PAR CARPEAUX
Il leur disait simplement :
— Avez-vous besoin d’argent ?
Les choses en étaient là, lorsque, le 28 juillet, eut lieu l’attentat, Fieschi.
O11 connaît cet épisode qui a démontré d’une façon
péremptoire l’urgence de perfectionner les mitrailleuses.
Louis - Philippe , en passant une revue de la garde nationale, fut assailli par une décharge de vingt-quatre coups de fusil.
Quarante personnes tombèrent autour de lui.
Quatorze furent tuées sur le coup, onze dessous! On donna à leurs veuves des bureaux de tabac de 600 francs.
Et l’on chanta des Te Deum pour remercier Dieu qui avait permis que la vie d’un homme fût épargnée au prix de celle de vingt-cinq autres.
Ces vingt -cinq ne furent pas là pour dire ce qu’ils pensaient des ineffables desseins de la Providence.
La malignité se plut un instant à rapprocher cet attentat des menées de Louis-Napoléon et de sa bande.
Les documents nous manquent pour prononcer sur cette prétendue complicité.
Mais, comme depuis que nous nous occupons de dépouiller l’histoire, nous avons assez généralement constaté que les rois sont toujours assassinés par les gens qui veulent prendre leur place, nous ne voyons aucune espèce d inconvénient à admettre cette probabilité que la présence de Louis-Philippe sur le trône portait bien plus ombrage à Louis -Napoléon qu’au décrotteur qui faisait l’angle de la place de la Bourse et de la rue Joquélet.
De là à accuser positivement Louis-Napoléon d’avoir trempé dans la tentative Fieschi, il y a loin, il est vrai.
Mais jamais, plus qu’en cette circonstance, nous ne nous sommes senti d’aussi grandes jambes.
Nous devons dire, — sans en être plus fiers pour cela, —
qu’à l’époque où se déroulaient ces événements, le fétichisme bonapartiste s’accentuait en France.
C’est triste à constater ; mais il le faut.
Le gouvernement de Louis-Philippe, par ses allures
monotones et mesquines, avait contribué à ce regain de popularité en faveur d’un régime qui, au moins, avait aux yeux des Français, naturellement chauvins, un côté brillant.
Beaucoup de gens , sans prendre la peine de se demander ce qu’avaient coûté à la nation , en sang et en or, ces quatre rimes imbéciles : gloire , victoire , bataille et mitraille , retrouvaient au fond de leur cœur un peu d’admiration pour cette bien intéressante famille, qui, tous les six mois, pendant vingt ans, s’était amusée à jouer la France en trois cent mille hommes sec, sans savoir pourquoi, et jusqu’à ce qu’elle la perdît.
Comme nous le disions tout à l’heure, les allures panadières du gouvernement de Juillet avaient aidé à ce revenez-y de gloriole creuse ; et l’ère tranquille du cornet à poivre ne suffisait pas à triompher, chez beaucoup de gens, des souvenirs si doux de la guerre d’Espagne et de la retraite de Russie.
HISTOIRE TIN TAMARRESy U E DE NAPOLÉON III
Pour donner à nos lecteurs une idée de l'engouement bonapartiste qui fleurissait à cette époque chez le peuple le plus spirituel de la terre, nous consignerons ici que le 1er décembre 1835 , le chapeau que portait Na¬
poléon pendant la campagne de 1807 ayant été mis aux enchères dans une vente publique, le prix en monta à 1950 francs.
Le Tintamarre du temps imprima même à ce propos : c( La personne qui achète un chapeau 1950 francs
a d’autant moins d’excuses qu’elle, n’en a pas du tout besoin, puisqu’elle a perdu la tête. »
Deux concurrents, inconnus du public, avaient poussé vigoureusement les enchères.
Quand on apprit que l’acquéreur était un Français, ce fut un véritable délire.
On s’embrassait dans les rues, les maisons s’illuminaient et les fenêtres se pavoisaient de drapeaux.
Des vieillards qui ont vu ce jour glorieux et celui de
la prise de Sébastopol , vingt ans plus tard , nous ont
assuré que l’enthousiasme national fut moins grand à la nouvelle de la chute de Malakoff qu’à celle de l’adjudication à un Français, moyennant 1950 francs, du petit chapeau de Y Empereur.
De second amateur avait poussé le chapeau jusqu’à 1920 francs.
On apprit que c’était le vicomte Clary, cousin île Louis-Napoléon. .
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Son intention , on l’a toujours supposé, était d’offrir au futur héros de Sedan ce meuble de famille, adn que l’on pût dire qu’il avait quelque chose de son oncle.
