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CHAPITRE XXXI

POLITIQUE TRADITIONNELLE DE L AUTRICHE A l'ÉGARD DES PROVINCES DANUBIENNES.

On s'étonne généralement de voir TAutriche contrarier tous les vœux des Moldo-Valaques, s'opposer à toutes les mesures qui peuvent accroître la force et le bien-être des principautés danubiennes, comme on s'étonnait, en 1856, de l'obstination avec laquelle cette puissance déloyale maintenait ses troupes dans le pays, les augmentait sournoisement, au lieu de les diminuer, ainsi que le réclamaient la France et l'Angleterre, Elle avait envahi les provinces roumaines, sous prétexte de les défendre contre les Russes ; elle s'y installait et ne voulait plus en déguerpir. Cette Violation évidente du traité de Paris faisait suspecter sa bonne foi : derrière ses subterfuges on entrevoyait, non sans indignation, de' secrets desseins. Toute sa conduite, depuis le commencement de la guerre , semblait n'avoir eu qu'un but : l'annexion des provinces danubiennes à l'empire. Si on avait examiné ses actes l'un après l'autre, si on avait connu l'histoire de la maison d'Autriche, les doutes ge seraient bientôt changés en

certitude. A l'heure qu'il est, elle ne veut pas que la prospérité, le calme et l'union régnent dans les provinces danubiennes, parce que ces avantages les fortifieraient, consolideraient leur existence et hâteraient le moment où elles pourront jouir d'une complète, autonomie. La cour de Vienne cherche toujours des victimes, ambitionne toujours un agrandissement territorial ; elle désire étendre sur les popalations moldo-valaques le régime paternel dont elle accable et désespère l'Italie.

L'occupation des provinces danubiennes, au reste, n'est pas pour l'Autriche un plan nouveau : elle a manifesté ses intentions il y a plus de quatre-vingts ans , et une pièce officielle, dont nou» allons extraire la substance, ne laisse aucun doute à cet égard. En 1771, les Russes ayant envahi les principautés, Marie-Thérèse occupa un district de la Moldavie appelé la Bukovine. C'était une première satisfaction; mais l'impératrice ne voulait pas se contenter de si peu. Elle envoya donc sur la rive gauche du grand fleuve une commission chargée d'étudier le pays, de déterminer quels avantages on retirerait de sa conquête. Les membres de la commission étaient des officiers de l'état- niajor, preuve de l'importance que l'on attachait à leur travail. Cinq questions leur avaient été posées : les deux premières concernent un chemin qu'il serait urgent d'ouvrir à travers ces» provinces, l'Autriche parlant déjà comme si elle en avait pris |k)ssession. Les autres paragraphes ne sont pas moins péremptoires. Nous les reproduisons textuellement.

Ttoisième question. — La monarchie autrichienne pouvant, avec l'aide de Dfeu, s'incorporer d'une manière ou d'une autre ces provinces, si elle y trauve des avantages réels, il faut évaluer leur étendue, leur population, et considérer la nature de leur sol. H faudrait aussi apprécier en argent la valeur de toute la contrée, afin de savoir combien on pourrait dépenser à l'acquérir.

Quatrième question. — En supposant que l'Autriche, après cette enquête, fût décidée à s'emparer du pays, il faut examiner si cet accroissement du territoire serait utile seulement pour une de ses provinces, ou s'il profiterait à la monarchie entière, et enquoi consisteraient les avantages qu'elle en retirerait.

Cinquième question. — Quel dommage causerait à la Turquie ou à la Russie la perte de ces provinces, si on forçait l'une ou l'autre d'y renoncer? Enfin, quelles sont les dispositions des habitants ; montrentils du penchant ou de la répugnance pour le gouvernement autrichien ?

