DES CROISADES JUSQU'A LA GUERRE DE CENT ANS
marseillais, et quand cette province fit enfin retour à la France, bien plus tard, sous Louis XI, elle ajouta un élément de richesse à la puissance des Capétiens.
Ces derniers travaillaient patiemment à la constitution de Tunité nationale.
Le plus illustre d'entre eux, saint Louis, le roi Louis IX, a été l'un des bienfaiteurs du commerce, même au dehors de son royaume. Avec lui la sécurité renaquit : il obligea le duc de Bretagne à renoncer à l'odieux droit de hris; il châtia les brigands riverains du Rhône, et fit construire le pont Saint-Esprit; il prescrivit de ménager un chemin de halagc le long de tous les cours d'eau navigables ou flottables ; il enjoignit à ses baillis ou sénéchaux d'autoriser la sortie du blé et du vin sur avis conforme des commerçants intéressés ; il rendit enfin à tout le monde un signalé service en réformant les monnaies. Une de ses ordonnances porta que les monnaies féodales ne seraient plus reçues que dans l'étendue du fief où elles avaient été frappées, tandis que la monnaie royale aurait cours chez tous ses vassaux. Cette monnaie, scrupuleusement honnête, fut fixée au titre de 990/1000* pour Tor et de 28/24* pour l'argent, le rapport des valeurs entre ces métaux précieux étant de 1 à 16.
Les pièces nouvelles dites agnels^ parce qu'au lieu de porter l'effigie du souverain, elles représentaient l'agneau mystique, et angelots^ parce qu'elles portaient l'image de saint Michel foulant un serpent sous ses pieds, inspirèrent une confiance générale et furent très recherchées en Europe jusqu'au règne de Philippe le Bel.
L'époque de saint Louis marque la prépondérance industrielle, artistique et littéraire, intellectuelle en un mot de la France au moyen âge. Ce prince fit plus par
ses exemples et par sa sainteté que par des lois. Les fameux Etablissements de saint Louis, autant que la prétendue Pragmatique, sont des documents apocryphes. Le livre des Métiers, rédigé sur les ordres du monarque par Etienne Boileau, et dans lequel on trouve Ténumération et les statuts des corporations parisiennes, est au contraire parfaitement authentique. On y voit que les ouvriers savaient produire des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, comme ces châsses, ces reliquaires, ces émaux, ces verrières dont on n'a pu toujours retrouver le secret, et pour lesquels Paris le disputait à Limoges, ville du duché de Guyenne, c'est-à-dire soumise politiquement aux Anglais.
Alors les modes, les tapisseries, les meubles de Paris triomphaient partout. Alors les maîtres de V œuvre et les francs-maçons imaginèrent l'architecture ogivale dans laquelle l'arcade en pointe remplaça l'arcade ronde du style roman. Alors furent édifiées ces cathédrales incomparables de Paris, de Reims, d'Amiens, de Beauvais, de Chartres, de Rouen et la Sainte-Chapelle, le bijou du Palais du Roi. L'Europe nous emprunta cet art comme elle nous empruntait nos idées, notre littérature, notre langue même nia parlure universelle, la plus délectable à ouïr ».
Une des corporations parisiennes, celle des gens d'étude, rUniversité, logée sur la rive gauche de la Seine, dans le quartier dit latin, compta vingt mille personnes accourues de tous les pays. Au douzième siècle, Abélard parlait à trois mille auditeurs^ en plein air, au milieu des vignes de la Montagne Sainte-Geneviève. UEtude de Paris comprenait des apprentis (bacheliers), des compagnons (licenciés) et des maîtres (docteurs). Ils se répartissaient entre 43 collèges de toutes langues et
dbyGoogk
DES CROISADES JUSQU'A LA GUERRE DE CENT ANS- 119 suivaient ou enseignaient des cours de scolastique, de droit canon, de médecine, d'arts libéraux. Leur chef élu, le Recteur, gouvernait cette ville de science, et l'Université avait ses franchises, ses privilèges, ses tribunaux, ses ressources pécuniaires, en un mot son autonomie.
Avec saint Louis, la royauté capétienne rayonna. Avec Philippe le Bel, elle perdit son prestige. Au roi prudhomme avait succédé, après Philippe le Hardi, le roi mallôtier (de maltôte, impôt injuste),
Philippe IV le Bel (i285-i3i4) entreprit des guerres ruineuses, préleva des taxes arbitraires, fit des lois Bomptuaires, prétendit fixer un maximum pour le prix des marchandises, persécuta les Juifs auxquels il préférait les Lombards, dont il fit ses conseillers en matière de finances, détruisit l'ordre des Templiers, coupables seulement d'être trop riches et d'avoir servi de banquiers, depuis Philippe-Auguste, à la noblesse, à l'Église, à la monarchie. Il falsifia les monnaies. Lui, qui condamnait les faux monnayeurs à être bouillis vivants, il fut le pire des faux monnayeurs. Sous son règne, la valeur des monnaies a changé seize fois. La livre tournois (ainsi appelée parce qu'elle avait été frappée à Tours) oscilla entre 6'',i5 et i6'%72, suivant les besoins de l'avarice ou de la prodigalité royale.
Cependant on ne peut refuser à ce prince criminel de grandes qualités d'administrateur et d'organisateur. Il a institué la Cour des Monnaies, la Cour des Comptes, le Conseil d'Etat, le Parlement de Justice, les Etats généraux (i3o2). Il a créé le premier cadre raisonné de Douanes comprenant deux surintendants généraux, des commissaires provinciaux, des visiteurs, des gardes, des sergents et des cartulaires ou écrivains chargés d'en-
dbyGoogk
registrer à chaque port ou bureau de passage tous les objets qui franchissaient la frontière. Enfin il a donné un stimulant d'activité aux négociants en leur permettant d'acheter des lettres de noblesse.
La bourgeoisie française reçut ainsi sa consécration. 11 est utile d'expliquer comment et quand elle était née. Un léger retour en arrière, aux onzième et douzième siècles, nous permettra d'exposer brièvement le mouvement communal.
La révolution communale dans les centres urbains a été la première brèche faite au système féodal toutpuissant jusqu'alors. C'est la première victoire du droit et de la légalité sur les privilèges et l'injustice ; c'est la revanche des petits, des faibles, des opprimés, qui s'aperçoivent enfin que de l'union peut naître la force et qui parviennent à s'entendre, à se coaliser pour imposer de§ bornes à l'autorité capricieuse des seigneurs. L'enrichissement des roturiers par l'industrie et le commerce en est la cause essentielle : ils forment une association, un syndicat des travailleurs contre les exploiteurs du travail; ils jugent de leur dignité autant que de leur intérêt de s'affranchir.
