adversaire

de Napdécm, a fait graver sur iôs monuments de VieoHie une maxiine énergique et mefiiaçante : « Fiât juàUcia et pereûi mnndusl — Qiie la justice l'emporte et que le monde périsse I » La cour de Vienne^ bien .entendu, oomprend l'équité à sa manière. La justice, pour elle, c'est l'autorité absolue, c'est le triomphe du droit divin, c'est Tapplicatidn illimitée de son propre système.

A cette grande-*prétresse de l'oppression, comme l'a é bien nommée M. de Montalembert, il ne suffit pas que le despotisme règiie sans partage entre ses fronti^es, dans les États romains , à Naples et dans* la Sicile. Tant qu'uti mot de liberté résonne quelque part , elle se sent troublée , inquiète ; elle éprouve des impatiences furieuses. Les discours des Chambres piémontaises, si voisines de sa frontière, lui causaient sans doute les crispations les plus vives. Mais les paroles généreuses que l'on prononce au loin ne lai^ent pas de l'irriter. L'aspect des gou- Viernements fondés sur les droilfe populaires blesse sa vue, Comme le spectacle d'une impiété scandalise et met en fureur les dévots. Pour que le calme lui soit rendu, il faudrait que le nom même dé la démocratie fût rayé de la mémoire des hommes.

L'amour-propre insensé dès Habsbourgs contribué pour une grande part à cette hadne illimitée des principéfiçhers aux nations. Ils se capoientles vrais représentants de Dieu sur la. terre. Mais, entre eux et leur maître, ils font peu de différence, et il leur en coûterait de s'avouer inférieurs à lui. La ligne de démarcation qui les sépare leur semble presque imperceptible.

Chaque souverain que produit cette famille se tient, dans le fond de sa conscience, pour la quatrième personne de la divinité. Quelle idée peut-il donc se faire des nations? ne doit-il pas les regarder comme d'humbles troupeaux , comme des hordes viles, trop heureuses d*obéir au chef qui les gouverne, qui les honore de ses commandements? Tout essai, toute velléité de désobéissance devient alors non-seulement un crime de lèse- majesté, mais un véritable sacrilège. On ne saurait faire tomber sur les impies un châtiment trop cruel. De là les affreuses répressions qui ont ensanglanté le sol de l'Autriche. Les hommes, cette race infime, ne sont que des grains de poussière devant la maison de Habsbourg. Elle les sacrifie, elle les disperse à tous les vents, lorsque ses projets le réclament ou qu'ils veulent se mettre en opposition avec elle.

Cet orgueil, cette haine de la liberté de conscience et de la liberté politique, ont dû fortifier en elle sa vieille animosité contre la France. Lorsque l'empereur Maximilien I", se trouvant à Malines avec Lucas Cranach, voulut faire peindre son petit-fils Gharles- Quint, âgé de huit ans, on ne put obtenir du jeune prince qu'il restât tranquille. Son précepteur, Adrien d'Utrecht, eut alors l'idée de suspendre devant lui une armure et le portrait du roi de France. Aussitôt, l'enfant demeura immobile, les yeux fixés sur l'ennemi héréditaire de sa maison et sur la brillante panoplie. L'aversion avait produit plus d'efiFet que tous les ordres et toutes les prières. Ce même héritier de la maison d'Autriche n'avait pas encore quinze ans.

lorsqu'on lui vint dire que sa fiancée, la princesse Claude, épousait le comte d'Angoulême, plus tard François P',- « Vous pensez peut-être que cela me chagrine? dit-il. Au contraire, je m'en réjouis. Aucun lien ne m'unissant plus avec la France, je p<)urrai la combattre ouvertement, selon le désir de mon cœur. » Depuis lors, les hostilités entre les deux races n*ont été que momentanément suspendues, sous le ^ ministère du prince de Kaunitz. Avant la mort de celui-ci^ en 1792, elles recommençaient déplus belle: l'Autriche concluait avec la Prusse une alliance offensive contre nous, qui amenait l'invasion de la Champagne. On sait le reste, et l'on croira sans peine que les guerres de l'Empire ont laissé dans le cœur des Habsbourgs de profonds ressentinients.