Ces demandes étaient catégoriques; les réponses des officiers de l'état-major ne le furent pas moins. Elles ont été imprimées par Schlœtzer dans le premier cahier de ses Staats Anzeigen^ page 38 et suiv. Le fameux Mirabeau les traduisit tant bien que mal et les publia dans son livre De la monarchie prussienne sous Frédéric le Grand, tome VI, pages 279 et sui* vantes. Nous marchons donc ici en pleine lumière et non pas dans le demi-jour des hypothèses. L'ouVrage du célèbre orateur fut imprimé à Londres en 1788 ; . il est remarquable assurément qu'il ait cru devoir

signaler dès cette époque les projets de TAulricbe, II appelle même l'attention du lecteur sur ub fait constaté dans les réponses de la commission. Avant son insidieuse enquête sur les provinces danubiennes, la cour impériçile avait commencé à les envahir frauduleusement. Elle faisait reculer pendant la nuit les poteaux qui marquaient les limites de son territoire. JVlirabeau trouve fort étrange cette manière de s'agrandir, et ajoute qu'elle dénote l'esprit du cabinet de Vienne. Les réponses des officiers autrichiens forment un document trop étendu pour que nous puissions le donner ici intégralement, pour que nous puissions même en offrir un résumé complet. Nous nous bornerons donc à étudier les passages les plus importants. On voit d'abord, dans l'évaluation de la superficie territoriale, que les recherches de la commission s'étendent jusqu'au Dniester ; la Bessarabie, dont il constitue la Hmite septentrionale, éveillait par conséquent les désirs ambitieux de la^maison d'Autriche. Quant à la nature du sol, le tiers seulement paraît cultivable aux délégués ; des montagnes infécondes, des marais et des espaces inondés pendant l'hiver composant le reste. Ils l'estiment vingt millions de florins. « Si on voulait de même estimer la population à prix d'argent, dit ensuite la commission, vu que les habitants sont sujets de la Porte, on pourrait évaluer chaque famille, bonne, médiocre ou mauvaise, à cinquante florins, prix auxquels les gentilshommes de la Transylvanie se vendent mutuellement leurs serfs ; on obtiendrait ainsi un total de vingt et un millions cinq cent mille florins. »

Voilà des créatures humaines cotées bien bas, il me semble : toute une famille pour 107 francs 50 centimes, ce n'est pas cker ! Une famille de moutons coûterait davantage. Mais les rois étant les pasteurs des peuples, ils évaluent leurs troupeaux de bipèdes suivant leur bon plaisir.

Quant aux avantages que peut offrir l'annexion des provinces danubiennes, la commission en distingue trois espèces : les uns relatifs à la guerre, les seconds au fisc, les. troisièmes au commerce. Les agents de rAutriche étant des militaires, insistent beaucoup sur Futilité stratégique de la Moldavie et de la Valacbie pour défendre l'empire du côté de l'Orient. Dans cette direction, les frontières autrichiennes partagent en deux les montagnes de la Transylvanie. La cour de* Vienne n'en possède que le versant occidental ; l'autre versant appartient à la Turquie. Or, les commissaires allèguent que cette position est très-défavorable au point de vue militaire. Une armée campée au bas ou sur le flanc d'une montagne, dont ses avant-postes occupent les sommets, ne peut empêcher un ennemi de la franchir. Les patrouilles même servent peu. Il y a toujours une foule de gorges et de vallons par où il est facile de marcher sans être vu. Les troupes se glissent dans l'intervalle dte deux postes, et dans les défilés nombreux que ne surveillent point momentanément les patrouilles. Pour protéger l'Autriche vers l'Est, il faut donc s'emparer du versant oriental des montagnes. Celles-ci formeraient alors le point d'appui des armées autrichiennes et faciliteraient leur

retraite en cas de déroute. Les hauteurs seront une espèce d'observatoire d*où on dominera l'ennemi et d'oii l'on apercevra tous ses mouvements. Le retour étant assuré, on pourrait vivre hors des frontières actuelles jusqu'au moment d'un échec. La Valachie et la Moldavie fourniraient abondamment aux besoins des troupes, avantage que Ton ne trouverait pas' dans les montagnes : il faudrait y transporter des vivres à grands frais.

D est donc indispensable d'agrandir la monarchie vers l'Orient. Cette nécessité une fois reconnue, ne vaut-il pas mieux en reculer les bornes pendant la paix, soit par un traité, soit de toute autre manière, que d'attendre au dernier moment? Reculer les poteaux ne suffît pas : il serait bon d'employer un moy^n plus décisif.

