‹ Histoire sommaire du commerceChapitre 58 sur 69 · IG · texte numérisé non relu

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Il eut d'abord la faculté de T expérimenter dans la généralité du Limousin, où il exerça treize ans les hautes fonctions d'intendant. Il supprima la corvée, fit construire des routes, développa certaines cultures, par exemple celle de la pomme de terre ou parmeniîère, établit la liberté commerciale, et, en un mot, rendit cette province, autrefois des plus misérables : un petit Etat très heureux au milieu d'un grand Etat malheureux.

Le succès de son administration provinciale lui valut d'être appelé au ministère de la marine d'abord, puis, quelques jours après, au contrôle général des finances. Les contemporains furent charmés de ce choix, et Voltaire, roi de l'opinion publique, écrivit à un de ses amis : On dit que nous avons un ministre des finances aussi sage que Sully, aussi éclairé que Colhert, Malheureusement, son ministère fut court: il dura dix-huit mois à peine ( 1774- 1776)' En si peu de temps, il ne put accomplir toutes les réformes qu'il méditait. Voilà pourquoi nous considérerons d'abord ce qu'il a fait, ensuite ce qu'il voulait faire,

1** Ce qu'il a fait : Talent supérieur, caractère ferme, volonté maîtresse d'elle-même, Turgot arrivait aux affaires publiques avec un programme financier et une devise: Point de banqueroute, point d'augmentation d'impôts, point d'emprunts,

11 commença par abolir l'abominable pacte de famine, société de spéculateurs qui ruinaient la France en créant la disette pour revendre à gros bénéfices les céréales accaparées par leurs agents. Il décréta la libre circulation des grains à l'intérieur de la France, et même, sous certaines réserves, leur libre importation de l'étranger. Cette mesure heurtait violemment les préjugés. Necker se pro-

nonça nettement contre elle dans son Traité sur la législation des grains; les paysans de l'Ile-de-France se révoltèrent: il y eut des troubles à Poissy, Pontoise, Saint-Germain, Versailles même; des habitants de la Normandie s'opposèrent au débarquement des blés et farines d'Angleterre; il fallut que Turgot employât la force et fît sortir des troupes. En huit jours, la guerre des farines fut terminée.

La liberté du commerce des vins et autres boissons fut le corollaire de la liberté du commerce des grains. Un édit abolit la fameuse Caisse de Poissy, intermédiaire entre les éleveurs de bétail et les bouchers de Paris, et qui prélevait un courtage de 6 *^/o.

Turgot pensa ensuite à débarrasser les cultivateurs de leurs entraves : il abolit l'odieuse solidarité de la taille, institution analogue à celle des curiales dans l'empire romain; il abolit la corvée royale; corvée des chemins et corvée militaire, ou droit de réquisition gratuite des bêtes de somme, et, conformément aux principes des physiocrates, il remplaça ces dures obligations par un impôt de de 11 200000 livres à répartir entre tous les propriétaires fonciers.

L'audacieux novateur étendit les bienfaits de la liberté des travailleurs de la campagne à ceux des villes. Par un édit de février 1776, il proclama que le droit de travailler est un droit imprescriptible et inaliénable, qu'il n'appartient pas au roi, et, en conséquence, il prononça la dissolution de toutes les corporations, maîtrises et jurandes qui gênaient la libre concurrence dans l'industrie. Tous les métiers furent ouverts à tous les hommes, à l'exception de la pharmacie, de l'orfèvrerie et de Timprimerie, où, pour des raisons de sécurité publique, certaines conditions restèrent exigées.

Les ouvriers ainsi rendus au droit commun devenaient responsables de leur conduite professionnelle devant les tribunaux ordinaires. Cependant, Turgot comprenait la nécessité d'une institution judiciaire spéciale, et il décida qu'à Paris, tout au moins, les affaires litigieuses entre patrons et ouvriers seraient jugées par le lieutenant de police, lorsqu'il s'agirait d'une somme inférieure à loo livres.

Cette réforme, si simple, si logique, rencontra des adversaires acharnés.

Le Parlement de Paris refusa d'enregistrer l'édit sur les corporations. Il fallut, pour l'y obliger, que Louis XVI tînt un lit de justice, un lit de bienfaisance, suivant le mot de Voltaire.

