DOGTRINËS> ÉCONOMIQUES AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
cèrent à discuter les inconvénients des règlements industriels et les dangers du monopole ou de la protection à outrance.
Un savant coordonna leurs réflexions : le docteur Quesnay, médecin de Louis XV et de la Pompadour, fut le véritable fondateur de l'économie politique.
Il publia en 1758 son Tableau économique ^ exposé de la physiocratie.
La société, y dit-il en substance, repose sur la propriété. La première de toutes les propriétés, la plus tangible, la plus certaine, celle qui est le mieux à l'abri des secousses politiques ou financières, c'est la propriété foncière. Seule, la terre est productive; l'industrie et le commerce ne font que transformer ou déplacer les richesses; la terre les crée. Donc l'État doit s'occuper avant tout de l'agriculture. Pratiquement, les physiocrates demandaient la liberté des cultures et des récoltes, la libre circulation des produits agricoles dans l'intérieur du pays et, par conséquent, la suppression des douanes provinciales, enfin l'abolition des privilèges et des monopoles. Cette doctrine de Quesnay, de Mercier et de Dupont de Nemours renfermait une erreur monstrueuse, puisqu'elle rangeait les industriels et les commerçants dans les classes improductives, stériles; d'autre part, elle réduisait tous les impôts à un seul, l'impôt foncier. Elle était donc et incomplète et parfois injuste.
Pour la corriger, l'intendant de commerce, Vincent de Gournay, fit l'observation suivante : a II y a des lois naturelles, fatales, par lesquelles toutes les valeurs existant dans le commerce se balancent entre elles et se fixent à une valeur déterminée, comme les corps abandonnés à leur propte pesanteur s'arrangent d'eux-mêmes suivant Vordre de leur gravité spécifique, » Il en déduisait que
l'homme ne doit pas troubler ces lois nécessaires par des lois arbitraires, d'où la formule : « Laissez fairCy laissez passer », ce qui signifiait alors : plus de corporations, plus de douanes provinciales. Les ploutocrates tendaient la main aux physiocrates, mais après avoir revendiqué pour les industriels et les commerçants le titre qui leur était contesté de créateurs de la richesse publique.
Les uns et les autres aboutissaient au principe de la liberté du travail. Turgot, comme nous allons le voir, le dégagea, par Texpérience, des obscurités de la discussion. Il était réservé à un Écossais, le professeur Adam Smith, de démontrer que la vraie source de la richesse, c'est le travail, de quelque nature qu'il soit, manuel ou intellectuel.
Le travail crée le capital. Le capital active la production. Mais, pour que le travail, simple coopération de l'homme et des agents naturels, porte tous ses fruits, il faut qu'il soit libre. Liberté de l'agriculture, liberté de l'industrie, liberté du commerce, liberté de la pensée, liberté politique, toujours ce mot de liberté se retrouve dans les discours des hommes du dix-huitième siècle finissant ; il est le Sésame, ouvre-toi I de la société nouvelle.
On distingue dans l'histoire de l'ancienne monarchie, aux temps modernes, la besogne de Sully, V œuvre de Colbert, les réformes de Turgot.
Sully, venant à une époque où rien ne favorisait le travail national, dut pourvoir au plus pressé. Colbert, ministre d'un roi tout-puissant, et assuré du lendemain.
eut tout loisir d'administrer et de fonder. Turfipot, vivant dans des temps orageux, voulut éviter une Révolution g^rosse d'incoi-nu, en donnant satisfaction par une évolution pacifique et légale au besoin de réformes qui était alors général. Turgot est un réformateur, non pas un révolutionnaire. 11 désirait ardemment sauver la tradition, mais il comprenait qu'il fallait sacrifier aux idées nouvelles et cela sans retards, sans atermoiements. Sans doute, s'il avait été écouté, on eût épargné à la France bien des catastrophes.
C'était au commencement du règne de Louis XVI, époque de réveil et d'espérance. Le premier ministre, de Maurepas, homme frivole mais intelligent, appela auprès de lui, pour le décharger des gros soucis, le comte de Saint-Germain, Miromesnil, Malesherbes et Turgot (i774)- Le plus léger des hommes, dit Michelet, avait choisi le plus austère,
Jacques Turgot, fils d'un prévôt des marchands, était né à Paris en 1727. Destiné à l'Eglise, il reçut même les premiers ordres, mais il rentra dans la vie laïque vers 1752, et acheta une charge de conseiller au Parlement. Ses études de droit le conduisirent à l'étude de la science nouvelle; il fréquenta Quesnay et Gournay, dont il concilia les doctrines; il écrivit des brochures qui firent quelque bruit: une Lettre sur le papier monnaie et un Tableau des progrès successifs de V esprit humain; il collabora à V Encyclopédie y vaste répertoire des connaissances humaines. Son livre des Réflexions sur la formation et la distribution des richesses (1769) acheva de le classer parmi les premiers économistes du temps. Tout son système y est renfermé et tient en deux lignes : La propriété est le fondement de la société, mais la société ne peut se développer que par la liberté,