La possession de la Moldavie aurait une importance spéciale : elle mettrait en communication directe les provinces de Galicie et de Lodomérie, nouvellement acquises, avec la Transylvanie. Les armées passeraient de l'une dans l'autre par un chemin plus court et plus facile ; certains défilés rendraient aussi le transpor| de l'artillerie et la marche de la grosse cavalerie infiniment moins pénibles. Les troupes levées dans le pays même serviraient d'ailleurs, en temps de guerre, à protéger ces manœuvres.

La Moldavie et la Yalachie ne rapporteraient pas au fisc des sommes considéiwibles, mais ces provinces auraient pour le négoce une extrême importance. Tout le commerce de la Turquie avec la Pologne, l'Ukraine, la Russie et l'Allemagne, passe par Bûcha-

rest et Jassy. Or, les expéditions se feraient jpixïB ai^ sèment et plus promptement par la Transylvanie; Bucharest serait l'entrepôt d'oti on achenainerait les denrées vers Terzburg, Cronstadt et Bistricz^ ou vers Hennanstadt, Czempwitz et Syatin.

La Valachie et la Moldavie renferment, en outre, des mines de cuivre très-riches : on y voit des filons à fleur de terre. Si on ne les a pas mieux exploitées jusqu'à présent, si même les princes et les boyards en ont caché l'existence aux Turcs^ c'était pour ne pas attirer les musulmans dans le pays. Les provinces danubiennes possèdent encore des mines de sel gemme et un grand nombre de sources salées ; elles approvisionnent les basses terres du Palatinat de Braclaw,une partie du gouvernement d'Oczakow, presque toute la Moldavie, toute la Valachie et toute la Bulgarie. Quelques districts des Principautés fourniraient dé bons vins; sur les terres fécondes, les troupeaux sont nombreux et composés de belles races. Mais les avantages commerciaux, les mines de cuivre et les mines de sel doivent surtout fixer l'attention du gouvernement impérial.

Quand on songe de quel côté l'Autriche est le plus vulnérable, de quel côté elle a le plus à craindre l'envie et les projets hostiles, il semble urgent de tout mettre en œuvre pour abriter, pour fortifier son flanc oriental. Elle pourrait même porter ses regards au delà des provinces danubiennes, tâcher de s'agrandir encore davantage; car, si une puissance comme la Russie médite la conquête de l'empire ottoman, veut s'en rendre maîtresse par ses armées de

terre et par ses escadres, en faisant faire à celles-ci le tour de l'Europe, nous aurons peut-être un jour Toccâsion d'étendre nos frontières le long du Danube, depuis Orsowa jusqu'à Silistrie, Tirant de là une ligne sur Varna, au bord de la mer Noire, et du confluent de la rivière Podhorze, dans le Dniester, jusqu'à l'embouchure de ce fleuve, en suivant son cours, nous occuperions, très-profitableraent pour nous, le rivage occidental de l'Euxin,

Après avoir complété le rêve anibitieux de l'Autriche , la commission examine quels dommages résulteraient, soit pour les Turcs, soit pour les Russes, de son installation dans les provinces danubiennes et au bord de la mer Noire. Cette question ne nous offrant aucun intérêt, nous omettrons les aperçus des oflîciers allemands.

Reste à connaître les dispositions des habitants pour l'Autriche. Les agents de cette puissance divisent la population en trois classes : les prêtres, les nobles ou boyards, les paysans. On doit supposer aux premiers la plus vive répugnance pour la domination impériale ; la différence de religion, l'inquiétude à l'égard de leurs biens, et la crainte de perdre

' en partie leur influence sur la multitude, ne peuvent leur inspirer que de l'aversion. Les conséquences heureuses du nouveau régime ne sont point de nature à les toucher ou même à être comprises par eux.