Vers le commencement de 1830, le prince Louis-Na¬
poléon éprouva le besoin de donner une nouvelle impulsion à sa popularité.
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Il fit paraître à Zurich un nouveau livre : Manuel d'artillerie , à l' usage des officiers d'artillerie de la République helvétique.
Cet ouvrage , destiné à poser le prince comme un homme de génie et un novateur de première classe, fut expédié par gros ballots en France.
Les débris de la grande armée le dévoraient sans le comprendre et en trempaient les feuillets de leurs larmes
1 1 ’ attendrissement .
Cela leur rappelait leur Emm’péreur!...
En même temps, on répandait à profusion en France, surtout dans les campagnes, une histoire du prince qui avait été insérée dans la Biographie des hommes du jour par une plume véhémente dont le dévouement et l’enthousiasme marquaient 35 degrés au-dessus de zéro à l’appointomètre qui sert généralement à mesurer ce genre d’admiration.
La propagande marchait.
Cette année-là encore, Louis - Napoléon se rendit à
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Bade , vers le mois de juillet , pour y continuer son œuvre d ’ embauchage .
C’est là qu’il reçut la visite du colonel Vaudrey, chef du 4° régiment d’artillerie, au concours duquel il semblait attacher un assez grand prix.
Le colonel Vaudrey était encore un de ces hommes
désignés par la Providence pour servir les desseins du prince.
Ecarté de l’armée par la Restauration, il avait pris part à la Révolution de 1830 en soulevant Strasbourg contre Charles X, ce qui lui avait valu d’être rappelé au service par Louis-Philippe.
Mais, ayant sollicité du nouveau gouvernement plusieurs faveurs qui lui avaient été refusées , il n’avait pas tardé à se ranger dans le parti des mécontents , la pépinière des conspirateurs.
Ces froissements d’amour-propre avaient eu bientôt raison de son patriotisme ; et , quand Louis -Napoléon le vit, il était mûr pour la trahison.
Une autre circonstance devait hâter la décomposition de ce qui pouvait rester d’honnête dans le cœur du colonel.
Une jeune et jolie chanteuse, amie intime de M. Fialin de Persigny, et que celui-ci tenait en réserve pour les cas de corruption laborieux, sut sans peine triompher des dernières répugnances du colonel.
Eléonore Brault, veuve Gordon, était une femme très-belle, d’un talent remarquable, qui s’était associée au parti bonapartiste et lui prêtait l’appui de ses charmes.
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Avec Fialin et consorts, ils s’étaient partagé la besogne.
Fialin faisait la propagande le jour et madame Gordon la nuit.
Le colonel Vaudrey, malgré ses cinquante ans pas¬
sés, déposa bientôt son épée sur le canapé de la diva, où se signaient les enrôlements volontaires.
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Et le parti bonapartiste compta un appui de plus pour le jour prochain de ses débuts.
Pendant cette saison, on lit encore une nouvelle recrue.
M. Robert Laity, lieutenant de pontonniers, se laissa enrôler dans le bataillon.
Cependant, on raconte que ce jeune homme eut quelques scrupules et voulut savoir , avant de donner sa parole, si les intentions de Louis-Napoléon étaient démocratiques et républicaines.
A quoi Fialin lui répondit, sans hésiter :
— Comment donc!... bon jeune homme!... mais certainement!... La première chose que nous ferons, une fois arrivés an pouvoir, sera de raser les Tuileries.
- — Alors , ça me va... répondit M. Robert Laity, avec eette naïveté particulière aux gens à qui on ferait mettre le feu à une maison , rien qu’en leur promettant sur l'honneur que c’est pour en détruire les pu¬
naises.
Cependant , toutes les tentatives d’embauchage n’allaient pas si facilement.
De temps à autre, — souvent même, on est heureux de le constater, — Louis-Napoléon et ses émissaires se cognaient dans des bonshommes dont ils avaient cru la conquête facile et qui , dès les premiers mots d’ouverture, les toisaient avec dégoût, de l’air d’un homme
flânant par hasard devant les boutiques de la galerie d’Orléans et qui s’entend faire, dans le tuyau de l’oreille, par un de ses voisins, une proposition . à le
renverser.
C’est ce qui arriva avec MM. Raindre et, de Francqueville, officiers de la garnison de Strasbourg, et les
généraux Voirol et Excelmans, que le prince avait envoyés tâter par des émissaires adroits.
Voyant que ces tentatives avaient échoué, le parti bonapartiste songea à employer, avec ces militaires récalcitrants, le grand moyen qui avait déjà réussi pour d’autres.
Et il fut un instant question de leur dépêcher madame Gordon, qui, peut-être, — du moins on l’espérait, — en serait venue à bout.
