CAMPAGNE DE CHINE
Les Chinois avaient conclu en 1858 avec la France et l’Angleterre un traité commercial.
Une des clauses de ce traité stipulait que l’illustre souverain de l’Empire du milieu livrerait, chaque année, à la mère Moreaux, 1,253,798 chinois marinés dans leur jus, mûrs à point et ornés de leur queue.
Non-seulement l’Empereur de Chine ne tint pas ses engagements, mais encore il répondit aux réclamations de nos plénipotentiaires par un geste d’une décence plus que douteuse.
11 confondit dans un même pied de nez irrévérencieux les attachés d’ambassade, leurs secrétaires, leurs soussecrétaires et leurs domestiques.
Après quoi, pour se calmer, il lit empaler le premier de ses ministres qui s’était permis de lui faire observer qu’il avait peut-être été un peu vif.
Inutile de dire que la reine Victoria et Napoléon III furent outrageusement vexés1 d’être traités par un simple empereur de Chine comme un régisseur du Gymnase venant demander vingt-deux sous à M. Montigny pour acheter une livre de bougie.
Immédiatement Napoléon III passa à l’agent consulaire français à Pékin une dépêche dont voici à peu près la teneur :
« Si veulent pas envoyer chinois-Moreaux, Fich-ton-kan et mort aux Chinois. >>
À quoi l’agent répondit :
« Chinois ri comme petites folles de prétentions vous, — m’ont immédiatement envoyé faire f...aire des malles. J’arrive. Hâtez la défense de la capitale. »
Aussitôt qu’elle fut connue à Paris et à Londres, cette dépêche occasionna un remue-ménage de tous les diables.
L’armée française, sous le commandement du général Cousin de Montauban, et l’armée anglaise furent embarquées aussitôt.
Le 2 juillet 1860, l’action commença.
Les deux flottes jetèrent l’ancre dans la baie de Chalui-tien.
Que nos lecteurs ne s’étonnent pas des noms fantaisistes dont notre conscience d’historien nous fait un devoir d’émailler le récit de cette campagne. Ils en verront bien d’autres.
Nos braves marins ne perdirent pas un instant.
Ils s’emparèrent aussitôt du village de Pé-tang.
Le Tintamarre annonça ainsi cette nouvelle : k La nourriture farineuse de l’armée a fait merveille. A peine débarqués, nos soldats sont entrés en Pé-tang. »
Inutile d’ajouter que pour donner aux Chinois une haute idée de la civilisation européenne, la ville fut livrée au pillage et à toutes les horreurs d’une ville prise d’assaut.
Ce fut alors que les naturels de l’endroit, loin de perdre la tête devant la débâcle, se montrèrent une fois de plus gens pratiques avant tout.
Ils persuadèrent à leurs femmes que les soldats ennemis se conduiraient brutalement à leur égard si elles tombaient entre leurs mains.
Et ces malheureuses, qui n’y voyaient pas plus loin que le bout de leurs pieds, se laissèrent égorger par leurs maris, qui ricanèrent en dessous d’avoir trouvé ce moyen de redevenir garçons.
En France, ça n’aurait pas réussi.
Le 22 août, les deux armées étaient à Tien-Tsin, qui conduit à Pékin.
L’Empereur de Chine commençait a être dans ses petits souliers ; mais, vicieux comme un reporter du Figaro , il essaya de gagner du temps.
Un mandarin de première classe, à globule rouge, lut envoyé par lui au quartier général pour traiter.
Il causa de la pluie et du beau temps, de l’impôt sur les allumettes, du succès de la Fille de Madame Angot, puis disparut au bout de quelques jours.
On était encore en train de le chercher, sous les tentes, dans les gamelles, derrière les sacs et dans le corsage des couturières, lorsque l’on apprit qu’il n’avait eu d’autre but que de lanterner, pour donner au général en chef San-Ivoli-Tsin le temps d’organiser la défense du pays.
On continua d’avancer.
Le 17 septembre, nouvel envoi de quatre mandarins, dont un à globule bleu.
Ils se prétendirent autorisés à régler certaines conditions.
On perdit encore du temps à les écouter.
Et, au bout de quelques jours, même jeu qu'avec le mandarin à globule rouge.
Ils disparurent tous quatre au moment où cinquante mille Tartares tombaient sur le dos des armées alliées.
Les Français et les Anglais passèrent dessus (soyons chauvin) avec la facilité d’une locomotive de la Compagnie P.-L.-M, broyant un train de voyageurs.
Et l’on arriva à Palikao.
Palikao est comme qui dirait le Saint-Germain de l’endroit.
Les Chinois tinrent bon et ne cédèrent qu’à une épouvantable trépignée.
Ici, les documents officiels nous plongent dans un fort effarement.
En effet, ils constatent du côté des armées alliées G hommes tués et 34 blessés ; tandis que l’armée chinoise aurait perdu 2,000 hommes.
Du reste, nous nous étonnons bien à tort de ce fait, qui se renouvelle à l’occasion de toutes les guerres et dans tous les pays possibles.
Les souverains ont pris l’habitude de procéder à l’égard de leurs sujets comme beaucoup de femmes dépensières qui, voulant éviter d’être grondées, disent à leur mari :
— J’ai acheté ce manchon ; mais c’est une occasion ; je l’ai eu pour trois francs.
Afin qu’on ne les accuse pas de dilapider le sang de leurs soldats, quand ils en ont fait tuer 15,000, ils disent à la nation :
- — Grande victoire ! Nous avons emporté une position inexpugnable et tué 7,000 hommes à l’ennemi ; ça nous a coûté deux blessés dont un très-légèrement.
