AUX HABITANTS DE STRASBOURG
ce Alsaciens!,..
(( Je vous ai choisis pour commencer la révolution, parce que vous êtes les plus braves... et que c’était plus près de chez moi!...
(( Vous m’avez appelé au milieu de vous, — je suis tout seul; mais pour les autres départements, ce sera d’un très-bon effet sur la proclamation, — vous m’avez appelé au milieu de vous pour secouer le joug d’un tyran qui paralyse votre commerce par l’établissement de douanes ridicules.
HISTOIRE TIN TAMARRESQUE DK NAPOLEON III
« Ces douanes !... je les brise !...
(( Demain, nous marchons sur Paris, où nous allons renverser un pouvoir impopulaire.
« Une fois sur le trône, pour récompenser votre admirable pays d’avoir le premier relevé le drapeau de la liberté, je ferai de Strasbourg le plus riche port de mer de la France.
« Je compte sur vous!... Fialin passera à votre mairie sur les onze heures pour vous emprunter trois cents francs pour nos frais de voyage.
ce Vive la France!...
« napoléon. »
Voilà les trois proclamations que le prince était dans l’intention d’adresser à la France.
Nul doute qu’elles eussent obtenu un brillant succès.
Mais le malheur voulut qu’elles ne pussent arriver jusque dans nos murs.
Les événements que nous allons raconter se succédèrent avec tant de rapidité, qu’on n’eut seulement pas le temps d’en corriger les premières épreuves.
Mais n’anticipons pas. .
Nous avons laissé la petite troupe au moment où elle arrivait clans la cour de la caserne pour se présenter aux soldats commandés par le colonel Vaudrey.
Diverses petites précautions avaient été prises par le colonel pour que rien ne vînt entraver la représentation.
Une heure avant, et par ses soins, chaque maréchal des logis d’artillerie avait reçu deux pièces d’or pour lui et ses hommes.
Ce que l’on peut gagner de pièces d’artillerie à une cause en payant des canons à ceux qui les gardent est inimaginable.
Le colonel Vaudrey n’avait pas négligé non plus de faire distribuer des cartouches à ses soldats.
Ce qui prouve surabondamment que tout en comptant beaucoup sur l’effet des proclamations envoyées à l’imprimerie, on ne considérait pas comme absolument impossible qu’il devînt utile d’en souligner certains passages que la population pourrait n’avoir pas bien compris.
Mais si le colonel Vaudrey avait minutieusement préparé tous ces détails, il en avait oublié un avec le plus grand soin :
C’était de convoquer les officiers à cette petite fête de famille.
On s’accorde généralement à croire qu’il avait pensé que, pour tenter un coup de ce calibre-là, la présence d’hommes capables de raisonner n’était pas indispensable ; au contraire.
Cependant, on ne put empêcher que le hasard amenât dans la cour de la caserne quelques officiers.
On s’en débarrassa du mieux possible en les nommant colonels sans qu’ils sussent pourquoi ; et l’on profita de la surprise que leur causait un avancement si inattendu pour continuer la cérémonie.
Alors, le colonel Vaudrey, menant le prince par la main, le présenta aux troupes en ces ternies :
— Soldats !... Yoici le neveu de l’Empereur qui vient
se mettre à votre tête!... Si vous l’acclamez, on sera obligé de vous donner à chacun un parapluie, tant les grades et les décorations pleuvront dru sur votre tête. Napoléon peut-il compter sur vous ?
Après ces derniers mots, le colonel Vaudrey éleva le bras gauche.
C’était le signal convenu avec la claque.
Une quinzaine de voix éraillées répondirent par le cri de :
— Vive l’Empereur!...
Les autres se turent.
Mais le colonel Vaudrey, sentant qu’il y avait un lroid, poussa le coude au prince en lui disant à voix basse :
— Parlez-leur... il n’est que temps!...
Alors Louis-Napoléon s’avança au-devant des troupes et leur débita 1 e boniment suivant qu’il avait appris par cœur :
(( Soltats !... (le prince avait à cette époque un accent allemand assez prononcé) soltats!... che ne fus b aiderai pas te moi peaucup ; mais fus affez tus gonnu mon ongle!... Eh bien !... je tiens fers fus pur gontinuer sa clarieuse dratition!... Ce èdre bur fus un fèridable grevè-gœur, ch’ en suis sûr, de n’êdre bas gonduits blus suffent à la fictoire!... et che feux fus y gonduire au moins drois vois bar semaine!..... »
On raconte qu’arrivé à ce passage, le prince, qui s’était légèrement emballé , perdit complètement la tête et ne se souvint plus de la .fin de son improvisation.
Mais le moment était décisif, et à tout prix il fallait ne pas rester court.
Il continua donc de parler sans savoir ce qu’il disait,
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faisant instinctivement revenir tontes les cinq secondes les mots de bataille, de victoire, de drapeau, de gloire et de mitraille.
Le colonel Vaudrey, et M. de Querelles, qui s’étaient aperçus de sa détresse, se tenaient tout près de lui, et soufflaient dans chaque oreille les phrases les plus enlevantes.