Il y a d'autres causes secondes. En première ligne la persistance des souvenirs de l'administration municipale romaine dans les pays du Midi, comme l'Italie, la Provence, le Languedoc et la Guyenne. Ensuite la survivance, dans les contrées du Nord, de l'esprit des ghildes germaniques dissoutes par Gharlemagne. (Ces ghildes
dbyGoogk
étaient des sortes de sociétés d'assistance mutuelle réunissant les ouvriers d'une même catégorie.) Une autre cause peut être retrouvée au sein même de la féodalité : les bourgs réclamèrent la situation de vassal par rapport au seigneur suzerain. L'exemple d'unité donné par l'Église dans ses ordres monastiques éveilla aussi le sentiment de la solidarité parmi les laïques. Enfin, les habitudes d'économie, de prévoyance, de persévérance prises par les artisans et les marchands n'ont pas été étrangères à cette émancipation. De là vient que l'histoire de la formation des communes varie suivant les régions.
D'où partit le mouvement? Où, pour la première fois, les vilains prétendirent-ils obtenir de leur maître un contrat précis, une charte qui circonscrirait leurs devoirs et déterminerait leurs droits? La réponse est malaisée à ces questions.
En France, la révolution semble avoir pris naissance dans le Midi.
L'activité industrielle y était plus grande ; les croisades y avaient développé le commerce ; la féodalité y avait toujours été moins oppressive. Marseille, Arles, Nîmes, Montpellier, Narbonne, Carcassonne, Toulouse, recouvrèrent assez facilement les libertés dont elles avaient joui pendant la durée de l'empire romain. Elles prirent des armoiries, battirent monnaie, ressuscitèrent les charges municipales de capitouls, de jurats, de consuls, de major (maire), et les traités de paix qu'elles signèrent avec leurs ducs et leurs comtes furent respectés. On vit même ces seigneurs, moins ignorants et moins farouches que ceux du Nord, accepter ou briguer les fonctions de magistrats de justice et de police et le commandement des miliciens.
dbyGoogk
Dans le Nord, au contraire, il fallut lutter. Par les armes, lorsqu'elles n'avaient pas réussi à se racheter, les villes du Mans, en 1072, de Cambrai, en 1078, de Beauvais, en 1099, arrachèrent la reconnaissance de leur indépendance communale; Noyon, Amiens, Reims, Sens, Rouen, etc., suivirent de près leurs devancières. Laon et Vézelay se distinguèrent entre toutes par leur obstination et leur intrépidité.
Les institutions de paix ou chartes ainsi obtenues ne dégageaient pas la commune de toute obligation; elles prévoyaient quelle redevance annuelle serait payée au seigneur, mais elles assuraient aux bourgeois le droit de gérer leurs finances^ de rendre la justice, de fortifier la ville, de lever des troupes, de nommer leur maire et leurs échevins, de posséder une maison commune, rhôtel de ville, où était gardé le sceau public ; de bâtir un beffroi et d'avoir une cloche qui sonnerait le couvrefeu et le tocsin .
Dans le Centre, et particulièrement dans le domaine royal, les communes ne furent point tolérées. Seulement, les Capétiens qui encourageaient si volontiers la révolution chez leurs vassaux parce qu'elle les affaiblissait d'autant, pour éviter la contagion de l'exemple, accordèrent aux villes situées dans leur domaine toutes les prérogatives des communes, l'élection des magistrats exceptée. Tel fut le régime appliqué dans l'Ile-de- France, l'Orléanais, le Berry, la Touraine, en particulier à Paris. C'est ce qu'on appela les villes de bonr" geoisie.
Dans l'Ouest, les Anglais, possesseurs de la Normandie et de la Guyenne, s'attachèrent les populations urbaines par des concessions plus larges. Rouen, Péri* gueux, Bordeaux furent traités avantageusement.
dbyGoogk
Les villes de TEst profitèrent de rabaissement du pouvoir impérial dans le Saint-Empire germanique dont elles faisaient partie. Metz, Strasbourg, Besançon devinrent autant d'Etats souverains sous le nom de villes impériales.
Sans doute, les communes du moyen âge présentèrent quelques inconvénients. Elles développèrent outre mesure l'esprit d'individualisme ; elles favorisèrent l'esprit de clocher. Elles devinrent parfois des espèces de seigneuries collectives aussi tyranniques que les seigneuries des particuliers. Les charges municipales furent mises aux enchères ou prirent le caractère de l'hérédité. Des guerres nombreuses surgirent de commune à commune : voilà le mal ! Mais, en retour, que de bienfaits ! On peut affirmer qu'en général les municipes furent des écoles de liberté, le vrai berceau du Tiers Etat, de cette bourgeoisie digne et fière, courageuse, laborieuse, pleine d'initiative, habituée à la discussion et k l'action, qui a contribué si vaillamment à la formation de la patrie.
Il nous reste à jeter un coup d'œil sur les communes et villes libres des autres pays de l'Europe,
i'* Les communes de Flandre. — La plupart des communes flamandes obtinrent leurs chartes ou heures vers la fin du onzième siècle. La Flandre était alors la première comté de la chrétienté^ la plus riche et, relativement, la plus peuplée. Grâce à l'industrie des lainages et des draps, grâce à leur commerce, grâce aux fortes qualités de la race des gens du Nord, les pays de l'Escaut comptèrent parmi les plus civilisés. Les comtes de Flandre, dont le rôle fut si brillant dans les Croisades, se prêtèrent de bon cœur à cette transformation politique.
dbyGoogk
Ils trouvaient, d'ailleurs, leur compte à protéger les corporations d'artisans et de marchands, les entrepôts, les fabriques de Douai, Lille, Saint-Omer, Ypres, Bergues, Gourtrai, Tournai, Gand et Bruges.
Les Pays-Bas flamands vendaient les produits du sol et de l'élevage, les étoffes de laine, les tapisseries de haute lisse, les toiles, les dentelles dites de Valenciennes, la poterie d'étain. Il y avait de quoi alimenter un trafic considérable aux bénéfices duquel s'ajouteraient les profits de la commission et du transit avec TAngleterre, la France, le Saint-Empire germanique.
A partir du treizième siècle, la vraie capitale flamande fut Bruges, moins éloignée de la mer, du golfe de Zwyn, qu'elle ne l'est aujourd'hui et réunie par des canaux navigables à ses avant-ports de Damme et de Sluys. Jusqu'au quinzième siècle elle entreposa les laines brutes, les cuirs, les minerais d'Angleterre, les grains, les suifs, les fourrures, le poisson séché des pays Scandinaves, la cire, les vins, le fer et le cuivre d'Allemagne et de Bohême ; les marchandises d'Espagne, de l'Afrique du Nord et du Levant. Les marchands de trente-quatre nations s'y donnèrent rendez-vous. Plus de iSoooo habitants s'y rassemblaient, foule remuante et travailleuse, et des corporations de foulons, de tisserands et de brasseurs y entretenaient un luxe sans pareil. Bruges-la- Morte était alors Bruges-la- Vivante. Elle se défendit héroïquement contre les rois de France, à plusieurs reprises, etsa splendeur était telle que, à l'entrée de Philippe le Bel, la femme du vainqueur, dépitée de voir les Brugeoises en si riches toilettes, s'écria qu'elle avait devant elle « plus de six cents reines I »
D'autres communes, Gand surtout et bientôt Anvers, ne le cédaient guère à Bruges sous le rapport de la ma-
dbyGoogk
LE MOUVEMENT COMMUNAL EN EUROPE. 12o
gnîfîcence. Les tableaux de Memling et de Bellegambe témoignent de Topulence des bourgeois flamands ; la Hanse de Londres^ formée par l'association de quatrevingts cités qui s'engageaient à défendre leurs intérêts communs en Angleterre, suffit à donner une idée de leur sens pratique et de leur influence.