Après cette victoire, les armées alliées arrivèrent au Palais-d’Été, le Versailles de Sa Majesté nattée.
Ici, il faut renoncer à peindre l’ébahissement de nos soldats à la vue de tant de trésors.
11 y avait des pipes d’écume de mer qui étaient tout en ambre.
Des irrigateurs en or massif avec embouchure de diamant et jouant les airs de nos meilleurs opéras.
Des vases de nuit incrustés de pierreries.
Les plus simples étoffes de soie ou de coton étaient en soie brochée d’or et d’argent.
Il y avait des fontaines de jaspe et de marbre rose qui versaient du Bully, du Lubin et de l’essence d’ananas, à trente francs le dé à coudre.
On y remarquait des plantes comme on n’en voit nulle part :
L’arbre à poudre de riz.
Le sorbier, dont chaque graine donnait de la Veloutine
Fay,
Et le pin... de savon aromatique.
Tout cela était tellement beau, tellement féerique, que le soldat français, qui ne se bat pourtant que pour la gloire (cliché), éprouva l’irrésistible besoin d’étaler quelque chose de gras sur la tartine de ce beau sentiment.
Pour donner satisfaction à ces appétits héroïques, on dut organiser un pillage méthodique, — deux mots trèsamusants, accolés ensemble.
Une commission, composée d’un colonel et de deux officiers, fut nommée dans chaque armée, pour procéder au choix des objets à envoyer à Napoléon III et à la reine Victoria.
Cette façon de donner aux barbares d’Orient "une idée de la civilisation et de la moralité occidentales, ne manque pas, il faut l’avouer, d’une certaine désinvolture.
HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III 77o
Evidemment les lieutenants de Cartouche et de Mandrin ne devaient pas agir autrement avec leurs chefs de bandes.
Cartouche et Mandrin furent roués, tandis que...
Mais ceci n’est pas notre affaire.
Et nous aurions accordé le bénéfice des circonstances aux ordonnateurs de cette petite... opération, s’ils eussent eu le bon sens de choisir et d’adresser à Napoléon III un sac d’intelligence, et à la reine Victoria une caisse d’humanité en faveur des Irlandais.
Malheureusement, il n’en fut rien.
On se contenta de leur envoyer force chinoiseries d’étagères, afin de leur fermer les yeux sur cette rapine réglée avec la précision d’un ballet d’opéra.
Le pillage du Palais-d’Été eut donc sa consécration légale.
Du reste, du moment où l’on avait légalisé le 2 décembre, il n’y avait plus d’obstacle.
Les gros bonnets de l’armée alliée ayant choisi clans le tas ce qui leur convenait le mieux, le reste fut vendu et distribué aux troupes.
La part de chaque soldat fut d’environ cent francs.
Soit la valeur de mille verres de hl-en-quatre par homme.
C’est-à-dire deux cent cinquante fois plus qu’il n’en fallait pour bombarder la maison Sallandrouze et passer le concierge au fil de l’épée.
Delord raconte cpie les soldats déchiraient ou brisaient ce qu’ils ne pouvaient emporter.
Et qu’ils jetaient jusqu’à l’argent à cause de son poids.
Le 9 octobre, on arriva à Pékin, et les pourparlers recommencèrent.
Lord Elgin déclara aux Chinois qu’il brûlerait le Palais-
d’Hiver (Compiègne de la chose) si la paix n’était pas signée le 23.
Et, pour donner des arrhes, il fit incendier le Palais-
Coinnie on le voit, la petite fête de famille fut complète.
Et l’expédition de Chine n’eut pas grand chose à envier à la Commune.
Les Chinois se déclarèrent vaincus.
Et la paix fut signée le 25 octobre.
Maintenant, si nos lecteurs tiennent absolument à connaître le résultat réel de cette expédition aussi lointaine de nos frontières que de l’humanité, nous allons le dire en guise de morale.
Le général Cousin de Montauban lut nommé comte de Palikao et plus tard ministre de la guerre.
Ce fut en partie à lui que nous dûmes plus tard la camp agne de 1870-18 7 1 .
Si nous avons tenu à donner quelques détails sur cette guerre, ce n’est pas qu’elle présente aucun intérêt au point de vue national.
Mais il nous a semblé que la façon toute chevaleresque dont les chefs de l’armée française s’étaient conduits en pays ennemi, était digne d’observation.
Le sac et l’incendie du Palais-d’Été, le pillage acharné d’un pays vaincu sont une terrible réponse à certains clichés trop accrédités sur la courtoisie de certains vainqueurs qui nous sont chers.
Laquelle courtoisie on se plait assez à mettre en parallèle avec la sauvagerie et l’âpreté de certains autres vainqueurs.
Nous croyons que le moment est opportun pour remettre chaque chose à sa place.
Sans doute le soldat français est brave, généreux, clément, humain... tout ce que l’on voudra.
Sans doute il est incapable, après la victoire, de ces cruautés froides, qui sont le fait des vainqueurs d’horlogerie que nous connaissons.
Mais l’expédition de Chine prouve surabondamment que la soldatesque victorieuse est la même partout.
Partout du moins oii le soldat, conduit par des chefs vénaux et ambitieux, déshabitué lui-même par le despotisme du grand sentiment île l’honneur civique, ne peut plus voir dans le succès de ses armes que le triomphe de la force et non celui d’une idée élevée et généreuse.