‹ Histoire tintamarresque de Napoléon IIIChapitre 18 sur 104 · STRASBOURG · texte numérisé non relu

STRASBOURG

Le 30 octobre, dès six heures du matin, les conjurés étaient réunis dans une petite maison de la rue des Orphelins, attendant pour descendre dans la rue un moment où il n’y aurait pas de chiens pour aboyer après leurs uniformes de fantaisie, qu’ils avaient achetés la veille — (en bloc 27 francs 50), — chez un costumier d’un faubourg de la ville.

Leur premier soin fut de se distribuer des grades. On a beaucoup plaisanté depuis les fameuses promotions-Gambetta.

La Série : 50 centimes

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ILLUSTREE

Par TOUCHATOUT

PARIS

DÉPÔT DE VENTE AU BUREAU DE L’ÉCLIPSE

4e Série .

Ces dernières, comme cocasserie et comme imprévu, n’étaient rien auprès de celles que se distribuèrent, en

buvant le vin blanc, ces quatre ou cinq bobèches lugubres.

M. de Querelles passa sous-lieutenant, capitaine et

chef cl’escadron en moins de temps qu’il n’en fallut an prince pour rouler une cigarette.

Fialin fut fait capitaine après sa tournée de rnêlécassis.

Pasquïn fut nommé général de brigade parce que c’était le seul qui eut pensé à prendre des cigares.

Quant à MM. Larty et de Gricourt, qui n’avaient jamais été soldats, on leur donna au hasard des grades des uniformes qui restaient dans le fond du mouchoir de coton à carreaux, dans lequel Fialin avait apporté les costumes.

Après cette distribution d’honneurs, qui rappelait assez bien une scène des carrières d’Amérique après le sac à main armée- d’un marchand d’habits des boulevards extérieurs, les conjurés procédèrent à leur toilette.

Là, il faut renoncer à peindre. Jamais la fantaisie ne s’était élevée à cette hauteur.

Le chef d’escadron de Querelles avait un pantalon de gendarme, un habit de musicien du cirque Loyal et un vieux tricorne de sergent de ville.

Le capitaine Fialin portait une tunique de gardien de passage, un pantalon de garçon de banque et un schako de garde national.

Il s’était fait des épaulettes d’argent en carton recouvert d’une ‘ feuille de papier plomb, qu’il avait empruntée il une demi-livre de chocolat.

Les autres beaux militaires étaient équipés ;\ l’avenant.

JMoin.s bien, parce que les premiers avaient pris ce qu’il y avait de mieux.

Enfin, le prince était un chef-d'œuvre.

Habillé en artilleur, il portait avec cela un pantalon de chirurgien-major de l’infanterie de marine et un vieux chapeau de suisse de la cathédrale de Strasbourg.

L’accoutrement était complété par un sabre turc et des bottes de municipal.

Le prince portait en sautoir, enfilée dans les deux jarretières cousues bout à bout, de madame- Gordon, une croix de commandeur de la Légion d’honneur, découpée par M. Fialin dans le couvercle d’une boite à sardines.

Ap.ès lu toilette, vinrent le partage anticipé des places et le serment solennel.

Le partage des places fut vite fait.

Chacun fit sa liste, approuvée séance tenante par les autres.

Cela rappelait la fameuse scène de Ruy-Blas jouée avec les costumes du théâtre des Batignolles.

Indépendamment du lot que chacun s’était adjugé, tous les conjurés étaient nommés sénateurs.

Avec un ensemble surprenant, ils demandèrent tous

un à-compte de trente sous sur leurs futurs appointements.

Le prince n’ayant en caisse que trois timbres-poste d’un centime, cela jeta un froid.

La scène du serment fut émouvante ; celle de Guillaume Tell n’en donnerait qu’une faible idée.

Le prince posa son chapeau de suisse sur la table,

et chacun étendit la main droite au-dessus, répétant avec de l’eau-de-vie dans la voix, les paroles suivantes :

(( Je jure sur tout ce que je possède de reconnaissances du Mont-de-Piétë, de consacrer à l’entreprise que nous tentons aujourd’hui, tous les efforts qu’un homme qui n’a pas le sou peut mettre à la disposition d’une cause juste et sainte et lucrative. •»

Cette imposante cérémonie terminée, on se prépara à descendre dans la rue.

Au moment de partir, maître Fialin' fit remarquer que les coiffures manquaient de plumets, et' que cela nuirait nécessairement' au prestige du cortège.

Cette observation, très-judicieuse, ébranla un instant la confiance des conjurés.

On comprenait que tenter de soulever toute une garnison sans avoir de plumets à ses chapeaux, équivalait presque à fonder une société par actions sans pouvoir publier en tête des affiches des noms d’administrateurs décorés de l’ordre du Medjidié.

niSTOIKE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON’ lit

Heureusement on trouva, suspendu à un clou, le vieux plumeau du garçon d’hôtel.

On se le partagea, et chacun s’en attacha quelques plumes à sa coiffure.

Alors, on se mit en route dans les rues de Strasbourg.

Louis -Napoléon marchait en tetc. Fialin à son côté et le reste de la troupe derrière.

Vu l’heure matinale, cette descente de la Courtille ne rencontra personne sur son chemin, et put avancer sans encombre dans la cour de la caserne, où les soldats avaient été rangés en bataille par le colonel Vaudrey.

Chemin faisant, Louis-Napoléon avait détaché un de ses aides de camp, avec mission d’aller faire imprimer séance tenante les trois proclamations suivantes qui devaient être affichées deux heures après.

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