2® Communes d'Angleterre. — Longtemps les communes anglaises parurent plus effacées. La Grande- Bretagne, pays alors exclusivement agricole, était assez pauvre ; mais son organisation politique fondée sur la liberté, sur le respect des droits de Thomme, devait lui permettre de mettre en œuvre ses ressources lorsque l'occasion deviendrait propice. Les races énergiques des Saxons et des Normands s'y étaient mélangées. Jamais les nobles n'y furent trop exigeants. Ils vivaient de préférence à la campagne, faisaient valoir leurs terres, s'occupaient de l'élevage des moutons, vendaient la laine aux Flamands, se rapprochaient des fermiers aisés jusqu'à se confondre avec eux. Contrairement à ce qui se passait sur le continent, l'aristocratie anglaise ne constituait point une classe fermée. Elle avait imposé aux rois, en I2i5, la Grande Charte^ base de toutes les libertés publiques, origine du Parlement et du Jury. Il était dit, en effet, dans cet acte célèbre et dans les Statuts ou Provision d'Oxford qui le complétèrent en 1258, que les souverains n'établiraient aucune levée d'argent sans la permission du commun conseil et qu'ils ne pourraient faire arrêter aucun citoyen sans le traduire devant douze de ses pairs chargés de l'enquête et appelés bientôt à se prononcer sur le fond. Quant au gouvernement royal, il était soumis à la consultation de l'assemblée des barons et des évêques. A cette Chambre des Lords on adjoignit
dbyGoogk
une Chambre des Communes composée de deux bourgeois élus par chaque bourg et de deux chevaliers {squires) élus par chaque comté. La Chambre basse devint même prépondérante au seizième siècle, après la guerre des Deux-Roses.
Ainsi, tandis que le reste de l'Europe ne possédait la liberté qu'à titre d'exception et comme privilège de certaines provinces, de certaines localités, l'Angleterre jouissait des avantages du régime parlementaire. Les communes ici s'étaient groupées, amalgamées, et au lieu de vivre péniblement, jalouses les unes des autres, elles avaient formé une commune unique, la commune nationale. Cette supériorité s'accentua avec le temps et donna l'avance à la Grande-Bretagne, même sur le terrain économique.
Depuis la conquête normande (onzième siècle), l'Angleterre commença à tirer parti de ses laines, à exploiter ses mines de houille et d'étain, à entasser dans des villes d'étapes : Newcastle, York, Norwich, Bristol, la plus grande somme possible de marchandises d'exportation. Sa marine, accrue des vaisseaux qui avaient amené les compagnons de Guillaume le Conquérant, parut sur toutes les mers occidentales et sur la Méditerranée. Cependant le commerce avec l'étranger demeura entre les mains des Juifs et des Allemands qui, avant l'établissement de la Hanse Teutonique, étaient déjà les maîtres du négoce à Londres par la célèbre Cour d'Acier (Steelyard),
A peine centralisée, la nation anglaise prit pied sur le continent. Les rois angevins, dits Plantagenets, possédèrent par droits d'héritage et de mariage la plus grande partie de la France, au douzième siècle, à savoir: la Normandie, le Perche, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le
dbyGoogk
Poitou, le Limousin, la Marche, TAuvergne, la Guyenne et Gascogne. D'autre part, ils soumirent rapidement le pays de Galles et l'Irlande, où la population celtique s'était massée depuis l'invasion saxonne. Les rois de France, nous l'avons vu, reprirent, il est vrai, aux rois d'Angleterre toutes leurs provinces d'outre-mer, sauf le pays du Ponthieu, sur la basse Somme, et une bande de terre s'étendant sur l'Océan, de la Rochelle à la frontière d'Espagne ; mais la guerre de Cent-Ans allait reformer et agrandir encore le domaine anglais.
3° Communes allemandes. — La partie germanique de l'Empire de Charlemagne, exposée aux ravages des Hongrois, vit se développer rapidement une féodalité puissante, laïque ou ecclésiastique. Les empereurs conquirent l'Italie au dixième siècle, le royaume d'Arles au onzième (io34) et donnèrent à leurs immenses possessions le nom de Saint-Empire germanique, parce que, depuis Othon !•', ils avaient pris l'habitude d'aller se faire couronner à Rome. Un moment, ils firent prévaloir leur suprématie sur trois royaumes extérieurs, ceux de Bohême, de Pologne et de Hongrie, et cependant, dans la réalité, leur pouvoir était sans force. Ils n'exercèrent jamais sur leurs innombrables vassaux qu'une autorité nominale. Ayant voulu s'attribuer le droit de choisir les papes, ils se heurtèrent à la résistance de l'Eglise dont l'Italie épousa la cause. La querelle des Investitures, arrêtée par le concordat de Worms en 1122, puis la rivalité des Guelfes et des Gibelins, coupée par la paix de Constance, de ll83, et terminée par la défaite du parti gibelin, c'est-à-dire impérial, vers 1260, réduisirent à néant les ambitions des césars germaniques. Ils avaient voulu réaliser l'unité allemande ; ils n'avaient fait qu'ai-
dbyGoogk
der au triomphe de ranarchie seigneuriale. Les vrais maîtres du pays, ceux qui disposèrent dorénavant de la couronne élective, furent les sept électeurs, dont trois ecclésiastiques : les archevêques de Mayence, Trêves et Cologne, et quatre laïques : le roi de Bohême, les ducs de Bavière et de Saxe et le margrave de Brandebourg. Au-dessous d'eux une infinité de ducs^ princes, comtes, barons, margraves, burgraves, rheingraves, évêques et abbcs souverains, villes libres, etc., contribuèrent au morcellement du pays. Chacun de ces potentats agissait à sa guise et imposait aux commerçants et aux travailleurs de tout ordre des taxes, des droits de péage, des amendes qui allaient jusqu'à la confiscation.
En l'absence de tout pouvoir central, les bourgeois s'organisèrent pour leur défense personnelle. Les corporations de métiers se mirent à la tête du mouvement communal ; elles étaient quelquefois encouragées secrètement par l'Empereur, qui prenait ainsi sa revanche sur de trop arrogants vassaux.
Trois ligues commerciales célèbres se sont constituées au treizième siècle : la Ligue du Rhin, la Ligue de Souabe et la Ligue Hanséatique ou Hanse teutonique.
