CHAPITRE X
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Nous allons passer sommairement en revue les principaux événements de l’apogée impérial de 1861 à 1866.
La période que nous venons de raconter fut la période de l’engraissement.
Jusqu’en 1860, l’Empire n’avait fait que s’arrondir. Pendant les six années qui suivirent, il cuva tranquillement une orgie de sang, d’or, d’arbitraires et de violences.
La narration succincte et sans grand intérêt de cette époque du ventre nous mènera tout droit à celle où devaitcommencer la dégringolade.
Cette dernière sera, sans contredit, la plus curieuse à étudier.
Nous avons vu comment les abcès impériaux se forment sur les nations qui ne savent pas se soigner et qui peuvent en mourir si elles ne sont pas vigoureusement constituées.
II nous tarde de voir comment ils crèvent, emportant avec le pus qui s en échappe, les douleurs et les souffrances de la patrie.
1861. — Le roi de Prusse meurt .
Guillaume Ier lui succède.
Naturellement, comme à tous les changements de dynastie, les Prussiens croient à une ère nouvelle de libéralisme.
Ils reconnaissent bientôt que, pour un peuple, changer de roi, c’est avoir un cancer au sein droit et suivre le traitement d’un charlatan qui le lui fait passer
... au sein gauche.
Trait anecdotique qui donne la juste mesure de la moralité impériale :
Un sieur Mayer, traduit six fois devant les tribunaux, condamné trois fois pour escroquerie, adressa à l’empereur une ode où sont chantées ses louanges.
M. de Maupas envoie cette ode à Napoléon Ht et
l’apostille par quelques extraits bien sentis du casier judiciaire de l’auteur.
L’empereur, touché de ces strophes de lisière fabriquées par un poète de la maison centrale de Poissy, écrit en marge :
« Lui envoyer un souvenir. »
Voilà ce qui s’appelle ne pas être lier avec les anciens camarades.
M. Haussmann, qui 11e pouvait s’habituer à l’obligation dans laquelle il se trouvait, comme préfet de la Seine, de faire vérifier ses additions par le ministre des finances, tente de s’affranchir de cette servitude féodale.
Il demande à l’empereur de lui accorder le titre de ministre de Paris.
L’empereur refuse par crainte des criailleries, mais il accorde à M. Haussmann de 11e relever que de l’empereur pour le contrôle de sa gestion.
A partir de ce moment, l’anse du panier municipal 11e risqua plus de faire tapisserie.
Elle avait deux cavaliers pour la faire danser.
Le 14 juillet, un étudiant de Leipzig tire un coup de pistolet sur le roi de Prusse et le manque.
'Napoléon III félicite Guillaume d’avoir échappé au danger.
Ce n’était pourtant pas la faute du roi de Prusse.
Ni de la nôtre.
Le prince Napoléon prononce au Sénat un discours violent contre la famille d’Orléans.
Ce discours est affiché dans toute la France par les soins du gouvernement impérial, qui trouve là une légitime occasion de se venger de la spoliation des biens de Louis-Philippe.
Le duc d’Aumale publie une brochure en réponse à ce discours. Elle est saisie, l’éditeur et l’imprimeur sont jetés en prison.
Le duc d’Aumale provoque le prince Napoléon en duel.
L’affaire est pendante.
18 juin 1861. — Réception à Fontainebleau des ambassadeurs siamois, qui se mettent à plat ventre pour offrir leurs compliments à l’empereur et à l’impératrice.
On reproduit cette scène dans X Illustration.
En voyant cette pose, le public prend les ambassadeurs siamois pour des sénateurs français.
L’empereur a des velléités de libéralisme.
Il décide qu’à l’avenir le Sénat et le Corps législatif répondront par une Adresse à un discours d’ouverture des Chambres.
Dans cette Adresse, les députés et les sénateurs devront dire franchement s’ils trouvent quelques cheveux sur la politique du gouvernement.
Ils n’en abusent pas.
Sachant, du reste, que les souverains ne demandent à
leurs subordonnés de leur dire la vérité que juste assez pour que cela 11e les gêne pas.
Ce fut en 1801 que le gouvernement impérial jeta les bases d’une grandissime opération, qui devait plus tard être qualifiée par M. Rouher c( la plus grande pensée du règne, » mais que le Tintamarre appela, lui :
La plus grande dépensée du règne.
Nous avons nommé l’expédition du Mexique.
Il faudrait un volume spécial pour retracer l’origine de cette magnifique opération financière, dont beaucoup de porte-monnaie français sont encore endoloris.