Mais ce qui a le plus envenimé la haine de l'Autriche, ce sont les tendances générales de l'esprit français. Elle regarde notre pays comme le grand cratère des révolutions, d'où elles roulent en flots brûlants sur toute TEurope. La liberté absolue de penser, introduite chez nous par le dix -huitième siècle, les théories démocratiques formulées depuis 1789, la propagande universelle de notre littérature, ont persuadé au cabinet de Vienne que le repos de l'Europe, que le salut des monarchies demandaient l'abaissement ou l'anéantissement de la France. Il n'y a pas de compromis possible entre les prétentions illimitées des Habsbourgs et les droits populaires ; il n'y a pas d'accord, de transaction possibles, entre une cour exaltée par la haine la plus furieuse des doctrines nouvelles et la nation qui représente ces doc-

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trines. Pendant son séjour à Londres, en 1848, le prince de Metternich disait ouvertement qu'on ne verrait pas la fin des troubles de l'Europe, si on uë formait pas une seconde coalition contre la France^ si on ne la domptait d'une manière définitive ou ne partageait son territoire» L'sKstucieux diplomate est, depuis lors, retourné à Vienne, et, malgré ses quatrevingt-huit ans, il y exerce encore une influence c<Misidéfable. On p^se bien qu'il n'y parie pas en favwr de notre nation; que sa chute du pouvoir^ que sa fuite, occasionnées par la révolution de 1848, ne lui ont inspiré aucune sympathie pour nous.

La maison d'Autriche, cette grande ennemie du genre humain, comme l'appelle Joseph de Maistre, dépasse de beaucoup les czars dans la théorie el la pratique de l'oppression. La tyrannie est chez elle un fanatisme* La famille impériale de Russie n'a point la haine du progrès et de la civilisation : Pierre le Grand, Catherine 11, Alexandre P*", le prince régnant, ont montré des dispositions toutes contraires. Quand un despotisme brutal règne au bord de la Neva, c'est une affaire de complexion personnelle plutôt que le résultat d'un système politique permanent et invariable. Sur les bords du Danube, il a été depuis longtemps réduit en doctrine, il forme une tradition immuable.

Les hommes peuvent changer; les maximes, les tendances, les moyens d'exécution ne varient point. Une seule fois, pendant un intervalle de douze ans^ sous Joseph n et Léopold second, les idées françaises modifierait la marche du gouvernement. Mais avec

quel enthoudiasme, avec quelle fureur, avec quelle rancune perfide, s'installèrent de nouveau dans le palais impérial l'obscurantisme et la tyrannie ! La chancelier Tbugut, le successeur de Kaunitz, trouvait la langue allemande trop pauvre pour exprimer toute aa haine contre les Français, contre les apôtres des maximes libérales. Quiconque parlait à Vienne de coiiclure la paix avec notre nation, menait une existence de proscrit. Le 13 avril 1798, ce farouche diplomate essaya de faire assassiner par la multitude notre ambassadeur Bernadotte ; l'année suivante, il organisait le meurtre des plénipotentiaires de Rastadt.

Quand la famille impériale d'Autriche manifeste ^^Ique intérêt, quelque pitié pour les nations, quelque respect pour les travaux de l'intelligence, quelque sympathie pour le progrès et la civilisation, c'est qu'elle forUgne, c'est qu'elle subit une crise et une espèce de mue. Elle revient promptement à son naturel : son amour-propre olympien, son égoïsme, sa dureté ée cœur, 9es traditions historiques, lui mettent toujours en main le bâton, la corde et la hache.

Définitivement constituée par Ferdinand II au commencement du dix-septième siècle, la poUtique autrichienne a gardé le caractère de l'époque où elle vit le jour. Elle est contemporaine de la grande réaction catholique dont Wallenstein fut l'instrument principaU Née dans le sein du fanatisme, elle en a toutes les allures, toute te violence immodérée, toute l'obstination, toute la barbarie hautaine et inflexible. Ne lui demandez pas de ménagements, de conces-

sions. Elle invoque sans cesse Tautorité de Dieu ; elle en fait son garant et son complice. Sanctifiant ses projets, ses erreurs et ses crimes, elle n'écoute ni plaintes, ni observations, ni prières. Elle foule aux pieds les nations, renverse les obstacles, et, le sourire sur les lèvres, marche dans le sang avec la tranquillité de la vertu.

Ce qui achève de la rendre fatale,- c'est son opiniâtreté aveugle et sourde. L'histoire n'a point de leçons pour elle : son esprit systématique dédaigne les faits comme les sentiments. Bile accomplit le mal avec la régularité d'une machine. Bonaparte, qui avait eu occasion de l'étudier, l'a décrite ainsi dans une conférence célèbre; pendant le mois de juin 1843, il adressait au prince de Metternich, à Dresde, ces remarquables paroles :