1 . Ligue des villes du Rhin. — Les bords du Rhin, de la rue des Prêtres, comme on surnommait le fleuve, à cause des seigneuries ecclésiastiques qui s'y échelonnaient, étaient infestés de brigands qui rançonnaient les voyageurs, pèlerins ou marchands. Les villes d'industrie placées sur cette belle route fluviale, une des plus fréquentées de l'Europe, résolurent de se coaliser contre les ennemis du commerce, du bon ordre et de la paix publique. Mayence, dès 1247, P^^^ l'initiative de cette fédération, et Worms, Spire, Cologne, Strasbourg, Bâle, etc., répondirent à son appel. En 1255, la Ligue fut reconnue
dbyGoogk
par Guillaume de Hollande qui lui donna une constitution ; elle reçut Tadhésion de plus de quatre vingts centres urbains, tels que Trêves, Aix-laChapelle, Francfort-surle-Méin, Zurich, Munster et Osnabrûck. Fondée pour dix ans, mais longtemps renouvelée, cette association •assura la libre circulation du Rhin et de ses principaux affluents. Elle détruisit un grand nombre de châteaux forts (de burgs), abolit des péages, entretint une flottille de 600 bateaux plats pour le transport et la police.
Malheureusement, une rivalité éclata entre Mayence et Worms, ce qui amena la dissolution de la Ligue en i38i. Plus tard, ses fragments se réunirent en deux tronçons : la Ligue du Bas-Rhin, qui eut pour chef-lieu Mayence, et la Ligue du Haut-Rhin, qui reconnut la prééminence de Worms.
2. Ligue des villes de Souabb. — Une ligue semblable se forma entre les principales villes de Souabe et pour des motifs analogues. Nuremberg, LJlm, Augsbourg, etc., avaient besoin d'assurer leurs communications avec Venise, c'est-à-dire la route du col du Brenner, dans le Tyrol. Elles mirent en commun des forces financières et matérielles suffisantes ; elles combinèrent un système complet de messageries avec courriers ordinaires et extraordinaires, relais, hôtelleries, etc., grâce auquel les métaux, les cuirs, les draps, les toiles, les fourrures de l'Allemagne purent s'écouler en Italie, tandis qu'arrivaient en échange les fruits, les verreries, les soieries et les épices des régions méridionales et orientales. La Ligue souabe dura plus de cent ans, du treizième au quatorzième siècle. Elle aida beaucoup aux progrès du comptoir allemand fondé à Venise même ; elle permit à Nuremberg de devenir une grande cité industrielle, où l'on fabriquait les pièces d'orfèvrerie, les articles de piété, les jouets ou
babioles, et où, plus tard, s'installèrent de grandes imprimeries et des ateliers d'horlogerie d'où sortirent les premières montres à sonnerie, très grosses et de forme ovale, appelées œufs de Nuremberg. Augsbourg eut d'autres destinées brillantes : elle centralisa le commerce des banques.
3. Ligue Hanseatique. — Conçue sur le même plan que la Ligue de Souabe, et d'un caractère toujours purement défensif, la Hanse Teutonique ou Ligue Hanseatique dura plus longtemps que les précédentes et dépassa les limites géographiques de l'Allemagne. — Ses débuts sont obscurs. Créée pour combattre les pirates qui infestaient la mer Baltique, elle eut pour centre d'abord le port de Wisby, dans l'île suédoise de Gottland, vers 1241. La prépondérance passa bientôt à Lubeck. Quatrevingt-dix villes en firent partie, que Ton groupa en quatre quartiers,
1° Le quartier westphalien, chef-lieu Cologne; villes adhérentes : Munster, Osnabrùck et, plus tard, Dordrecht et Amsterdam.
2° Le quartier saxon, chef-lieu Brunswick; villes principales : Brème, Hanovre, Magdebourg, etc.
S** Le quartier wende ou venète, chef-lieu Lubeck ; villes principales : Hambourg, Stralsund, Stettin^ etc.
4** Le quartier borusse ou prussien, chef-lieu Dantzig; villes secondaires : Francfort-sur-Oder, Breslau, Konigsberg, Riga, Revel.
Les affaires générales de la Ligue Hanseatique étaient réglées par une Diète qui se réunit tous les trois ans, puis chaque année, à Lubeck. Elle gérait le trésor, alimenté par les cotisai! jus de chaque ville adhérente, par le revenu des douanes et le produit des amendes et confiscations. Cet argent servait à armer des navires qui
LR MOUVRMENT COMMUNAL RN lîUROPE. 131
VILLES D'ALLEMAGNE au Mo^en A|e
donnaient la chasse aux pirates et imposaient à certains souverains, comme le roi de Danemark, les volontés de la Diète. La Ligue cependant n'eut jamais de but politique ; elle n'essaya point de réaliser Tunité commerciale de l'Allemagne ; elle n'avait ni monnaie spéciale, ni pavillon particulier. Chacune des cités qui y entraient conservait son indépendance absolue. La Hanse Teulonique assura simplement la liberté du commerce extérieur, mais, par la force des choses, elle tendit au monopole et fonda à l'étranger de véritables colonies de commerce sous le nom de provinces protégées.
Il y eut quatre comptoirs principaux : i* celui de Moscovie, à Veliki-Novgorod ; 2° celui de Norvège, à Bergen ; 3° celui de Flandre, à Bruges ; 4° celui d'Angleterre, surnommé Stàhlof, à Londres.
Leur organisation est assez curieuse. Chaque comptoir était divisé en cours ou quartiers composées de plusieurs familles marchandes^ corporation où les hommes seuls étaient admis sous la direction d'un usbonde (maître de maison) et d'un aider man (juge suprême). Les maîtres, ouvriers, apprentis et domestiques ne pouvaient se mêler à la population du pays étranger où ils vivaient ; ils habitaient une sorte de forteresse qui ne s'ouvrait que le jour aux acheteurs et qui, la nuit, était gardée par des hommes armés et des chiens déchaînés.
Les Allemands qui s'expatriaient ainsi et acceptaient ce règlement rigoureux étaient tenus de contracter un engagement décennal, difficile à rompre. Parmi ces colons enrégimentés, on voyait beaucoup de jeunes gens. C'étaient les fils des grands négociants des villes Hanséatiques qui venaient recevoir d'employés, de commis plus expérimentés qu'eux, des leçons pratiques de commerce ; aussi, a-t-on pu dire que ces établissements
ressemblaient à des écoles supérieures de commerce.
Les comptoirs russe, norvégien, flamand et anglais facilitèrent beaucoup l'écoulement des marchandises allemandes : des bois, des grains, des toiles et cordages, des draps et fourrures, des métaux. Ils servaient également au transit, à l'exportation comme à l'importation. Longtemps, par exemple, la Cour d'Acier de Londres fit le plus gros chiffre d'affaires du commerce anglais. En Norvège et Suède, les rois nationaux de la famille de Wasa eurent de la peine à secouer le joug du comptoir de Bergen, et les Moscovites demeurèrent tributaires de Novgorod jusqu'au dix-septième siècle.