Nous nous contenterons de dire que le Mexique était en république sous la présidence de Juarez ;
Qu’une république, aussi lointaine qu’elle soit, 11’est jamais du goût des souverains ;
Et que Napoléon III, assez friand île contrebalancer l’influence des Etats-Unis, conçut le projet de placer sur le trône du Mexique le prince Maximilien d’ Autriche.
Nous aurons l’occasion de voir plus tard que cette
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représentation, annoncée par une troupe française au . . d'un prince autrichien, avec le concours d artistes
anglais et os] agnols. n7eut as autant le succès que la
F iile de Madame Angot.
Dès le prologue, l'Angleterre lâcha pied, l'Espagne retira ses castagnettes du jeu; et la France resta seule.
C était assez pour empêcher les bénéfices qui devaient résulter de l’opération, comme nos lecteurs le reconnaîtront par la suite.
1882. — A part de fortes giboulées d'avertissements donnés à la presse, suivies d'abondantes suspensions, suppressions et interdictions, rien de bien saillant pendant 1862.
Au nombre des journaux passés au papier de verre de la loi de 1852, on cite le Propagateur de la Martinique , qui fut supprimé pour avoir donné de mauvaises nouvelles de l’expédition du Mexique.
M. de Morny ne pouvait pas souffrir que T on déconsidérât
une opération sur les bénéfices de laquelle il comptait pour faire patienter ses fournisseurs.
Le triste sort du Propagateur de la Martinique fut un enseignement pour ses confrères.
Ils comprirent qu’ils devaient bien se garder d’insérer, ii propos de l’expédition du Mexique, d’autres nouvelles que celles que le gouvernement leur faisait passer sur des petits bouts de papier comme les directions de théâtres qui veulent chauffer des succès... sibériens.
Nous avons sous les yeux une de ces réclames officielles qui pleuvaient chaque matin dans les bureaux de rédaction de tous les journaux.
La voici :
Prière d'insérer :
<(. Immense succès!...
((. Succès colossal!...
« Succès sans précédent!...
« Tous les jours, à trois heures et demie, au Mexique, batailles gigantesques remportées par la troupe française sur les barbares.
« Jamais on n’aurait pu prévoir un résultat aussi miraculeux !...
« Les Mexicains sont dans le ravissement.
« Le gouvernement craint de ne point avoir assez de vaisseaux pour rapporter tout l’or destiné aux dividendes des souscripteurs français à l’emprunt mexicain!...
Le Propagateur de la Martinique avait eu la mauvaise inspiration de remplacer cette note, dont il trouvait la rédaction un peu défectueuse, par celle-ci :
« Bonne nouvelle pour les porteurs d’obligations mexicaines :
<"( Le cours des vieux papiers au poids vient de monter de trois francs par cent kilogrammes.))
Il paya de la vie cette substitution.
Voici un trait constaté dans les papiers et correspondances impériales publiés après le 4 septembre, et qui prouve combien était éclatante la moralité et le bon goût des fonctionnaires de l’Empire :
La scène se passe en 18G2 :
Le préfet de Seine- et-Marne, INI. le baron de Lassus Saint-Geniès, assistait à la séance du conseil de révision d’une de ses communes.
Mécontent de l’état physique des conscrits, il dit au conseil municipal de cette localité :
— Votre génération est trop laide : je vous enverrai un régiment de cuirassiers pour améliorer votre race!...
Plusieurs citoyens, indignés de pareils propos, se mirent à feuilleter le code, avec rage pour y découvrir un article qui permît de demander justice d’un fonctionnaire abusant de sa situation pour insulter grossièrement toute une population, y compris — et surtout — les femmes.
Ils ne trouvèrent rien.
En 1862, M. Jules Favre crut devoir signaler à la tribune les périls de l’expédition mexicaine.
Inutile de dire qu’il fut reçu par le ministère connue un oncle qui signale à son gommeux de neveu les dangers d’une liaison avec une danseuse de l’Opéra.
On passa outre à ses remontrances.
Et la France alla chercher là-bas ce qu’elle n’y trouva pas, pendant que le gommeux de neveu revenait de son expédition après avoir trouvé ce qu’il n’y avait pas cherché.
Et jamais résultats opposés ne furent si pareils.
En mai 1862, deux anciens représentants du peuple, MM. Greppo et Miot, furent arrêtés, mis au secret et relâchés sans avoir pu connaître le motif de leur incarcération.