Sans s'émouvoir, le grand ministre continua sa campagne de bienfaits. Il substitua autant qu'il le put le système de la régie à celui des fermes générales dans la perception des impôts ; il ordonna la publicité des hypothèques par leur inscription sur un registre spécial; il créa la Banque de Paris et nomma 1 16 agents de banque et de change; il reprit en partie l'œuvre de Law et fit fonctionner une Caisse d'Escompte du Commerce, au capital de 12 millions de francs, où les industriels et les commerçants trouvèrent à emprunter à 4 */©; il confia aux frères Trudaine, habiles ingénieurs, le soin de compléter le réseau des routes et des chemins ; il fit étudier, par une commission de savants : d'Alembert, Condorcet, l'abbé Bossut, un projet de canalisation de la France; il répara des ports maritimes, des iurcies le long de la Loire ; il installa un service de messageries rapides, les turgotines, dont on se moqua d'abord, mais dont on se trouva bien par la suite. (Lés turgotines abrégeaient les dislances: on ne mit plus que six jours pour se rendre de

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Bordeaux à Paris, au lieu de quatorze, et trois jours pour aller de Paris à Besançon, au lieu de neuf.)

Cette activité, ce libéralisme, cette grande honnêteté déplurent aux privilégiés : nobles, parlementaires, maîtres dépouillés de leur monopole, financiers. La Cour blâma le roi pour avoir dit: «11 n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple. » On le pressa de renvoyer ce collaborateur compromettant. On s'attaqua d'abord à M. de Maleshcrbes, directeur de la librairie et du service des hôpitaux et des prisons; il était l'ami de Turgot: on le força à démissionner. Puis on plaça sous les yeux du monarque faible et crédule une prétendue lettre de Turgot, inconvenante, satirique, et Louis XVI renvoya le contrôleur général des finances, le seul homme capable de sauver son trône (12 mai 1776).

Turgot ne devait plus revenir aux affaires. H se consola de sa disgrâce par l'étude des belles-lettres, et mourut jeune encore en 1781. Sa chute avait chagriné les esprits sérieux, et Voltaire, interprète d'une minorité d'élite, lui avait adressé VEpttre à un homme, qui le remerciait de ses services et le vengeait de ses envieux.

Ce que Turgot avait fait n'est rien pourtant au prix de ce qu'il voulait faire. Sans insister sur ce second point, il nous faut indiquer les principales institutions qui auraient modifié les mœurs et régénéré la société.

2* Ce qu'il voulait faire : Frappé des inconvénients de la monarchie absolue, instruit par l'exemple de l'Angleterre, il se proposait d'innover la monarchie réglée, la monarchie constitutionnelle, sinon d'un seul coup, du moins par changements progressifs. Le peuple français, au sortir de la servitude, avait besoin de faire l'appren-

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lissage de sa liberté politique : de là le régime préconisé des municipalités. Au premier degré, des municipalités de paroisse, composées de tous les propriétaires fonciers justifiant d'un revenu annuel de 6oo livres à la campagne, de i5oo livres à la ville. Ces conseils répartiraient les impôts, veilleraient à l'exécution des travaux publics. Au-dessus d'eux, et par délégation, viendraient les Municipalités de districts ou d'arrondissements ; puis des Municipalités de provinces, et enfin, couronnant l'édifice, une Municipalité nationale, semblable à la Chambre des Communes anglaises qui, sans pouvoir législatif, pourrait émettre des vœux de toute espèce et donner des avis aux ministres.

Turgot savait bien que pour faire fonctionner ce mécanisme, pour le perfectionner plus tard, il fallait instruire, éclairer le peuple, le rendre digne de la liberté. D'où un projet d'instruction publique que les assemblées révolutionnaires reprirent plus tard et qui n'a été exécuté entièrement que de nos jours. L'Etat instituteur dégagerait l'enseignement de toute idée confessionnelle, choisirait les maîtres parmi les laïques, ouvrirait une école dans chaque paroisse, réviserait les programmes des collèges et confierait à un Conseil pédagogique, dit d'Instruction nationale, les détails d'organisation.

Lorsque l'éducation animait fait son œuvre, c'est-à-dire après quelques générations, Turgot espérait bien que les préjugés religieux, militaires, politiques et sociaux s'écrouleraient d'eux-mêmes et qu'alors seulement il serait possible d'établir l'égalité des citoyens. En attendant cette époque lointaine, il se contentait de réclamer le retrait des mesures de rigueur contre les protestants, la tolérance en matière de religion, l'adoucissement du code pénal, l'institution d'une armée nationale, la suppression

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