L'organisation de la Ligue Hanséatique était loin de la perfection, cependant : les paiements avaient lieu en marchandises ou en lingots de métal précieux, jamais en monnaie ; aucune banque ne centralisait les opérations ; on ignorait les contrats d'assurances maritimes, et la diversité des poids et mesures était une autre source d'embarras pour les clients des villes hanséatcs. La décadence se précipita à la fin du quinzième siècle, lorsque les pa} s étrangers qu'exploitait la Ligue pensèrent enfin à se charger eux-mêmes de leur commerce extérieur et lorsque les grandes découvertes maritimes des Portugais et des Espagnols eurent changé la direction des courants commerciaux.
Toutefois la Ligue Hanséatique ne disparut officiellement qu'en 1669. Trois villes de l'Allemagne contemporaine en ont gardé le nom et continué les traditions : ce sont Brème, Lubeck et Hambourg.
S"" Communes d'Italie. Les républiques lombardes et maritimes. — D'abord disputée entre les Byzantins de Ravenne et les Lombards de Pavie, l'Italie soumise à
13i HISTOIRE SOMMAIRE DU COMMERCE.
Charlemagnè ne parvint jamais plus ni à l'indépendance ni à Tunité. Pays riche et heureux, elle dut à sa beauté, à son climat, à ses productions variées, à ses populations nombreuses et laborieuses, aux souvenirs de son admirable passé de devenir Tobjetde la convoitise européenne. Au onzième siècle (1062), les Normands conquirent les Deux-Siciles sur les Sarrasins. Dix ans auparavant, les Sarrasins avaient été expulsés de la Sardaigne par les Pisans.
Au centre, grâce aux donations des rois francs, les États de l'Église s'agrandissaient. L'Allemagne réclamait le nord. Partout la féodalité se partageait les terres. C'est à la fin du treizième siècle que le démembrement s'accomplit. La Toscane passa par de terribles convulsions; en Lombardie, des podestats régnèrent : les Gonzague à Mantoue, les Este à Ferrare, les Visconti à Milan; les villes de Vérone, Padoue, Bologne, Ravenne et Pavie s'érigèrent en républiques.
Le déchirement recommença au quatorzième siècle entre Guelfes et Gibelins. Ces noms avaient changé de signification depuis la lutte des empereurs contre les papes. Ils s'appliquent désormais à des factions locales et servent d'étiquette à toutes les rivalités, à toutes les haines fratricides. Vainqueurs ou vaincus tour à tour, les Guelfes et les Gibelins se proscrivent, ignorent la clémence ou même la pitié.
Malgré tant de troubles, certains États parvinrent à s'isoler, à réparer leurs pertes et à tirer parti des ressources de leur sol, du travail de leurs habitants ou de l'excellence de leur situation.
Milan fut toujours l'une des grandes cités ouvrières de l'Europe ; elle occupait 20 000 tisserands à la fabrica-
lion des lainages et des soieries. Sienne Tégala et la surpassa un moment par sa population de 200000 habitants ; Pise exerça la prépondérance dans le bassin de la mer Tyrrhénienne pendant tout le onzième siècle. Bien avant les croisades elle commerçait avec Tunis et Bougie, avec le Levant et l'Egypte. Ruinée par les Génois à la bataille de Tîle de la Méloria (1284), où elle perdit 4o galères et 10000 marins, elle ne fit plus que végéter et se laissa absorber par Florence.
Au sud du golfe de Naples, Amalfi connut la gloire et la richesse. Elle entretenait des relations fructueuses avec la Tunisie, avec TEgypte et avec Gonstantinople. Ses matelots employèrent, les premiers parmi les chrétiens la boussole apportée de Chine par les Arabes ; ses savants divulguèrent les lois romaines, les Pandecles, conservées par les Byzantins.
Mais, de toutes les républiques municipales italiennes, celles qui brillèrent au premier rang furent Gênes, Venise et Florence.
Gênes. — Gênes, la superbe, avait anéanti la puissance de Pise ; elle balança celle de Venise jusqu'en 1281 (traité de Turin). Toujours elle conserva l'avantage dans les régions de la mer Noire. Liée avec les Tartares de Crimée, elle eut pour colonies dans cette presqu'île Soldaïe et Gaffa, l'antique Théodosie, entrepôt des pelleteries et des fourrures. Matriba, au pied du Gaucase, et Amastris en Asie Mineure, lui assuraient la majeure partie du commerce de l'Arménie. Elle était propriétaire des îles de Samos, de Ghio et de Lesbos ; elle partageait les ports du Levant avec les Vénitiens ; elle prenait pied à Alexandrie, dès 1290, et transportait en Orient les huiles, le savon, les fruits, le corail, le mercure, le vin et les draps de l'Es-
pajjne et du Languedoc. Dans le Maghreb, elle obtenait la franchise à Tunis ; en Espagne, une loge à Séville et des avantages fiscaux à Grenade. C'est elle encore qui alimentait d'armes et d'aromates le grand marché allemand de Nuremberg. Ses navires allaient aux îles Canaries, aux Açores et sur la côte de Guinée dès le quatorzième siècle. Au territoire exigu de la Ligurie, elle ajoutait, enfin, pour les garder jusqu'aux temps modernes : la Corse, l'île d'Elbe et plusieurs localités de la Sardaigne. Plus d'une fois, les rois de France empruntèrent le secours des flottes génoises, et, sans oublier les Dorias qui fournirent plusieurs amiraux illustres, n'oublions pas que Christophe Colomb est né à Gênes.
Venise, — Venise, la dominante ^ a été la souveraine du commerce pendant quatre ou cinq siècles.
Des habitants d'Aquilée, redoutant les approches d'Attila, s'étaient réfugiés dans les lagunes de l'Adriatique, à l'embouchure de la Brenta, et y avaient élevé quelques cabanes sur des pilotis (cinquième siècle). Telle a été l'origine de Venise.
La pêche maritime^ la vente du sel extrait des marais de Chiozza et des mines d'Istrie, de Dalmatie et de Croatie, furent ses premières ressources.
Au dixième siècle, elle se débarrassa des pirates illyriens, les refoula au delà de la Narenta et acquit une partie de l'Istrie et de la Dalmatie, avec les îles de la mer Adriatique. Pietro Orseolo avait remporté ces succès (999) • Pour les commémorer, on institua la fameuse cérémonie du Mariage de r Adriatique. Une fois par an, le Doge, monté sur une barque dorée, le Bucentaure^ accompagné du clergé et de la noblesse, s'avançait jusqu'au milieu du port du Lido et, là, il jetait son anneau
d'or dans les flots pendant que Tévêque prononçait les paroles sacramentelles : « Daigne faire, Seigneur, que cette mer soit pour nous tranquille et favorable. »
A partir du douzième siècle, les Croisades donnèrent l'essor à la marine vénitienne. La ville vendait chèrement ses services. Les doges ne cachaient pas leur ég^oïsme. « Nous sommes Vénitiens d'abord, puis chrétiens », disaient-ils hautement. Pour se couvrir des frais occasionnés par le transport des soldats, ils réclamèrent et ils obtinrent des quartiers à Antioche, Beyrouth, Tripoli, Saint-Jean d'Acre, Jaffa.