La France n’en continua pas moins à être de plus en plus hère d’avoir démoli la Bastille.
Si la France avait voulu se donner la peine de réfléchir un peu, elle aurait compris qu’il n’y avait pourtant pas de quoi faire tant d’embarras.
Au mois d’octobre 1862, M. de Bismark, ambassadeur
de Prusse à Paris, fut rappelé en Allemagne pour y remplir d’autres fonctions.
Le Journal des Débats publia même à ce propos cet alinéa qui, sur le moment, ne parut rien, et qui, relu depuis, devient tout simplement étonnant :
(( M. de Bismark, — dit le Journal des Débats , — a beaucoup appris pendant le peu de jours qu’il a passés parmi nous ; et il est reparti de Paris très-satisfait de ce qu’il y a vu et entendu. »
Pour peu que l’on rapproche cette réflexion faite par le Journal des Débats de la trop fameuse campagne d’horlogerie qui devait avoir lieu huit ans plus tard, on appréciera qu’eu effet, M. de Bismark dut se trouver « très-satisfait » de ce qu’il avait vu en France pendant son séjour.
Les prodiges de l’administration française, les brillantes études militaires que faisaient nos généraux aux cotillons intimes de madame de Montijo, le soin extrême que prenaient les officiers de l’armée d’ignorer si Arras était arrosé par le Rhône et Perpignan par la Manche; la sollicitude bienveillante avec laquelle l’empereur convertissait en argent de poche l’argent qu’il faisait voter pour l’entretien d’une armée soi-disant colossale, mais dont les trois quarts étaient encore à habiller, à équiper, à armer et à instruire.
Tout cela, en effet, ne put laisser aucun doute à M. de Bismark sur la résistance que rencontrerait en France son noble maitre, le jour où l’idée lui prendrait de venir chez nous faire ses réassortiments d’orfèvrerie.
1863. — Un événement d’une grande importance marqua cette année.
Les élections générales eurent lieu pour le renouvellement du Corps législatif.
La betterave envoya bien, comme d’habitude, à la Chambre, son contingent de députés, tout prêts à livuver le temps superbe ou détestable, selon les instructions que les Tuileries daignaient leur communiquer le matin ;
Mais les villes se montrèrent moins dociles.
Dans beaucoup de grands centres, pas mal de républicains furent élus.
A Paris, la liste de l’opposition passa toute entière.
Le soir de cette élection, les promeneurs du Jardin des Tuileries virent tout à coup une grande ombre se répandre sur eux et leur masquer le jour.
C’étaient les deux nez de Napoléon III et d’Eugénie, qui avaient passé par chacun une fenêtre de la salle des maréchaux et s’allongeaient jusqu’au-dessus de la terrasse des marronniers.
M. de Persigny consola de son mieux Leurs Majestés, en leur faisant comprendre qu’en somme il n’y avait rien de compromis ; que la majorité des campagnes était pour eux; que si la politique de l’Empire était tortueuse, les nouveaux boulevards de M. Haussmann étaient trop
HISTOIRE TINTAMARRF.SQUE DE NAPOLÉON III
droits pour ne pas ôter aux Parisiens l’envie de s’en plaindre, etc..., etc...
Leurs Majestés se remirent peu à peu.
On supprima quelques journaux.
Et tout rentra dans le calme.
1884. — Maximilien d'Autriche, étayé par les baïonnettes françaises, entra à Mexico.
Il y fut reçu par la population avec un enthousiasme qui lui fit regretter de n’avoir point pris son billet d’aller et retour.
Cependant, il s’installa sur le trône.
Etant venu pour cela, il ne pouvait décemment pas faire autrement.
Mais on sentit à sa contenance qu’il n’avait pas une grande confiance dans la solidité du meuble qu’on lui avait préparé.
Pendant ce temps, la Prusse et h Autriche s’entendaient à merveille pour enlever de force au Danemark le duché de Sel îleswig- Holstein .
Et le gouvernement impérial qui avait trouvé excellent d’envoyer à 2,500 lieues de France une de ses armées
100e Livr.
imposer un roi à des gens qui n’en voulaient pas, resta parfaitement impassible au spectacle de deux colosses se ruant sur un nain pour lui enlever une province.
En 1864 fut votée, par le Corps législatif, la loi sur les coalitions ouvrières, qui fournit à M. Emile Ollivier une superbe occasion d’étrenner l’envers de sa veste.
Il fut nommé rapporteur de ce projet de loi, — un vrai bijou, — qui reconnaissait aux travailleurs le droit de se mettre en grève ; mais leur interdisait de créer des associations.