« Je pourrais peut-être avoir confiance dans l'attachement personnel de mon beau-père ; mais la politique de son cabinet me fait subir, en ce moment, une dure épreuve. Cette politique ne varie jamais. Les traités, les mariages peuvent ralentir son cf)urs, ils ne changent pas sa direction. En aucun temps, l'Autriche ne renonce ^ ce qu'elle est forcée d'abandonner. Quand elle a le dessous, elle cherche dans la paix un refuge ; mais ce n'est pour elle qu'un armistice, et, au moment même où elle le signe, elle médite une nouvelle guerre. Examinez sa conduite pendant les vingt dernières années. Après s'être violemment battue contre nous dans six campagnes, elle n'accepte à Léoben la suspension des hostilités, en 1797, que faute de pouvoir nous fermer la route

de Vienne. L'année suivante, lorsqu'elle me sait en Egypte avec mon armée, elle reprend aussitôt l'offensive, et ne signe la paix de Lunéville, en 4801, que pour éloigner de sa capitale les vainqueurs d'Hohenlinden. En 1805, elle croit pouvoir nous surprendre au milieu de nos préparatifs contre l'Angleterre ; mais, cette fois, elle perd réellement Vienne et subit la catastrophe sans exemple d'Ulm et d'Austerlitz. Il faut alors qu'elle se soumette encore ; eh bien! trois ans sont écoulés à peine qu'elle a oublié déjà ces rudes leçons. En 1809, nous voyani- occupés au fond de l'Espagne, elle nous attaque avec une con-

f fiance plus grande qu'auparavant: la prise de Vienne, la défaite de Wagram lui font seules conclure la paix. Maintenant, elle s'imagine que les chances lui seront plus favorables, et vous voyez comme aussitôt elle agit contre nous. En ouvrant aux alliés les passages de la Bohème, elle leur permet de tourner la position

• des troupes françaises, de leur couper la retraite. « En un mot, l'Autriche ne peut rien oublier. Elle demeurera notre ennemie non-seulement tant qu'elle aura des pertes à réparer, mais aussi longtemps que notre puissance la menacera de nouvelles humiliations. Son instinct jaloux l'emporte sur tous les intérêts, sur toutes les affections: il annule tous mes efforts. »

Le négociateur écoutait sans mot dire cet exposé historique, et son silence en confirmait la justesse. Loin de nier l'obstination autrichienne, il semblait l'envisager comme un titre dé gloire. Napoléon s'exprimait ainsi en 1813: 1815 devait corroborer d'un

nouveau lait son ai^fumentation. L^Autriche rêvait sa chute, et elle parvint à lui tendre un piège où il tomba. Non^eulement des causes d'inimitié pcrrâouAeJle et politique lui inspiraient le désir de culbuter son trône, mais Torgueil des Habsbourgs ne voulait pas admettre dans, la famille dea rois européens un fils de la révolution. Ua considèrent le neveu d'un œil aussi superbe. Le peuple adopta avec enthousiasme et bonhomie le talent ou le sueeès; il montre le môme dévoument pour les hommes d'hier que pour les hommea nés d'une longue suite d'aïeux. Las familles royales et arisioci^atiques s'enveloppent, au contraire, dans un inflexible dé<ladnpdle% ont toujours à la bouche la mot de parvœu, et ser^ rent leurs rangs, présentent un firont inabordable, quand on veut pénétrer parmi eâea sai^ avoir une suffisante généalogie, sans posséder ua pouvoir oon^ sacré par plusieurs siècles d'exercice^* ^en vaine serait l'espérance de les fléchir : leur amour- prcç>re ombrageux n'admet point de transactions.

Tous ces motifs réunis poussent au combat le gou-^ vernement autrichien, enveniment la haine sécu^ laire qu'il noua porte. Il est las de la France, las de nos idées, de nos révolutions, de notre propagande. Il Boua considère toujours comme les apôtres de la H^ berté religieuse, de la liberté politique et intelleo* tuelle. Son principal but est d'ameuter l'Europe contre nous. Personne, non, personne n'approuve plus que moi la guerre entreprise pour chasser les Autrichiens de lltalio; elle honore la France, elle la grandira aux yeux des nations; mais je ne crois pas

qu'on puisse la restreindre dans ces limites, je ne pense pas qu'on doive le faire. Elle s'étetidra, elle prendra, malgré fous les efforts et tous les calculs, de vastes proportions. Tôt ou tard on sera obligé d'en finir avec l'Autriche, car l'Autriche voudrait en finir avec nous. La mesure est comble, d'ailleurs : il faut <^ue l'Europe entière, que le monde civilisé prononce la déchéance des Habsbourgs; il faut que cette famille disparaisse du globe, ou tout au moins du pouvoir, car jamais race criminelle n'a commis tant de forfaits, abusé si lâchement et si impitoyablement d'un avantage fortuit, l'avantage de la naissance, inventé plus de mensonges, avili et martyrisé un plus grand nombre d'hommes, fait verser plus de larmes, provoqué plus de malédictions et répandu plus de sang (1).

(1) Les livres décisifs de MM. Charles de la Varenne, Anatole de La Forge, Henri Martin et Ulloa, sur la tyrannie autrichienne au delà des Alpes, viennent à l'appui du mien pour prouver que je ne commets aucune exagération en parlant ainsi.

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