La quatrième croisade fut pour eux une opération éminemment lucrative. Nous avons énuméré ce que la Sérénissime Seigneurie en retira (i2o4).
Tant que dura Tempire latin de Gonstantinople, Venise eut le monopole du commerce dans cette contrée européenne et asiatique à la fois, qui s'étendait des deux côtés de la mer de Marmara.
En 1261, Tavènement des Paléologues compromit gravement ses intérêts, au profit de Gênes, sa rivale. Jusqu'en 1369, les Génois trafiquèrent seuls sur les rivages de la mer Noire et de la mer d'Azof, en dépit d'une guerre furieuse. Les Vénitiens, évincés de ce côté, se retournèrent vers l'Egypte : ils y trouvèrent une large compensation. Leur comptoir d'Alexandrie commanda la grande route des Indes, la route maritime, seule praticable désormais. On utilisa de nouveau le vieux canal du Nil à la mer Rouge et les Vénitiens, établis dans le delta, reçurent des régions lointaines les parfums, les bois de senteur, les pierres précieuses, le coton, le sucre, les drogues, les épiées surtout qu'ils revendaient en Europe à des prix très rémunérateurs. Les marchandises de Syrie et de Grèce : tapis, étoffes de poils de chèvre, soies grèges,
vins, huiles, raisins secs, cire, mastic, marbres etc., étaient également distribuées par les commerçants de Venise aux ports de Provence, d'Espagne, d'Angleterre, de Flandre et d'Allemagne. La République signa des traités avec Marseille, Aigues-Mortes, Barcelone, Anvers et Londres. Elle attribua un des quartiers de sa capitale aux marchands souabes qui étaient obligés de venir s'approvisionner sur place, les lois interdisant aux Vénitiens de se rendre en Allemagne. Elle étendit son action tout le long de la côte africaine du nord, à Barca, Tunis et Tanger où les vaisseaux des Contarini, une des premières familles de Venise, venaient charger les grains, les laines, les bois de teinture, les gommes, les parfums et les esclaves.
Après la défaite définitive des Génois, la grande République adriatique domina sur la Méditerranée orientale (quatorzième siècle). On peut dire qu'elle occupait à cette époque le centre du monde commercial. Admirablement située au point de croisement des routes de Hongrie, d'Allemagne et d'Italie du Nord, Venise, par suite de guerres heureuses, annexa un vaste territoire, la Vénétie, où se trouvaient des villes industrieuses : Trévise, Bellune, Rovigo, Vicence, Brescia, et de fertiles campagnes. Elle commandait le cours de l'Adige et la voie du col du Brenner. Elle était le débouché naturel de la vallée du Pô, de Milan, de Côme, d'Alexandrie c/e la paille. Rien que le transit, entre l'Orient et ces républiques lombardes, représentait un chiffre de il millions de francs sur le total de 120 millions auquel est évalué son commerce général.
Ses industries nationales lui rapportaient bien d'autres gains. C'étaient la verrerie (glaces de Murano) et la verroterie, les perles fausses; puis la fabrication des
dentelles (points de Venise)^ des soieries, introduites, croit-on, par des réfugiés lucquois vers i3io, des draps écarlates, des tissus de coton/ des cuirs dorés, des étoffes brochées d'or, des cierges dont T Europe chrétienne faisait une grande consommation, du savon, du sucre raffiné, des produits pharmaceutiques tels que le borax et la thériaque. Qu'on y ajoute les teintures et les objets d'orfèvrerie, surtout ces chaînes d'or massives, à la mode au quinzième siècle.
Tous les procédés perfectionnés étaient considérés comme autant de secrets d'Etat, et les ouvriers étaient punis de mort qui auraient cherché à passer à l'étranger. La législation et la politique n'avaient en vue que la prospérité commerciale.
Une dernière source de profits, et non la moindre, c'était la traite des esclaves, généralement des Istriens, des Dalmates, des musulmans et des nègres.
« Intermédiaires entre les peuples voluptueux de l'Orient et les nations incultes de l'Europe, les Vénitiens avaient imité l'industrie des uns et conservé la simplicité des autres. » (Daru, Histoire de Venise,)
Ces mœurs durèrent peu.
La cité grandissait. Sa population dépassa un moment 200 ooo habitants, le chiffre le plus élevé des agglomérations urbaines au moyen âge. Aucune ville, pas même Bruges, n'offrit tant de richesses, n'étala un luxe pareil, n'eut de si beaux palais, de si magnifiques magasins; aucun pays n'aima autant les fêtes et les plaisirs. Toutes facilités étaient laissées aux gens pour travailler, s'enrichir et s'amuser. Le gouvernement, une oligarchie ombrageuse, leur défendait seulement de s'occuper de politique. Le pouvoir appartenait au Conseil des Dix^ recruté parmi les patri-
ciens dont les noms étaient inscrits sur le Livre d'Or.
Le chef de TEtat, le Doge (duc), perdit vite toute autorité réelle. C'était, le plus souvent, un négociant et il jouissait du privilège de la franchise douanière. Du moins en fut-il ainsi jusqu'en i38i.
Il donnait tous ses soins à l'administration de l'empire colonial : îles Ioniennes, archipel grec, rivage de la Syrie, établissements des Balkans et de la mer Noire, comptoirs libres fondés en tous lieux, que réunissaient 3ooo ou 4ooo navires appartenant à des particuliers ou à des compagnies.
Une armée de mercenaires et 36 ooo marins, 3oo bâtiments de tous tonnages constituaient les forces militaires de la plus puissante des Républiques italiennes. Les ffaléasses, munies d'éperons, les coques ou transports, qui pouvaient loger jusqu'à 800 et 1000 hommes, les lourdes galères maniées par des forçats, firent merveille contre les Sarrasins de la Fouille, les Normands des Deux-Siciles, plus tard contre les Turcs. Leurs équipages se recrutaient au moyen d'un système d'inscription maritime ou par engagements volontaires et comprenaient surtout des étrangers, mais ils étaient toujours commandés par des nationaux. Ils se munissaient de vivres, d'agrès et d'engins à l'arsenal de Venise où travaillèrent à la fois 16000 ouvriers d'Etat.