Quelque chose comme l’autorisation de s’entendre mitigée par la défense expresse de se réunir.
Le véritable patron, enfin, sur lequel étaient taillées la plupart des lois impériales.
Ce fut aussi en 18G4 que le gouvernement accorda la liberté des théâtres.
Il ne faudrait pas que nos lecteurs entendissent par ce mot, la faculté donnée aux auteurs dramatiques de faire représenter telles œuvres qu’il leur plairait.
Non.
La liberté des théâtres, octroyée par l’empire, était celle donnée à tous les citoyens d’ouvrir des salles de spectacles.
Mais il leur était toujours interdit de jouer d’autres pièces que celles qui convenaient au gouvernement.
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Or, ce qui convenait surtout au gouvernement impérial, en fait cl’oeitvres dramatiques, c’étaient les insanités à maillot, qui détournaient l’attention de la jeunesse des choses de la politique, et la corrompaient tout doucement et très-sûrement.
L’empire trouva que jamais il n’y aurait assez de théâtres pour représenter ce genre d’oeuvres qui sont l’auxiliaire obligé des gouvernements de décadence.
Voilà pourquoi il décréta la liberté des théâtres.
En 1864, eurent lieu à Paris deux élections complémentaires.
MM. Carnot et Garnier-Pagès, candidats de l’opposition, passèrent avec autant de facilité qu’un gros mot par la plume d’un rédacteur du Pays.
1866. — I >ès l’année 1866, il devint aisé de prévoir que l’empire allait entrer dans la phase descendante, et qu’il ne tarderait pas à s’effondrer complètement.
On voyait le gouvernement avoir recours aux expédients les plus désespérés pour donner le change au pays sur l’impopularité dont il jouissait presque partout.
7913 HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON II t
Un de ces aimables scandales fut l’affaire Sandon, que M. Bidault, ministre, lit arrêter dix-sept lois comme fou, et enfermer pendant vingt mois à Charenton.
Cette affaire était si propre, que M. de Persigny, on l’a su depuis, écrivit à M. Conti d’étouffer cette affaire avec une trentaine de mille francs, que l’on prendrait sur les fonds secrets.
Comme on le voit, les lettres de cachet étaient avantageusement remplacées.
Au Mexique tout branlait dans le manche.
Maximilien, en dépit de l’appui de la France, n’était pas encore parvenu à s’asseoir d’aplomb sur son trône de confection.
Les souscripteurs de l’emprunt mexicain commençaient à s’apercevoir qu’ils n’attrapaient pas beaucoup plus de dividendes que s’ils essayaient de manger de la semoule avec une fourchette.
Tout craquait, tout croulait.
Un événement étranger vint précipiter la débâcle. Depuis longtemps la Prusse et l’Autriche se regardaient en chiens de faïence.
Enfin, en juillet 18GG, elles se déclarèrent la guerre.
En face des envahissements systématiques de la Prusse, le simple bon sens ordonnait à la France de se mettre un peu en travers, dans son intérêt même.
11 est évident que lorsqu’un gros se met à manger tous les petits qui sont autour, chacun doit y passer à un moment donné, s’il attend tranquillement son tour plutôt que de sauter sur le gros pendant qu’il en étrangle un petit.
Ce principe de logique élémentaire échappa au génie de Napoléon 111.
Il ne voyait pas l’avenir de la France engagé par ce qui se passait à sa porte.
Seuls les événements de la Cochinchine, de la Syrie et du Mexique lui paraissaient intéresser son pays.
11 laissa la Prusse terrasser l’Autriche à Sadowa.
Et quand il s’aperçut qu’il avait eu tort, il n’était plus temps.
L’ogre était déjà debout, la gueule béante et saignante tournée vers notre pauvre pays, et ne semblant plus attendre qu’une occasion pour nous dévorer.
À compter de ce jour, l’empire était condamné.
Déconsidéré, discrédité, méprisé, il devait s’effondrer au premier choc.
Seulement la France aurait -elle la chance que l’empire s’écroule avant de l’avoir perdue tout à fait?
Ou bien, l’empire vivrait-il encore assez pour entraîner la France avec lui dans l’abîme?
On n’avait plus que cette question à poser.
Elle manquait de gaieté.
Nous verrons dans la seconde partie de cet ouvrage de combien peu il s’en fallut que tout disparût ensemble : Le brigand et la victime!,..
L’empire et la France!...