Ce projet ne put être mis à exécution.
Au premier ordre de service qu’elle reçut, la célèbre cantatrice , qu’une laborieuse campagne de propagande avait beaucoup fatiguée, répondit à ses complices, dans un mouvement d’humeur :
(( Je vous trouve encore bons, vous autres!... Je ne puis pourtant pas tout faire !... »
On fut donc forcé de renoncer au concours de ces
messieurs.
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Cependant, le prince se montrait impatient et voulait en finir.
Et il fut décidé cpie l’on tenterait un coup décisif à Strasbourg , même avec les éléments incomplets dont on disposait.
La cause était tellement sainte, que Louis-Napoléon et son entourage ne doutaient pas un instant que Dieu accomplît deux ou trois miracles pour la faire triompher.
15° Liyr.
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Restaient les dernières dispositions à prendre.
Fialin , le plus actif de la bande , préparait de son mieux l’éclosion de l’aventure.
Il parcourait les casernes sous une quinzaine de noms différents , s’abouchait avec les officiers , jouait au billard , leur offrait des absinthes sans nombre , les préparait à l’événement prochain et tâchait d’éveiller leur sympathie pour la cause du neveu de l’empereur.
Le système de séduction n’était pas varié.
Il consistait à dire au lieutenant :
« Il faut que nous vivions sous un gouvernement comme celui de Louis-Philippe pour que vous ne soyez pas capitaine depuis cinq ans. »
Au capitaine :
« Si l’empire était rétabli demain, capitaine, aprèsdemain vous seriez commandant. »
Au commandant :
« Quand le sceptre cessera d’être un parapluie , les hommes de votre mérite seront colonels. »
Au colonel :
« Sous un Napoléon, vous seriez général. » Et ainsi de suite.
En parlant ainsi aux militaires, M. Fialin, tirant de sa poche un calepin , prenait des notes et hochait la
tête en souriant avec confiance, de l’air d’un homme qui dit :
« Soyez tranquilles!... justice sera faite bientôt!... »
Le petit calepin d 'avancement platonique de M. Fialin était devenu la terre promise de tous les officiers de la garnison.
Sur le feuillet affecté aux maréchaux de l’avenir, il y avait 78 noms.
Pendant ce temps , on terminait les derniers préparatifs.
M. de Vaudrey, qui avait paru un moment hésitant et indécis, était adroitement ramené dans le sentier du déshonneur par madame Gordon {pii, pour assurer définitivement une victoire qui paraissait vouloir lui échapper, avait vigoureusement donné l’assaut au cœur du vieux général , à l’aide d’un nouveau peignoir auquel il manquait pas mal de boutons et d’une petite mouche assassine qu’elle s’était placée de façon à ne pouvoir elle-même la voir , même en se servant d’une glace.
Strasbourg avait été choisi définitivement comme base d’opérations.
Mais, comprenant qu’un coup de main exécuté uniquement par l’armée manquerait peut-être d’autorité
aux yeux de la nation française, Louis-Napoléon avait décidé d’y faire participer la population de Strasbourg.
Là était la difficulté.
On peut encore, à la rigueur, faire accroire à quatre sergents-majors que le meilleur gouvernement est celui
qui promet cle les faire passer tout de suite sous-lieutenants.
Mais comment soulever le peuple?
Comment gagner des gens à qui l’on n’a rien à offrir?
Cet- obstacle n’arrêta pas Louis-Napoléon.
11 se tint le raisonnement suivant :
« Qu’est-ce que le peuple , en somme ? Le peuple , c’est tout ce que l’on veut. Cent mille ouvriers qui restent tranquillement chez eux, gagnant leur vie, respectant les lois, ne troublant pas l’ordre, c’est le peuple pour Louis-Philippe, qui est sur le trône!... Mais pour moi , qui voudrais y être , trois cents gueulards qui, moyennant 3 francs de pourboire, crieront : (( Vive « l’Empereur !...)) sur mon passage, c’est, le peuple aussi. 2>
Réconforté par ce petit monologue, qui forme un des chapitres les plus complets du Parfait prétendant , Louis- Napoléon envoya à un de ses agents, M. de Querelles, l’ordre suivant :
« Soudoyez 300 gueulards — (Sic) — aux poumons vigoureux pour qu’ils crient « Vive l’Empereur » pendant la parade. »
Ces dernières dispositions prises, il ne s’agissait plus que de tenter l’aventure.
Le jour en fut fixé au 30 octobre 1836.
Nous allons essayer de retracer les péripéties de ce drame dont la partie comique, excessivement corsée, a fait le vaudeville le plus réussi, peut-être, de nos quarante dernières années.