Régulièrement, quatre escadres partaient du port et allaient surveiller les mers. La première de ces divisions navales se dirigeait vers la mer Noire et la mer d'Azof ; la deuxième restait dans la mer de l'Archipel; la troisième stationnait devant les havres égyptiens; la quatrième, appelée flotte de Flandre^ accomplissait en un an un voyage au long cours. Portant des armes et
LA MUUVLMBNT COMMUNAL KN EUROPE. IM
des marchandises, elle passait par Naples, la Sicile, Tripoli d'Afrique, Tunis, Alger, Oran, Tanger, franchissait le détroit de Gibraltar, suivait la côte de Portugal, celle d'Espagne, celle de France, et à Bruges, à Anvers, à Londres, prenait contact avec les navires des villes Hanséatiques; elle revenait lentement par le littoral méditerranéen de l'Espagne, de la France et de Tltalie. Quelquefois, on oubliait le but utilitaire de ces voyages pour tenter des expéditions d'un caractère scientifique. C'est ainsi que, vers 1890, les frères Zéno visitèrent rislande et s'élevèrent jusqu'au Groenland.
Mais, c'était là une exception. Gomme jadis les Phéniciens, les marchands de Venise calculaient les dépenses d'après les recettes et faisaient passer leurs sentiments ou leur gloire bien après leurs intérêts. Rien n'était capable de leur faire perdre de vue le soin de leur fortune. Ils écartaient tous les concurrents étrangers : les Juifs, qu'ils faisaient épier par le Tribunal d^ Inquisition ; les Génois, leurs ennemis héréditaires, tous les peuples commerçants. Ils bravaient les bulles des papes interdisant les échanges avec les infidèles : ils s'enrichissaient ! Leurs bénéfices nets montaient en moyenne à 2 millions de ducats par an. On sait que la plus ancienne des banques d'Europe a été instituée à Venise, en 1157 (celle de Barcelone ne date que de i349 ®^ celle de Saint-Georges à Gênes est de 1407). La banque de Venise semble avoir été une banque d'Etat, un établissement de perception d'impôts à l'usage du gouvernement; mais lorsque, pour éviter l'accaparement du numéraire par les pays d'Orient, le Conseil des Dix eut interdit les transactions en espèces, la banque se chargea de toutes les opérations du crédit.
dbyGoogk
i42 HISTOIRK SOMMAIRE DU COMMERCE.
Venise conservait le plus possible ses monnaies d'or et d'argent. Elles étaient célèbres : on connaît le talaro (5 ^"^,32), réservé longtemps au commerce avec le Levant, le ducaton (5'^,95), Técu à la croix (6^%7o) et le ducat (4^'', 18), en argent; le sequin (12 fr.), la pistole (2if%36) et Voselle (47 fr.) qui était plutôt une médaille, en or.
Venise a compté parmi les principaux États de l'Europe jusqu'à la fin du quinzième siècle. Elle a pu lutter contre la France et soudoyer des coalitions. Son déclin ne commença qu'après la conquête de Gonstantinople par les Turcs (i453), après les découvertes maritimes des Portugais qui lui enlevèrent le monopole du commerce des Indes. Enfin, le développement de l'Empire de Charles-Quint lui porta les coups les plus sensibles.
Elle perdit Chypre et Candie, puis toutes ses colonies à l'exception de celles du golfe Adriatique. Cependant elle maintint son indépendance jusqu'à l'arrivée de Bonaparte en 1797.
Au moyen âge, Venise eut des enfants dignes de sa grandeur et de son renom. Le plus célèbre est assurément Marco Polo, celui qu'on a surnommé VHérodoie de Venise.
Marco Polo. — Marco Polo est un voyageur, Un géographe et un commerçant. Sa biographie donne une idée exacte de la vie aventureuse des Vénitiens.
11 était encore enfant lorsque son père et son oncle se rendirent en Crimée auprès du fils de Gengis-Khan, alors campé avec ses Mongols sur les rives du Volga. Forcés de s'enfuir pendant une guerre, ils pénétrèrent
dbyGoogk
à Bokhara. Un messager du grand Khan les conduisit à la cour de l'Empereur de Chine. Celui-ci les reçut fort bien et les chargea d'une mission à Rome; ils s'en acquittèrent et repartirent de nouveau pour l'Asie, emmenant cette fois le jeune Marco Polo qui était âgé de dixsept ans.
Marco Polo arrivé en Chine prit facilement les mœurs des Tartares et se familiarisa avec la langue chinoise. L'Empereur lui donna une charge dans les finances et l'employa comme messager, à cause de sa vive intelligence, de ses rares facultés d'assimilation. Pour le récompenser d'avoir appris à ses sujets l'art d'attaquer les villes avec des catapultes et des mangonneaux, il le nomma gouverneur d'une province, mandarin. Au bout de vingt-quatre ans, la famille Polo désira revoir Venise, sa patrie. L'Empereur laissa partir ces trois hommes et les combla de présents; il les pria seulement de diriger une flotte de 1 4 jonques pour escorter jusqu'à Ormuz sa fille, qui était fiancée à l'un des huit sultans de Perse. Arrivés à destination, les Vénitiens prirent congé de la princesse et des hauts personnages de son entourage, puis regagnèrent Trébizonde par la route de terre et, de là, Constantinople et Venise. Ils eurent de la peine à se faire reconnaître de leurs compatriotes, car ils étaient bien changés et ressemblaient davantage à des Asiatiques qu'à des Italiens. Mais leurs trésors convertirent les plus incrédules. On les rechercha pour leurs richesses et aussi pour le charme, l'élrangeté de leurs récits.
Dans une guerre contre les Génois, Marco Polo fut fait prisonnier. II se lia avec un Pisan, compagnon Je sa captivité, du nom de Rusticiano, et lui dicta la rcldiion de ses aventures. L'ouvrage fut écrit en français, de i lifi
à 1299. Redevenu libre, Marco Polo mourut assez tard à Venise, vers i3i3 ou i323.
Le livre des Voyages.de Marco Polo s'intitule aussi le Livre des merveilles du Monde; et certes, il mérite bien ce titre. L'auteur y décrit avec exactitude l'Asie Mineure, la Caucasie, la Perse; il retrace son voyage à l'aller par Hérat, Balk, le plateau de Pamir, Kashgar, la vallée du Tarim, le désert de Gobi, jusqu'au pied de la Grande- Muraille. Chemin faisant, il rapporte ce qu'il a entendu raconter des peuplades du lac Baïkal, du fameux Prêtre Jean, personnage mystérieux, peut-être le grand lama du Thibet. Il fait l'éloge de l'empereur de la Chine ; il vante sa puissance, l'éclat de ses fêtes et de ses chasses, la multitude de ses trésors métalliques et de ses billets de banque. Il parle des mœurs locales, des usages antiques des habitants ; il observe que les Chinois se servent, pour se chauffer, de pierres noires (la houille) qui ardent mieux et coûtent moins cher que le Lois, Il décrit la capitale Camhalnc (Pékin), les villes du bassin du fleuve Jaune, le Thibet, le Yunnan ; il parle longuement des villes qu'il a habitées : Hang-tcheou, Nankin, Foutcheou, etc.. Vers la fin de l'ouvrage, il énumère avec plaisir les pays qu'il a aperçus pendan t son retour : le Japon , la Cochinchine,Java et Sumatra, les îles Nicobar, Ceylan, la côte de Malabar, la presqu'île de Gudjérate. Il se permet quelques digressions sur les contrées orientales de l'Afrique, dont on lui a parlé complaisamment : Socolora, Madagascar, Zanzibar, et il achève son odyssée par l'histoire des rois d'Arabie et d'Ethiopie.