Les boyards redoutent et désirent la conquête autrichienne. Ils appréhendent devoir finir l'oppression

• illimitée qu'ils exercent sur le paysan, dont leur vo-

lonté régie entièrement le sort; ils partagent» d'ailleurs» les passioQSi les préjugés de la caste sacerdf> taie. Mais l'anxiété que leur causent les Russes, leur fait souhaiter l'annexion de leur pays au nôtre«

« Les campagnards, poursuivent les rapporteurs^ sont mieux disposés envers nous. N'ayant jamais connu, avant la guerre actuelle, la régularité dans les contributions, n'ayant jamais eu le moyen d'exprimer leurs griefs, ne pouvant compter sur le fruit de leur travail, sur l'aisance et le repos, ni faire vivre dans le bien-être leur famille, ils souhaitaient avec ardeur l'invasion des Russes, espérant toujours qu'un changement quelconque améliorefait leur destinée; mais à présent qu'ils connaissent le joug moscovite, ils le détestent, et, malgré l'opposition du clergé, ils invoquent la maison d'Autriche, car ils apprennent de leurs voisins que, chez nous, on protège les paysans, on ne leur demande que des taxes raisonnables, on les laisse vivre tranquillement, lorsqu'ils les .payent, et on lejs traite en toutes choses avec justice.

a Nous croyons en outre que, par des raisonnements et des explications, il serait possible d'amener les prêtres à de meilleurs sentiments pour nous. On éclairerait aussi les boyards ; on leur ferait comprendre que les vexations dirigées contre les cultivateurs, diminuant leurs ressources, produisant un malaise et une perturbation générale, causeront tôt ou tard leur ruine et celle de leur famille. Quand ces lumières auront pénétré dans différentes classes, le peuple entier baisera avec joie, avec un respectueux empres-p

sèment le- sceptre de nos souverains, célèbres par leur humanité comme par leur équité. »

Ce document, on le voit, est des plus nets : la couf de Vienne n'y déguise pas ses projets. Le partage de b Pologne, exécuté en 1772, sanctionné par la diète nationale de Varsovie en 1773, calma, gorgea mr m^(HQént son ambition. Les Russes avaient quitté leâ provinces dan^ubiennes rachetées à ce prix ; maisrAutriehe n'abandonna point la Bukovine. Le 25 février 1777, la Turquie, engagée dans une lutte terrible avec Catherine II, et voulant s'assurer tes bonnes §prftces de sa voisine occidentale, lui en fit la cession. Le gouvernement impérial l'a c^oneervée depuis.

En 1856, il crut pouvoir accomplir un dessein ajourné depuis un siècle par des circonstances défavorables. Ses intentions secrètes se trahirent de plus en plus ; il s'installait sans vergogne dans les principautés danubiennes. Espérait-t-il que la France et la Grande-Bretagne lui laisseraient carte blanche? Tout le sang qu'elles avaient perdu, tous les millions qu'elles avaient prodigués pendant deux ans, n'auraient-ils servi qu'à satisfaire l'ambition autrichienne? Une guerre si pénible et si coûteuse n'aurait-elle produit que pour les Habsbgours des avantages positifs, et aurions-nous été les dociles instruments de leurs convoitises? Ils le croyaient sans doute; mais il fallut céder aux pressantes réclamations de la France et de l'Angleterre. L'Autriche se résigna à lâcher sa proie, en attendant une meilleure occasion. Depuis lors, elle n'a point suspendu ses manœuvres perfides. Quand vint le moment d'organiser la Moldavie et la

Yalachie, quand elles témoignèrent hautement le désir de n'avoir qu'une seule administration et qu'un seul chef, la cour de Vienne employa tous ses moyens d'action, toute son influence et toute sa ruse pour faire avorter un plan judicieux, qui fortifierait les Principautés, qui leur donnerait l'habitude d'un gouvernement national et d'une existence indépendante. Elle n'abandonnera point cette politique déloyale, parce qu'elle veut envahir un jour ou l'autre les pro-r vinces danubiennes, comme elle veut posséder l'Italie entière, depuis les Alpes jusqu'au golfe de Tarente, et même arborer son drapeau sur les tours de Païenne. Elle suit opiniâtrement la vieille ornière des ambitions royales; jamais les Habsbourgs ne sont satisfaits des territoires où leur félonie répand le deuil, la misère, l'oppression et l'idiotisme ; jamais ils ne perdent de vue leur emphatique devise : U Autriche a le droit de commander au monde.

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