Il répétait machinalement, entremêlant le tout ; et voici ce que la sténographie a pu retenir de la fin de cette admirable harangue :
« SoltatsL. che fus le rebède engore... la cloire ti trabeau vrançais!... che fus euffrirai te cloire!... et les padailles te- la cloire... la cloire te la fictoire... et la mitraille afec la padaille et la cloire!... qui fus tonneront la cloire te la mitraille te la fictoire!... et plis dard, fos bedits envants tirent te fus : « Ils étaient te tûtes « les fictoires te les padailles te la cloire!... ))
Louis-Napoléon s’était échauffé et paraissait remonté pour aller comme ça jusqu’au soir.
Le colonel Vaudrey jugea que tant d’éloquence devait avoir produit suffisamment d’effet sur les troupes.
Il se précipita sur le prince comme pour l’embrasser en pleurant, et lui dit vivement à voix basse:
— En voilà assez... promettez des décorations, criez : « Vive l’Empereur!... » et que ce soit fini!...
Le prince n’a jamais été bien malin; mais pour les choses du puff, il avait toujours la compréhension trèsvive et très-facile.
Il écourta donc son discours en complimentant l’armée, embrassa avec effusion les trois premiers soldats qui se
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trouvaient le plus près de lui, et se tournant vers M. de Fialin, il lui dit à haute voix :
— Capitaine!... faites avancer les trois fourgons chargés de croix de la Légion d’honneur et de brevets de colonels!... '
Ce trait de génie ébranla quelques indécis.
La claque saisit vivement le joint et cria de nouveau : — Vive l’Empereur !... Vive Napoléon II.
Sur un signe du colonel Vaudrey, la musique du régiment se met en marche en jouant : Partant pour la Syrie. Et les soldats suivent par habitude.
Le défilé dans les rues de Strasbourg d’un régiment accompagnant une telle mascarade, fut un ébahissement pour les Strasbourgeois, qui, tous, venaient se mettre à leur fenêtre pour voir passer le cortège, et rentraient aussitôt effarés consulter leur almanach pour voir si cette année-là il n’y avait pas par extraordinaire deux carnavals d’indiqués.
Quant aux gamins, ils ne prenaient pas tant de précautions ; ils. criaient carrément : cc A la cliie-en-lit », et se faufilaient entre les jambes des conjurés pour
essayer de tirer leurs chemises par les trous de leurs uniformes.
Cependant, le prince ne perdait pas son sang-froid. Chemin faisant, il donnait des ordres pour faire arrêter le préfet, INI. Chopin d’Arnouville.
En effet, M. Chopin fut immédiatement mis sous clef par les soins du capitaine Fialin.
On a même dit qu’il fut pas mal brutalisé.
Mais d’un autre côté, quelques soupçons se sont élevés sur la droiture de la conduite de ce fonctionnaire se laissant appréhender au corps par le premier venu.
Il ne nous appartient pas de porter un jugement sur M. Chopin d’Arnouville.
Ce qui paraît pourtant démontré, c’est que, prévenu quelques jours avant par le général Voirot, qu’une tentative devait être faite par les bonapartistes, le préfet de Strasbourg avait dans la main tout ce qu’il fallait pour faire avorter le complot.
C’est sans doute ce qui a fait penser qu’il avait peutêtre bien aussi dans l’autre tout ce qu’il fallait pour le laisser réussir.
Mais laissons ces cancans.
Pendant ce temps, Louis-Napoléon et ses amis, pour
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ne pas laisser refroidir le zèle de l’armée, procédaient à des distributions copieuses de grades de toutes sortes.
Ils parcouraient les rangs, un calepin à la main, demandaient à chaque soldat ce qu’il désirait, et notaient tout
le monde pour des emplois de capitaines adjudants-majors, colonels et généraux, livrables fin courant.
Chaque promotion était accompagnée d’une promesse de gratification en argent.
Quand la répartition fut terminée, M. de Querelles additionna les sommes et les grades promis.
Cela donna le résultat suivant :
Gratifications en argent : 28 milliards et demi.
Bureaux de tabac au-dessus de 1.200 francs, 75.316. Bureaux de tabac au-dessous de 1.200 francs, 425.827. Bâtons de maréchaux, 5.371.
Emplois de généraux de brigade, 42.017.
Brevets de colonels, 85.806.
Places de gardes dans le jardin des Tuileries, 35.689. Emplois de gardiens de passage à Paris, 871.768.
En même temps, la population de Strasbourg, représentée par les 300 ouvreurs de portières à qui M. de Querelles avait fait distribuer à chacun trois francs, acclamait l’héritier de Napoléon Ier par les cris les plus enthousiastes.
La manifestation commençait donc à prendre du corps, quand un premier échec vint tout à coup entraver cette marche triomphale qui ne manquait guère que de mirlitons pour rappeler tout à fait la fête de Saint-Cloud.
Louis-Napoléon s’était rendu avec le colonel Vaudrey et plusieurs autres de ses amis chez le général Voirot, pensant bien le décider à suivre sa fortune.
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Pour vaincre ses dernières répugnances, il avait dans sa poche une vieille aigle en zing doré, et, la montrant inopinément au général, il lui dit :
- — Général!... Pouvez-vous rester insensible à la vue
de cet oiseau?... Suivez-nous, général!... et en récompense de votre dévouement, je vous alloue une gratification de cinq cent mille francs, et je vous fais...
— Vous me laites... suer, prince !... riposta le général Voirot.