Le témoignage de Marco Polo confirmait le récit prétendu fabuleux d'une visite faite dans le siècle précédent aux Mongols par Plan de Carpin, moine de Pérouso, mort archevêque d'Antivari (l245), et par Rubrouck qui,
dbyGoogk
LE MOUVEMENT COMMUNAL EN EUROPE. i4o
parti de Soldaïe en Grimée, avait séjourné cnez les Tartares du Ponent eu 1227 et atteint Karakoroum vers 1253. Ces documents servirent beaucoup par la suite aux explorateurs des quinzième et seizième siècles.
Florence, — Venise a été la reine du commerce; Florence fut la reine de Tindustrie. Située assez loin de la mer, au débouché de la Vallombreuse, de médiocres dimensions et avoisinée par de grandes villes comme Sienne et Pise, Lucques et Pistoïa, elle ne se distingua guère d'abord des autres cités consulaires de T Italie. Mais dans la grande querelle des Guelfes et des Gibelins, elle se prononça pour ce dernier parti et prit, en Toscane, la direction du mouvement national. C'est à partir du quatorzième siècle qu'elle devint une puissante république. Le travail de la laine, la fabrication des draps pour la vente en Orient l'avaient enrichie. Elle achetait la matière première dans l'Italie du Nord, région d'élevage, en Angleterre par l'intermédiaire de la Flandre; elle faisait venir du Languedoc des draps grossiers qu'elle transformait, apprêtait et teignait en kermès, garance ou indigo. A Florence, tout le monde devait travailler. Une loi de 1282 renouvelée, semble-t-il, des lois de Solon à Athènes, obligeait tout citoyen florentin à se faire inscrire sur le livre d'un corps de métier, s'il voulait exercer ses droits politiques. On comptait dans l'Etat douze grandes corporations, dont sept pour les arts majeurs et cinq pour les arts mineurs. Les arts majeurs comprenaient : les juges, les notaires, les changeurs ou banquiers, les médecins et droguistes, les merciers, les fourreurs et les drapiers. Les arts mineurs étaient ceux des teinturiers, des cardeursde laine, des laveurs de drap, des forgerons, enfin des tailleurs de pierre ou sculpteurs.
La constitution politique de Florence reposait sur ces corporations. Chaque corporation élisait un chef, le gonfalonier^ei plusieurs corporations réunies nommaient un prieur. Huit prieurs des arts et le gonfalonier de justice formaient la Seigneurie, qui exerçait le pouvoir exécutif. Le Conseil Spécial et le Grand Conseil délibéraient sur les lois proposées par la Seigneurie et les membres de ces assemblées exprimaient leur suffrage au moyen de boules ou de fèves.
Au-dessous, un collège composé des buoni omini ou syndics des arts et des gonfaloniers, s'occupait des affaires municipales. L'administration et le gouvernement étaient donc le privilège de la grosse bourgeoisie. Mais les luttes entre Guelfes et Gibelins (on en trouve le détail tragique dans V Enfer de Dante), les révolutions incessantes firent prédominer le régime démocratique le plus large. Plusieurs magistratures furent instituées à différentes époques, qui donnaient satisfaction au parti populaire, par exemple celle des Dix de la paix et de la guerre, celle du Capitaine du peuple, sorte de tribun qui rendait la justice criminelle, celle du bargello ou chef de la police, celle des Capitaines du parti guelfe, censeurs permanents établis pour surveiller les autres magistrats, les rappeler à leurs devoirs, les réprimander, et, au besoin, les destituer. Or, tous ces hauts dignitaires étaient tirés au sort. Une commission d'électeurs, la balie, dressait la liste des citoyens aptes à remplir une fonction publique.
11 arriva, au commencement du quinzième siècle, que la balie florentine se rendit inamovible et qu'elle élimina tous ses adversaires pour favoriser ses amis. Au nombre de ces derniers se trouvaient les Médicis.
Les Médicis ou plutôt Mèdici appartenaient à la cor-
poration des changeurs et banquiers, société de quatrevingts maîtres comme les Bardi, les Salviati, les Peruzzi, etc., créanciers des princes de TEurope, commanditaires des principales maisons de commerce, grands seigneurs de l'argent qui avaient pour foyer la première Bourse de Finances dont il soit fait mention dans Thistoire^ Les uns et les autres possédaient des succursales à l'étranger; ils avaient sous leurs ordres des agents et des vaisseaux ; ils émettaient des pièces de monnaie, les florins d'or et d'argent ; ils prêtaient à un intérêt usuraire de 10 à 20 **/o, en moyenne; ils groupaient autour de leur fortune les partis politiques ; ils étaient les maîtres des destinées de leur pays. Les Médici finirent par régner de nom comme ils avaient régné de fait. Le premier de la dynastie, Côme, justifia son usurpation en accordant aux lettres et aux arts une protection généreuse. Son fils aîné, Laurent, mérita d'être appelé le Magnifique. D'autres membres de la famille devinrent cardinaux ou papes. Ils placèrent Florence à la tête du mouvement intellectuel et le siècle de la Renaissance a gardé leur nom.
Malgré tous leurs talents, les Médicis ne purent préserver l'Etat de la décadence matérielle. Les temps étaient changés : en vain demandèrent-ils au commerce maritime des ressources nouvelles.
Ce qui avait manqué à Florence, c'était des débouchés sur la mer.
En 1407, les Florentins s'emparèrent de Pise et, de plus, ils achetèrent aux Génois le port naissant de Livourne. Ils s'affranchirent ainsi de la nécessité où ils s'étaient trouvés jusque-là de faire appel aux navires
1. C'est à Bruges qu'aarait été tenue la première bourse du Commerce, dans la maison d'un négociant appelé Van der Burse (?}, au dixième siècle.
dbyGoOgk
d*Aigues-Mortes et de Gênes pour le transport des laines brutes. A leur tour, ils eurent des comptoirs dans le Levant et dans le Maghreb ; mais alors ils entrèrent en concurrence avec les Vénitiens et engagèrent une lutte de tarifs aussi funeste aux uns qu'aux autres de ces grands rivaux.
D'ailleurs, les républiques italiennes étaient condamnées. Les guerres d'Italie, prédites par Savonarole, le moine agitateur de Florence; l'invasion des Turcs en Europe, les grandes Découvertes maritimes sont autant de causes de leur disparition. Elles allaient cesser d'être les maîtresses du marché européen. Il leur resta la renommée, le prestige de la beauté, le luxe et l'élégance, la splendeur des arts.